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jeudi 7 avril 2022

La pierre d'angle du bouddhisme

Des pièces en argent "kārṣāpaṇa"

La pierre d’angle du bouddhisme c’est la croyance en la réincarnation, la continuation des aventures de l’âme après la mort du corps physique, tant que l’âme dispose du combustible des fruits des bons ou mauvais actes. La réincarnation cesse quand il n’y a plus de production de karma, et quand tout karma accumulé est épuisé.

Dans ses méthodes de conversion, le bouddhisme met en avant la croyance en le karma et la réincarnation. Les récits des vies antérieures jouent un rôle important pour instiller et répandre cette croyance. Ces récits peuvent prendre la forme de jātaka, les histoires des vies antérieures du Bouddha, et d’avadāna (tib. rtogs brjod), qui racontent les vies antérieures de bouddhas et de bodhisattvas. Ces histoires peuvent se retrouver dans des textes canoniques (Vinaya) ou dans des collections d’avadāna. Ces récits familiarisent leur audience avec l’idée de la réincarnation, si elle n’était pas déjà acquise, et la renforcent en ceux qui l’ont déjà.

La roue de l'existence à 5 sections (devas & asuras en une seule) photo: Himalayan Art 16319

Un des avadāna de la collection “Divyāvadāna” (Récits divins)[1] explique de façon décomplexée la nécessité de convertir et de motiver les fidèles. Il s’agit du 21ème chapitre de la collection, intitulé Sahasodgata-avadāna. Dans cet avadāna, on apprend entre autres comment Mahāmaudgalyāyana, qui a la capacité de se rendre dans les cinq (sic !) mondes de la Roue de l'existence, a pour mission de convertir et affirmer la foi, en décrivant les cinq mondes, leurs souffrances, et l’origine des souffrances spécifiques. Dans le Sahasodgata-avadāna, le Bouddha se demande pourquoi Mahāmaudgalyāyana est toujours accompagné de beaucoup de monde, et Ānanda lui explique, que c’est parce qu’on lui envoie systématiquement les cancres, pour que Mahāmaudgalyāyana leur fasse peur et les pousse vers la religion. Le Bouddha, qui comprend que Mahāmaudgalyāyana ne peut pas être partout à la fois, dit qu’il faudra fabriquer une roue à cinq sections (pañcagaṇḍakaṃ cakraṃ, représentant les cinq mondes) et la placer à l’entrée de chaque monastère[2]. En-dessous de chaque roue il faut ajouter les deux versets suivants[3] :
Commencez; sortez de la maison ;
appliquez-vous à la Loi du Bouddha ;
renversez l’armée de la mort,
comme un éléphant renverse une hutte de roseaux


Celui qui marchera sans distraction dans
cette discipline de la loi,
après avoir échappé à la révolution des naissances,
mettra un terme à sa douleur
”.[4]
Ou selon la traduction anglaise d'Andy Rotman 
Strive [sampādetha]! Go forth! [pravrajya]
Apply yourselves to the teachings of the Buddha!
Destroy the army of death
as an elephant would a house of reeds
.

Whoever diligently follows
this dharma and monastic discipline
will abandon the endless cycle of rebirth
and put an end to suffering
.”[5]
Quand les passants demandent “Ami qu’est-ce ceci ?”, un moine expliquerait de quoi il en retourne. Au départ cela a dû se passer assez mal, car il y avait apparemment beaucoup de nigauds parmi les moines, et donc le Bouddha décida qu’il fallait désigner un moine expert en réincarnationisme pour expliquer la roue et sa signification aux passants[6]. Au mieux, le passant rejoint le Saṅgha par la suite. Pour les autres, l’avadāna raconte l’histoire édifiante d’un fils de chef de famille à Rājagṛha, qui s’appelle Sahasodgata. Très déçu de la conduite débauchée de son fils, le père quitte la famille, prend un bateau et périt. Le fils était pris en charge par sa mère. Un jour, Sahasodgata passe avec un ami devant un monastère, voit la roue, et pose des questions au moine expert, qui lui parle des enfers, etc., et de la conduite qui y conduit. Pour mettre fin à la réincarnation, il faut s’engager dans la vie religieuse. Je résume la conversation en la mettant au goût du jour.

