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mardi 28 janvier 2014

En attendant Cocagne...


Pieter Breughel l'ancien, le Pays de Cocagne
« Chacune des qualités de l’esprit naturel – paix, ouverture, détente, clarté, etc. – est présente dans votre esprit, juste tel qu’il est. Vous n’avez rien à faire de spécial. Vous n’avez pas à changer de conscience. Tout ce que vous avez à faire, lorsque vous observez votre esprit, c’est de reconnaître les qualités qu’il possède déjà. » [Mingyour Rinpotché] 
Enjoy ! Ce genre de conseil est très courant dans la présentation contemporaine du Dzogchen. Une des premières traductions anglaises du gnas lugs mdzod (le Procès fondamental) de Longchenpa, avait pour titre Old man baskingin the sun, d’après un exemple que l’on trouve dans ce texte.
« Les pratiques spirituelles courantes avec leurs activités physiques, verbales et mentales associées, aux résultats incertains, sans fin, et peu efficaces sont comme des jeux autour desquels des enfants se regroupent et auxquels ils s'accrochent. Laissez-les de côté. Soyez plutôt comme le vieillard, qui ignorant les choix imposés par la logique causale, profite du soleil. Cet exercice spirituel de l'état naturel se diffuse progressivement dans la plénitude universelle. »[1]
Chouette ! après une première introduction et après avoir goûté au nirvāṇa, ce travail spirituel se poursuit naturellement. C’est vrai qu’un vieillard peut après une vie bien remplie, et son devoir accompli, se prélasser au soleil sans regret. Mais quid des moines et moinillons dans la force de l’âge vivant dans les monastères qui ont encore toute leur vie devant eux ? S’ils se prélassaient au soleil comme ce vieillard, les laïcs qui se décarcassent pour leur porter des vivres et des offrandes, trouveraient-ils cela acceptable ? L'oisiveté est l'oreiller du diable penseront-ils peut-être. Comment occuper tout ce beau monde, qui a déjà eu un premier aperçu et dont le processus d’éveil continue de se dérouler spontanément, tout en se prélassant ? Comment empêcher que les laïcs se sentent spoliés ? En faisant du mérite (puṇya) un monnaie d’échange, un investissement, une assurance.

Les moines donnent l’exemple et montrent comment accumuler du mérite (puṇya) qui servira à avoir de meilleures conditions karmiques dans la vie suivante. Justement en faisant les « pratiques spirituelles courantes » dont Maitrīpa, Longchenpa et d’autres disent qu’ils sont comme des jeux d’enfants… Et la bonne nouvelle est que ce puṇya puisse être transféré, aussi facilement que des billets de banque. Les moines qui autrement se seraient prélassés au soleil dans les cours de monastères, vont produire du mérite et le transférer aux laïcs, qui n’ont pas le temps pour cela. Mais en aidant à faire tourner les monastères, les laïcs participeront à la production de ce puṇya, un peu comme les actionnaires d’une société. Le puṇya peut être produit en construisant, en édifiant, en récitant, en méditant, en faisant des réunions de prières,… Le puṇya ne s’occupe que du futur, que vaut le présent si éphémère et si facilement gaspillé si on n’investit pas dans le futur ?

Qu’est-ce qu’ils étaient naïfs, nos ancêtres, pour acheter des indulgences ou pour avaler des arguments si transparents ? En fait, Google et d’autres nous proposent de faire les mêmes sacrifices, et qui porteront leurs fruits plus tard. C’est vrai que pendant les 2-3 décennies qui vont suivre, dit Eric Schmidt, les classes moyennes perdront leur travail, qui sera désormais fait par « l’ordinateur », des robots, de l’intelligence artificielle. Mais pensez aux bienfaits de la société de loisirs qui nous attend. En attendant, Google et les autres ont besoin de tout ce puṇya. Ils ne l’investissent pas dans l’homme mais dans « l’ordinateur » afin de construire cette belle société de demain. L’intervalle n’est qu’un mauvais moment à passer. Idem pour les réformes et le remboursement de la dette (manque de puṇya). Ne sommes nous pas en train d'avaler le même genre de couleuvres ?

