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mercredi 27 novembre 2019

Astrologie et magie astrale


Manuscrit De radiis d'Al-Kindi 17ème siècle. Cambridge, Trinity College Library, Medieval manuscripts, MS R.15.17 (937)

Le néoplatonicien Al Kindi (801-873) était une figure clé pour la connaissance de l’astrologie et de la magie au Moyen-äge en occident. Son disciple Abu Ma’shar (787-886) était de Balkh (est de l’Iran), un véritable carrefour d’échanges[1], ou Indiens, Scythes, Chinois et Iraniens (des hindous, des bouddhistes, des juifs, des nestoriens, des hindous et des zoroastriens) se rencontraient. On attribue à Al Kindi le traité De radiis stellarum, aussi appelé Theorica artium magicarum, qui fut traduit en latin au XIIIème siècle[2].

Le chercheur canadien Jeffrey Kotyk est un spécialiste en astrologie bouddhiste, notamment sous la dynastie Tang. Il explique que l’astrologie introduite en Chine autour de l’an 800 était d’origine indienne avec des éléments iraniens, spécifiquement afin de permettre l’exécution conforme de rituels tantriques par rapport à la situation céleste. L’architecte de l’astrologie chinoise (d’origine indo-iranienne) était le maître tantrique Amoghavajra (705-774), né d’un père indien et d’une mère peut-être sogdienne. L’astrologie était une science nécessaire à la “magie astrale” du vajrayāna en Chine. L’astrologie chinoise (bouddhiste) s’est par la suite exportée, notamment au Japon.

Signes zodiaques dans le Taizō zuzō, une collection japonaise d'icônes du Garbhadhātu-maṇḍala bouddhiste, recopiés par le moine Enchin (814–891) en Chine en 855 (photo Jeffrey Kotyk)
Afin de permettre aux adeptes du vajrayāna de pratiquer conformément “la magie astrale”, il fallait connaître la position des planètes et étoiles connues à l’époque et utilisées dans l’astrologie. 

L’astrologie, très en vogue entre le III-VIIème siècle dans l'Iran sassanide, était un mélange d’astrologie helléniste et indienne. L’astrologie helléniste était essentiellement constituée de la cosmologie et de lamagie astralenéoplatonicienne. Le texte attribué à Al-Kindi était traduit en latin vers la fin de la XIIème siècle. Ce n’est pas un livre de recettes, mais un traité philosophique et métaphysique expliquant la nécessité de l’astrologie et de la “magie astrale”, pour ceux qui désirent influencer l’harmonie céleste, qui influence toute chose sublunaire.

Contrairement au bouddhisme (vajrayāna etc.), qui avait intégré l’astrologie, la “magie astrale” et les agents de la Nature jouant un rôle dans celle-ci, l’église catholique avait décidé au XIIIème siècle, qu’elle ne voulait pas de ce déterminisme astral et de sa magie associée. Certaines de ses thèses étaient condamnées par Etienne Tempier en 1277. Thomas d'Aquin (1225-1274) aurait eu connaissance de ce livre, “lorsqu’il attaque la théorie de l’influence astrale sur les opérations magiques et refuse de l’admettre en tant qu’explication valable de leur efficacité”[3]. Le pape XXII (1244-1334) interdira la sorcellerie et la magie. Les éléments métaphysiques et ésotériques non tolérés par l’église, vont s’exprimer autrement et ailleurs. L’ésotérisme, l’occultisme etc. en occident se développeront surtout en dehors de l’église comme des filières séparées, à dominante laïque et pseudo-scientifique.