- Impossible, dit Sahasodgata, n'y a-t-il pas une autre solution ?
- Tu pourrais prendre les cinq voeux (Pañcasīla)...
- Impossible, autre chose ?
- Tu pourrais nourrir le Saṅgha du Bouddha. Avec le bon karma accumulé, tu éviteras les enfers, etc., et tu pourras même renaître parmi les devas.
- Impeccable ça ! Cela me coûterait combien de pièces kārṣāpaṇa ?
- 500 kārṣāpaṇa.
- Ça c’est possible.

L’avadāna explique ensuite tous les efforts de Sahasodgata (fils d’un simple paysan), qui va travailler comme journalier. Il n’arrive pas à travailler assez pour gagner les 500 kārṣāpaṇa et explique au patron pourquoi il a besoin de cette somme. Le patron, assez dévot, comprend bien l’intérêt de servir le Saṅgha, et lui promet de lui donner de sa poche ce qui manque aux 500 kārṣāpaṇa. Le fils a cependant un doute, ce ne serait pas entièrement son mérite, cela lui permettrait de renaître parmi les deva ? Il pose la question directement au Bouddha.

- Prends son argent, dit le Bouddha, c’est un homme de foi.
- Et ma naissance parmi les deva ?
- C’est comme si c'était fait, prends son argent[7] !

Le fils prépare la maison de sa mère pour recevoir le Bouddha et ses moines. Un groupe de six moines hésite. Manger chez un journalier, que pourrait-il bien servir, il ne gagne rien ! Les six moines font leur tour habituelle et rejoignent ensuite le Bouddha et les autres moines. Nouveau doute du fils, il s’en explique avec le Bouddha.

- Les moines ne m’ont pas remercié, la naissance en deva est toujours d’actualité ?
- T’inquiète, rien que de les avoir laissé entrer chez toi suffit pour une naissance divine.

L’impolitesse et l’ingratitude éventuelles des moines n’y changent rien, le mérite du soutien au saṅgha à lui seul suffit pour faire fructifier son karma. C’est magique. On note au passage, qu’à l’époque des avadāna (IIème siècle environ), il y avait encore cinq mondes, et non six. Les asura/génies allaient monter en puissance et jouer un rôle important dans le bouddhisme ésotérisant. Les révélations et les Sciences divines et leurs raccourcis pratiques (siddhi) arrivent souvent par leur entremise.

L’avadāna qui ouvre la collection du Divyāvadāna, est celui de (Śroṇa) Koṭikarṇa (tib. gro bzhin skyes rna ba bye ba ri[8]), le fils d’un riche marchand à Vāsava, qui naquit avec un joyau dans l’oreille. Son bon mérite était ostentatoire. Comme il était né sous la constellation de Śravaṇa, et que son joyau auriculaire valait dix millions, son nom était “Né sous Śravaṇa avec une oreille valant dix millions”. Quand son père lui reprochait la vie de jeune débauché, il décida d’aller sur le grand océan, avec 500 marchands, pour faire du commerce. Un vent favorable les amène à l’Île aux joyaux (Ratnadvīpa), où ils chargent leur navire en joyaux. Sur le voyage retour, ils accostent sur un pays où se trouve une ville en fer (tib. yi dags kyi grong khyer), qui était habité par des “esprits avides”, des mânes, des preta, incapables de manger et de boire (pour la simple raison que ce sont les esprits des morts, donc désincarnés). Quand Koṭikarṇa demande s’ils ont de l’eau, le simple mention du mot “eau” fait accourir 500 pretas. Koṭikarṇa fait la connaissance de pretas qui lui répètent tous des versets avec le même refrain :
Nous étions abusifs et méprisants,
Nous étions avides et avares.
Nous n'avons pas fait la moindre offrande.
C'est pourquoi nous sommes arrivés dans le royaume des pretas
(pretalokam).[9]
Le refrain étant :
Nous n'avons pas fait la moindre offrande.
C'est pourquoi nous sommes arrivés dans le royaume des pretas
(pretalokam)”[10].
Le message est clair. Chacun des preta que rencontre Koṭikarṇa a son histoire, et lui donne un message destiné à leurs proches encore en vie. Koṭikarṇa devient le porteur de ces messages et le témoin de l’existence des preta et de la raison de leur renaissance en preta. En rentrant chez lui, Koṭikarṇa veut devenir moine. Il va voir Mahākātyāyana et devient un arhat. Mahākātyāyana l’amène voir le Bouddha. Il charge Koṭikarṇa de lui poser cinq questions[11], qui se rapportent à des modifications de la règle des moines vivant en dehors de l’Inde (fait anachronique intéressant), que le Bouddha accepte. Le Bouddha raconte la vie antérieure de Koṭikarṇa à l’époque du Bouddha Kāśyapa, ce qui est l’objet de l’avadāna.