La pleine conscience et la méditation produisent des résultats. Le nirvāṇa/prélassement naturel et continu est accessible ici et maintenant et dans l'action. Un PDG a déclaré récemment à Davos en découvrant la pleine conscience :
« Cette nuit a été un tournant pour moi. J'ai compris qu’en tant que leader et être humain, je devais non seulement apprendre des pratiques qui entretiennent ma condition physique et m’y exercer, mais que je pouvais aussi apprendre des pratiques qui m’aprennent à développer et à maintenir ma qualité de pleine conscience. Cela a été mon expérience la plus importante à Davos cette année. »[2]
Mais ce PDG a raison, une bonne condition physique et la pleine conscience sont nécessaires pour être d'attaque. Dans son esprit sans doute pour être plus compétitif, pour conquérir de nouveaux marchés, pour délester son entreprise et la société dans laquelle elle évolue de tout ce qui pourrait freiner son développement, les ouvriers, les cotisations, les allocations, les impôts, les taxes... Mais cela vaut aussi pour un bouddhiste. Chouette ! Celui-ci a la pleine conscience et il a goûté à la perfection naturelle, qui se déroule toute seule et qui n'a pas besoin de son aide pour ce faire. Que pourrait-il faire de son temps ? Il peut investir dans des vies futures en produisant plein de puṇya pour lui-même et pour tous les êtres. Il peut faire des voeux pieux dans ce sens, pour qu'un jour tout ce bonheur devienne une réalité. Ou il peut mettre la main à la pâte, ici et maintenant, comme Nāgārjuna et Śāntideva l'avaient suggéré et devenir un bouddhiste engagé, un bodhisattva.
     
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[1] byis pa rtse mo'i gzhir 'dus nas rtse ba la zhen pa ltar sgo gsum bya byed kyi chos ci bya nges pa med pa zin med ngal ba don chung rnams dor la/rgyu 'bras blang dor med pa rgan po nyi ma 'de ba lta bu'i chos rang gzhag bde ba chen por khyab gdal te/

[2] "This night was a turning point for me. I realized that as a leader and a human being I not only need to engage in training and practices that keep up my physical fitness, but I can also engage in training and practices that develop and keep up my quality of mindfulness. This has been my most important experience in Davos this year. Huffington Post

jeudi 28 février 2013

Bouddhisme engagé



Thich Nhat Hanh avec Martin Luther King 

Nous vivons à l’ère informatique, nous vivons une révolution de l’information. Tandis que les informations restaient plus ou moins dans leurs zones géographiques et linguistiques respectifs, nous disposerons bientôt de toutes les informations des dix directions et des trois temps, à l’instant. Nous saurons enfin tout. Dans le monde chrétien, le jour où tout se saura est un Jour de colère (Dies irae). Aller savoir pourquoi. Peut-être parce que toutes les injustices seront vengées ? Et l’Amour dans tout ça ?
Quand donc le Juge tiendra séance, tout ce qui est caché sera connu.[1] 
Un jour de colère, ou de jugement, de justice divine. Ou sinon, du moins d’indignation, suivie d’actions appropriées. Quand de nouvelles informations se font jour, il faut peut-être réviser les décisions qui avaient été prises, basées sur des informations alors inconnues, incorrectes, ou incomplètes. Le Dalai-Lama avait déjà dit dans le passé :
« Ma confiance en la science se base sur ma croyance fondamentale que, tout comme la science, le bouddhisme aspire à la compréhension de la nature de la réalité par des moyens d'investigation critique : si l'analyse scientifique devait démontrer que certaines revendications dans le bouddhisme étaient fausses, nous devrions accepter les conclusions de la science et abandonner ces revendications. »[2] 
Cela ne se limite évidemment pas uniquement à des faits scientifiques, mais aussi à des faits politiques, économiques, sociales, historiques... Davantage de connaissance vient avec davantage de responsabilité, davantage d’engagement. Ne pas suivre la progression des connaissances nouvelles revient à reculer. Ne pas agir ou adapter son action quand on apprend une injustice, revient à la maintenir ou à la cautionner.

