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mardi 2 décembre 2014

Illumination au sens propre



Comment expliquer le mystère de l’Esprit et la Nature, de l’Intérieur et de l’Extérieur, des Contenants (snod) et du Contenu (bcud), que Jean-Luc Achard appelle les Calices et les Élixirs ? Pour faire court, les Calices étant les mondes du triple univers et les Élixirs les êtres qui y transmigrent, le tout étant le produit de leur néscience, c’est-à-dire leur non-reconnaissance de la nature des cinq lumières (T. ‘od lnga), qui procèdent de la Claire Lumière (T. ‘od gsal). Pour remédier à la néscience, le Bön et le Dzogchen enseignent des pratiques de Lampes (T. sgron ma), au nombre de deux, quatre, cinq, six[1]… Il est standard maintenant d’enseigner une série de six Lampes (T. sgron ma drug)[2], permettant de reconnaître la Claire Lumière qui se connaît elle-même en le vaste espace infini qui est la base de tout (1), en l’espace de notre cœur (2), en les canaux subtils de notre corps subtil reliant le cœur aux yeux (3), en l’espace extérieur qui nous entoure (4), en toutes les visions externes (5) et en les visions qui se présentent après la mort (6).

Elles constituent différentes étapes du Franchissement du Pic (T. thod brgal), chaque Lampe étant un point clé (T. gnad) permettant de « maîtriser l’éclat (T. mdangs) du Discernement (T. rig pa) demeurant dans le corps ». Cet éclat imprègne tout le corps, mais spécifiquement le Cœur[3] qui est connecté aux yeux[4] par un canal. Les yeux sont appelés ici des « lampes d’eau » qui capturent au lasso tout ce qui se tient à distance. Les deux yeux permettent à la lumière interne (T. nang ‘od S. antarayotih) d’illuminer/percevoir (T. gsal ba) l’Espace extérieur (T. phyi’i dbyings). Dans la série de six Lampes, il y en a trois qui concernent le processus de perception/illumination (prakāśa) : 1. le Cœur (citta), « la Lampe de Chair du Cœur », 2. le canal dit « la Lampe du Canal Blanc et Souple » reliant le Cœur aux yeux, et justement 3. les yeux, appelés donc « la Lampe d’Eau du Lointain-Lasso ».

Le processus de perception est ici un processus d’illumination. La lumière interne siégeant dans le Cœur passe par le canal « Blanc et Souple », aussi connu comme le canal translucide Kati, une sorte de fibre optique, et sort par les yeux (lampes d’eau) pour illuminer « l’extérieur » et capturer comme avec un lasso les objets qui s’y trouvent.

Tout cela est très platonicien, gnostique, soufi … et donc aussi Bön et Nyingma. Une lumière enfermée dans un corps matériel qui ne demande qu’à en sortir. Le tantra au titre de Rdzogs pa chen po ye shes 'khor lo gsang ba thugs kyi rgyud, qui fait également partie de la Série man ngag sde, explique que le Corp formel du Bouddha (gzugs sku, le corps de résurrection pourrait-on dire) est déjà présent dans le corps, à la façon d’un cristal d’eau (T. chu shel S. candrakānta) ou une lampe, mais il y est à l’étroit et ne peut pas se déployer en raison du corps physique. Cette situation est comparée au Garuda, qui est complètement formé dans son œuf, mais ne peut pas s’envoler en raison de la coquille qui le retient. Example que l’on retrouve dans un chant de Milarepa. Dans le premier chapitre des Chants de Milarepa, composé par Tsangnyeun Heruka, Milarepa se compare à des animaux mythiques, parmi lesquels le garuḍa/phénix (T. khyung), qui peut traverser le ciel d’un seul coup d’aile.
« Je ne me considère pas humain
Je suis le fils du garuḍa, roi des oiseaux
C'est à l'intérieur de l'oeuf que mes ailes ont poussé
Pendant mes années d'enfance, je dormais dans le nid
Pendant mes années d'adolescence, je gardais l'entrée du nid
Garuda adulte, je me lance ('phangs) et je traverse (bcad) le ciel
Même si les cieux ( gnam kha zheng) sont vastes, je n'ai pas peur
Même devant les régions aux gorges (sul) étroites (dog), je ne recule pas. »[5]