Dans les textes bouddhistes, l’avadāna de Koṭikarṇa est souvent cité comme une preuve de l’existence des preta.
Les premiers [preta] sont brûlés par tout ce qu’ils absorbent. Les seconds mangent des excréments, boivent de l’urine ou dévorent leur propre chair qu’ils ont découpé, à l’exemple des prétas que découvrit Śroṇa (Koṭikarṇa) dans un lieu désert.” Le Précieux ornement de la libération, Padmakara, p.99
La source des détails de la vie des pretas est un avadāna, qui au Tibet est intégré dans le Vinaya ('dul ba gzhi / ko lpags kyi gzhi / 'dul ba). Le péché des pretas était de ne pas faire la moindre offrande. Pour aider les ancêtres décédés, dans les limbes, ou dans une naissance malheureuse, il faut se tourner vers le Saṅgha bouddhiste. En aidant le Saṅgha, on évite une renaissance malheureuse. 

Roue de la vie version Uncle Sam

***

[1] Divine stories : Divyāvadāna, traduit par Andy Rotman, 2008, Wisdom Publications

[2]The five realms of existence are to be depicted,” the Blessed One said, “the realms of hell beings, animals, hungry ghosts, gods, and humans.221 Down below, various hell beings are to be depicted, as well as animals and hungry ghosts; up above, gods and humans. The four continents are to be depicted—Pūrvavideha (Eastern Videha), Aparagodānīya (Western Godānīya), Uttarakuru (Northern Kuru), and Jambudvīpa. In the middle, attachment, hate, and delusion are to be depicted—attachment in the form of a dove, hate in the form of a serpent, and delusion in the form of a pig. And images of the Buddha are to be depicted overlooking the circle of nirvāṇa.” Divine Stories,

[3]On les rapportait à Çakyamouni lui-même ; il les avait fait mettre sous son portrait, que Bimbisâra envoyait en présent à Roudrâyana, roi de Rorouka.”

[4] Du bouddhisme, M. J. Barthélemy Saint-Hilaire Note : Roudrayana avadâna, Brâhmana Dârikâ, Djyotishka, Prâtihârya Soûtra et Avadâna Çalaka, M. E. Burnouf, Introd. d l'hist du Bouddh. ind., p. 342, 184 et 203, et Lotus de la bonne Loi, p. 629 ; Csoma de Kôrôs, analyse du “Doul va” [‘dul ba] tibétain, Asiat. Researchs, I. XX, p 79.)