Dans le bouddhisme l’engagement n’est pas uniquement réservé au bodhisattva et au véhicule universel. Ceux qui suivent le chemin des « auditeurs » (śrāvaka), traditionnellement des renonçants  ne peuvent pas rester en arrière, et ne restent d’ailleurs pas en arrière. Certains prennent même les devants (Buddhist Global Relief).
L'abstention de toute nuisance
L'accomplissement du bien
La purification de sa propre conscience
Tel est l'enseignement des Buddhā[3]
Pour suivre cet adage fondamental du Bouddha, non pas selon la lettre mais selon l’esprit, le bouddhisme doit évoluer et évolue.
« En rendant le bouddhisme plus proche du monde contemporain, il ne s'agit en aucun cas d’oublier l'essentiel, notamment les principes éthiques. Il faut simplement leur redonner un sens dans les sociétés où nous vivons. Dans les sociétés agraires où le bouddhisme s’est développé, les choses étaient plus simples... On pouvait dire "je ne tue pas, je ne vole pas, je ne commets pas l’adultère, je ne mens pas. Je suis quelqu’un de bien” mais avec la complexification grandissante de nos sociétés, ça ne marche plus comme ça ! (...) S’abstenir de tuer tout être vivant n’est plus aussi simple. Nous devons nous interroger : Pouvons nous admettre que nos impôts servent à l’armement ? Devons nous élever des animaux pour les tuer ? Concernant le deuxième précepte, ne pas voler, il faut aussi s ’interroger : même si nous ne dérobons rien directement, pouvons-nous accepter de voir les pays riches exploiter les pays pauvres via le système bancaire international et l’ordre économique mondial ? En fait, participer à tout le système de consommation c’est déjà risquer à chaque instant de violer les trois premiers préceptes ! Quant au quatrième, s’abstenir de paroles mensongères ou incorrectes, c’est particulièrement difficile dans un monde fondé sur la communication publicitaire et la propagande politique... En fait la souffrance, qui, certes, pouvait être souvent effrayante au temps du Bouddha, était pourtant plus simple à comprendre. L’interdépendance entre les phénomènes est devenue une chose très complexe... Si nous n’adaptons pas la sagesse bouddhiste à la compréhension de la réalité sociale et à la recherche d’une réponse aux questions qu’elle pose, alors le bouddhisme risque de n’être qu’une sorte d’échappatoire aux problèmes de ce monde, à l’usage des classes moyennes. »
Extraits d'une interview de Sulak Sivaraksa parue dans le magazine américain Turning Wheel (1994, traduction française Jean-Paul Ribes). » 
La citation ci-dessus vient du site d'Eric Rommeluère qui vient de publier un nouveau livre sur le Bouddhisme engagé.
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[1] Judex ergo cum sedebit, quidquid latet, apparebit

[2] Dans The Universe in a Single Atom: The Convergence of Science and Spirituality. "My confidence in venturing into science lies in my basic belief that as in science so in Buddhism, understanding the nature of reality is pursued by means of critical investigation: if scientific analysis were conclusively to demonstrate certain claims in Buddhism to be false, then we must accept the findings of science and abandon those claims."

[3] sabbapāpassa akaraṇaṁ/kusalass' ūpasampadā/sacitta paruyodapanaṁ/etaṁ buddhāna sāsanaṁ

samedi 7 avril 2012

Chantiers (suite)



Depuis mon billet Ose savoir du 4 mars, et dans le cadre des Chantiers en cours, je me suis donné plus ou moins comme exercice de mettre le bouddhisme sous sa forme tibétaine à l’épreuve d’un questionnement plutôt rationaliste, mais en laissant toujours de la place au mystère. Pendant toute son existence le bouddhisme s’est adapté aux lieux où il s’est établi et a su intégrer des cultes locaux. Il a été formé, négativement ou positivement, par un dialogue continu avec les religions non bouddhistes de l’Inde, a fait de très larges emprunts au patrimoine tantrique (quelque soit son origine), il a été en dialogue avec le confucéisme et le taoisme en Chine, et avec les cultes locaux (« bön » ancien) au Tibet. Sa survie et son succès dans ses nouvelles implantations sont en grande partie dûs à sa capacité d’adaptation.

