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vendredi 11 janvier 2013

L'envergure des élans ailés



Le phénix (nom grec donné à l’oiseau Benou ou Bennu de la mythologie égyptienne) était l’hypostase du dieu Rê, le feu divin (le Soleil à son zénith) et représente l’âme. Le livre des morts dit : « Je suis l'Oiseau Bénou, l'Âme/cœur de Rê, le Guide des Dieux vers le Douât[1] ». Rê n’accomplit pas son trajet dans un char solaire, mais dans une barque solaire, qui est précédée par l’oiseau Bénou. Le phénix est ainsi associé à la planète Vénus[2] qui précède le Soleil pour le guider. "Le Benou était la planète Vénus qui disparaît chaque jour dans l’incandescence de l'aurore avant de réapparaître le lendemain."[3] Il vit sur la pierre benben[4], le tertre qui émergea de l'océan primordial sur lequel le soleil apparut pour la première fois, aussi appelé pour cette raison « l’île de la flamme ».


Le phénix chinois s’appelle fènghuáng (鳳凰). On ne lui attribue pas explicitement le pouvoir de renaître de ses cendres[5] comme l’oiseau Benou. Il est le souverain de tous les oiseaux et l’ennemi des serpents. Il est associé à la planète Vénus, à qui il sert de monture. Il est l’union du yin et du yang et a un plumage de cinq couleurs (rouge, azur,jaune, blanc et noir). Il vit sur la montagne Kunlun[6] mythologique, qui n’est pas la cordillère du Kunlun géographique, et qui se situe directement sous l’étoile polaire. Sous l’influence indienne, la montagne Kunlun fut associée au Mont Sumeru. Les taoïstes l’identifiaient au Paradis occidental (Mont Guixu - chez les bouddhistes chinois le paradis de Tejaprabha) en face du paradis oriental (Mont Penglai - chez les bouddhistes chinois le paradis de Bhaiṣajyaguru Vaidūryaprabha).


En Inde, le roi des oiseaux est le garuḍa qui servait de monture au dieu Vishnu. Son nom ancien védique est Śyena[7]. Le Purāṇa qui lui est consacré, le Garuḍa Purāṇa, a pour thème la vie et la mort, et est récité pendant les rites de crémation. Le garuda est l’ennemi des serpents (nāgā) qu’il porte d’ailleurs comme ornements. Le premier livre du Mahabharata raconte sa naissance.
« À l'âge d'or, donc (l'âge «parfait» du sanscrit), le Géniteur Prajāpati marie ses deux filles Kadrū et Vinatā à Kaśyapa («Tortue»), fils de Brahmā. Kaśyapa, satisfait de ses deux épouses, leur accorde à chacune un souhait : Kadrū veut avoir mille serpents comme descendance et Vinatā (mère des oiseaux) ne veut que deux fils, mais plus forts et plus grands que les fils de Kadrā. Au bout d'un long temps, toutes deux pondent leurs œufs, mais les mille serpents de Kadrā éclosent les premiers. Vinatā, dans son impatience, brise la coque de l'un de ses deux œufs et l'embryon inachevé qui en sort, avec la partie supérieure du corps seule formée, la maudit et s'envole pour devenir le cocher du char Soleil. Il promet l'esclavage à sa mère, mais, si elle a la patience d'attendre la naissance de son frère, celui-ci la délivrera de esclavage. Le second fils attendu est Garuḍa, le grand mangeur de serpents, qui quitte immédiatement sa mère en quête nourriture dès sa naissance. »[8] C’est lui qui dérobera l’amṛta des dieux. 
Dans le premier chapitre des Chants de Milarepa, composé par Tsangnyeun Heruka, Milarepa se compare à des animaux mythiques, parmi lesquels le garuḍa (T. khyung), qui peut traverser le ciel d’un seul coup d’aile.
« Je ne me considère pas humain
Je suis le fils du Garuda, roi des oiseaux
C'est à l'intérieur de l'oeuf que mes ailes ont poussé
Pendant mes années d'enfance, je dormais dans le nid
Pendant mes années d'adolescence, je gardais l'entrée du nid
Garuda adulte, je me lance (T. 'phangs) et je traverse (T. bcad) le ciel
Même si les cieux (T. gnam kha zheng) sont vastes, je n'ai pas peur
Même devant les régions aux gorges (T. sul) étroites (T. dog), je ne recule pas. »[9]

