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jeudi 7 avril 2022

La pierre d'angle du bouddhisme

Des pièces en argent "kārṣāpaṇa"

La pierre d’angle du bouddhisme c’est la croyance en la réincarnation, la continuation des aventures de l’âme après la mort du corps physique, tant que l’âme dispose du combustible des fruits des bons ou mauvais actes. La réincarnation cesse quand il n’y a plus de production de karma, et quand tout karma accumulé est épuisé.

Dans ses méthodes de conversion, le bouddhisme met en avant la croyance en le karma et la réincarnation. Les récits des vies antérieures jouent un rôle important pour instiller et répandre cette croyance. Ces récits peuvent prendre la forme de jātaka, les histoires des vies antérieures du Bouddha, et d’avadāna (tib. rtogs brjod), qui racontent les vies antérieures de bouddhas et de bodhisattvas. Ces histoires peuvent se retrouver dans des textes canoniques (Vinaya) ou dans des collections d’avadāna. Ces récits familiarisent leur audience avec l’idée de la réincarnation, si elle n’était pas déjà acquise, et la renforcent en ceux qui l’ont déjà.

La roue de l'existence à 5 sections (devas & asuras en une seule) photo: Himalayan Art 16319

Un des avadāna de la collection “Divyāvadāna” (Récits divins)[1] explique de façon décomplexée la nécessité de convertir et de motiver les fidèles. Il s’agit du 21ème chapitre de la collection, intitulé Sahasodgata-avadāna. Dans cet avadāna, on apprend entre autres comment Mahāmaudgalyāyana, qui a la capacité de se rendre dans les cinq (sic !) mondes de la Roue de l'existence, a pour mission de convertir et affirmer la foi, en décrivant les cinq mondes, leurs souffrances, et l’origine des souffrances spécifiques. Dans le Sahasodgata-avadāna, le Bouddha se demande pourquoi Mahāmaudgalyāyana est toujours accompagné de beaucoup de monde, et Ānanda lui explique, que c’est parce qu’on lui envoie systématiquement les cancres, pour que Mahāmaudgalyāyana leur fasse peur et les pousse vers la religion. Le Bouddha, qui comprend que Mahāmaudgalyāyana ne peut pas être partout à la fois, dit qu’il faudra fabriquer une roue à cinq sections (pañcagaṇḍakaṃ cakraṃ, représentant les cinq mondes) et la placer à l’entrée de chaque monastère[2]. En-dessous de chaque roue il faut ajouter les deux versets suivants[3] :
Commencez; sortez de la maison ;
appliquez-vous à la Loi du Bouddha ;
renversez l’armée de la mort,
comme un éléphant renverse une hutte de roseaux


Celui qui marchera sans distraction dans
cette discipline de la loi,
après avoir échappé à la révolution des naissances,
mettra un terme à sa douleur
”.[4]
Ou selon la traduction anglaise d'Andy Rotman 
Strive [sampādetha]! Go forth! [pravrajya]
Apply yourselves to the teachings of the Buddha!
Destroy the army of death
as an elephant would a house of reeds
.

Whoever diligently follows
this dharma and monastic discipline
will abandon the endless cycle of rebirth
and put an end to suffering
.”[5]
Quand les passants demandent “Ami qu’est-ce ceci ?”, un moine expliquerait de quoi il en retourne. Au départ cela a dû se passer assez mal, car il y avait apparemment beaucoup de nigauds parmi les moines, et donc le Bouddha décida qu’il fallait désigner un moine expert en réincarnationisme pour expliquer la roue et sa signification aux passants[6]. Au mieux, le passant rejoint le Saṅgha par la suite. Pour les autres, l’avadāna raconte l’histoire édifiante d’un fils de chef de famille à Rājagṛha, qui s’appelle Sahasodgata. Très déçu de la conduite débauchée de son fils, le père quitte la famille, prend un bateau et périt. Le fils était pris en charge par sa mère. Un jour, Sahasodgata passe avec un ami devant un monastère, voit la roue, et pose des questions au moine expert, qui lui parle des enfers, etc., et de la conduite qui y conduit. Pour mettre fin à la réincarnation, il faut s’engager dans la vie religieuse. Je résume la conversation en la mettant au goût du jour.

- Impossible, dit Sahasodgata, n'y a-t-il pas une autre solution ?
- Tu pourrais prendre les cinq voeux (Pañcasīla)...
- Impossible, autre chose ?
- Tu pourrais nourrir le Saṅgha du Bouddha. Avec le bon karma accumulé, tu éviteras les enfers, etc., et tu pourras même renaître parmi les devas.
- Impeccable ça ! Cela me coûterait combien de pièces kārṣāpaṇa ?
- 500 kārṣāpaṇa.
- Ça c’est possible.

L’avadāna explique ensuite tous les efforts de Sahasodgata (fils d’un simple paysan), qui va travailler comme journalier. Il n’arrive pas à travailler assez pour gagner les 500 kārṣāpaṇa et explique au patron pourquoi il a besoin de cette somme. Le patron, assez dévot, comprend bien l’intérêt de servir le Saṅgha, et lui promet de lui donner de sa poche ce qui manque aux 500 kārṣāpaṇa. Le fils a cependant un doute, ce ne serait pas entièrement son mérite, cela lui permettrait de renaître parmi les deva ? Il pose la question directement au Bouddha.

