dimanche 24 juin 2012

Ni phénoméniste ni nouméniste



Pseudo-Denys l'Aréopagite (vers l'an 500), auteur de La Hiérarchie céleste, s’attaquant à l’anthropomorphisme écrit :
« Car il ne faut pas imaginer avec l’ignorance impie du vulgaire fine ces nobles et pures intelligences aient des pieds et des visages, ni qu’elles affectent la forme du bœuf stupide, ou du lion farouche, ni qu’elles ressemblent en rien à l’aigle impérieux, ou aux légers habitants des airs. »
Il pensait peut-être à Xénophane (né vers -570), qui selon Clément d'Alexandrie (±150 - ± 220), aurait dit : 
« Si les bœufs et les lions avaient des mains et pouvaient peindre comme le font les hommes, ils donneraient aux dieux qu'ils dessineraient des corps tout pareils aux leurs, les chevaux les mettant sous la figure de chevaux, les bœufs sous la figure de bœufs. » 
Toujours selon Clément d’Alexandrie, Xénophane aurait prôné un dieu incorporel en disant : 
« Unique et tout puissant, souverain des plus forts, Dieu ne ressemble à nous ni d'esprit ni de corps. Les humains, en faisant les dieux à leur image, Leur prêtent leurs pensées, leurs voix et leurs visages. »
Pyrrhon d'Élis (360–275 av. J.-C.) n’aurait rien écrit, mais son disciple Timon de Phlionte (± 325 av. J.-C. - 235 av. J.-C.) approuva l’attitude critique de Xénophane envers l’anthropomorphisme, tout en le critiquant pour avoir substitué un dieu unique aux dieux du polythéisme. Selon Marcel Conche, le « pyrrhonisme de Pyrrhon » se garde de tout dogme [T. lta ba]. Il n’affirme pas de « choses cachées », comme un dieu unique source de tout, ni n’est-il le scepticisme phénoméniste d’un Sextus Empiricus, qui «  ne doute jamais des phénomènes ». La différence entre le pyrrhonisme et le scepticisme est le concept de l’indifférence (adiaphorie) vis-à-vis des noumènes (choses en soi) ET des phénomènes. Conche demande ce qui au fond est un phénomène et répond « l’apparence délimitée ».
« Or, qui fixera la délimitation [S. anta T. mtha’] ? Jusqu’où dirons nous que va l’incontestable, et où commence le doute ? Cela, en définitive, est affaire d’opinion [S. prapañca T. spros pa]. »
L’opinion est en effet comme une prolifération (S. prapañca) qui s’ajoute aux choses.
« Le scepticisme phénoméniste [celui de Sextus] est donc infidèle à la règle de non-assertion ou non-jugement [aprapañca], car ce n’est que par un jugement sous-jacent qu’il délimite le phénomène. »
Quand on reste dans le non-jugement, sans émettre des opinions aux sujet des apparences (S. ābhāsa), avant que celles-ci ne soit délimitées en « phenomènes » (S. dharma), on est dans un état d’in-différence (adiaphorie) qui annule la recherche d’une vérité et de l’être et du paraître, et qui établit donc une égalité (S. samatā) entre les apparences.

Conche considère donc le scepticisme phénoméniste de Sextus comme un éloignement rationaliste du pyrrhonisme à cause de la vérité attribuée aux phénomènes, qui sont des apparences délimitées et dont les limites sont en fonctions d’opinions et d’un cadre de pensée, qui n’est pas une véritable in-différence. Quand ce scepticisme entrait en contact avec « l’esprit sémite et la religiosité proche-orientale » il a servi à « édifier la foi en Dieu »,[1] donc à étayer le monothéisme dans sa forme chrétienne. La critique de Timon envers Xénophane redevient d’actualité. Le pyrrhonisme ancien n’est pas compatible avec un dogmatique, surtout si celui-ci affirme « des choses cachées ». Toute affirmation ne peut être qu’une opinion et donc une spéculation.
« La position d’un ‘être vrai’, d’une ‘nature’ des choses, ou enfin d’une chose en soi, est dogmatique. »[2]
On ne peut pas s’appuyer sur une telle affirmation, dans une demarche de recherche de vérité. Le pyrrhonisme choisit donc de traiter les phénomènes comme des apparences, sans essayer de les délimiter et de les recevoir également. Mais elle les reçoit également en tant que simples apparences, sans émettre des opinions et en dehors de tout cadre de pensée (si tant est possible), pas en tant que l’expression, les reflets ou les transformations d’un Un dont-elles procèdent, que celui-ci soit d’ordre divin ou non.

Dans cette égalité foncière de l’apparence, il semble difficile d’établir une hiérarchie, céleste ou autre. Pour rester dans l’in-différence et dans l’égalité, il faut suspendre son assentiment.

Illustration : buste de Pyrrhon d'Élis.


[1] Pyrrhon ou l'apparence, Marcel Conche citant Bréhier. P. 158
[2] Conche, p. 161

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