L'autolibération des signes (T. mtshan ma rang grol), attribué à Garab Dordjé reprend le thème du garuḍa (T. khyung) pour lui donner une interprétation plus intérieure : l’Intelligence (T. rig pa).
« Par exemple, le grand garuda, le roi ailé,
Même en séjournant dans la matrice, domine les êtres aquatiques
A l'intérieur de l'oeuf, les ailes poussent et se perfectionnent
Une fois sorti de l'oeuf, il traverse l'extérieur par la force de son envergure
Comment ce serait possible aux autres oiseaux ?
Mais c'est possible au grand garuda, qui est bien dans l'espace.
[De même] qu'il y ait accès ou non,
[l'Intelligence] (T. rig pa) est libre
Elle reste égale, maintenant et à l'instant suivant
L'état continu de cette égalité ne s'interrompt jamais
Ceux qui désirent se libérer par les neuf véhicules,
Ceux qui veulent se perfectionner, se purifier et se transformer
Sont dans leur bon droit, et bien dans le grand véhicule
Pourquoi y sont-ils bien ? Parce qu'ils sont dans le cours du corps spirituel, qui est la liberté universelle
Il n'y a rien qui ne soit pas libre dans le cours du corps spirituel. »[10] 
Le garuḍa peut traverser le ciel d’un coup d’ailes[11], mais ne recule pas non plus devant les passages étroits que sont « les neuf véhicules » (entrée simultanée et graduelle). L’Intelligence, le logos parcourt tous les mondes.

MàJ : L'oiseau Huma en Perse partage des ressemblances avec le garuda. C'est aussi un oiseau faiseur de roi. Si son ombre tombe sur une personne, il désigne le futur roi.

***

[1] La Douât est le lieu de séjour de Rê pendant les heures de la nuit. Par analogie, il s'agit du séjour des défunts après leur mort, en attendant qu'ils ressuscitent en même temps que le Soleil. Il s'agit d'un monde d'épreuves, divisé en douze heures.

[2] La planète Vénus est parfois appelée « l'étoile du bateau du Benou-Osiris ».

[3] Noosphère

[4] dérivé de la racine wbn « s'élever en brillant »

[5] Bien qu’appellé aussi oiseau de cinabre, qui symbolise l'été, le sud et l'élément feu. Le fameux oiseau de feu (Jar-ptitsa).

[6] Wikipedia « The term "Kunlun" is theoretically semantically related to the term Hundun, or, hundun (Chinese: 混沌; pinyin: hùndùn; Wade-Giles: hun-t'un; literally: "primal chaos" or "muddled confusion"), sometimes personified as a living creature: and, also semantically related is the term kongdong (Chinese: 空洞; pinyin: kōngdòng; Wade-Giles: k'ung-t'ung; literally: "grotto of vacuity"), according to Kristofer Schipper (1978: 366). Grotto-heavens were traditionally associated with mountains, as hollows or caves located in/on certain mountains. The term "Kunlun Mountain" can be translated as "Cavernous Mountain": and, the mythological Kunlun mountain has been viewed as a hollow mountain (located directly under the Pole Star), according to Schipper (1978: 365-366). »

[7] Aigle ou épervier en lequel Indra s'était transformé pour reprendre la liqueur d'immortalité [amṛta] volée par Śuṣṇa (Gerar Huet)