- Prends son argent, dit le Bouddha, c’est un homme de foi.
- Et ma naissance parmi les deva ?
- C’est comme si c'était fait, prends son argent[7] !

Le fils prépare la maison de sa mère pour recevoir le Bouddha et ses moines. Un groupe de six moines hésite. Manger chez un journalier, que pourrait-il bien servir, il ne gagne rien ! Les six moines font leur tour habituelle et rejoignent ensuite le Bouddha et les autres moines. Nouveau doute du fils, il s’en explique avec le Bouddha.

- Les moines ne m’ont pas remercié, la naissance en deva est toujours d’actualité ?
- T’inquiète, rien que de les avoir laissé entrer chez toi suffit pour une naissance divine.

L’impolitesse et l’ingratitude éventuelles des moines n’y changent rien, le mérite du soutien au saṅgha à lui seul suffit pour faire fructifier son karma. C’est magique. On note au passage, qu’à l’époque des avadāna (IIème siècle environ), il y avait encore cinq mondes, et non six. Les asura/génies allaient monter en puissance et jouer un rôle important dans le bouddhisme ésotérisant. Les révélations et les Sciences divines et leurs raccourcis pratiques (siddhi) arrivent souvent par leur entremise.

L’avadāna qui ouvre la collection du Divyāvadāna, est celui de (Śroṇa) Koṭikarṇa (tib. gro bzhin skyes rna ba bye ba ri[8]), le fils d’un riche marchand à Vāsava, qui naquit avec un joyau dans l’oreille. Son bon mérite était ostentatoire. Comme il était né sous la constellation de Śravaṇa, et que son joyau auriculaire valait dix millions, son nom était “Né sous Śravaṇa avec une oreille valant dix millions”. Quand son père lui reprochait la vie de jeune débauché, il décida d’aller sur le grand océan, avec 500 marchands, pour faire du commerce. Un vent favorable les amène à l’Île aux joyaux (Ratnadvīpa), où ils chargent leur navire en joyaux. Sur le voyage retour, ils accostent sur un pays où se trouve une ville en fer (tib. yi dags kyi grong khyer), qui était habité par des “esprits avides”, des mânes, des preta, incapables de manger et de boire (pour la simple raison que ce sont les esprits des morts, donc désincarnés). Quand Koṭikarṇa demande s’ils ont de l’eau, le simple mention du mot “eau” fait accourir 500 pretas. Koṭikarṇa fait la connaissance de pretas qui lui répètent tous des versets avec le même refrain :
Nous étions abusifs et méprisants,
Nous étions avides et avares.
Nous n'avons pas fait la moindre offrande.
C'est pourquoi nous sommes arrivés dans le royaume des pretas
(pretalokam).[9]
Le refrain étant :
Nous n'avons pas fait la moindre offrande.
C'est pourquoi nous sommes arrivés dans le royaume des pretas
(pretalokam)”[10].
Le message est clair. Chacun des preta que rencontre Koṭikarṇa a son histoire, et lui donne un message destiné à leurs proches encore en vie. Koṭikarṇa devient le porteur de ces messages et le témoin de l’existence des preta et de la raison de leur renaissance en preta. En rentrant chez lui, Koṭikarṇa veut devenir moine. Il va voir Mahākātyāyana et devient un arhat. Mahākātyāyana l’amène voir le Bouddha. Il charge Koṭikarṇa de lui poser cinq questions[11], qui se rapportent à des modifications de la règle des moines vivant en dehors de l’Inde (fait anachronique intéressant), que le Bouddha accepte. Le Bouddha raconte la vie antérieure de Koṭikarṇa à l’époque du Bouddha Kāśyapa, ce qui est l’objet de l’avadāna.

Dans les textes bouddhistes, l’avadāna de Koṭikarṇa est souvent cité comme une preuve de l’existence des preta.
Les premiers [preta] sont brûlés par tout ce qu’ils absorbent. Les seconds mangent des excréments, boivent de l’urine ou dévorent leur propre chair qu’ils ont découpé, à l’exemple des prétas que découvrit Śroṇa (Koṭikarṇa) dans un lieu désert.” Le Précieux ornement de la libération, Padmakara, p.99
La source des détails de la vie des pretas est un avadāna, qui au Tibet est intégré dans le Vinaya ('dul ba gzhi / ko lpags kyi gzhi / 'dul ba). Le péché des pretas était de ne pas faire la moindre offrande. Pour aider les ancêtres décédés, dans les limbes, ou dans une naissance malheureuse, il faut se tourner vers le Saṅgha bouddhiste. En aidant le Saṅgha, on évite une renaissance malheureuse. 

Roue de la vie version Uncle Sam

***

[1] Divine stories : Divyāvadāna, traduit par Andy Rotman, 2008, Wisdom Publications

[2]The five realms of existence are to be depicted,” the Blessed One said, “the realms of hell beings, animals, hungry ghosts, gods, and humans.221 Down below, various hell beings are to be depicted, as well as animals and hungry ghosts; up above, gods and humans. The four continents are to be depicted—Pūrvavideha (Eastern Videha), Aparagodānīya (Western Godānīya), Uttarakuru (Northern Kuru), and Jambudvīpa. In the middle, attachment, hate, and delusion are to be depicted—attachment in the form of a dove, hate in the form of a serpent, and delusion in the form of a pig. And images of the Buddha are to be depicted overlooking the circle of nirvāṇa.” Divine Stories,

[3]On les rapportait à Çakyamouni lui-même ; il les avait fait mettre sous son portrait, que Bimbisâra envoyait en présent à Roudrâyana, roi de Rorouka.”

