dimanche 16 novembre 2014

Perdre son âme en la sauvant


The Time Machine by artist Dmitriy Khristenko.
Les « maîtres à recettes » taoïstes avaient soigneusement préparé le culte de l’empereur Ou-ti (Wou Ti) des Han, qui règna de 140 à 86 av. J.C. par la légende de l’empereur jaune Houang-ti, servant de modèle à Wou-ti. Au Tibet c’étaient les « Prêtres royaux » (T. sku gshen) qui organisaient le culte royal/impérial en fournissant les légendes nécessaires à sa justification et son maintien. Un des Prêtres royaux fut gShen-rab Myi-bo, dont un des documents de Dunhuang atteste qu’il aida à préparer psychologiquement le roi moribond pour le guider après la mort. Les Prêtres royaux étaient en charge du cérémoniel royal, du bien-être physique et spirituel de la famille royale (entre autres par des rites de rançon), du culte royal, des rites funéraires, du guidage de l’âme (bla) du roi défunt vers les montagnes célestes et sans doute aussi des rites d’installation du nouveau roi.

L’école Bön se considère comme les descendants de ces Prêtres royaux. Selon l’école des Anciens, la place des Prêtres royaux fut occupée par Padmasambhava et les siens, qui s’occupèrent désormais du bien-être physique, spirituel et post-mortuaire du roi Trisong Detsen (règne de 755 à 797/804), qui fut leur premier et principal disciple. Les instructions relatives à l’état intermédiaire (antarābhava bardo), redécouvertes à partir du 14ème siècle) furent au départ une particularité des écoles Bön et Nyingma. Elles comportent de nombreux éléments pré-bouddhistes, qui semblent aller à l’encontre de la doctrine bouddhiste du non-soi. C’est avec l’apparition du mahāyāna et notamment de l’école cittamātra (l’Abhidharmakośabhāṣya de Vasubandhu etc.) que le concept de l’état intermédiaire (S. antarābhava T. bardo) avait pris de l’importance. C’est sur cette base canonique que les instructions pré-bouddhistes ont été greffées.

On les trouve notamment dans le quatrième volume des Six bardos de Karmalingpa qui traite de l’état intermédiaire du moment de la mort. Ce volume explique que les instructions du moment de la mort sont plus particulièrement destinées aux personnes avec des responsabilités dans le monde, des leaders, des chefs de famille (sde dpon, khyim pa) qui ont peut-être reçu des initiations et des instructions de pratique, mais qui n’ont pas eu le loisir de les mettre en pratique. Sans avoir besoin de méditer, elles permettent d’atteindre l’éveil par des moyens puissants (btsan thabs su). Mais il convient pour cela de bien surveiller les signes précurseurs de la mort (‘chi ltas)[1] selon le guide L’autolibération des caractéristiques (T. mtshan ma rang grol)[2]. En fonction des signes précurseurs qui se présentent, il faudra faire des rituels de rançon (‘chi bslu) selon le guide L’autolibération des peurs/dangers ('jigs pa rang grol[3]. Ceux qui font la pratique du transfert de la conscience (‘pho ba) sans faire au préalable (trois fois) le rite de rançon ('chi bslu) se rendent coupable de déicide (lha gsod pa'i nyes pa) ou de suicide (rang gi rang lceb pa'i nyes pa). Quand le transfert de la conscience a lieu au moment opportun, c’est-à-dire après avoir effectué les rites de rançon en fonction des signes précurseurs de la mort, il a pour effet de conduire le sujet à une naissance heureuse (mtho ris) ou à la libération. Voir le blog sur les rites de rançon en milieu rural en France.

