samedi 13 octobre 2012

Un trésor étouffé sous de l'or



« Une autre fois, un népalais de Rong kha bzhi venait voir le lama [Milarepa]. Manquant de respect au lama, il dit : « Toi, yogi, tu es quelqu’un avec une grande renommée, mais pour peu de chose. On raconte qu’il y a un ami spirituel (dge bshes) du nom de Bari lotsāva (1040-1111), qui [se tient sous] une ombrelle, [est précédé du son de] trompettes de cuivre, et qui aurait pour habitude de distribuer de l’or à qui vient le voir. »[1]
Le népalais s’attendait sans doute à rencontrer un guru comme Naropa, tel que le décrit Nag tsho Tshul khrims rgyal ba (1011 -1064), le traducteur d’Atiśa.
« Puisque j'étais parti seul comme un moine insignifiant pour inviter le Seigneur Atiśa et que celui-ci devait rester encore un an à Magadha, j'avais eu l'intention de visiter le Seigneur Nāropā, dont la réputation était immense. Je voyageais vers l'est de Magadha pendant un mois, comme j'avais appris que le Seigneur demeurait dans un vihara connu sous le nom de Phullahari. J'étais très chanceux de le rencontrer. Le jour de mon arrivée, on disait qu"un prince féodal était arrivé pour lui rendre hommage. J'y suis donc allé et voyais qu'un grand trône avait été érigé. Je m'asseyais en face. La foule commença à s'exciter "Le Seigneur arrive !"Je regardais et voyais que le seigneur était assez corpulent, aux cheveux blancs teintés en rouge (avec du henné) et portant un turban vermillon. Il était porté (sur un palanquin) par quatre hommes et mâcha du bétel. Je saisis ses pieds en pensant "Il faut que j'entende ce qu'il dit". Mais les gens me poussaient de plus en plus fortement et de plus en plus loin de son siège et finalement j'étais éjecté hors de la foule. Alors j'ai pu voir la face du Seigneur, mais je n'ai pas pu l'entendre. »[2]
Le tantrisme, y compris bouddhiste, n’a pas d’idéal de pauvreté. Il ne récule pas devant le pouvoir et les richesses, au contraire, il les recherche et ils sont un signe de réussite. Il s’implante fermement dans le siècle et de préférence tout en haut. Pour cela il faut qu’il se tienne près du gouverne, sur les lieux de pouvoir religieux (pīṭha) et qu’il impose ses éléments de langage. Car le peuple respecte les winners et méprise les losers. La réussite attire et est attirante. Les tantrisme aime s’exhiber comme un winner sur tous les plans. Il aime la complexité, et semble tenir la simplicité en horreur. Son objectif ce sont les huit siddhis, comme autant de qualités mondaines (T. ‘jig rten chos brgyad).

Le passage ci-dessus avec le nepalais déçu est transformé par Tsangnyeun (voir aussi Francis V. Tiso Liberation in One lifetime) en les regrets de Peta, la sœur de Milarepa, qu’elle exprime devant son frère.
« A Dingri, [Peta] avait vu Lama Bari Lotsawa, vétu avec des riches habits en soie, assis sur un trône élevé et protégé par une ombrelle. Quand les moines soufflaient dans des trompettes, une grande foule de gens venait autour de lui en lui présentant des offrandes de thé et de bière. Peta pensa : »Voici comme les autres gens traitent leurs lamas. La religion de mon frère est misérable. Les gens n’ont que du mépris pour elle. Même ses proches ont honte de lui. Si je trouve mon frère, je dois l’inciter à servir ce lama. »[3]
Plus tard, quand elle en parle à Milarepa, il lui fait le chant des Huit qualités mondaines. Peta lui fait la replique (toujours chez Tsangnyeun) :
« Ce que mon frère appelle les Huit qualités mondaines, d’autres appellent bonheur. Nous (frère et sœur) n’avons aucun bonheur auquel renoncer. Tes paroles grandiloquentes sont une excuse pour cacher le fait que tu ne seras jamais comme Lama Bari Lotsawa. »[4]
Il faudrait voir de plus près ce que représente Bari Lotsawa pour les écoles Kagyupa. La dévotion semble naître plus naturellement envers des lamas avec le charisme tangible d'un Bari Lotsawa... Rechungpa non plus n’est pas à l’abri d’une certaine fascination pour la pompe tantrique, si on peut en croire les hagiographes. Tel qu’il est décrit, la vie avec Milarepa semblait l’ennuyer. Le rosaire d’or de l’histoire de la lignée Droukpa Kagyupa[5] est d’ailleurs de l’opinion que l’instruction de boire de l’alcool, de se faire bronzer au soleil, de courtiser les femmes et de faire ce qui lui passe dans la tête, lui avait fait perdre l’expérience méditative.