[5] Divine stories, Rotman

[6]The Blessed One said that a five-sectioned wheel should be made in the entrance hall, and so the monks made one. Brahmans and householders would come and ask, “Noble one, what is this that’s drawn here?”
“Friends,” they would say, “we also don’t know.”
Then the Blessed One said, “A monk is to be appointed in the entrance hall who can explain the five-sectioned wheel to those brahmans and householders who visit.”
The Blessed One said that a monk should be appointed, so they appointed monks but did so indiscriminately, choosing ones who were childish and foolish, immature and lacking virtue. They themselves didn’t understand the five-sectioned wheel—how could they explain it to the brahmans and householders who would visit
So the Blessed One said, “A competent monk is to be appointed
.” Divine Stories, Rotman

[7]I could feed the Blessed One along with the community of his disciples. But I haven’t earned enough. That householder says that he’ll provide the rest. Blessed One, what should I do?”
“Son,” he said, “take it. The householder is a man of faith.”
“Blessed One, I’ll still be reborn among the gods, won’t I?”
“Son, you will be reborn there. Just take it.


[8] 'dul ba gzhi / ko lpags kyi gzhi / 'dul ba.

[9]We were abusive and scornful,
We were greedy and stingy.
We didn’t make even the smallest offerings.
That’s why we’ve come to the ancestral realm
.”

[10] Tib. sbyin pa ci yang ma btang bas// bdag cag yi dags 'jig rten lhags//

[11][1] In the lands beyond the border, ordinations may be performed by five monks, if at least one of them is a master of the monastic discipline.
[2] Sandals are to be worn that are lined with just a single palāśa leaf, not with two or three. If it gets worn out, it should be disposed of and a new one should be procured.
[3] [Skins may be used.]190
[4] One may bathe frequently.
[5] If a monk sends another monk robes, once they’ve been sent off from here and if they are not delivered to their intended recipient [in the requisite time], no one has committed a serious misdeed involving forfeiture
.”

mercredi 1 juin 2016

L'art d'enfumer


Trungpa, mid summer lhatsang
Un des rituels les plus populaires parmi les tibétains est l’offrande fumigation sur les montagnes. Le révélateur Lhatsün Namkha Jikmé (lha btsun nam mkha’ ‘jigs med 1597-1653) redécouvrit une pratique appelée Ri bo bsang mchod, comme une révélation (tib. gter ma) de Padmasambhava et l’inclue dans le cycle « Accomplir la force vitale du détenteur de Science (tib. rig ‘dzin srog grub). Dudjom Rinpoché en fit une version résumée, qui est pratiquée de nos jours.
« Allumez un feu de bons auspices dans un récipient propre ou un encensoir, brûlez des bois aromatiques [notamment le genévrier], de la résine, des plante médicinales, les trois substances blanches, les trois substances (du yaourt, du lait et du beurre, du sucre, de la mélasse et du miel) et toutes sortes de poudres [aromatiques] et encens, dont vous disposez. Aspergez toutes les substances avec de l’eau. »[1]
Il s’agit probablement de l’intégration d’un rituel connu à l'ancienne Mésopotamie, pratiqué dans les temples d’Uruk et de Babylon, et qui fut aussi adopté comme un culte hellénistique.[2] L’objectif du rituel était l’offrande de nourritures, boissons et aromatiques aux dieux, afin de leur plaire, pour qu’ils soient favorables (le principe de l’antiquité « do ut des », je donne pour que tu donnes, une situation win-win). Il s’agit donc d’offrir aux dieux un banquet. Les reliefs du banquet pouvaient alors être consommés, après les rituels, par les prêtres, le personnel du temple et les autres. Il y avait des rituels d’offrandes de divers ordres, à pratiquer à des occasions spécifiques et dans des endroits spécifiques. Les rituels consistaient en des offrandes, des libations, des fumigations, des purifications et des récitations.