L'autolibération des signes (T. mtshan ma rang grol), attribué à Garab Dordjé reprend le thème du garuḍa pour lui donner une interprétation plus intérieure : l’Intelligence (T. rig pa).
« Par exemple, le grand garuḍa, le roi ailé,
Même en séjournant dans la matrice, domine les êtres aquatiques
A l'intérieur de l'oeuf, les ailes poussent et se perfectionnent
Une fois sorti de l'oeuf, il traverse l'extérieur par la force de son envergure
Comment ce serait possible aux autres oiseaux ?
Mais c'est possible au grand garuḍa, qui est bien dans l'espace. »
Voir mon blog sur le Phénix
Le grand garuḍa est donc l’équivalent du Corps formel, et du "corps de résurrection"… qui est bien mieux dans l’espace qu’à l’étroit dans un œuf ou un corps physique.

Pour revenir à l’illumination comme processus de perception. C’est une vision très platonicienne et théiste de la perception, qui est comme dédoublée[6]. C’est une « idée de la connaissance comme étant une épiphanie dont l’organe de perception a son siège dans le cœur ».[7] Il ne suffit pas de voir pour percevoir. « Sans l’illumination du soleil, l’œil ne peut voir. Sans l’illumination de l’Ange-Intelligence, l’intellect humain ne peut connaître. » Sans l’Ange/agent, la connaissance visuelle est impossible.

Il y a d’ailleurs des ressemblances troublantes entre la théorie islamique dite orientale de l’illumination et les pratiques visionnaires bouddhistes, telles qu’elles se sont développées à partir du 12ème siècle. J’y reviendrai.

***

Article : Different Sets of Light-Channels in the Instruction Series of Rdzogs chen par Daniel Scheidegger  

[1] Deux (sgron ma gnyis) dans le terma intitulé Chos thams chad kyi don bstan pa, dans le même texte on trouve aussi une série de quatre Lampes : « That is, the Lamp of the Water that Lassos Everything At a Distance (rgyang zhags chu'i sgron ma), the Lamp of Self-Arisen Discriminative Awareness (shes rob rang byung gi sgron ma), the Lamp of Empty Drops of Light (thig le stong pa'i sgron ma), and the Lamp of Utterly Pure Space (dbyings mam par dag pa'i sgron ma). » Cinq lampes dans le douzième chapitre du Bskal pa dum bu'i rgyud, un tantra de la section man ngag sde.

[2] « sGron ma drug — Les six Lampes
1. la Lampe d’Eau du Lointain-Lasso (rgyang zhags chu’i sgron ma),
2. la Lampe des Disques Vides (thig le stong pa’i sgron ma),
3. la Lampe de l’Espace purissime (dbyings rnam dag gi sgron ma),
4. la Lampe de la Connaissance Sublimée Née-d’elle-même (shes rab rang ‘byung gi sgron ma),
5. la Lampe du Canal Blanc et Souple (dkar ‘jam rtsa yi sgron ma) et
6. la Lampe de Chair du Cœur (tsi ta sha’i sgron ma).

Voir également ci-dessus l’entrée sgron ma bzhi dans laquelle les quatre premières de ces six Lampes sont expliquées. La Lampe du Canal Blanc et Souple fait référence au canal dit de la Cavité de Cristal (shel sbug can) qui relie le cœur aux yeux et via lequel chemine l’éclat du Discernement (rig pa’i gdangs). La Lampe de Chair du Cœur fait référence au sanctuaire [skye gnas] du Discernement localisé dans la Tente Brune des Cornalines (mchong gur smug po) au centre même du cœur. » Contribution aux nombrables de la tradition Bon po : l’Appendice de bsTan ‘dzin Rin chen rgyal mtshan à la Sphère de Cristal des Dieux et des Démons de Shar rdza rin po che* par Jean-Luc Achard [CNRS]

[3] « ou Tente Brune des Cornalines (mchong gur smug po) » JL Achard

[4] « techniquement désignés comme des Lampes d’Eau [chu’i sgron] » JL Achard

[5] mi nga dag nga rang mi zer te/nga ni bya rgyal khyung gi bu/sgo nga'i nang nas gshog sgro rgyas/phru gu'i lo la tshang du nyal/thong ba'i lo la tshang sgo bsrungs/khyung chen dar ma'i lo la nam 'phangs bcad/nga gnam kha zheng che rung ya mi nga /sa lung sul dog rung bag mi tsha/