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[1] “The eastern Iranian city of Balkh, Abu Ma'shar’s birthplace, was a centre of cultural and religious diversity filled with Indians, Chinese, Scythians, Greco-Syrians, and Iranians who were Jews, Nestorians, Buddhists, Hindus, and Zoroastrians. A third-generation member of the Iranian, Pahlavi-oriented elite who had played a vital role in establishing the Abbasid Empire, Abu Ma'shar was a dedicated Muslim (probably a Shi'ite) who began his career in Baghdad as a Hadith (traditions of the prophet) expert. In his forty-seventh year he quarrelled with Abu Yusuf Ya'qub ibn Ishaq al-Sabbah al-Kindi (796 873), the leading Muslim philosopher and mathematician of his day. Al-Kindi eventually convinced him to change his scholarly orientation - from the traditional sciences (Arabic grammar, Qur’anic interpretation, traditions of the prophet, and jurisprudence) to the rational sciences (logic, philosophy, mathematics, astronomy, astrology, and medicine). Employing his newly-acquired skills, Abu Ma'shar wrote a philosophical justification of astrology along with a practical guide for its everyday use.” Astronomy and Astrology in the Islamic World, Stephen P. Blake, pp. 28-29




[2] Il existe une traduction française, Al-Kindi De radiis, par Didier Ottaviani, publiée par les éditions Allia.


[3] Dans les chapitres 104 et 105 du livre III de la Summa contra Gentiles. Al-Kindi : De radiis de Marie-Thérèse d'Alverny et Françoise Hudry. Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age

Vol. 41 (1974), pp. 139-260.

mercredi 9 janvier 2013

Tejaprabha, le bouddha invisible



Jeffrey Kotyk, de l'excellent blog Flower Ornament Depository a publié un billet sur l'ethnicité dans l'art bouddhiste de la dynastie Tang, dans lequel il présente une peinture sur soie, datée de 897, redécouverte dans les grottes de Dunhuang. Elle représente le bouddha Tejaprabhā[1] (Éclat de feu T. gzi brjid mdangs ?), entouré des cinq planètes sous une forme anthropomorphe. Ce n'est qu'après l'arrivée du bouddhisme en Chine, que les cinq planètes furent ainsi représentées sous forme humaine/divine. Les indiens avaient à leur tour été influencés par les grecs en ce qui concerne les représentations anthropomorphes.

Jeffrey mentionne des points de convergence entre cette représentation chinoise et le texte astrologique Brahmahoranavagraha (梵天火羅九曜, Taishō 1311) traduit en chinois par Yijing 一行 (683-727), un disciple de Śubhakarasiṃha 善無畏 et de Vajrabodhi 金剛智. Jeffrey compare les figures représentées sur la peinture avec celles que l’on trouve illustrées dans la traduction chinoise du Brahmahoranavagraha (T. 1311).

Les cinq planètes, qui sont celles visibles à l'oeil nu des astronomes chinois, étaient aussi associées aux cinq éléments. Jeffrey établi les correspondances suivantes : Mercure (femme en noir), Jupiter (magistrat en bleu), Saturne (l’ascète avec le boeuf), Vénus (la dame en blanche, qui rappelle d’ailleurs Sù nǚ, 素女), et Mars (le guerrier rouge).Les cinq planètes portent des coiffes surmontés d'une tête d'animal d'une espèce différente pour chaque planète. Le soleil, la lune et ces cinq planètes ont d'ailleurs donné leurs noms aux jours de la semaine. Il existe d'autres représentations des cinq planètes avec une répartition différente.


On remarque que les animaux, que portent les planètes sur leurs coiffes, sont les mêmes que ceux qui servent de monture. Il s'agit probablement de montures qui peuvent être "abrégées" iconographiquement en coiffant les têtes des planètes avec la tête de la monture. Vénus porte dans sa chevelure une tête d'oiseau. Sur l'image ci-dessus, cet oiseau ressemble au phénix. Dans la mythologie égyptienne, le phénix (benou / bennu) "représentait la planète Vénus qui précède le Soleil pour le guider". "Le Benou était la planète Vénus qui disparaît chaque jour dans l’incandescence de l'aurore avant de réapparaître le lendemain." Il est possible que cette Vénus jouant d'un instrument à corde (C. pipa) qui a pour monture un oiseau est associée à la représentation de la dame blanche Sù nǚ (素女), ainsi qu'à la déesse indienne Sarasvatī. En Chine, le phénix (鳳凰 fènghuáng) "est souvent associé au dragon (dont il est parfois considéré comme le père) qui est son pendant masculin".