Quelques caractéristiques des rituels babyloniens :
Le lieu de l’offrande et les ustensiles (p.e. le Sceptre) doit être préparé (purifié, consacré) préalablement. Le sol est balayé, puis aspergé d’eau (salāḩu ). Les officiants se lavent (ramāku ou mesû), avant d’animer la statue de la divinité par des rituels et des incantations. La bouche était lavé et ouvert, pour que les dieux puissent manger pendant le rituel. Les différentes sortes de boissons et nourritures furent alors offertes. Des offrandes de fumigation. À certaines occasions de la viande, de la bière et du vin sont offerts, d’abord au dieu du ciel (Anu ou Antu) puis aux dieux des sept planètes, et le rituel se termine par une libation. Éventuellement un animal peut être abattu. Le bol pour les libations (maqqû) est fait avec de l’or[3]. Les offrandes peuvent aussi être incinérées (maqlūtu), mais c’est plus rare. Ensemble avec des bois aromatiques, le cœur d’un bœuf peut être ainsi incinéré.

Ces anciennes formes d’offrandes semblent avoir survécu dans les rituels tibétains : bsang mchod, gsur mchod (substances blanches et rouges), byin sreg (sct. homa), chu gtor (libations aux mânes), gser skyem (libations aux dharmapala). Les offrandes de substances animales ont été remplacées le plus souvent par des substituts ou des gâteaux sacrificiels (tib. gtor ma). 

Les chèvres « substituts » de chaque tsho ba
sont offertes le dernier jour du rituel K. Buffetrille, 6/8/99
Dans le rituel de fumigation tibétain, le récipient/encensoir est fait de matières précieuses et est consacré par le mantra Bhrūṃ. Les offrandes sont présentées aux habituels récipiendaires (Bouddhas, dieux, lamas…), puis aux dieux-démons mondains susceptibles de nous nuire. Les offrandes leurs sont présentées sous la condition « do ut des ». "Cessez vos nuisances, accordez vos faveurs". Le tout est encadré par des éléments de la doctrine bouddhiste, mais la forme du rituel et son objectif sont plutôt conformes à des rituels anciens. L’imaginaire (dieux-démons, do ut des, offrandes, les tormas symbolisant des substances animales…) à l’origine de ces rituels est présent dans les rituels bouddhistes et perpétré.

Même dans la logique des termas, ceux-ci apparaissent à une certaine époque où ils peuvent être utiles. Pourquoi, tant de rituels du Cycle vidyadhāra, furent-ils « redécouverts » au XVI-XVIIème siècle, une période avec un climat de guerre civile[4] ? Pourquoi particulièrement dans l’école des anciens ? Pourquoi eurent-ils du succès, au point où toutes les autres écoles les avaient adoptées par la suite ? Pourquoi il y avait plutôt davantage de rituels à cette époque (XVI-XVIIème siècle)[5], jusqu’à nos jours, qu’au XIIème siècle ? La XVI-XVIIème siècle, c’est aussi l’époque où sont redécouverts les méthodes alchimiques attribuées à Jābir (Mahāsiddha Dza-bir ou Dza-ha-bir).

L’héritage du Jâbir tibétain consiste en trois cycles d’instructions, qui furent respectivement élaborés par 'Bri-gung Rin-chen-phun-tshogs (1509-1557), 'Jams-dbyangs Mkhyen-brtse'i-dbang-phyug (1524-1568) et vidyadhāra Nyi-zla-klong-gsal (XVIIème siècle mort en 1695), aussi appelé « Ali Lama » ou « Lama Ali » (a li bla ma, bla ma a li). Michael Walter[6] spécifie que les deux premiers cycles sont des transmissions plutôt scripturales, tandis que dernier cycle est du type « trésor inspiré » (tib. dgongs gter).