[6] Chaque phénomène naturel est doublé par un agent intentionnel surnaturel qui le rend possible. « Il nous suffira de savoir qu’après avoir fait de la matière une cause première, un Dieu, on a divinisé la terre, ses parties principales, les montagnes, les mers, les fleuves, les fontaines. On a fait des quatre éléments des génies présidant aux quatre saisons ; on a été jusqu’à les faire présider à tels signes du zodiaque, à telles constellations. On ne s’en est pas tenu là : on a affecté au feu le principe du chaud, à l’air celui du froid, à l’eau celui de l’humide, et à la terre celui du sec. On a personnifié ces quatre principes, et on a imaginé qu’ils dominaient chacun dans des astres, et que ces signes, ces astres, et ces principes, modifiaient et gouvernaient toutes les choses d'ici-bas. Tout cela a fourni ample matière à l’astrologie, et a donné lieu à d'immenses généalogies de dieux, et à de nombreuses fables : c’est tout ce que nous avons besoin d’en savoir. » [Extrait de chapitre 4 de l'Analyse raisonnée de l'origine de tous les cultes, ou Religion universellepar Antoine Louis Claude Destutt de Tracy]

[7] Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Folio, p. 90

vendredi 11 janvier 2013

L'envergure des élans ailés



Le phénix (nom grec donné à l’oiseau Benou ou Bennu de la mythologie égyptienne) était l’hypostase du dieu Rê, le feu divin (le Soleil à son zénith) et représente l’âme. Le livre des morts dit : « Je suis l'Oiseau Bénou, l'Âme/cœur de Rê, le Guide des Dieux vers le Douât[1] ». Rê n’accomplit pas son trajet dans un char solaire, mais dans une barque solaire, qui est précédée par l’oiseau Bénou. Le phénix est ainsi associé à la planète Vénus[2] qui précède le Soleil pour le guider. "Le Benou était la planète Vénus qui disparaît chaque jour dans l’incandescence de l'aurore avant de réapparaître le lendemain."[3] Il vit sur la pierre benben[4], le tertre qui émergea de l'océan primordial sur lequel le soleil apparut pour la première fois, aussi appelé pour cette raison « l’île de la flamme ».


Le phénix chinois s’appelle fènghuáng (鳳凰). On ne lui attribue pas explicitement le pouvoir de renaître de ses cendres[5] comme l’oiseau Benou. Il est le souverain de tous les oiseaux et l’ennemi des serpents. Il est associé à la planète Vénus, à qui il sert de monture. Il est l’union du yin et du yang et a un plumage de cinq couleurs (rouge, azur,jaune, blanc et noir). Il vit sur la montagne Kunlun[6] mythologique, qui n’est pas la cordillère du Kunlun géographique, et qui se situe directement sous l’étoile polaire. Sous l’influence indienne, la montagne Kunlun fut associée au Mont Sumeru. Les taoïstes l’identifiaient au Paradis occidental (Mont Guixu - chez les bouddhistes chinois le paradis de Tejaprabha) en face du paradis oriental (Mont Penglai - chez les bouddhistes chinois le paradis de Bhaiṣajyaguru Vaidūryaprabha).


En Inde, le roi des oiseaux est le garuḍa qui servait de monture au dieu Vishnu. Son nom ancien védique est Śyena[7]. Le Purāṇa qui lui est consacré, le Garuḍa Purāṇa, a pour thème la vie et la mort, et est récité pendant les rites de crémation. Le garuda est l’ennemi des serpents (nāgā) qu’il porte d’ailleurs comme ornements. Le premier livre du Mahabharata raconte sa naissance.
« À l'âge d'or, donc (l'âge «parfait» du sanscrit), le Géniteur Prajāpati marie ses deux filles Kadrū et Vinatā à Kaśyapa («Tortue»), fils de Brahmā. Kaśyapa, satisfait de ses deux épouses, leur accorde à chacune un souhait : Kadrū veut avoir mille serpents comme descendance et Vinatā (mère des oiseaux) ne veut que deux fils, mais plus forts et plus grands que les fils de Kadrā. Au bout d'un long temps, toutes deux pondent leurs œufs, mais les mille serpents de Kadrā éclosent les premiers. Vinatā, dans son impatience, brise la coque de l'un de ses deux œufs et l'embryon inachevé qui en sort, avec la partie supérieure du corps seule formée, la maudit et s'envole pour devenir le cocher du char Soleil. Il promet l'esclavage à sa mère, mais, si elle a la patience d'attendre la naissance de son frère, celui-ci la délivrera de esclavage. Le second fils attendu est Garuḍa, le grand mangeur de serpents, qui quitte immédiatement sa mère en quête nourriture dès sa naissance. »[8] C’est lui qui dérobera l’amṛta des dieux. 
Dans le premier chapitre des Chants de Milarepa, composé par Tsangnyeun Heruka, Milarepa se compare à des animaux mythiques, parmi lesquels le garuḍa (T. khyung), qui peut traverser le ciel d’un seul coup d’aile.
« Je ne me considère pas humain
Je suis le fils du Garuda, roi des oiseaux
C'est à l'intérieur de l'oeuf que mes ailes ont poussé
Pendant mes années d'enfance, je dormais dans le nid
Pendant mes années d'adolescence, je gardais l'entrée du nid
Garuda adulte, je me lance (T. 'phangs) et je traverse (T. bcad) le ciel
Même si les cieux (T. gnam kha zheng) sont vastes, je n'ai pas peur
Même devant les régions aux gorges (T. sul) étroites (T. dog), je ne recule pas. »[9]

