mercredi 19 mars 2014

Les deux aspects d'une religion : ordre social et salut


Mahākāla à six bras, avec quelques génies dans son entourage

Dans le monde du Manimékhalaï, composition bouddhiste, les dieux et les génies sont omniprésents, pour maintenir les lois et l’ordre social ensemble avec les rois. Dans cette société, il n’y a pas de séparation entre fait religieux, fait social et fait politique. Tout cela constitue un ensemble. Même les « sciences » sont du domaine des dieux et génies. Les dieux et les génies savent tout, tandis que les humains, y compris les rois, tentent de comprendre et de faire au mieux. L’ordre social est maintenu grâce à la loi qui lie les dieux, les génies, les rois et les sujets. Si les humains échouent, les dieux et les génies sont là pour rectifier le tir. Cela est vrai, toutes sectes confondues, exceptés peut-être les matérialistes (bhūta-vādin). Toutes les autres sectes, y compris les bouddhistes, en bon sujets, honorent les dieux et les génies qui aident les rois à maintenir l’ordre. Honorer les dieux et les génies, cela veut dire leur offrir ce leur est dû, en vertu de l’accord « social » qui lie les différentes parties.


Dans le Manimékhalaï, le prince Udayakumāra de Chola tombe amoureux de la jeune ex-courtisane Manimékhalaï, qui s’est convertie au bouddhisme et qui est devenue une ascète. Fou de désir, il tente de la violer, mais elle s’enferme dans un pavillon, et s’échappe par un miracle. Quand le prince la revoit à une autre occasion, Manimékhalaï, qui a des pouvoirs miraculeux, se transforme en la femme d’un vidyādhara (génie magicien). Dans le monde de Manimékhalaï, les dieux et génies peuvent prendre la forme d’humains ordinaires et se promener ainsi dans les villes. Impossible de savoir qui est qui. Quand le prince approche Manimékhalaï, transformée en la femme du vidyādhara, ce dernier coupe le prince en deux avec son épée. Si l’on ne croit pas en l’existence de génies capables de prendre une forme humaine, qui a bien pu assassiner le prince ? Le narrateur explique que le vidyādhara s’était trompé, mais que le prince n’a eu ce qu’il méritait. La loi de la cité était donc respectée. Son père, le roi, déclara lui-même :
« Ce vidyādara, un homme de commun, mérite notre gratitude pour avoir infligé un juste châtiment au prince débauché, me libérant ainsi de l’obligation de le faire moi-même. » (p. 183)
Ailleurs dans le Manimékhalaï (p. 175), on raconte l’histoire d’un fils naturel du roi Kantan de Chola. Ce roi avait un fils naturel, nommé Kakanda, avec une courtisane, et qu’il fit le roi (manque de fils légitime) pour partir en mission. Kakanda tombe amoureux d’une femme de brahmane. Celle-ci en étonne, s’estimant vertueuse et fidèle à son époux. A la jonction des quatre avenues de sa ville, elle va trouver la statue du génie protecteur de la ville.

« Je ne crois pas avoir manqué à mes devoirs envers mon époux. Comment se peut-il que j’aie trouvé soudain une place secrète au fond du cœur d’un étranger ? Je suis entrée dans le mariage pensant être une de ces femmes dont la vertu est si grande qu’elles ont le pouvoir de faire tomber la pluie en cas de besoin. Je ne comprends pas quelle faute j’ai pu commettre pour mériter ce qu’il m’advient. Génie, toujours présent au croisement où se joignent les quatre avenues ! J’ai entendu les sages de la ville affirmer que tu enchaînes avec ta corde les gens de mauvaise conduite, même s’ils agissent en secret, et que tu les dévores. As-tu renoncé à ton rôle puisque tu ne me fais aucun mal ? ” Parlant ainsi, elle se mit à pleurer à grand bruit aux pieds de la statue. »

« Le fameux génie apparut alors devant elle et lui dit :