[4] Du bouddhisme, M. J. Barthélemy Saint-Hilaire Note : Roudrayana avadâna, Brâhmana Dârikâ, Djyotishka, Prâtihârya Soûtra et Avadâna Çalaka, M. E. Burnouf, Introd. d l'hist du Bouddh. ind., p. 342, 184 et 203, et Lotus de la bonne Loi, p. 629 ; Csoma de Kôrôs, analyse du “Doul va” [‘dul ba] tibétain, Asiat. Researchs, I. XX, p 79.)

[5] Divine stories, Rotman

[6]The Blessed One said that a five-sectioned wheel should be made in the entrance hall, and so the monks made one. Brahmans and householders would come and ask, “Noble one, what is this that’s drawn here?”
“Friends,” they would say, “we also don’t know.”
Then the Blessed One said, “A monk is to be appointed in the entrance hall who can explain the five-sectioned wheel to those brahmans and householders who visit.”
The Blessed One said that a monk should be appointed, so they appointed monks but did so indiscriminately, choosing ones who were childish and foolish, immature and lacking virtue. They themselves didn’t understand the five-sectioned wheel—how could they explain it to the brahmans and householders who would visit
So the Blessed One said, “A competent monk is to be appointed
.” Divine Stories, Rotman

[7]I could feed the Blessed One along with the community of his disciples. But I haven’t earned enough. That householder says that he’ll provide the rest. Blessed One, what should I do?”
“Son,” he said, “take it. The householder is a man of faith.”
“Blessed One, I’ll still be reborn among the gods, won’t I?”
“Son, you will be reborn there. Just take it.


[8] 'dul ba gzhi / ko lpags kyi gzhi / 'dul ba.

[9]We were abusive and scornful,
We were greedy and stingy.
We didn’t make even the smallest offerings.
That’s why we’ve come to the ancestral realm
.”

[10] Tib. sbyin pa ci yang ma btang bas// bdag cag yi dags 'jig rten lhags//

[11][1] In the lands beyond the border, ordinations may be performed by five monks, if at least one of them is a master of the monastic discipline.
[2] Sandals are to be worn that are lined with just a single palāśa leaf, not with two or three. If it gets worn out, it should be disposed of and a new one should be procured.
[3] [Skins may be used.]190
[4] One may bathe frequently.
[5] If a monk sends another monk robes, once they’ve been sent off from here and if they are not delivered to their intended recipient [in the requisite time], no one has committed a serious misdeed involving forfeiture
.”

jeudi 20 juin 2019

En attendant la pluie...

Rainy Night Buddha, Ginger Kenney
Le don est un acte positif (kuśala) et méritoire quel que soit celui qui reçoit le don, mais l’effet positif ou méritoire (puṇya) est renforcé ou diminué en fonction de celui qui reçoit le don (puṇyakṣetra). Tout est transitoire, douloureux et sans essence dans le bouddhisme, mais l’effet positif (kuśala-mūla) et méritoire (puṇya) d’un acte positif (kuśala) durera au-delà de la vie de l’individu qui en est l’auteur.

Pourquoi ce statut quasi-absolu du don ? Le bouddhismes'est développé dans la confrontation avec la société sacrificielle du brahmanisme. Le sacrifice et l’acte sacrificiel (karma) était ce qui permettait de maintenir l’ordre et la marche du monde. Le statut qu’avait le sacrifice a été accordé à l’acte (karma) individuel. En fonction de la nature de l’acte, positif (kuśala) ou négatif (akuśala), son effet était méritoire (puṇya) ou répréhensible (pāpa). L’acte était transitoire, mais son effet durait et s'amplifiait. La force du mérite attaché au don et au donateur était fonction du statut de celui qui recevait le don. Dans le cadre du bouddhisme, le “champ de mérite” (puṇyakṣetra) maximal était/est le Bouddha. Les dons/offrandes au Bouddha ont le plus grand retour sur investissement (ROI).

Aussi, quand le Bouddha est mort, celui-ci avait conseillé à Ananda de laisser les nobles, les brahmanes et les maîtres de maison s’occuper des restes du Tathāgata. Au moment de sa mort, le Bouddha avait accepté, à l’avance, tous les dons faits aux stūpa, aux caitya et aux lieux de pèlerinage (Histoire, Lamotte, p. 81). Ce type de don présentait donc le plus grand retour sur investissement, le plus grand mérite (puṇya).

Pourquoi le Bouddha laissa-t-il cette opportunité de mérite maximal aux élites et aux bourgeois de l’époque et non à ses propres moines ? Le don (le soutien de la communauté du Bouddha) était la pratique par excellence des laïcs. Relativement tôt dans le bouddhisme, et du moins à l'époque de Nâgârjuna (IIème s.), un individu pouvait poursuivre deux objectifs : son bonheur individuel (s. abhyudaya t. mngon mtho) ou le bien ultime (s. naiḥśreyasa t. legs pa), qui n'est autre que la libération (s. mokṣa). Les moines du Bouddha étaient en mesure d'atteindre le deuxième objectif de la libération par leur travail spirituel individuel (ascèse). Le culte des reliques du Bouddha et des autres champs de don approuvés par le Bouddha était la pratique réservée aux laïcs. C'est ce culte là, de type tout à fait religieux, qui est devenu la pratique de l'accumulation de mérite (s. puṇya-saṃbhāra), dont les formes ont varié avec le temps.