En Chine, dès le premier siècle, la croyance du cycle des réincarnations est bien reçue, car elle confirme celle en l’immortalité de l’âme du taoisme. Après l’écroulement des Han et donc de la déficience de la mentalité confucéenne et ses distinctions hiérarchiques, la notion du karma qui met tous à la même enseigne est bien accueillie. Voilà pour les croyances. La donne change avec l’arrivée des traductions des sūtra et des textes enseignant la voie du milieu, très bien reçus par l’école taoiste du « Double Mystère » (Chongxuan) « qui ‘met en balance’ l’affirmation (le you) et la négation (le wu), la ‘voie positive’ et la ‘voie négative’ des mystiques, pour les rejeter successivement comme n’étant que des moyens et non des fins ».[1] Avec le Ch’an, l’éveil est appréhendé totalement et instantanément dans un éclair d’intuition. Il y a des maîtres plus ou moins radicaux, c’est-à-dire qui suivent uniquement une approche subite[2] ou qui la combinent avec une approche graduelle. Linji/Lin tsi (mort vers 867) cherchera à faire renoncer ses étudants à toute « béquille » en qualifiant les Bouddhas et bodhisattvas de « porteurs de fumier » et les sūtra de « vulgaires feuilles de papier justes bonnes à se torcher le derrière. »[3] La radicalité peut aller jusque là, mais ce « jusque là » ne sont que des mots (S. prajñāpta T. tha snyed)..., et c’est ce dont l’expression radicale cherche à faire prendre conscience.

A peu près à la même époque, apparut au Tibet la doctrine de l’approche simultanée. On pourrait qualifier ce bouddhisme de bouddhisme minimaliste en l’opposant à un bouddhisme maximaliste qui, en se dotant progressivement des croyances, des moyens et des cultes des époques et des pays qu’il a traversé, établit une classification de ceux-ci en proclamant certains indispensables et d’autres non. Les deux formes, minimaliste et maximaliste, sont authentiquement bouddhistes. Au Tibet, pour des raisons mythologiques, politiques, religieuses et culturelles, c’est la forme maximaliste qui a prévalue, même si celle-ci a intégré les méthodes du bouddhisme minimaliste, après l’avoir rendu inoffensif en l'intégrant dans le système sacrificiel des tantras. Aux offrandes extérieures, intérieures et secrètes s'ajoutera l'offrande de telléité (S. tathātā).

Quel est le culte des dieux en vogue en France, quelle sont les idées fondamentales de la société française avec lesquelles le bouddhisme faudra compter pour s’y enraciner ? Le christianisme a certainement laissé ses marques et a été assimilé dans divers aspects de la société française, au point que leurs origines ne sont plus perceptibles. C’est son succès. Depuis la révolution en 1789, conséquence des Lumières, la France a voulu être une république démocratique et laïque sous la devise Liberté, égalité, fraternité. En 1905, la loi de séparation des Églises et de l'État est entrée en vigueur. La solution tibétaine d'un cocktail mythologie-politique-religion semble donc difficile. La critique de la métaphysique est depuis Kant une critique des conceptions dogmatiques de la métaphysique, de l’ontologie, de la psychologie, de la cosmologie ainsi que de la théologie. La métaphysique a éclaté en plusieurs disciplines. L’argument de la Révélation, ni de l'autorité de la parole (S. śabda) révélée (S. śruti) ou transmise par un locuteur digne de foi (S. āptopadeśa)[4] n’est plus recevable. Il faudra fournir d’autres moyens de connaissance légitime (S. pramāṇa). République, démocratie, laïcité, l’influence des Lumières, méthodologie scientifique, position de la femme… sont donc les dieux locaux du sol français, qu’il faudra « subjuguer » et « embrigader » ou, le cas échéant et de manière plus réaliste, avec lesquels le bouddhisme sous sa forme tibétaine (dans le cas présent) devra dialoguer pour pouvoir être réellement entendu. Il faudra peut-être saluer à cet égard des efforts comme celui du controversé maître Theravâda, Ajahn Brahm en Australie, connu pour ses vues sur la pleine ordination des nonnes, le mariage gay, le karma sans croyances...

Après une première période, où les différents types de bouddhisme furent enseignés quasiment tels qu’ils étaient enseignés dans leurs pays d’origine, et qu’une prémière génération de bouddhistes occidentaux a passé, certains ont commencé à faire un bilan, d’autres ont simplement adapté leur manière d’enseigner voire les enseignements, encore d’autres utilisent tous les moyens modernes tout en restant très traditionnels.