L'autolibération des signes (T. mtshan ma rang grol), attribué à Garab Dordjé reprend le thème du garuḍa (T. khyung) pour lui donner une interprétation plus intérieure : l’Intelligence (T. rig pa).
« Par exemple, le grand garuda, le roi ailé,
Même en séjournant dans la matrice, domine les êtres aquatiques
A l'intérieur de l'oeuf, les ailes poussent et se perfectionnent
Une fois sorti de l'oeuf, il traverse l'extérieur par la force de son envergure
Comment ce serait possible aux autres oiseaux ?
Mais c'est possible au grand garuda, qui est bien dans l'espace.
[De même] qu'il y ait accès ou non,
[l'Intelligence] (T. rig pa) est libre
Elle reste égale, maintenant et à l'instant suivant
L'état continu de cette égalité ne s'interrompt jamais
Ceux qui désirent se libérer par les neuf véhicules,
Ceux qui veulent se perfectionner, se purifier et se transformer
Sont dans leur bon droit, et bien dans le grand véhicule
Pourquoi y sont-ils bien ? Parce qu'ils sont dans le cours du corps spirituel, qui est la liberté universelle
Il n'y a rien qui ne soit pas libre dans le cours du corps spirituel. »[10] 
Le garuḍa peut traverser le ciel d’un coup d’ailes[11], mais ne recule pas non plus devant les passages étroits que sont « les neuf véhicules » (entrée simultanée et graduelle). L’Intelligence, le logos parcourt tous les mondes.

MàJ : L'oiseau Huma en Perse partage des ressemblances avec le garuda. C'est aussi un oiseau faiseur de roi. Si son ombre tombe sur une personne, il désigne le futur roi.

***

[1] La Douât est le lieu de séjour de Rê pendant les heures de la nuit. Par analogie, il s'agit du séjour des défunts après leur mort, en attendant qu'ils ressuscitent en même temps que le Soleil. Il s'agit d'un monde d'épreuves, divisé en douze heures.

[2] La planète Vénus est parfois appelée « l'étoile du bateau du Benou-Osiris ».

[3] Noosphère

[4] dérivé de la racine wbn « s'élever en brillant »

[5] Bien qu’appellé aussi oiseau de cinabre, qui symbolise l'été, le sud et l'élément feu. Le fameux oiseau de feu (Jar-ptitsa).

[6] Wikipedia « The term "Kunlun" is theoretically semantically related to the term Hundun, or, hundun (Chinese: 混沌; pinyin: hùndùn; Wade-Giles: hun-t'un; literally: "primal chaos" or "muddled confusion"), sometimes personified as a living creature: and, also semantically related is the term kongdong (Chinese: 空洞; pinyin: kōngdòng; Wade-Giles: k'ung-t'ung; literally: "grotto of vacuity"), according to Kristofer Schipper (1978: 366). Grotto-heavens were traditionally associated with mountains, as hollows or caves located in/on certain mountains. The term "Kunlun Mountain" can be translated as "Cavernous Mountain": and, the mythological Kunlun mountain has been viewed as a hollow mountain (located directly under the Pole Star), according to Schipper (1978: 365-366). »

[7] Aigle ou épervier en lequel Indra s'était transformé pour reprendre la liqueur d'immortalité [amṛta] volée par Śuṣṇa (Gerar Huet)