Jeune femme pareille à une liane ! Je crois que tu n’as pas compris le sens des paroles du barde divin lorsqu’il dit que les nuages de pluie obéissent aux ordres de ces femmes qui, même si elles ne vénèrent pas les dieux, n’entreprennent leurs travaux quotidiens qu’après avoir vénéré leur époux. Tu es habituée dans la vie à croire à des légendes et tu te complais dans de ridicules histoires. Ta dévotion envers les dieux consiste surtout à aller dans les fêtes, où sonnent les tambours aux peaux ten¬dues par des lanières, pour entendre de la musique et regarder des danses. De plus, tu vénères bien d’autres dieux que ton époux. Ne te fais donc pas d’illusions, brave femme ! Tu n’as pas le pouvoir de commander aux nuages ni de réduire en cendres le cœur des étrangers qui s’éprennent de toi. Il te faudra changer toutes tes habitudes si tu veux que la pluie obéisse à tes ordres. La corde que je tiens ne servira pas à te lier et mes armes ne te puniront pas ainsi qu’il advient aux femmes qui se laissent aller à toutes leurs fantaisies. Tu n’as pas à te reprocher la méconduite du prince. La loi donne au roi sept jours pour rendre la justice et pour châtier les criminels. S’il manque à ses devoirs, c’est à moi que revient la tâche de punir les coupables. Jeune femme pareille à une liane ! Ne t’inquiète pas. Dans sept jours, à partir d’aujourd’hui, le roi Kakanda, quand il apprendra la méconduite de son fils, et si celui-ci n’a pas su se défaire du désir que tu lui inspires, le fera mettre à mort. ”

« C’est ainsi que parla le génie infaillible et, comme il l’avait prédit, le roi, quand il apprit l’inconduite du prince envers une brahmane, le décapita de sa propre main. »

Les génies se tiennent dans les carrefours et aux limites du territoire et surveillent la conduite des différents membres de la société, y compris les princes. La corde, le lasso, qu'ils tiennent sert à ligoter ceux qui enfreignent la loi. Si le roi, ou la loi, ne punit pas les méchants, les génies du territoire s’en chargeront, quitte à prendre une apparence humaine pour ce faire… C’est comme une invitation ouverte à tous les candidats vengeurs masqués. La justice des génies est anonyme, une loi de la populace, voire l’opinion publique (p. 178).

Le Bouddha et les bouddhistes, en bon sujets, ont ainsi pu remplir leurs obligations « sociales », en participant au culte des dieux et des génies, de façon officielle ou individuelle. Le Bouddha aurait pu déclarer qu’un bon bouddhiste, doit aussi être un bon citoyen, accomplissant tous ses devoirs envers le roi, les dieux, les ancêtres, et les cultes associés à ceux-ci. Comme de notre époque, il aurait sans doute pu recommander d’être un bon citoyen et d’obéir aux lois. Quand les mœurs changent, un bouddhiste changerait les siens, pour rester en accord avec la société dans laquelle il vit.[1] Les mœurs et les cultes changent et sont impermanents, ce qui permet de se libérer (mokṣa) l’est un peu moins. On pourrait dire que c’est le Saddharma.

Il y a donc deux types de loi, la loi de la cité, qui comprenait dans le passé le culte des dieux et génies mondains, et le Saddharma, la loi qui conduit au salut. La loi de la cité devait faire autorité, et inspirer le respect aux sujets. Même si des actes répréhensibles passaient inaperçus et que le roi (la loi) les ignorait, il y avait toujours les génies pour punir les méchants. Dans le passé, quand le bouddhisme « indien » était transmis à une autre civilisation, les deux aspects étaient transmis sans distinction. La partie « loi de la cité » était adaptée au niveau local. Pour qu’elle puisse inspirer de l'autorité, il fallait que les génies locaux, y figuraient aussi et y participaient.

Dans notre société postmoderne, la croyance en les dieux, les génies, les ancêtres etc. disparaît. Dans nos cités, d’autres éléments ont pris la relève du rôle des dieux et des génies pour faire respecter la loi. Les cultes et les rituels associés aux dieux et génies d’antan n’ont donc plus de raison d’être. L'ordre social est géré autrement. Nous n’avons plus besoin de la magie antique. Au moment de la transmission du bouddhisme en occident, toute la partie correspondante à cet aspect sociétal, n’est d’une aucune utilité (sauf anthropologique) par rapport au Saddharma. Il reste que les deux lois avaient leurs articulations et jonctions propres. Il faudrait donc refaire les articulations et les jonctions entre la société moderne et le Saddharma. Vaste projet.

***

[1] Il existe une histoire d’un roi bodhisattva d’un pays qui est en guerre. L’ennemi a empoisonné tous les points d’eau, et toute la population a perdu la tête, à l’exception du roi dont le puits était gardé. Le roi, afin de pouvoir rester le guide de son peuple, décide de boire lui aussi des puits qui le rendront fou.

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