En occident, certains ont même développé le projet d’un « non-bouddhisme spéculatif » en s’inspirant (avec des réserves) de la non-philosophie de François Laruelle, qui veut « se libérer du postulat de l’adéquation des énoncés au Réel ». Selon Glenn Wallis, le non-bouddhisme ne prend aucune décision quant aux postulats corrects du « bouddhisme » et aux valeurs, à la véracité, la relevance des déclarations du bouddhisme. Cette absence de décision permettra un mouvement spéculatif qui s’approchera ou s’éloignera des enseignements ostensibles du bouddhisme. Il se place en dehors de la tradition sans avoir l’intention de l’attaquer de front. Cette attitude n’a pas pour but de détruire, mais de vivifier, la clarificiation conduisant à une nouvelle vie sans objectif préconçu. Le domaine du bouddhisme serait plutôt celui « de systèmes produits par l’homme, à la fois symboliques et imaginaires, en termes de l’idéologie Althusserienne ou des « logiques des mondes » de Badiou » pour ceux qui connaissent Althusser et Badiou, ce qui n'est pas mon cas. Selon Glenn Wallis toujours, le bouddhisme peut nous apprendre beaucoup sur la façon « de produire des Mondes et les transformer de manière consciente ». La spéculation concerne le rôle du bouddhisme dans le monde d’aujourd’hui. Glenn Wallis a d’ailleurs aussi inventé le terme « bouddhisme X », où X semble être un dénominateur commun virtuel de tous les bouddhismes.

Voilà, pour le côté théorique et spéculatif. Du côté pratique, un bouddhisme engagé est en train de naître, dont l’origine semblerait monter au moine vietnamien Thich Nhat Hanh, apparemment inspiré en dernier ressort par le Renouveau du bouddhisme chinois au milieu des années 1860, quand des bouddhistes laïcs chinois,  sous la direction de Taixu (太虚大師 1890-1947), décidèrent de faire réimprimer les sūtra détruits pendant la rebellion de Taiping (1860). La Chine était envahie par des évangélistes et des missionaires chrétiens, ce qui avait suscité l’idée de former des missionnaires bouddhistes pour les envoyer en Inde et en occident. Au départ, seuls des laïcs furent engagés, mais pendant les dernières années de la dynsatie Ch’ing, les moines prirent la relève. Taixu avait pour objet d’établir la terre pure sur la vieille planète terre même (renjian jingtu). Concrètement, cela se traduisit en une croissance du nombre d’organisations laïques et d’enseignants laïcs, la construction d’hôpitaux, d’orphelinats et d’écoles bouddhistes, une chaine radio à Shanghai, le prosélytisme dans les prisons, le lancement de mouvement oeucuméniques à l’étranger, des maisons d’édition bouddhistes, l’organisation de stages pour des monastiques bouddhistes et la fondation d’associations nationales bouddhistes. (Source : The Influence of Chinese Master Taixu on Buddhism in Vietnam).

Ce type d’activisme et interventionisme va bien avec la culture occidentale et son terreau majoritairement chrétien. Le bouddhisme engagé commence à se développer en occident, notamment dans les pays anglosaxons. Il existe un Réseau international des bouddhistes (INEB) dont les quatre objectifs sont :
Développer toutes les perspectives possibles du Bouddhisme particulièrement socialement Engagé;
Promouvoir la compréhension, la coopération et la gestion du Réseau parmi les groupes d'action sociale entre les bouddhistes, les religions et les laïcs;
Agir comme un Centre d'informations mondial relié aux divers domaines d'intérêt d'une société;
Faciliter la formation et les rencontres de travail pour soutenir et renforcer l'impact du Bouddhisme, de toutes les personnes socialement actives ainsi que des groupes.
Toutes les tendances et influences sont présentes sur les éventuels chantiers du "bouddhisme occidental", "bouddhisme républicain" ou "non-bouddhisme". Et tout cela en un monde en plein changement.

***
Illustration : Marianne et Quanjin

[1] Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 375
[2] « Laisse tomber tout effort délibéré, tout ‘projet’ de l’esprit, tel que s’initier à l’enseignement du Bouddha, réciter les sūtra, adorer les images, ou accomplir les rituels, mais aussi chercher à fixer ou purifier son esprit, voire contempler la vacuité (qui est elle-même un objet). C’est ainsi que Xuanjian (782-865) préconise en toute simplicité de vivre le plus naturellement du monde : s’habiller, manger, faire ses besoins, rien de plus ». Anne Cheng, p. 410 
[3] Anne Cheng, p. 412
[4] pramāṇa 