On voit déjà que tout “mérite” ne se vaut pas. En considérant un mérite, un Bouddha omniscient pourrait sans doute dire de quel type de produit méritoire il s’agissait. Sa force, la position méritoire du donateur, le statut du champs de mérite qui l’avait reçu, les courbes de maturation, son retour sur investissement etc.

Un autre développement important fut l’introduction de la notion du transfert du mérite (s. pariṇāmanā) à des membres de famille décédés, aux divinités, à tous les êtres… Il est possible que ce développement soit initialement une réponse du bouddhisme au culte des ancêtres brahmane. Par la suite il fut également possible de dédier (tib. bsngo ba) le mérite à des causes spécifiques, l’éveil de tous les êtres etc. Initialement (Tirokudda Sutta[1]), ce “transfert” avait lieu indirectement. La souffrance des pretas était allégée par leur réjouissance de l’acte du don de leur familles.

Tout cela a pour effet d’essentialiser le mérite (puṇya) et les “racines vertueuses” (kuśala-mūla). L’individu meurt, mais son mérite et ses racines vertueuses (ainsi que son mauvais karma) continuent leur évolution. Le mérite peut être transféré et dédié, ou sinon rester la propriété de son auteur dans sa nouvelle existence. Cela semble d’ailleurs être une exclusivité du mérite et des “racines vertueuses”. Les actes négatifs, les effets négatifs et le démérite ne se transfèrent et ne se dédient pas…

Les versets d’ouverture du Dhammapada semblaient plus logiques de ce point de vue.
Si, avec un mental impur, quelqu’un parle ou agit, alors la douleur le suit comme la roue suit le sabot du boeuf" 
Si, avec un mental pur, quelqu’un parle ou agit, alors le bonheur le suit comme l’ombre qui jamais ne le quitte”.
On peut considérer que c’est un langage imagier, à ne pas trop prendre à la lettre, et je serais d’accord, mais dans ce cas, faisons pareil avec les métaphores sur le “mérite” associé aux actes (notamment à l’acte de donner) et à leur transfert.

Comme c’est souvent le cas dans le bouddhisme, des petites brèches axiologiques permettent l’engouffrement de pratiques religieuses qui risquent de tout dominer. Le mérite devient une sorte de monnaie immatérielle, une matière d’échange, qui devient la raison d’être de nombreux rituels bouddhistes permettant d’accumuler du mérite en échange de dons.

Bouddha mourant période Kamakura 
Le Mahāyāna Mahāparinirvāṇa Sūtra raconte comment les disciples laïcs du Bouddha ont accouru à la nouvelle de la mort imminente du Bouddha. Ils étaient sur le point de perdre leur champs de mérite maximal et donc la source de leur bonheur futur. Ils avaient amené de très nombreuses richesses afin de pouvoir les offrir au Bouddha, avant que celui-ci ne meure.[2] Le Bouddha resta cependant silencieux et n’accepta pas les offrandes que chaque groupe lui présenta, jusqu’à celles de Śakra, le chef des dieux. Toutes les assemblées furent déçues et découragées par la perte de leur mérite potentiel. Les asuras proposèrent même de déposer les armes. Une crise de mérite sans envergure s’annonça. Les demandes de Shiva, Brahma et Indra restèrent sans effet. Devant la panique générale, le Bouddha Ākāśasama d’un paradis à l’est envoya son principal disciple Anantakāya en mission. Ce dernier demanda au Bouddha de n’accepter que la nourriture. Le Bouddha refusa toujours.

C’était finalement Cunda, le fils d’un artisan, un disciple laïque, qui arriva à faire changer d’avis le Bouddha. Cunda se lança dans une parabole sur l’agriculture, qui parlait en fait de la pratique religieuse. Mais on pourrait même l’interpréter dans un sens économique. Cunda assura le Bouddha que tout le monde avait fait son devoir et qu’il ne resta plus qu’au Bouddha de donner son aval en faisant tomber sa pluie. Tout était là pour transformer tout ce qui avait été entrepris en mérite, il suffisait que le Bouddha dise qu’il en était ainsi. La Parole du Bouddha vaut de l’or. Et il accepta finalement, mettant fin à la crise.
Excellent ! Excellent ! Je vais en effet vous enlever cette pauvreté [sens de manque]. La pluie du dharma insurpassable tombera sur votre champs karmique, produisant des pousses de dharma. Ce que vous cherchez en moi, c’est la vie, la forme (?), le pouvoir, la sérénité et la lucidité. Je vous donnerai en effet une vie éternelle, la forme, le pouvoir, la sérénité et la lucidité. Comment Cunda ? En me donnant de la nourriture [comme vous venez de le faire], vous aurez deux récompenses karmiques indifférenciables. Lesquelles ? D’abord, du fait que le don est accepté, [le donateur] atteint le parfait éveil (anuttarā samyaksaṃbodhi). Deuxièmement, du fait que le don est accepté, [le donateur] entre dans le nirvāṇa. Présentement, j’accepte ce dernier don de votre part et par conséquent, je vous amène au parachèvement de la perfection du don (dāna-pāramitā).”[3]
L’explication de ce propos a lieu dans la dialogue qui suivait entre Cunda et le Bouddha. Cunda faisait une distinction entre l’instant avant et après l’acceptation du don par le Bouddha. Avant les passions n’étaient pas épuisées, la sagesse pas acquise et la capacité de conduire les autres à la perfection du don n’était pas présente. Après l’acceptation du don par le Bouddha, c’est le contraire. Avant, on est un être ordinaire, après on est un dieu parmi les dieux. Avant, un corps impur, après un corps indestructible (vajra), “un corps de dharma, un corps permanent, un corps sans limites”.