[8] Madeleine Biardeau, Le Mahabarata, p. 172

[9] mi nga dag nga rang mi zer te/nga ni bya rgyal khyung gi bu/sgo nga'i nang nas gshog sgro rgyas/phru gu'i lo la tshang du nyal/thong ba'i lo la tshang sgo bsrungs/khyung chen dar ma'i lo la nam 'phangs bcad/nga gnam kha zheng che rung ya mi nga /sa lung sul dog rung bag mi tsha/

[10] dper na 'dab chags rgyal po khyung chen des//
mngal na gnas kyang klu rnams zil gnon cing*//
sgo nga'i nang du 'dab gshog tshad du phyin//
sgong rgya bral dang phyi rgya rlabs kyis chod//
'dab chags gzhan la ci bde ga la rigs//
khyung chen rang la rigs te mkha' la bde//
rtogs dang ma rtogs med par grol ba dang*//
'di dang phyi ma med par mnyam pa dang*//
mnyam nyid ngang la rgyun chad med pa de//
theg dgu rgyud nas grol bar 'dod pa dang*//
shin tu sbyangs dang spangs dang sgyur 'dod pa//
gang la rigs te theg chen rang la bde//
ci bde thams cad bde chen chos sku'i klong*//
chos sku'i klong du ma 'grol 'ga' yang med//

[11] Quand le sage Narada avait demandé au dieu du vent Vayu de mettre à l’épreuve Mont Merou, il lui souffla dessus de toutes ses forces pendant un an. Mais garuḍa protegea Mont Merou de ses ailes, ce qui donne une idée de leur envergure.

Le tafsîr du Coran d’ibn Arabi dit que « Qâf est une montagne qui entourait l'univers et que derrière se trouvait un phénix recouvrant le tout et qu'il est le voile de Dieu ».

mercredi 9 janvier 2013

Tejaprabha, le bouddha invisible



Jeffrey Kotyk, de l'excellent blog Flower Ornament Depository a publié un billet sur l'ethnicité dans l'art bouddhiste de la dynastie Tang, dans lequel il présente une peinture sur soie, datée de 897, redécouverte dans les grottes de Dunhuang. Elle représente le bouddha Tejaprabhā[1] (Éclat de feu T. gzi brjid mdangs ?), entouré des cinq planètes sous une forme anthropomorphe. Ce n'est qu'après l'arrivée du bouddhisme en Chine, que les cinq planètes furent ainsi représentées sous forme humaine/divine. Les indiens avaient à leur tour été influencés par les grecs en ce qui concerne les représentations anthropomorphes.

Jeffrey mentionne des points de convergence entre cette représentation chinoise et le texte astrologique Brahmahoranavagraha (梵天火羅九曜, Taishō 1311) traduit en chinois par Yijing 一行 (683-727), un disciple de Śubhakarasiṃha 善無畏 et de Vajrabodhi 金剛智. Jeffrey compare les figures représentées sur la peinture avec celles que l’on trouve illustrées dans la traduction chinoise du Brahmahoranavagraha (T. 1311).

Les cinq planètes, qui sont celles visibles à l'oeil nu des astronomes chinois, étaient aussi associées aux cinq éléments. Jeffrey établi les correspondances suivantes : Mercure (femme en noir), Jupiter (magistrat en bleu), Saturne (l’ascète avec le boeuf), Vénus (la dame en blanche, qui rappelle d’ailleurs Sù nǚ, 素女), et Mars (le guerrier rouge).Les cinq planètes portent des coiffes surmontés d'une tête d'animal d'une espèce différente pour chaque planète. Le soleil, la lune et ces cinq planètes ont d'ailleurs donné leurs noms aux jours de la semaine. Il existe d'autres représentations des cinq planètes avec une répartition différente.


On remarque que les animaux, que portent les planètes sur leurs coiffes, sont les mêmes que ceux qui servent de monture. Il s'agit probablement de montures qui peuvent être "abrégées" iconographiquement en coiffant les têtes des planètes avec la tête de la monture. Vénus porte dans sa chevelure une tête d'oiseau. Sur l'image ci-dessus, cet oiseau ressemble au phénix. Dans la mythologie égyptienne, le phénix (benou / bennu) "représentait la planète Vénus qui précède le Soleil pour le guider". "Le Benou était la planète Vénus qui disparaît chaque jour dans l’incandescence de l'aurore avant de réapparaître le lendemain." Il est possible que cette Vénus jouant d'un instrument à corde (C. pipa) qui a pour monture un oiseau est associée à la représentation de la dame blanche Sù nǚ (素女), ainsi qu'à la déesse indienne Sarasvatī. En Chine, le phénix (鳳凰 fènghuáng) "est souvent associé au dragon (dont il est parfois considéré comme le père) qui est son pendant masculin".