Le bouddha Tejaprabhā est souvent représenté, comme ici, en tenant une roue en or et assis sur un chariot tiré par un bœuf. Les rituels adressés à Tejaprabhā ont principalement pour but d’éviter les calamités naturelles. Il peut être représenté côtoyé par deux bodhisattvas, Sūryaprabhā et Candraprahbhā, respectivement Éclat solaire et Éclat lunaire. Hormis les cinq planètes visibles, Tejaprabhā peut encore être représenté en compagnie des deux planètes invisibles, Rāhu (qui dévore le Soleil ou la Lune durant les éclipses) et Ketu (divinité du solstice d'hiver).


Le fait que Tejaprabhā tient une roue en or (solaire, ou de Dharma dans un contexte bouddhiste) dans sa main et qu’il est assis sur un chariot tiré par un bœuf fait iconographiquement penser au char solaire d’Hélios.  La représentation anthropomorphe grecque aurait-elle suivie la route de la soie ? Dans l'illustration du Brahmahoranavagraha chinois (T. 1311), le soleil (Sūryaprabhā) est d'ailleurs représenté avec des chevaux (image ci-dessus).   


Mais hiérarchiquement, l'éclat (S. teja[2] T. gzi brjid) de Tejaprabhā est supérieure à l'éclat du soleil (et de la lune). Sur la représentation, son chariot se dirige par ailleurs vers l’ouest. Le bœuf est guidé par Saturne/Cronos (un ascète brahmane, car l’Inde est à l’ouest ?). La représentation de Saturne (le Temps, « Old Father Time ») sur le bœuf rappelle encore celle de Lao-tseu (« le Vieux ») quittant la Chine pour aller à l’ouest. Pour y devenir le Bouddha et pour enseigner le bouddhisme diront certains. D’ailleurs, Bodhidharma serait venu de l’ouest. Sur une représentation plus rare, on le voit monté sur un éléphant blanc (comme Samantabhadra ?) retournant vers l’ouest comme Saturne et Lao-tseu ? Sans doute une tentative iconographique de l’ancrer à la fois dans la gloire de Lao-tseu et de Samantabhadra de la part des spin doctors d’antan. 


L'histoire derrière Bouddha Tejaprabhā est vraiment très intéressante et à explorer davantage. L'article d'Anning Jing intitulé "The Yuan Buddhist Mural of the Paradise of Bhaiṣajyaguru (T. sangs rgyas sman bla)" apprend déjà beaucoup de choses sur ce bouddha mystérieux, qui semble dans un premier temps avoir fait miroir avec Bhaiṣajyaguru, avant d'être tout à fait substitué par ce dernier, voire par Amitābha, le Bouddha de la lumière infinie. Le paradis de Bhaiṣajyaguru se situe à l'est, celui d'Amitābha à l'ouest. Les deux compagnons de Tejaprabhā, Sūryaprabhā et Candraprahbhā (le soleil et la lune), sont aussi devenus ceux de Bhaiṣajyaguru.


Selon Anning Jing, Tejaprabhā apparaît sur la scène relativement tardivement. C'est seulement vers le neuvième siècle qu'il est représenté en compagnie des cinq planètes. C'est ici que cela devient vraiment intéressant. Tejaprabhā est représenté comme Beidou, le grand ours (ursa major), et plus précisément l'étoile polaire, qui contrôlait toutes les étoiles dans le ciel et tous les hommes sur la terre. Comme l'astronomie prenait une place cruciale dans les affaires religieuses, politiques, sociales et économique de la vie dans la Chine ancienne, les bouddhistes chinois devaient suivre le système astronomique chinois en accordant la même importance à Beidou, qui dans le contexte bouddhiste devint Tejaprabhā... (Anning Jing, p. 156). 

Dans le taoïsme, le culte de l'étoile polaire est ancien. Ge Hong (284-364) avait écrit une méthode pour faire le culte de Beidou (Ge xiangong  li beidou  fa), et expliqua que tous les humains, des gouvernants aux sujets ordinaires, étaient sous le contrôle des sept étoiles de Beidou, qu'il fallait vénérer afin d'éviter des calamités. Ce culte remonterait même à l'astronome han Zhang  Hengs (78-139) qui avait développé un système céleste dans lequel Beidou prenait la place centrale, et où le soleil représentait le principe masculin Yang, la lune le principe féminin Yin, et les cinq planètes visibles les cinq éléments. La représentation bouddhiste de ce montage taoïste est le bouddha Tejaprabhā entouré du soleil et de la lune (yang et yin) et des cinq planètes (5 éléments), tout en émanant des quintuples lumières. Bhaiṣajyaguru, bleu, prendra sa place et laissera à son tour la place centrale à des archibouddhas célestes au corps bleu, rayonnant des quintuples lumières.