Le Bouddha répond par ce qui est parfois considéré comme l’origine du concept de la nature de Bouddha (tathāgatagarbha). “L’après” était déjà présent en “l’avant”. Le corps indestructible du Bouddha n’avait jamais été soutenu par la nourriture, ni affecté par les passions. C’est pour ceux qui n’avaient pas vu cette nature de Bouddha, que le Bouddha parla d’un corps nourri par les aliments et affecté par les passions. Mais les bodhisattvas qui après l’acceptation du don de nourriture entrent la concentration indestructible (vajrasamādhi), verront dès l’ingestion de la nourriture la nature de Bouddha et atteindront le parfait éveil. C’est pour le Bouddha la raison de leur indifférenciation, même si les bodhisattvas (laïques) n’étaient pas en mesure d’expliquer les écritures etc.

C’est l’acceptation du don par le Bouddha qui fait tomber la cloison entre “l’avant” et “l’après”. Quelle que soit la nature du donateur (être ordinaire ou bodhisattva) et sa perception du don (réel ou symbolique à un corps ordinaire ou à un corps indestructible), le moment de basculement est l’acceptation du don, la pluie que fait tomber le Bouddha. Le Bouddha avait montré que cette acceptation (et les deux “récompenses karmiques” qui s’en suivent) n’allait pas de soi.

Dans le Mahāyāna Mahāparinirvāṇa Sūtra, le don (les offrandes) est associé à la sagesse et les réalisations, qui dépendent de l’acceptation du Bouddha et seront alors aussitôt acquises. Cette acceptation n’est pas automatique, même si on a fait tout ce qu’il fallait faire (propos de Cunda). Le résultat ne dépend donc pas du chercheur spirituel/du donateur, mais du Bouddha : la pluie tombera-t-elle ou non ? Même s’il n’y a pas de différence entre “l’avant” et “l’après”. Si notre générosité et nos innombrables dons ne conduisent pas au parfait éveil et au nirvāṇa, c’est que nos dons n’ont pas été acceptés par le Bouddha. Lisez le Mahāyāna Mahāparinirvāṇa Sūtra pour voir les illustres donateurs dont les dons avait été refusés, y compris le bodhisattva envoyé par le Bouddha du paradis dans l’est.

Moine remplissant les bols d'offrandes d'eau (Ghum, photo Munjal)
Qu’est-ce qui fait que le Bouddha accepte ou non notre don et fasse tomber sa pluie ? Mystère. Les mystiques optimistes diront sans doute que cette pluie tombe déjà depuis des lustres et que nous nageons dedans. Tout ce que peuvent faire les malheureux qui sont dans “l’avant” c’est de continuer de donner, d’accumuler du mérite, jusqu’à ce qu’ils voient tomber la pluie. Est-ce la pluie qui les ouvre les yeux, ou est-ce que ce sont leurs yeux ouverts qui font qu’ils voient la pluie ? 

Le Mahāyāna Mahāparinirvāṇa Sūtra met (habilement ?) l’accent sur le don, et fait dépendre le parfait éveil et le nirvāṇa de l’acceptation du don par le Bouddha, tout en enseignant l’indifférenciation entre “l’avant” et “l’après”. C’est un propos principalement destiné au laïcs (Cunda, bodhisattvas incapables d’expliquer les écritures, etc.) dont l’accès à la perfection du don, à l’éveil et au nirvāṇa passe par le don.

En fait, l’activité (karma) principale de la société sacrificielle brahmaniste est reprise dans les rituels et la liturgique du bouddhisme mahāyāna et vajrayāna sous la forme du don et du mérite associé. Dons qui sont présentés à des représentations du Bouddha sous tous ses aspects et que le Bouddha aurait acceptés à l’avance avant sa mort. Le don et les offrandes sont l’accès principal à l’éveil au nirvāṇa, que ce soit pour les laïcs ou pour les moines. L’approche ascétique, plus volontariste, des débuts du bouddhisme est en quelque sorte dévalorisée. Que la pluie tombe ou pas, dépend du Bouddha. Il existe aussi des approches où c’est la sagesse (prajñā) qui prime et peut même remplacer l’accumulation de mérite.
Aucune idée de ce que cela représente (Saga des Shadocks)

Je suis fier de moi, pas une seule fois dans ce blog je n’ai mentionné le culte du gourou où celui-ci prend la place du Bouddha... Sinon, toute allusion fortuite à la théorie du ruissellement dans ce blog est involontaire de ma part.


***


[1] “One of the five suttas included in the Khuddaka-Pātha. Departed spirits haunt their old dwelling places and their compassionate kinsmen should bestow on them in due time, food, drink, etc. and also give gifts to the monks in their name. Thus will they be happy (Khp., p.6).