De quoi l’intérêt pour la Science de vidyadhāras fut-il l’expression à cette époque turbulente ? D’une recherche de pouvoir(s) très certainement.
« Le Vème Dalaï Lama (1617-1682) fut une figure politique et religieuse majeure de l’histoire du Tibet. Chef spirituel et temporel du pays, unifié sous son autorité à partir de 1642, il fut le véritable fondateur de la théocratie lamaïque et le Dalaï Lama le plus puissant de tous. Homme politique exceptionnel, grand administrateur et bâtisseur, il fut également un écrivain très prolifique et un maître spirituel hors du commun. »[7]
Quant au révélateur Lhatsün Namkha Jikmé (1597-1653), il fut celui qui installa en 1642 le fermier Phun tshogs rnam rgyal (un descendant du roi tibétain Khri srong lde btsan) de Gangtok sur le trône du Sikkim (tib. sBas yul ‘Bras mo ljongs). Lhatsün Namkha Jikmé, né dans une famille noble, fut surtout le disciple de ‘Ja tshon snying po (1615-1672) dont il reçut de nombreuses instructions de la tradition des révélations. C’est à sa demande qu’il partait au Sikkim en 1646 suivi de quinze disciples. Pour arriver à ses fins politiques, il cita des sūtras où le Bouddha aurait prophétisé les différentes lignées de monarques ainsi que des prophéties de son maître ‘Ja tshon snying po et du révélateur nyingma Dordjé Lingpa[8], pour trouver avec deux complices celui qui doit devenir le nouveau roi du Sikkim.
« Quand il arriva aux portes du pays caché, il fit un certain nombre de déclarations et de promesses aux dharmapalas liés par serment du pays caché (tib. sBas yul) en leur enjoignant de se souvenir de leur serment de protéger le Dharma et le pays caché. Il fit alors des offrandes de fumigation aux dieux du terroir et se renda à Yog bsam, où il arriva le troisième jour du huitième mois tibétain (quatre mois et huit jours après son départ de Zhigatsé). Les Chroniques du mnga’ bdag [bdag Phun tshogs rig ‘dzin, né au Tibet occidental en 1592][9] considèrent cet événement comme la dernière réalisation des prophéties du Lung bstan bka’ rgya et des Sept instructions profondes et secrètes de Khri srong lde btsan, qui rapportent comment un individu qui est à la fois un répa (ras pa) et le descendant du roi ouvrira le pays caché et ré-établira la dynastie de Khri srong lde btsan. »[10]
Tout cela est très politique et montre comment un des agendas de l’école des anciens était ( ?) le rétablissement de la dynastie de Khri srong lde btsan. Le pouvoir a besoin de rituels et s’est toujours entouré de cérémonies. Confucius en était très conscient et son projet de restaurer des anciens rituels et sacrifices avait des visées clairement politiques. Il chercha sa vie durant à offrir ses services aux puissants.

Distiques de Saraha avec le commentaire d'Advayavajra :

« [DKG n° 2]
།ས་ཆུ་ཀུ་ཤ་དག་བྱེད་དང༌།
Ils se purifient par la terre, par l'eau, par l'herbe kuśa

Ni par les oblations au feu (sct. homa) extérieurs, ni en embrasant leurs corps (litt. les ensembles d'appropriations, skandha) dans le feu sans avoir isolé la force vitale intérieure auparavant, n'ont-ils réussi à atteindre le bien souverain.

།ཁྱིམ་ན་གནས་ཤིང་མེ་ལ་བསྲེག
Ils s'asseyent dans un âtre et se brûlent dans le feu 

Ils se soumettent à des épreuves futiles. Comme ils ne réussiront pas non plus à se libérer la vie suivante,

།དོན་མེད་སྦྱིན་སྲེག་བྱེད་པ་ནི།
Leurs oblations sont inutiles 

Ils n'auront pas accès à l'approche authentique et par leur aveuglement se font du mal à eux-mêmes.

