mardi 2 décembre 2014

Illumination au sens propre



Comment expliquer le mystère de l’Esprit et la Nature, de l’Intérieur et de l’Extérieur, des Contenants (snod) et du Contenu (bcud), que Jean-Luc Achard appelle les Calices et les Élixirs ? Pour faire court, les Calices étant les mondes du triple univers et les Élixirs les êtres qui y transmigrent, le tout étant le produit de leur néscience, c’est-à-dire leur non-reconnaissance de la nature des cinq lumières (T. ‘od lnga), qui procèdent de la Claire Lumière (T. ‘od gsal). Pour remédier à la néscience, le Bön et le Dzogchen enseignent des pratiques de Lampes (T. sgron ma), au nombre de deux, quatre, cinq, six[1]… Il est standard maintenant d’enseigner une série de six Lampes (T. sgron ma drug)[2], permettant de reconnaître la Claire Lumière qui se connaît elle-même en le vaste espace infini qui est la base de tout (1), en l’espace de notre cœur (2), en les canaux subtils de notre corps subtil reliant le cœur aux yeux (3), en l’espace extérieur qui nous entoure (4), en toutes les visions externes (5) et en les visions qui se présentent après la mort (6).

Elles constituent différentes étapes du Franchissement du Pic (T. thod brgal), chaque Lampe étant un point clé (T. gnad) permettant de « maîtriser l’éclat (T. mdangs) du Discernement (T. rig pa) demeurant dans le corps ». Cet éclat imprègne tout le corps, mais spécifiquement le Cœur[3] qui est connecté aux yeux[4] par un canal. Les yeux sont appelés ici des « lampes d’eau » qui capturent au lasso tout ce qui se tient à distance. Les deux yeux permettent à la lumière interne (T. nang ‘od S. antarayotih) d’illuminer/percevoir (T. gsal ba) l’Espace extérieur (T. phyi’i dbyings). Dans la série de six Lampes, il y en a trois qui concernent le processus de perception/illumination (prakāśa) : 1. le Cœur (citta), « la Lampe de Chair du Cœur », 2. le canal dit « la Lampe du Canal Blanc et Souple » reliant le Cœur aux yeux, et justement 3. les yeux, appelés donc « la Lampe d’Eau du Lointain-Lasso ».

Le processus de perception est ici un processus d’illumination. La lumière interne siégeant dans le Cœur passe par le canal « Blanc et Souple », aussi connu comme le canal translucide Kati, une sorte de fibre optique, et sort par les yeux (lampes d’eau) pour illuminer « l’extérieur » et capturer comme avec un lasso les objets qui s’y trouvent.

Tout cela est très platonicien, gnostique, soufi … et donc aussi Bön et Nyingma. Une lumière enfermée dans un corps matériel qui ne demande qu’à en sortir. Le tantra au titre de Rdzogs pa chen po ye shes 'khor lo gsang ba thugs kyi rgyud, qui fait également partie de la Série man ngag sde, explique que le Corp formel du Bouddha (gzugs sku, le corps de résurrection pourrait-on dire) est déjà présent dans le corps, à la façon d’un cristal d’eau (T. chu shel S. candrakānta) ou une lampe, mais il y est à l’étroit et ne peut pas se déployer en raison du corps physique. Cette situation est comparée au Garuda, qui est complètement formé dans son œuf, mais ne peut pas s’envoler en raison de la coquille qui le retient. Example que l’on retrouve dans un chant de Milarepa. Dans le premier chapitre des Chants de Milarepa, composé par Tsangnyeun Heruka, Milarepa se compare à des animaux mythiques, parmi lesquels le garuḍa/phénix (T. khyung), qui peut traverser le ciel d’un seul coup d’aile.
« Je ne me considère pas humain
Je suis le fils du garuḍa, roi des oiseaux
C'est à l'intérieur de l'oeuf que mes ailes ont poussé
Pendant mes années d'enfance, je dormais dans le nid
Pendant mes années d'adolescence, je gardais l'entrée du nid
Garuda adulte, je me lance ('phangs) et je traverse (bcad) le ciel
Même si les cieux ( gnam kha zheng) sont vastes, je n'ai pas peur
Même devant les régions aux gorges (sul) étroites (dog), je ne recule pas. »[5]

L'autolibération des signes (T. mtshan ma rang grol), attribué à Garab Dordjé reprend le thème du garuḍa pour lui donner une interprétation plus intérieure : l’Intelligence (T. rig pa).
« Par exemple, le grand garuḍa, le roi ailé,
Même en séjournant dans la matrice, domine les êtres aquatiques
A l'intérieur de l'oeuf, les ailes poussent et se perfectionnent
Une fois sorti de l'oeuf, il traverse l'extérieur par la force de son envergure
Comment ce serait possible aux autres oiseaux ?
Mais c'est possible au grand garuḍa, qui est bien dans l'espace. »
Voir mon blog sur le Phénix
Le grand garuḍa est donc l’équivalent du Corps formel, et du "corps de résurrection"… qui est bien mieux dans l’espace qu’à l’étroit dans un œuf ou un corps physique.