[8] Madeleine Biardeau, Le Mahabarata, p. 172

[9] mi nga dag nga rang mi zer te/nga ni bya rgyal khyung gi bu/sgo nga'i nang nas gshog sgro rgyas/phru gu'i lo la tshang du nyal/thong ba'i lo la tshang sgo bsrungs/khyung chen dar ma'i lo la nam 'phangs bcad/nga gnam kha zheng che rung ya mi nga /sa lung sul dog rung bag mi tsha/

[10] dper na 'dab chags rgyal po khyung chen des//
mngal na gnas kyang klu rnams zil gnon cing*//
sgo nga'i nang du 'dab gshog tshad du phyin//
sgong rgya bral dang phyi rgya rlabs kyis chod//
'dab chags gzhan la ci bde ga la rigs//
khyung chen rang la rigs te mkha' la bde//
rtogs dang ma rtogs med par grol ba dang*//
'di dang phyi ma med par mnyam pa dang*//
mnyam nyid ngang la rgyun chad med pa de//
theg dgu rgyud nas grol bar 'dod pa dang*//
shin tu sbyangs dang spangs dang sgyur 'dod pa//
gang la rigs te theg chen rang la bde//
ci bde thams cad bde chen chos sku'i klong*//
chos sku'i klong du ma 'grol 'ga' yang med//

[11] Quand le sage Narada avait demandé au dieu du vent Vayu de mettre à l’épreuve Mont Merou, il lui souffla dessus de toutes ses forces pendant un an. Mais garuḍa protegea Mont Merou de ses ailes, ce qui donne une idée de leur envergure.

Le tafsîr du Coran d’ibn Arabi dit que « Qâf est une montagne qui entourait l'univers et que derrière se trouvait un phénix recouvrant le tout et qu'il est le voile de Dieu ».

jeudi 10 janvier 2013

De l'alpinisme spirituel



Le nom complet du bouddha que l’on connaît dans le bouddhisme tibétain comme Sangyé Menla (T. sangs rgyas sman bla) est Bhaiṣajyaguru Vaidūryaprabha (ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja) en sanscrit. Bhaiṣajyaguru (T. sman bla), signifie « maître à remèdes »[1], et Vaidūryaprabha signifie « Éclat de béryl » (S. prabha T. mdangs). Tout comme Tejaprabha avant lui, Vaidūryaprabha sera côtoyé de Sūryaprabha et Candraprahbha.


Le vaidūrya ou vidūraja est le nom sanscrit, utilisé tel quel dans les textes tibétains, qui signifie béryl bleu. Ce mot vient de la racine vidūra, qui signifie « distant, très éloigné » ou « qu'on ne peut atteindre par ». Le béryl est un cristal allochromatique, c’est-à-dire dont la couleur est due essentiellement à l'infiltration de produits étrangers. Ainsi il apparaît comme « l'héliodore (jaune doré), l'aigue-marine (bleue), la morganite (rose), l'émeraude (verte) et le béryl (rouge), dont la couleur est due au manganèse. » Il est translucide, transparent pour les variétés précieuses, et a un éclat vitreux. Soumis à un rayonnement ultraviolet, il est fluorescent et luminescent. La couleur du béryl peut varier en fonction de la présence d’éléments chimiques. Il peut être vert à cause de la présence de chrome, et s’appelle alors émeraude. Le rayonnement ultraviolet, étant invisible à l’œil nu, il peut sembler que l’éclat de béryl est causé par une lumière "incréée".