།དུ་བས་མིག་ལ་གནོད་པར་བས།
Et dérangent les autres par la fumée »

Comme toujours dans mes billets, je me place intentionnellement du côté d'un occidental contemporain, assumant pleinement ses nombreuses limitations, qui n'est pas un bouddhiste natif et peut désormais connaître toutes les formes de bouddhisme. Il comprend donc qu'au cours de son histoire et de son implantation dans différentes zones géographiques, y compris au Tibet, le bouddhisme s'y est acclimaté et a éventuellement intégré des cultes locaux. Cet occidental, qui est le produit de son temps, se permet donc de distinguer (quelle arrogance !) entre ce qui pourrait être adapté aux occidentaux et à leurs valeurs et ce qui l'est moins à ses yeux, au risque de laisser échapper quelque beaux bébés avec l'eau du bain. Cet occidental supporte généralement assez mal la confusion entre affaires religieuses et séculières, comme dans les cas mentionnés ci-dessus. Imaginez-vous, ce serait comme si, ici en France, certains évoqueraient Charlemagne, ou Jeanne d'Arc (qui entendait des voix), pour donner du poids à leurs propres projets politiques.    

***

Tarifs des rituels à Shechen (Ri bo bsang mchod, offrandes de serkyem,...)

Conférence : Incense in the Zoroastrian Rituals


[1] « Making an auspicious fire in a clean vessel or burner, burn aromatic woods, resins, medical plants, the three white and three sweet substances, (yogurt, milk and butter; sugar, molasses and honey) and all kinds of incense and powder—whatever you have available, and sprinkle it with pure water. »

[2] The Cults of Uruk and Babylon: The Temple Ritual Texts As Evidence Marc J. H. Linssen

gser skyem

[3] Comparer avec le serkyem (tib. gser skyem), offert aux dharmapala.

[4] The ‘Tibetan’ formation of Sikkim: religion, politics and the construction of a coronation myth, Saul Mullard

[5] Voir aussi Le manuscrit des Visions secrètes qui date du vivant du Ve Dalaï Lama. Secret visions of the fifth dalai lama : the gold manuscript in the fournier collection musée guimet, paris Samten Karmay

[6] Articles (Scribd) de Michael Walter sur Jâbir
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 1
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 2, énérgies vitales et immortalité
Jâbir le yogi bouddhiste, partie 3, Réflexions sur un Yoga transformationnel international

[7] Rituels tibétains. Visions secrètes du Vème Dalaï Lama (1617 – 1682) 6 novembre 2002 – 24 février 2003 Musée national des Arts asiatiques-Guimet

[8] « lHa btsun chen po, by the prophetical tradition of the rNying ma pa school. In the mNga’ bdag appendage to the Nam rtse edition of the rgyal rabs gsal ba’i me long the prophesy of rDo rje gling pa is quoted: “there will arise (a situation) which resembles the hawk hunting for prey, and an individual who is a descendent of the lineage of Khri srong lde btsan (will act as) a symbol of the former attachment to the innate ground of the interior of the sacred land of Sikkim”

[9] « The second important Tibetan figure in Sikkimese religious and political history was mNga’ bdag Phun tshogs rig ‘dzin, who was born in the palace of Sag khri mkhar in western Tibet in 1592, after which he and his father left western Tibet for dBus gtsang. It appears that Phun tshogs rig ‘dzin was born into quite a privileged family that ruled a portion of western Tibet, bordering on Mang yul Gung thang. Further it appears that this family had an important connection with the kings of Mustang as A mgon bsam grub rab brtan (the king of Mustang) was married to the second daughter of Phun tshogs rig ’dzin and that this connection would prove important in Phun tshogs rig ’dzin’s later life. »

[10] « When he reaches the outer door of the hidden land he issues a number of proclamations and promises to the oath bound protectors of the hidden land and entreats them to remember their oaths to protect the Dharma and the hidden land. He then offers bsang to the local divinities and proceeds toward Yog bsam, where he arrives on the third day of the eighth Tibetan month (four months and eight days after he left Zhigatse). The mNga’ bdag history marks this event as being the final completion of the prophesies from the Lung bstan bka’ rgya and The seven profound and secret teachings of Khri srong lde btsan which relate that an individual who is both a ras pa26 and a descendant of the Tibetan kings will open the hidden land and re-establish the dynasty of Khri srong lde btsan. »