The Sutta was preached on the third day of the Buddha's visit to Rājagaha. On the previous night, Petas had made a great uproar in Bimbisāra's palace. In the time of Phussa Buddha, they had been workmen entrusted with the task of distributing alms to the Buddha and his monks, but they had been negligent in their duties and had appropriated some of the gifts for themselves. As a result, they suffered for a long period in purgatory and became Petas in the time of Kassapa Buddha. Kassapa told them that in the future, Bimbisāra, who had once been their kinsman, would entertain the Buddha Gotama and make over the merit to them. They had long waited for this occasion and when Bimbisāra failed to fulfil their expectations, they made great outcry.

The Buddha explained this to Bimbisāra, who thereupon gave alms in the name of the Petas, thus making them happy. It was on this occasion that the Sutta was preached. KhpA.202ff; cp. PvA.19ff.” Source


[2] “They then threw themselves before the Tathāgata, and blurted out: “All we ask, O Tathāgata, is that you have pity on us and accept our final offerings.” The World-Honored One, understanding the occasion, remained silent and did not accept their offerings. They beseeched him in the same way three times, but each time they were all refused. Their wishes unfulfilled, the laymen felt dejected and anxious, remaining in silence. It was as if a loving father had only one child who suddenly fell ill and died, and after the remains were buried, that father returned home in disappointment, grief, and pain.

The male lay followers were grieved and upset in much the same way. They then took what they had brought and put it all in one place, withdrew, sat off to one side in silence.“ Traduction de Mark L. Blum


[3] Traduit de l’anglais :
“Excellent! Excellent! I will now indeed remove this poverty for you. The rain of the unsurpassed dharma will fall upon your karmic field, bringing forth a dharma sprout. What you seek in me is life, form, power, serenity, and lucidity. I will indeed provide you with continual life, form, power, serenity, and unimpeded lucidity. How? Cunda, donating nourishment [as you have done] will have two karmic rewards that are indistinguishable. What are these two? First is that after the donation is accepted, [the donor] attains anuttarā samyaksaṃbodhi. Second is that after the donation is accepted, [the donor] enters nirvāṇa. I now accept this last offering from you, and [thereby] bring you to the completion of the perfection of charity (dāna-pāramitā).“ Traduction de Mark L. Blum

Version tibétaine :

37/38 /legs so legs so/ ngas khyod kyi dbul phongs pa med pa dang bla na med pa’i chos kyi char khyod kyi lus la dbab cing chos kyi myu gu skye bar bya’o/ /khyod ni da lta tshe dang*/ mdog dang*/ stobs dang*/ bde ba dang*/ thogs pa med pa’i so sor yang dag par shes pa thob par ‘dod de/ ngas khyod la tshe dang*/ mdog dang*/ stobs dang*/ bde ba dang*/ thogs pa med pa’i so sor yang dag par shes pa rtag tu sbyin no/ /de ci phyir zhe na/ tsunda zas kyi sbyin pa byin pas khyad par med pa’i ‘bras bu rnam pa gnyis thob par ‘gyur ro/ gnyis gang zhe na/ bzhes nas bla na med pa yang dag par rdzogs pa’i byang chub thob pa dang*/ bzhes nas yongs su mya ngan las ‘da’ bar ‘gyur ba’o/ ngas kyang khyod kyi mchod pa nang gi tha ma ‘di bzhes pas khyod kyi sbyin pa’i pha rol tu phyin pa yongs su rdzogs par gyur te/

Ce que Blum traduit en anglais par "form" correspond à mdog en tibétain. Ce mot signifie couleur, apparence, y compris dans le sens de caste. 

vendredi 8 janvier 2016

Une femme bouddhiste modèle


Jean-Baptiste Deshays, Cimon et Péro  

Visākhā la mère de Migāra (Migāramātu) fut louée par le Bouddha pour être « la plus fervente de mes disciples féminins » [1] et une des plus importantes administratrices de son ordre (dāyikānam aggā)[2]. Elle fut la fille du richissime Dhanañjaya, un banquier (setthi) de Bhaddiyanagara et le fondateur de la ville de Sāketa, à sept lieues de Sāvatthi, la capitale de Kosala. Tout est probablement symbolique dans ces informations. Visākhā est aussi le nom d’une planète, fille du roi Dakṣa, fils de Brahmā.

Visākhā était marié à Puṇṇavaḍḍhana, le fils de Migāra, un banquier moins riche établi à Sāvatthi. Ce Migāra était un adepte de Nigantha Nātaputta, donc un jain. Le père de Visākhā n’était pas très heureux de ce mariage, comme Migāra ne fut pas personnellement en état de subvenir à tous les besoins de sa fille et de sa suite nombreuse. Dhanañjaya était lui-même un disciple du Bouddha et considéré de son temps comme une des cinq personnes de grand mérite (mahāpuññā). C’était aussi un adepte entré dans le Courant (sotāpanna).