Quand on regarde rapidement l’évolution des comptes-rendus hagiographiques de la vie de Milarepa, on voit que la simplicité et le bon sens du départ restent présents, mais se font recouvrir au cours des siècles par le clinquant de toutes sortes de miracles, prédictions, nombres de disciples, dévotion du peuple, amassement d’offrandes (au village de Nya non[6]), qui correspondent plutôt à la situation des détenteurs de sa lignée après lui. Un des exemples dans La Continuité Ultime (T. rgyud bla ma S. Mahāyānottaratantraśāstra/Ratnagotravibhāga) pour le potentiel d’éveil en chacun est de l’or qui dort dans un ruisseau fangeux. Dans le cas de Milarepa, ce serait plutôt un trésor inestimable caché sous de l’or. Pour connaître la voix de Milarepa, je suggère de la retrouver plutôt dans le cercle de Gampopa.
95 96 L’or qu’un homme agité laisse
Tomber dans un ruisseau fangeux,
Étant incorruptible, dort
Là, tel quel pour de nombreux siècles.
Puis un dieu au regard divin
Le perçoit, dit à un quidam :
“Cet or précieux qui repose là,
Le lavant, fais en ce à quoi
Sa grande valeur le destine !
” (trad. Etienne Loyon)
Je voudrais saluer ici la traduction de La Continuité ultime, traduite par Etienne Loyon, disciple de Khenpo Tsultrim Gyamtso, qu'il rend librement disponible sur le site khenpo.fr. Ce texte qui n'est pas toujours facile à aborder est très profond et a une influence immense sur le bouddhisme tibétain. Il a été essentiel pour Gampopa et pour Longchenpa.

Ce sujet, avec ses lamas bling bling et lamas normaux, fait d'ailleurs un peu écho à la querelle de la pauvreté, intégrale ou pas, dans l'église catholique...

***

Illustration : le cinquième Dalaï-Lama rend visite à l'empereur Shun Xi



[1] La vie de Milarepa dans l’œuvre complet de Gampopa. yang dus gcig na bla ma la bal po'i rong kha bzhi mi zhig gis mi la bltar 'ongs tsa na/ khong bla ma la ma dad nas mi la rnal 'byor pa khyod sgra che la don chung ba zhig 'dug/ dge bshes bya ba ba ri lo ts+tsha ba la zer ba yin/ gdugs sam zangs dung ngam su phrad la gser ster lugs sam zer nas song*/
[2] Davidson p. 317, p.412 note 44  Rnal 'byor byang chub seng ge'i dris lan, SKB III.277.4.5-278.2.2:
[3] Tibet's Great Yogi Milarepa: A Biography from the Tibetan being the Jetsun, W. Y. Evans-Wentz, p. 220, The Life of Milarepa, Lobsang P. Lhalungpa, p. 134, p. 138 ding ri na bla ma ba ri lo tsA ba khri brtsigs/_gdugs phub/_dar gyi na bza' bzang po gsol/_grwa bu slob rnams kyis dung bus pas/_mi mang po 'dus nas mtha' bskor/_ja chang 'dren cing 'bul ba mang po byed cing 'dug pa mthong bas/_pe ta'i bsam pa la/_mi gzhan gyi chos pa la 'di 'dra yong gi 'dug ste/_nga'i a jo'i chos 'di rang sdug la gzhan gyis brnyas pa/_gnyen tshan rnams ngo tsha ba las mi 'dug pas/_da a jo dang phrad na bla ma 'di'i phyag phyi la ci tshud kyi thabs dang gros shig byed dgos bsams nas/
[4] a jo'i 'jig rten chos brgyad de skyid po la zer bar 'dug ste/_de 'o cag ming sring gnyis la spang ma dgos gda'o/_/bla ma ba ri lo ts+tsha ba lta bu mi 'ong bar shes pa'i kha bsnyad la a jo rang gis bden bden mo dang /_yin yin mo mang po shes kyin 'dug ste/_nga kha la zas dang lus la gos med pa'i sdug nyo ru la phyi la mi 'gro/_gang na yod kyang cha med/_
[5] dPal dwags-po bka’-brgyud las/don brgyud dpal ldan dbyar rnga pa’i bstan pa rin po cher byon pa’i ’brug ra-lung gdan-rabs): rje btsun ras chung rdo rje grags pa'i rnam thar/ dkar brgyud gser 'phreng / Volume 1 Pages 347 – 392 http://www.tbrc.org/#library_work_ViewByOutline-O4CZ1554CZ1054%7CW23436 source : Peter Alan Roberts, p. 153
[6] Le chapitre sur le moine Dhar Lo. Milarepa est en concurrence avec le monastère du lieu, et reçoit toutes les offrandes du village.

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