Conformément au parallélisme macrocosmique-microcosmique entre l’univers et le corps, il convient de bloquer les portes des destinées malheureuses et heureuses, puisque le but est la libération, la sortie du triple monde. Elles sont bloquées chacune par une syllabe Hūṁ bleue. La conscience (S. vijñāna T. rnam shes) doit sortir par le haut, au-dessus du triple monde, microcosmologiquement par l’ouverture de Brahmā (tshangs pa'i bu ga). Si la conscience "quittait" le corps par un autre orifice, elle prendrait naissance dans le monde correspondant macrocosmologiquement à cet orifice. Pour donner quelques exemples, si la conscience « sortait » par les yeux, elle prendrait naissance comme un monarque universel (cakravartin), par la narine de gauche comme un être humain en bonne et due forme, par la narine de droite comme un yakṣa, par les deux oreilles dans le monde des formes, par les voies urinaires dans un corps animal et par l’anus dans les enfers. Il est donc essentiel de ne pas oublier de bien verrouiller ces portes.

Mais selon le bouddha nikaya, la conscience n’habite pas le corps, ne sort pas par des orifices et ne se promène pas ainsi par ci et par là.
« [Sati le fils du pêcheur:] “Si je comprends bien le dhamma enseigné par le Bouddha, c’est la même conscience qui se promène et vogue à travers les différentes renaissances, pas une autre.”
[Le Bouddha:] “Qu’est-ce que cette conscience, Sati?”
[Sati:] “C’est ce qui parle, ressent et fait l'expérience ici et là des fruits des bonnes et mauvaises actions.”
[Le Bouddha:] “Tu as mal compris ; à qui m’as-tu jamais entendu enseigner le dhamma en ces termes? Tu n’as pas compris ; dans beaucoup de mes discours n’ai-je pas affirmé que la conscience apparaisse à cause de certaines conditions, parce que sans condition il n’y a pas d’origine de la conscience ?...
“Moines, la conscience est reconnue par les conditions particulières à partir desquelles elle apparaît. Quand la conscience apparaît en dépendance des yeux et à des formes matérielles, elle est reconnue comme la conscience des yeux, etc… de la même façon que le feu est reconnu par la condition particulière de laquelle il dépend pour brûler – quand un feu est fait de buche, il est reconnu comme feu de buche.” [Majjhima Nikaya 38, i 258-9] »
Dans les instructions relatives à l’après-mort au Tibet en revanche, la conscience (S. vijñāna T. rnam shes) devient une sorte de corps mental (T. yid lus S. manokāya) ou âme (bla) capable de sortir du corps et du triple monde, ou en cas d’échec d’entrer dans un autre monde ou une autre destinée et d’y prendre corps.

Toutes les religions, sans exception, sont « syncrétistes », ne nous voilons pas les yeux. Elles sont des projets qui tentent de rester viables et elles survivent en s’adoptant à leur terre d’accueil, ou de conquête (« conquérir le coeur et l'esprit du peuple » Tony Blair). Les expédients (upāya) peuvent masquer les énormes couleuvres avalées par les religions « en mal d’amour », et s'avérer comme des véritables chevaux de Troie. Le bouddhisme, dont la marque caractéristique sont les trois marques (impersonnalité –anatta, impermanence – anicca, et la souffrance - dukkha) semble perdre son âme en se dotant d’une conscience (S. vijñāna T. rnam shes), qui peut être transféré d’un monde à un autre, sortir d’un corps pour rentrer dans un autre, être guidé, être garantie par des rites de rançon (‘chi bslu) tout comme l’âme (bla) des empereurs tibétains dans le passé ou de leurs descendants actuels.

***

[1] mort proche, mort lointaine, mort indéfinie, mort certaine ring ba'i 'chi ltas, nye ba'i 'chi ltas, ma nges pa'i 'chi ltas, nges pa'i 'chi ltas.

[2] zab chos zhi khro dgongs pa rang grol las: 'chi ltas mtshan ma rang grol, un terma de Karmalingpa

[3] zab chos zhi khro dgongs pa rang grol las: 'chi bslu 'jigs pa rang grol, un terma de Karmalingpa

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