En vivant avec sa belle-famille, un jour un moine bouddhiste se pointe à la maison pour mendier sa nourriture. Visākhā, se mit un pas de côté pour que son beau-père le voie, afin de lui donner l’opportunité d’accumuler du mérite, dont il manquait apparemment un peu. Migāra fit semblant de ne pas le voir, et Visākhā laissa partir le moine, en précisant que le repas de son beau-père ne consistait qu’en des restes (purānam). Cela causa un scandale, et Migāra mit sa belle-fille dehors. La suite de Visākhā ne fut pas d’accord et l’affaire fut soumise au comité de huit laïcs qui avaient suivi Visākhā pour arbitrer ce genre de problèmes. Visākhā expliqua qu’elle avait dit « seulement » que Migāra mangeait des restes, puisqu’il était en train d’épuiser ce qui lui resta en mérite (implicitement, sans en accumuler du nouveau...). Le comité décida qu’elle ne fut pas coupable et proposa que Visākhā devrait être autorisée de faire des dons à la sangha bouddhiste. Elle invita désormais régulièrement le Bouddha et ses moines.

À une des occasions, Migāra accepta d’écouter un enseignement du Bouddha, caché derrière un rideau, pas en public. En écoutant l’enseignement, il entra lui-même dans le Courant (sotāpanna). En signe de reconnaissance, il adopta Visākhā comme sa mère en lui tétant le sein, comme le voulut la tradition. Le Bouddha et ses moines furent des invités réguliers et un jour Migāra organisa une fête pour sa nouvelle mère en la baignant dans seize bains d’eau parfumée et en lui offrant un précieux ornement du nom de Ghanamatthakapasādhanā.[3] A partir de ce moment, Visākhā fut appelée la mère de Migāra (Migāramātu) et considérée comme un modèle de laïc pratiquant. Le Bouddha lui enseigna comment pratiquer Uposatha[4] (tib. bsnyen gnas).

Clairement la richesse du banquier bouddhiste Dhanañjaya, et donc de sa fille Visākhā, était légendaire. Le mariage avec le fils du banquier jaïna Migāra était très inégal de ce point de vue. Il y avait un rapport de force entre le beau-père et la belle-fille, qui réussit à convertir son beau-père au bouddhisme et à la faire adopter elle-même comme sa mère. C’est Migāra, qui devait désormais obéissance à Visākhā, « la mère de Migāra ».

Dans Le petit récit de la vacuité (Cūḷasuññatasutta), le Bouddha, qui connaissait très bien le lieu à cause de ses nombreuses visites, le prend comme exemple.
« Ce palais de Migāramātu est vide d’éléphants, de vaches, de chevaux et de juments, il est vide d’or et d’argent, vide d’assemblées de femmes et d’hommes; il y a cependant ici une absence de vacuité, due seulement à la présence de la communauté monastique. »
Ici "palais" (pāsāda) semble pouvoir signifier tout grand édifice, et la tradition pāli est riche en détails sur l'origine de ce "palais". Visākhā l'aurait construit spécialement pour le Bouddha et ses moines. Et, toujours selon la tradition pāli, il n'aurait jamais fait fonction de "palais". Néanmoins, le Bouddha désigne ce "monastère" par "ce palais de Migāramātu".

J'aurai trouvé plus logique, vu les rapports avec la famille de Visākhā/Migāra, que cet enseignement, tout comme certains autres, avait été donné dans le "palais de Migāramātu", où le Bouddha et ses moines étaient invités souvent.

***

[1] AN 1.188 à 1.267 Etadagga Vagga

[2] Sur Visākhā

[3] Sur Migāra

[4] AN 3.71 Uposatha Sutta

Une autre explication plus prosaïque pour la vacuité du palais est qu'il s'agit d'un ancien palais, qui sert depuis de monastère au Bouddha et ses moines.

"Dans le discours qui explique cette signification de la vacuité (MN 121), le Bouddha introduit son explication à l’aide d’une comparaison. Lui et Ānanda demeurent dans un palais abandonné, qui est maintenant un monastère silencieux. Le Bouddha dit à Ānanda d’observer et d’apprécier comment le monastère est vide des perturbations qui y régnaient lorsque l’endroit était encore utilisé comme un palais : les perturbations provoquées par l’or et l’argent, les éléphants et les chevaux, les assemblées de femmes et d’hommes. La seule perturbation qui demeure est celle provoquée par la présence des moines qui méditent à l’unisson."  Quelques essais, Thanissaro Bhikkhu

Y a-t-il un rhinocéros dans la pièce ? (Wittgenstein et Russel, en anglais)

mardi 28 janvier 2014

En attendant Cocagne...