Le tejas dans le nom Tejaprabhā, n'est pas le feu ou la lumière ordinaire. C'est le feu céleste, le feu ou la lumière invisible, intérieure ou noire, le soleil de minuit. L'étoile polaire correspond selon Henry Corbin, dans un autre contexte, au nord cosmique, à l'Orient-origine, au pôle céleste, le Centre (madhya).
"Projetée au zénith, l'Image primordiale du centre que le mystique éprouve en lui-même, autour duquel il révolue intérieurement, lui fait alors percevoir l'Étoile polaire comme symbole cosmique de la réalité intérieurement vécue. Sanctuaire intérieur et Rocher d'émeraude sont alors simultanément le seuil et le lieu des théophanies, le pôle d'orientation, la direction d'où se montre le guide de lumière. Tel nous allons le voir se montrer dans les visions d'un grand maître soufi de Shîrâz, et tel aussi le pourrait analyser une phénoménologie de la prière, s'attachant au fait que les Mandéens, les Sabéens de Harran, les Manichéens, les Bouddhistes d'Asie centrale prennent le nord comme qibla (axe d'orientation) de leur prière." (L'homme de lumière dans le soufisme iranien, p. 58)     
Pour une belle peinture murale de l'assemblée de Tejaprabhā. dans le Nelson Atkins Museum Of Art. Il y a encore beaucoup de choses à explorer au sujet de Tejaprabhā et de l'influence taoïste sur le bouddhisme. Si vous avez des informations, des précisions, des corrections ou des ajouts à ce billet "brainstorming", n'hésitez pas d'en faire part dans les commentaires.
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Première illustration : "Bouddha Tejaprabhā et les cinq planètes" de Qianning 乾寧四年 (897) 熾盛光佛并五星圖 par Zhang Huai Xing 張淮興.

Les illustrations provenant de la version chinoise du Brahmahoranavagraha (梵天火羅九曜, Taishō 1311) apparaissent sur cette page.

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MàJ 31012013 Carte du ciel chinois (7ème siècle, Dunhuang)

Notes :

[1] Sur l'étoile polaire. Tejaprabha en Corée. « Besides, Tejaprabha, the Buddha who personnifies the North Star, is represented in paintings as the principal deity presiding over an attendant group of Daoist origin, and these works have the characteristics of controlling natural disasters and warding off misfortunes. » IDENTITY OF GORYEO BUDDHIST PAINTING, Chung Woothak dans The International Journal for Korean Art and Archeology, volume 4, 2010. Ce n’est peut-être pas tant l’étoile polaire que la « lumière du nord, lumière-origine, pure lumière intérieure qui n’est ni de l’orient ni de l’occident : les symboles du nord font éclosion spontanément autour de cette intuition centrale qui est l’intuition du centre. » Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, p.54

[2] tejas [tij] n. [«pointe de la flamme»] flamme, chaleur; effulgence, éclat, splendeur | ardeur; énergie vitale, vigueur; fougue; force; force virile, sperme | force spirituelle, puissance, influence morale; gloire, dignité, majesté

[3] Cette opposition de deux paradis, oriental et occidental a pu être inspiré par le taoïsme. Wikipedia : (Christie, 1968:75) Another trend argued in some recent research, is that over time, a merger of various traditions has result in an alignment of earthly paradises between an East Paradise (identified with Mount Penglai) and a West Paradise, with Kunlun Mountain identified as the West Paradise, a pole replaced a former mythic system which opposed Penglai with Guixu ("Returning Mountain", and the Guixu mythological material accumulating around Kunlun instead, through a process of merging these two original mythological systems (Yang, et al, 2005:163).