jeudi 8 mars 2012

Chantiers


Dzongsar Khyentse Rinpoche, président de la fondation Khyentsé, avait publié le 19 juillet 2009 un podcast adressé aux bienfaiteurs, où il faisait un petit bilan de ce qui avait été accompli jusqu’alors et ce qui restait encore à accomplir. Il dit en résumé, que la diffusion du bouddhisme tibétain s’appuie sur trois infrastructures, que l’on pourrait désigner par 1. L’infrastructure matérielle 2. L’infrastructure scripturaire et 3. Les ressources humaines.
Les trois portes : corps, parole, esprit/cœur ?
1. Pour ce qui est du développement de l’infrastructure matérielle, l’aspect le plus visible et le plus spectaculaire, il est évident que les efforts se sont portés et se portent d’ailleurs toujours principalement sur celle-ci. La construction de temples, monastères, stupas, écoles, statues géantes etc. a conduit à un dérive que l’on pourrait appeler du bouddhisme immobilier. Dzongsar Khyentse Rinpoche (DKR) lui-même dit que cet aspect-là n’est pas ce dont la diffusion du bouddhisme (si c’est bien de cela qu’il s’agit) a besoin maintenant. 
2. Des grands lamas, parmi lesquels le Kalou Rinpoché précédent, Tharthang Tulku…, avaient entrepris et sponsorisé la traduction de textes canoniques ou emblématiques de leur lignée. Dzongsar Khyentse Rinpoche lui-même avait pris l’initiative de traduire toutes les œuvres canoniques (Kangyur et Tengyur de Dégué) en différentes langues par le biais de son projet 84 000. L’infrastructure scripturaire est loin d’être en place, et manque de fonds et de traducteurs. Dzongsar Khyentse Rinpoche avait cependant souligné l’importance de traduire les œuvres canoniques maintenant que des personnes capables d’en comprendre et d’en expliquer les subtilités sont encore vivantes. Ce savoir est en train de se perdre dans la génération actuelle de jeunes tibétains et DKR avait raconté que quelquefois même, des maîtres tibétains se tournent vers les traductions anglaises d’œuvres canoniques pour en comprendre la portée. 
3. DKR se rend compte que la diffusion du bouddhisme a besoin d’hommes et de femmes qui sont la véritable ressource, l’infrastructure la plus importante, et que sa fondation compte développer désormais. Il s’agit alors de soutenir les enseignants en place et d’en former de nouveaux.
Je m’inspirerai de cette intervention de DKR, qui communique facilement et franchement, et qui s’est exprimé à plusieurs reprises au sujet de l’évolution du bouddhisme tibétain en occident, pour vous faire part de quelques réflexions.

1. Ce qui est positif dans cette prise de conscience est que l’on semble se rendre compte de l’insuffisance des investissements immobiliers pour la diffusion du message du Bouddha. Dans le passé, il fallait en effet passer par le stade d’une implantation matérielle (encouragé par le vinaya) pour ensuite diffuser ce message et le faire intégrer dans la vie de chacun. Il semblerait qu’à notre époque de communication globale, où les gens augmentent leurs fréquentations immatérielles et la vie devient davantage virtuel et immatériel, que l’infrastructure matérielle, la plus gourmande en capital et en gestion et en frais généraux, devienne moins nécessaire. Les lieux de transmission n’ont plus besoin d’être matériels et les fonds recueillis pourront être investis dans les autres infrastructures. S'il faut se réunir physiquement, il y la solution des flashmobs...

2. Traditionnellement, l’étude, la réflexion et la pratique sont censés être conduites à l’unisson, se renforçant mutuellement dans l’objectif d’une transformation intérieure. Mais dans la pratique, l’étude plus poussée était réservée à une élite. Le plus gros des moines dans les monastères n’y avait pas accès et passait son temps à la conduite de rituels et de récitations. Avec l’idée que la dévotion au maître seule suffit au salut, et que le salut dépend de la grâce accordée par le maître dans le cadre de l’initiation et de la pratique des tantras, l’étude et la réflexion ont passé en arrière-plan. C’est cette même approche qui est proposée aux occidentaux[1]. Le plus souvent, les visites de grands lamas sont consacrées à des initiations, non pas dans le but d’une véritable transmission avec tout ce que cela implique, mais comme une bénédiction afin d’établir un lien avec le maître et la pratique d’une divinité, en attendant des meilleures circonstances ou un meilleur karma…Pour que le déploiement de la deuxième infrastructure scripturaire voulue par DKR ait une véritable chance, il faudra commencer par re-valoriser l’étude et la réflexion et la part du travail intellectuel dans la transformation intérieure.