Pieter Breughel l'ancien, le Pays de Cocagne
« Chacune des qualités de l’esprit naturel – paix, ouverture, détente, clarté, etc. – est présente dans votre esprit, juste tel qu’il est. Vous n’avez rien à faire de spécial. Vous n’avez pas à changer de conscience. Tout ce que vous avez à faire, lorsque vous observez votre esprit, c’est de reconnaître les qualités qu’il possède déjà. » [Mingyour Rinpotché] 
Enjoy ! Ce genre de conseil est très courant dans la présentation contemporaine du Dzogchen. Une des premières traductions anglaises du gnas lugs mdzod (le Procès fondamental) de Longchenpa, avait pour titre Old man baskingin the sun, d’après un exemple que l’on trouve dans ce texte.
« Les pratiques spirituelles courantes avec leurs activités physiques, verbales et mentales associées, aux résultats incertains, sans fin, et peu efficaces sont comme des jeux autour desquels des enfants se regroupent et auxquels ils s'accrochent. Laissez-les de côté. Soyez plutôt comme le vieillard, qui ignorant les choix imposés par la logique causale, profite du soleil. Cet exercice spirituel de l'état naturel se diffuse progressivement dans la plénitude universelle. »[1]
Chouette ! après une première introduction et après avoir goûté au nirvāṇa, ce travail spirituel se poursuit naturellement. C’est vrai qu’un vieillard peut après une vie bien remplie, et son devoir accompli, se prélasser au soleil sans regret. Mais quid des moines et moinillons dans la force de l’âge vivant dans les monastères qui ont encore toute leur vie devant eux ? S’ils se prélassaient au soleil comme ce vieillard, les laïcs qui se décarcassent pour leur porter des vivres et des offrandes, trouveraient-ils cela acceptable ? L'oisiveté est l'oreiller du diable penseront-ils peut-être. Comment occuper tout ce beau monde, qui a déjà eu un premier aperçu et dont le processus d’éveil continue de se dérouler spontanément, tout en se prélassant ? Comment empêcher que les laïcs se sentent spoliés ? En faisant du mérite (puṇya) un monnaie d’échange, un investissement, une assurance.

Les moines donnent l’exemple et montrent comment accumuler du mérite (puṇya) qui servira à avoir de meilleures conditions karmiques dans la vie suivante. Justement en faisant les « pratiques spirituelles courantes » dont Maitrīpa, Longchenpa et d’autres disent qu’ils sont comme des jeux d’enfants… Et la bonne nouvelle est que ce puṇya puisse être transféré, aussi facilement que des billets de banque. Les moines qui autrement se seraient prélassés au soleil dans les cours de monastères, vont produire du mérite et le transférer aux laïcs, qui n’ont pas le temps pour cela. Mais en aidant à faire tourner les monastères, les laïcs participeront à la production de ce puṇya, un peu comme les actionnaires d’une société. Le puṇya peut être produit en construisant, en édifiant, en récitant, en méditant, en faisant des réunions de prières,… Le puṇya ne s’occupe que du futur, que vaut le présent si éphémère et si facilement gaspillé si on n’investit pas dans le futur ?

Qu’est-ce qu’ils étaient naïfs, nos ancêtres, pour acheter des indulgences ou pour avaler des arguments si transparents ? En fait, Google et d’autres nous proposent de faire les mêmes sacrifices, et qui porteront leurs fruits plus tard. C’est vrai que pendant les 2-3 décennies qui vont suivre, dit Eric Schmidt, les classes moyennes perdront leur travail, qui sera désormais fait par « l’ordinateur », des robots, de l’intelligence artificielle. Mais pensez aux bienfaits de la société de loisirs qui nous attend. En attendant, Google et les autres ont besoin de tout ce puṇya. Ils ne l’investissent pas dans l’homme mais dans « l’ordinateur » afin de construire cette belle société de demain. L’intervalle n’est qu’un mauvais moment à passer. Idem pour les réformes et le remboursement de la dette (manque de puṇya). Ne sommes nous pas en train d'avaler le même genre de couleuvres ?

La pleine conscience et la méditation produisent des résultats. Le nirvāṇa/prélassement naturel et continu est accessible ici et maintenant et dans l'action. Un PDG a déclaré récemment à Davos en découvrant la pleine conscience :
« Cette nuit a été un tournant pour moi. J'ai compris qu’en tant que leader et être humain, je devais non seulement apprendre des pratiques qui entretiennent ma condition physique et m’y exercer, mais que je pouvais aussi apprendre des pratiques qui m’aprennent à développer et à maintenir ma qualité de pleine conscience. Cela a été mon expérience la plus importante à Davos cette année. »[2]
Mais ce PDG a raison, une bonne condition physique et la pleine conscience sont nécessaires pour être d'attaque. Dans son esprit sans doute pour être plus compétitif, pour conquérir de nouveaux marchés, pour délester son entreprise et la société dans laquelle elle évolue de tout ce qui pourrait freiner son développement, les ouvriers, les cotisations, les allocations, les impôts, les taxes... Mais cela vaut aussi pour un bouddhiste. Chouette ! Celui-ci a la pleine conscience et il a goûté à la perfection naturelle, qui se déroule toute seule et qui n'a pas besoin de son aide pour ce faire. Que pourrait-il faire de son temps ? Il peut investir dans des vies futures en produisant plein de puṇya pour lui-même et pour tous les êtres. Il peut faire des voeux pieux dans ce sens, pour qu'un jour tout ce bonheur devienne une réalité. Ou il peut mettre la main à la pâte, ici et maintenant, comme Nāgārjuna et Śāntideva l'avaient suggéré et devenir un bouddhiste engagé, un bodhisattva.
     
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[1] byis pa rtse mo'i gzhir 'dus nas rtse ba la zhen pa ltar sgo gsum bya byed kyi chos ci bya nges pa med pa zin med ngal ba don chung rnams dor la/rgyu 'bras blang dor med pa rgan po nyi ma 'de ba lta bu'i chos rang gzhag bde ba chen por khyab gdal te/

[2] "This night was a turning point for me. I realized that as a leader and a human being I not only need to engage in training and practices that keep up my physical fitness, but I can also engage in training and practices that develop and keep up my quality of mindfulness. This has been my most important experience in Davos this year. Huffington Post