Le bouddha Tejaprabhā est souvent représenté, comme ici, en tenant une roue en or et assis sur un chariot tiré par un bœuf. Les rituels adressés à Tejaprabhā ont principalement pour but d’éviter les calamités naturelles. Il peut être représenté côtoyé par deux bodhisattvas, Sūryaprabhā et Candraprahbhā, respectivement Éclat solaire et Éclat lunaire. Hormis les cinq planètes visibles, Tejaprabhā peut encore être représenté en compagnie des deux planètes invisibles, Rāhu (qui dévore le Soleil ou la Lune durant les éclipses) et Ketu (divinité du solstice d'hiver).


Le fait que Tejaprabhā tient une roue en or (solaire, ou de Dharma dans un contexte bouddhiste) dans sa main et qu’il est assis sur un chariot tiré par un bœuf fait iconographiquement penser au char solaire d’Hélios.  La représentation anthropomorphe grecque aurait-elle suivie la route de la soie ? Dans l'illustration du Brahmahoranavagraha chinois (T. 1311), le soleil (Sūryaprabhā) est d'ailleurs représenté avec des chevaux (image ci-dessus).   


Mais hiérarchiquement, l'éclat (S. teja[2] T. gzi brjid) de Tejaprabhā est supérieure à l'éclat du soleil (et de la lune). Sur la représentation, son chariot se dirige par ailleurs vers l’ouest. Le bœuf est guidé par Saturne/Cronos (un ascète brahmane, car l’Inde est à l’ouest ?). La représentation de Saturne (le Temps, « Old Father Time ») sur le bœuf rappelle encore celle de Lao-tseu (« le Vieux ») quittant la Chine pour aller à l’ouest. Pour y devenir le Bouddha et pour enseigner le bouddhisme diront certains. D’ailleurs, Bodhidharma serait venu de l’ouest. Sur une représentation plus rare, on le voit monté sur un éléphant blanc (comme Samantabhadra ?) retournant vers l’ouest comme Saturne et Lao-tseu ? Sans doute une tentative iconographique de l’ancrer à la fois dans la gloire de Lao-tseu et de Samantabhadra de la part des spin doctors d’antan. 


L'histoire derrière Bouddha Tejaprabhā est vraiment très intéressante et à explorer davantage. L'article d'Anning Jing intitulé "The Yuan Buddhist Mural of the Paradise of Bhaiṣajyaguru (T. sangs rgyas sman bla)" apprend déjà beaucoup de choses sur ce bouddha mystérieux, qui semble dans un premier temps avoir fait miroir avec Bhaiṣajyaguru, avant d'être tout à fait substitué par ce dernier, voire par Amitābha, le Bouddha de la lumière infinie. Le paradis de Bhaiṣajyaguru se situe à l'est, celui d'Amitābha à l'ouest. Les deux compagnons de Tejaprabhā, Sūryaprabhā et Candraprahbhā (le soleil et la lune), sont aussi devenus ceux de Bhaiṣajyaguru.


Selon Anning Jing, Tejaprabhā apparaît sur la scène relativement tardivement. C'est seulement vers le neuvième siècle qu'il est représenté en compagnie des cinq planètes. C'est ici que cela devient vraiment intéressant. Tejaprabhā est représenté comme Beidou, le grand ours (ursa major), et plus précisément l'étoile polaire, qui contrôlait toutes les étoiles dans le ciel et tous les hommes sur la terre. Comme l'astronomie prenait une place cruciale dans les affaires religieuses, politiques, sociales et économique de la vie dans la Chine ancienne, les bouddhistes chinois devaient suivre le système astronomique chinois en accordant la même importance à Beidou, qui dans le contexte bouddhiste devint Tejaprabhā... (Anning Jing, p. 156). 