3. Comme le souligne DKR, les hommes et les femmes sont le véritable moteur de la diffusion du bouddhisme ou du Dharma, quand ils sont directement engagés dans la société dans laquelle ils vivent. La diffusion passe d’abord et comme toujours par l’exemple. Comment appliquer le Dharma dans la vie de tous les jours ? Comment vivre le Dharma dans la vie ? et puisqu’il s’agit de donner l’exemple aux autres, dans la vie active ? Comment allier l’étude, la réflexion et la pratique dans la vie ? Comment mener une vie à la fois morale, pleinement vécue et lucide[2] ? Et comment mener une vie bonne, où vérité et charité (prajñā et upāya) vont de pair ?

Traditionnellement, les moyens habiles (upāya), qui ont pour l’objectif le bien d’autrui, sont des pratiques/rituels comme les « droubchen et droubcheus, retraites, pèlerinages, offrandes, pratiques de tshé-thar (offrandes de libérations de vies animales), construction et rénovations de différents stupas sacrés, de temples et d'objets sacrés et le don de nombreuses initiations et transmissions »[3]... Mais au lieu de faire le bien d’autrui de manière symbolique, et donc indirectement, ne pourrait-on pas le faire de manière plus directe ? Soulager la souffrance là où elle est, au lieu de le faire symboliquement ou en adressant des prières aux Bouddhas, bodhisattvas, divinités, dieux locaux pour que ceux-ci s’en chargent ?
Au lieu de se mettre au service d’un homme prodige, ou d’un bodhisattva officiellement reconnu, qui fera converger tous les efforts vers tel ou tel projet localisé, ou tel ou tel upāya symbolique, chacun peut contribuer à soulager concrètement la souffrance dans sa propre vie, la sienne et celle des autres. Avec la pratique lucide des six perfections ou des quatre incommensurables.
« Là où il y a extinction de la Souffrance, là est la religion : chez soi, dans la forêt, dans les grottes, dans les montagnes. Point besoin de pagodes. Ce n'est pas nécessairement réservé aux bonzes et aux novices. S'ils mettent le Dhamma en pratique, les villageois possèdent la religion chez eux parce que la religion proprement dite ne réside que dans l'extinction de la Souffrance. Pour soutenir la religion, il faut donc soutenir l'apparition de l'extinction réelle de la Souffrance. »[4]
L’extinction de la souffrance, la sienne et celle d’autrui indistinctement. Ce type de bouddhisme serait une combinaison de Dharma et d’engagement, un bouddhisme responsable et engagé (et espérons-le engageant) qui ne se limiterait pas à quelques actions caritatives et qui donnerait lieu à de nouvelles interrogations difficiles. La vie d'un bodhisattva n'est pas un pique-nique...

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[1] Voir p.e. la Lettre de Son Eminence Mindrolling Jetsun Khandro Rinpoché - Losar 2009  « Je vous exhorte tous à renforcer votre dévotion en les Trois Joyaux et les Trois Racines. Avec une soif intellectuelle, j'espère que vous réalisez que souvent, très facilement, notre connexion au Dharma dans un mode intellectuel peut n'être qu'une autre forme d'excuse pour éviter d'apporter de vrais changements en nous-mêmes, changements sans lesquels la libération de ce samsara et l'abandon de ses graines, nos tendances habituelles, est impossible. Développer sa dévotion est de la plus haute importance pour quiconque est sur la voie du Vajrayana. La dévotion est le moyen le plus habile de lâcher prise à la saisie et à l'attachement à nous-mêmes comme aux phénomènes. »
[2] Les trois entraînements supérieurs (T. blsab pa gsum) : la moralité (śīla), la concentration (dhyāna) et la lucidité (prajñā).
[3] Lettre de Son Eminence Mindrolling Jetsun Khandro Rinpoché - Losar 2009
[4] Une herméneutique bouddhique contemporaine de Thaïlande : Buddhadasa Bhikkhu, par Louis Gabaude, 1988, Paris, EFEO (PEFEO, 150). P. 394