mardi 28 janvier 2014

En attendant Cocagne...


Pieter Breughel l'ancien, le Pays de Cocagne
« Chacune des qualités de l’esprit naturel – paix, ouverture, détente, clarté, etc. – est présente dans votre esprit, juste tel qu’il est. Vous n’avez rien à faire de spécial. Vous n’avez pas à changer de conscience. Tout ce que vous avez à faire, lorsque vous observez votre esprit, c’est de reconnaître les qualités qu’il possède déjà. » [Mingyour Rinpotché] 
Enjoy ! Ce genre de conseil est très courant dans la présentation contemporaine du Dzogchen. Une des premières traductions anglaises du gnas lugs mdzod (le Procès fondamental) de Longchenpa, avait pour titre Old man baskingin the sun, d’après un exemple que l’on trouve dans ce texte.
« Les pratiques spirituelles courantes avec leurs activités physiques, verbales et mentales associées, aux résultats incertains, sans fin, et peu efficaces sont comme des jeux autour desquels des enfants se regroupent et auxquels ils s'accrochent. Laissez-les de côté. Soyez plutôt comme le vieillard, qui ignorant les choix imposés par la logique causale, profite du soleil. Cet exercice spirituel de l'état naturel se diffuse progressivement dans la plénitude universelle. »[1]
Chouette ! après une première introduction et après avoir goûté au nirvāṇa, ce travail spirituel se poursuit naturellement. C’est vrai qu’un vieillard peut après une vie bien remplie, et son devoir accompli, se prélasser au soleil sans regret. Mais quid des moines et moinillons dans la force de l’âge vivant dans les monastères qui ont encore toute leur vie devant eux ? S’ils se prélassaient au soleil comme ce vieillard, les laïcs qui se décarcassent pour leur porter des vivres et des offrandes, trouveraient-ils cela acceptable ? L'oisiveté est l'oreiller du diable penseront-ils peut-être. Comment occuper tout ce beau monde, qui a déjà eu un premier aperçu et dont le processus d’éveil continue de se dérouler spontanément, tout en se prélassant ? Comment empêcher que les laïcs se sentent spoliés ? En faisant du mérite (puṇya) un monnaie d’échange, un investissement, une assurance.

Les moines donnent l’exemple et montrent comment accumuler du mérite (puṇya) qui servira à avoir de meilleures conditions karmiques dans la vie suivante. Justement en faisant les « pratiques spirituelles courantes » dont Maitrīpa, Longchenpa et d’autres disent qu’ils sont comme des jeux d’enfants… Et la bonne nouvelle est que ce puṇya puisse être transféré, aussi facilement que des billets de banque. Les moines qui autrement se seraient prélassés au soleil dans les cours de monastères, vont produire du mérite et le transférer aux laïcs, qui n’ont pas le temps pour cela. Mais en aidant à faire tourner les monastères, les laïcs participeront à la production de ce puṇya, un peu comme les actionnaires d’une société. Le puṇya peut être produit en construisant, en édifiant, en récitant, en méditant, en faisant des réunions de prières,… Le puṇya ne s’occupe que du futur, que vaut le présent si éphémère et si facilement gaspillé si on n’investit pas dans le futur ?

Qu’est-ce qu’ils étaient naïfs, nos ancêtres, pour acheter des indulgences ou pour avaler des arguments si transparents ? En fait, Google et d’autres nous proposent de faire les mêmes sacrifices, et qui porteront leurs fruits plus tard. C’est vrai que pendant les 2-3 décennies qui vont suivre, dit Eric Schmidt, les classes moyennes perdront leur travail, qui sera désormais fait par « l’ordinateur », des robots, de l’intelligence artificielle. Mais pensez aux bienfaits de la société de loisirs qui nous attend. En attendant, Google et les autres ont besoin de tout ce puṇya. Ils ne l’investissent pas dans l’homme mais dans « l’ordinateur » afin de construire cette belle société de demain. L’intervalle n’est qu’un mauvais moment à passer. Idem pour les réformes et le remboursement de la dette (manque de puṇya). Ne sommes nous pas en train d'avaler le même genre de couleuvres ?

La pleine conscience et la méditation produisent des résultats. Le nirvāṇa/prélassement naturel et continu est accessible ici et maintenant et dans l'action. Un PDG a déclaré récemment à Davos en découvrant la pleine conscience :
« Cette nuit a été un tournant pour moi. J'ai compris qu’en tant que leader et être humain, je devais non seulement apprendre des pratiques qui entretiennent ma condition physique et m’y exercer, mais que je pouvais aussi apprendre des pratiques qui m’aprennent à développer et à maintenir ma qualité de pleine conscience. Cela a été mon expérience la plus importante à Davos cette année. »[2]
Mais ce PDG a raison, une bonne condition physique et la pleine conscience sont nécessaires pour être d'attaque. Dans son esprit sans doute pour être plus compétitif, pour conquérir de nouveaux marchés, pour délester son entreprise et la société dans laquelle elle évolue de tout ce qui pourrait freiner son développement, les ouvriers, les cotisations, les allocations, les impôts, les taxes... Mais cela vaut aussi pour un bouddhiste. Chouette ! Celui-ci a la pleine conscience et il a goûté à la perfection naturelle, qui se déroule toute seule et qui n'a pas besoin de son aide pour ce faire. Que pourrait-il faire de son temps ? Il peut investir dans des vies futures en produisant plein de puṇya pour lui-même et pour tous les êtres. Il peut faire des voeux pieux dans ce sens, pour qu'un jour tout ce bonheur devienne une réalité. Ou il peut mettre la main à la pâte, ici et maintenant, comme Nāgārjuna et Śāntideva l'avaient suggéré et devenir un bouddhiste engagé, un bodhisattva.
     
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[1] byis pa rtse mo'i gzhir 'dus nas rtse ba la zhen pa ltar sgo gsum bya byed kyi chos ci bya nges pa med pa zin med ngal ba don chung rnams dor la/rgyu 'bras blang dor med pa rgan po nyi ma 'de ba lta bu'i chos rang gzhag bde ba chen por khyab gdal te/

[2] "This night was a turning point for me. I realized that as a leader and a human being I not only need to engage in training and practices that keep up my physical fitness, but I can also engage in training and practices that develop and keep up my quality of mindfulness. This has been my most important experience in Davos this year. Huffington Post

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