Dans le taoïsme, le culte de l'étoile polaire est ancien. Ge Hong (284-364) avait écrit une méthode pour faire le culte de Beidou (Ge xiangong  li beidou  fa), et expliqua que tous les humains, des gouvernants aux sujets ordinaires, étaient sous le contrôle des sept étoiles de Beidou, qu'il fallait vénérer afin d'éviter des calamités. Ce culte remonterait même à l'astronome han Zhang  Hengs (78-139) qui avait développé un système céleste dans lequel Beidou prenait la place centrale, et où le soleil représentait le principe masculin Yang, la lune le principe féminin Yin, et les cinq planètes visibles les cinq éléments. La représentation bouddhiste de ce montage taoïste est le bouddha Tejaprabhā entouré du soleil et de la lune (yang et yin) et des cinq planètes (5 éléments), tout en émanant des quintuples lumières. Bhaiṣajyaguru, bleu, prendra sa place et laissera à son tour la place centrale à des archibouddhas célestes au corps bleu, rayonnant des quintuples lumières.

Le tejas dans le nom Tejaprabhā, n'est pas le feu ou la lumière ordinaire. C'est le feu céleste, le feu ou la lumière invisible, intérieure ou noire, le soleil de minuit. L'étoile polaire correspond selon Henry Corbin, dans un autre contexte, au nord cosmique, à l'Orient-origine, au pôle céleste, le Centre (madhya).
"Projetée au zénith, l'Image primordiale du centre que le mystique éprouve en lui-même, autour duquel il révolue intérieurement, lui fait alors percevoir l'Étoile polaire comme symbole cosmique de la réalité intérieurement vécue. Sanctuaire intérieur et Rocher d'émeraude sont alors simultanément le seuil et le lieu des théophanies, le pôle d'orientation, la direction d'où se montre le guide de lumière. Tel nous allons le voir se montrer dans les visions d'un grand maître soufi de Shîrâz, et tel aussi le pourrait analyser une phénoménologie de la prière, s'attachant au fait que les Mandéens, les Sabéens de Harran, les Manichéens, les Bouddhistes d'Asie centrale prennent le nord comme qibla (axe d'orientation) de leur prière." (L'homme de lumière dans le soufisme iranien, p. 58)     
Pour une belle peinture murale de l'assemblée de Tejaprabhā. dans le Nelson Atkins Museum Of Art. Il y a encore beaucoup de choses à explorer au sujet de Tejaprabhā et de l'influence taoïste sur le bouddhisme. Si vous avez des informations, des précisions, des corrections ou des ajouts à ce billet "brainstorming", n'hésitez pas d'en faire part dans les commentaires.
***
Première illustration : "Bouddha Tejaprabhā et les cinq planètes" de Qianning 乾寧四年 (897) 熾盛光佛并五星圖 par Zhang Huai Xing 張淮興.

Les illustrations provenant de la version chinoise du Brahmahoranavagraha (梵天火羅九曜, Taishō 1311) apparaissent sur cette page.

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MàJ 31012013 Carte du ciel chinois (7ème siècle, Dunhuang)

Notes :

[1] Sur l'étoile polaire. Tejaprabha en Corée. « Besides, Tejaprabha, the Buddha who personnifies the North Star, is represented in paintings as the principal deity presiding over an attendant group of Daoist origin, and these works have the characteristics of controlling natural disasters and warding off misfortunes. » IDENTITY OF GORYEO BUDDHIST PAINTING, Chung Woothak dans The International Journal for Korean Art and Archeology, volume 4, 2010. Ce n’est peut-être pas tant l’étoile polaire que la « lumière du nord, lumière-origine, pure lumière intérieure qui n’est ni de l’orient ni de l’occident : les symboles du nord font éclosion spontanément autour de cette intuition centrale qui est l’intuition du centre. » Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, p.54

[2] tejas [tij] n. [«pointe de la flamme»] flamme, chaleur; effulgence, éclat, splendeur | ardeur; énergie vitale, vigueur; fougue; force; force virile, sperme | force spirituelle, puissance, influence morale; gloire, dignité, majesté

[3] Cette opposition de deux paradis, oriental et occidental a pu être inspiré par le taoïsme. Wikipedia : (Christie, 1968:75) Another trend argued in some recent research, is that over time, a merger of various traditions has result in an alignment of earthly paradises between an East Paradise (identified with Mount Penglai) and a West Paradise, with Kunlun Mountain identified as the West Paradise, a pole replaced a former mythic system which opposed Penglai with Guixu ("Returning Mountain", and the Guixu mythological material accumulating around Kunlun instead, through a process of merging these two original mythological systems (Yang, et al, 2005:163).