Pour revenir à l’illumination comme processus de perception. C’est une vision très platonicienne et théiste de la perception, qui est comme dédoublée[6]. C’est une « idée de la connaissance comme étant une épiphanie dont l’organe de perception a son siège dans le cœur ».[7] Il ne suffit pas de voir pour percevoir. « Sans l’illumination du soleil, l’œil ne peut voir. Sans l’illumination de l’Ange-Intelligence, l’intellect humain ne peut connaître. » Sans l’Ange/agent, la connaissance visuelle est impossible.

Il y a d’ailleurs des ressemblances troublantes entre la théorie islamique dite orientale de l’illumination et les pratiques visionnaires bouddhistes, telles qu’elles se sont développées à partir du 12ème siècle. J’y reviendrai.

***

Article : Different Sets of Light-Channels in the Instruction Series of Rdzogs chen par Daniel Scheidegger  

[1] Deux (sgron ma gnyis) dans le terma intitulé Chos thams chad kyi don bstan pa, dans le même texte on trouve aussi une série de quatre Lampes : « That is, the Lamp of the Water that Lassos Everything At a Distance (rgyang zhags chu'i sgron ma), the Lamp of Self-Arisen Discriminative Awareness (shes rob rang byung gi sgron ma), the Lamp of Empty Drops of Light (thig le stong pa'i sgron ma), and the Lamp of Utterly Pure Space (dbyings mam par dag pa'i sgron ma). » Cinq lampes dans le douzième chapitre du Bskal pa dum bu'i rgyud, un tantra de la section man ngag sde.

[2] « sGron ma drug — Les six Lampes
1. la Lampe d’Eau du Lointain-Lasso (rgyang zhags chu’i sgron ma),
2. la Lampe des Disques Vides (thig le stong pa’i sgron ma),
3. la Lampe de l’Espace purissime (dbyings rnam dag gi sgron ma),
4. la Lampe de la Connaissance Sublimée Née-d’elle-même (shes rab rang ‘byung gi sgron ma),
5. la Lampe du Canal Blanc et Souple (dkar ‘jam rtsa yi sgron ma) et
6. la Lampe de Chair du Cœur (tsi ta sha’i sgron ma).

Voir également ci-dessus l’entrée sgron ma bzhi dans laquelle les quatre premières de ces six Lampes sont expliquées. La Lampe du Canal Blanc et Souple fait référence au canal dit de la Cavité de Cristal (shel sbug can) qui relie le cœur aux yeux et via lequel chemine l’éclat du Discernement (rig pa’i gdangs). La Lampe de Chair du Cœur fait référence au sanctuaire [skye gnas] du Discernement localisé dans la Tente Brune des Cornalines (mchong gur smug po) au centre même du cœur. » Contribution aux nombrables de la tradition Bon po : l’Appendice de bsTan ‘dzin Rin chen rgyal mtshan à la Sphère de Cristal des Dieux et des Démons de Shar rdza rin po che* par Jean-Luc Achard [CNRS]

[3] « ou Tente Brune des Cornalines (mchong gur smug po) » JL Achard

[4] « techniquement désignés comme des Lampes d’Eau [chu’i sgron] » JL Achard

[5] mi nga dag nga rang mi zer te/nga ni bya rgyal khyung gi bu/sgo nga'i nang nas gshog sgro rgyas/phru gu'i lo la tshang du nyal/thong ba'i lo la tshang sgo bsrungs/khyung chen dar ma'i lo la nam 'phangs bcad/nga gnam kha zheng che rung ya mi nga /sa lung sul dog rung bag mi tsha/

[6] Chaque phénomène naturel est doublé par un agent intentionnel surnaturel qui le rend possible. « Il nous suffira de savoir qu’après avoir fait de la matière une cause première, un Dieu, on a divinisé la terre, ses parties principales, les montagnes, les mers, les fleuves, les fontaines. On a fait des quatre éléments des génies présidant aux quatre saisons ; on a été jusqu’à les faire présider à tels signes du zodiaque, à telles constellations. On ne s’en est pas tenu là : on a affecté au feu le principe du chaud, à l’air celui du froid, à l’eau celui de l’humide, et à la terre celui du sec. On a personnifié ces quatre principes, et on a imaginé qu’ils dominaient chacun dans des astres, et que ces signes, ces astres, et ces principes, modifiaient et gouvernaient toutes les choses d'ici-bas. Tout cela a fourni ample matière à l’astrologie, et a donné lieu à d'immenses généalogies de dieux, et à de nombreuses fables : c’est tout ce que nous avons besoin d’en savoir. » [Extrait de chapitre 4 de l'Analyse raisonnée de l'origine de tous les cultes, ou Religion universellepar Antoine Louis Claude Destutt de Tracy]

[7] Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Folio, p. 90

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