dimanche 20 février 2011

L'opinion de Louis de la Vallée-Poussin sur le bouddhisme

Louis de la Vallée Poussin (1869-1938) était un immense indologue francophone, auteur de plusieurs ouvrages qui font toujours référence. Voici quelques œuvres en ligne.

Dans une de ses oeuvres Bouddhisme : opinions sur l'histoire de la dogmatique; leçons faites à l'Institut catholique de Paris en 1908 (1909), il nous fait part de ses opinions sur le bouddhisme. Ci-dessous un petit aperçu. Pour ceux qui veulent connaître la suite, cliquer sur le lien au début de ce paragraphe.

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Il peut paraître surprenant que le Bouddhisme rencontre un peu partout, notamment en Amérique, en Angleterre et en Allemagne, une sympathie marquée, un zèle indiscret, tandis que les autres religions indiennes laissent les curieux eux-mêmes indifférents. En effet, pour qui connaît les littératures de l'Inde, il n'est pas douteux que le Védisme avec ses grandes figures mythologiques et divines, le Brahmanisme avec ses théories profondes et ses disciplines raisonnables, l'Hindouisme avec ses humbles et frénétiques dévotions, ne l'emportent à beaucoup d'égards sur le Bouddhisme où tout est, pour ainsi dire, de seconde main : mythologie, doctrine et piété. Mais on se fait sur le Bouddhisme d'étranges illusions. Plusieurs écrivains assurent que, par un privilège unique dans l'histoire religieuse, il possède une philosophie purement rationaliste, un idéal compatible avec la science moderne, une morale sans dieu et sans âme; on ajoute qu'organisé plusieurs siècles avant l'ère chrétienne, il s'est propagé ou insinué en Occident jusqu'à la Méditerranée. C'est assez pour lui faire un succès; mais c'est lui faire beaucoup trop d'honneur. Le Bouddhisme cependant mérite toute notre attention, mais non pas pour ces raisons-là : il vaut par sa légende, par une note très particulière d'humanité, d'intimité ; il vaut surtout, au regard des autres religions indiennes, par son caractère historique : par son fondateur, sa confrérie, ses canons et ses sectes, par son iconographie qui dépend de l'art grec, par sa force de propagande et la conquête de l'Extrême- Orient. A certains égards, en quelque mesure, le Bouddhisme a été pourl'Asie ce que le Christianisme a été pour l'Europe.

Quelques savants et de nombreux ignorants ont pensé, disons-nous, que l'Europe elle-même devrait se mettre à l'école de Çàkyamuni. Sur ce point il est permis de trouver un peu sommaire le jugement de Barthélémy Saint-Hilaire : « Le seul, mais immense service que le Bouddhisme puisse nous rendre, c'est par son triste contraste de nous faire apprécier mieux encore la valeur inestimable de nos croyances[1]. » Mais, au fond, l'élève du grand Burnouf a raison : il serait fou d' «échanger le pain de la pensée occidentale contre le narcotique des bhiksus[2]», les moines mendiants à robe jaune. « On a beau, dit M. Barth, débarrasser le Bouddhisme de son immense bagage de niaiseries et, en le soumettant à une pression convenable, le réduire à une sorte de positivisme mystique, il faut une incroyable capacité d'illusion pour prétendre en tirer la moindre chose qui soit à notre usage. » Quant au soi-disant Néo-bouddhisme, il est « enveloppé d'une épaisse atmosphère de crédulité et de charlatanerie[3]». Ce verdict, sévère mais juste, est ratifié par tous les gens de bien; on
perdrait son temps à montrer que Çakyamuni ne peut nous enseigner ni métaphysique ni morale.

[1] 1. Le Bouddha et sa religion, troisième édition, p. 182.
[2] Expression de M. Barth, Bulletin des religions de Flnde, 1900, p. 35 du tiré à part (Rei'ue de l'histoire des religions).
[3] Bulletin, 1889, p. 22 du tiré à part. Les indigènes prennent part'à ce mouvement : « En lisant ces discussions... où les dernières spéculations de la science européenne sont maniées par des gens qui, visiblement, en ignorent l'alphabet, on se dit bien qu'ils pour- raient mieux employer leur temps ; mais on voit aussi qu'ils pour- raient l'employer plus mal, et on se sent pris de sympathie pour ces intelligences ouvertes et forcément désorientées au conflit de tant d idées nouvelles. Ce qui se comprend moins bien, c'est ce que viennent faire là les Européens. Mais ce qui ne se comprend pas du tout, c'est la prétention d'importer tout cela chez nous... » — Voir aussi Bulletin, 1902, p. 66. — Les Japonais, dans les Congrès des religions et ailleurs, présentent un Bouddhisme qui, pour n'être pas historique, n'en vaut pas mieux : l'ouvrage récent de Teitaro Suzuki, Outlines of Mahâyâna Buddhism, est très caractéristique sous ce rapport.

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