L’être qui allait devenir Bhaiṣajyaguru avait pris douze grands vœux pour alléger les souffrances des êtres. Les deux premiers étant d’illuminer des mondes innombrables de son éclat afin de rendre tous les êtres identiques à lui et :
« Je formule le vœu que, lorsque j’aurait atteint le parfait évéil dans une existence future, que mon corps, l’intérieur comme l’extérieur, émettra partout la pureté lumineuse et infaillible de l’éclat de béryl. Ce corps aux meilleurs vertus restera paisiblement au milieu d’une toile de lumière plus éclatante que celle du soleil et de la lune. Cette lumière éveillera les esprits de tous les êtres dans les ténèbres et leur permettra de s’engager dans des projets qu’ils appellent de leurs voeux. »[2] 
L’éclat de béryl est donc une lumière invisible et intérieure[3], mais dont l’éclat est plus grand que celui du soleil et de la lune, et qui sert de guide aux êtres dans les ténèbres. Vimalamitra donne un exemple pour les qualités de l’accès simultanée à la non représentation dans son texte L'Accès simultanée - instructions de la culture de la non-représentation (T. cig car 'jug pa rnam par mi rtog pa'i bsgom don) :
« Par exemple, en montant au sommet d'une montagne élevée, on peut tout voir clairement. De la même manière,dans ces deux types d'absorptions, toutes les absorptions se manifesteront. Être dans ces deux [absorptions] c'est comme demeurer dans une maison en béryl (lapis lazuli) : on y perçoit clairement l'extérieur comme l'intérieur. De la même façon on verra clairement les limites de toutes les choses. L'éveil n'est autre que cela. »[4] 
Justement, Bhaiṣajyaguru demeure dans un palais de béryl. Si on prenait la peine de décrire tout ce que l’on peut percevoir, tous les possibles, dans cette construction vaste comme l’univers sans extérieur ni intérieur, grâce à sa qualité de béryl, on s’approcherait sans doute de la description du pavillon de l’Essentiel des Ornements de Vairocana.
« [Sudhana] vit que chaque case du pur pavé de lapis-lazuli [béryl] en échiquier s’ornait d’une figure inconcevable, différente de toutes les autres : ce pouvait être un monde, un bodhisattva, un ainsi-venu ou encore le reflet de l’un des ornements de tous les pavillons. »[5] 
Dans les traditions de l’Islam, la montagne Qâf est la montagne cosmique aux cités d’émeraude au sommet duquel se trouve le Rocher d’émeraude. Mohammed ibn Jarir Al-Tabari (838–923) la décrit dans la Chronique de Tabari (Histoire des Prophètes et des rois, I 26-7).
« Le prophète dit : Allah a créé la montagne de Qaf tout autour de la terre. On la nomme le pieu de la terre, comme il est dit dans le Coran : “Les montagnes sont des pieux.”
Ce monde est au milieu de la montagne de Qaf, et il y est comme le doigt est au milieu de l'anneau. Cette montagne est couleur d'émeraude bleue. Aucun homme ne peut y arriver, parce qu'il faudrait pour cela passer quatre mois dans les ténèbres. Il n'y a dans cette montagne ni soleil, ni lune, ni étoiles, et elle est tellement bleue, que la couleur azurée que tu vois au ciel vient de l'éclat d la montagne de Qaf qui se réfléchit sur le ciel, et il parait de cette couleur. Si ce n'était pas ainsi, le ciel ne serait pas bleu. Toutes les montagnes que tu vois dans premier monde tiennent à la montagne du Qaf. Sache que, si la montagne de Qaf n'existait point, toute la terre tremblerait sans cesse, et les créatures ne pourraient point vivre
. »
La montagne Qâf qui entoure le monde est comme la limite de celui-ci. Elle marque le début de l’univers spirituel que Henry Corbin appelle mundus imaginalis (‘âlam al-mithâl), qui n’est pas « un monde de concepts, de paradigmes et d’universaux[6] (S. jāti T. skyes pa).»
« Le mundus imaginalis de la théosophie mystique visionnaire est un monde qui n’est plus le monde empirique de la perception sensible, tout en n’étant pas encore le monde de l’intuition intellective des purs intelligibles. Monde entre-deux, monde médian et médiateur[7], sans lequel tous les événements de l’histoire sacrale et prophétique deviennent de l’irréel, parce que c’est en ce monde-là que ces événements ont lieu, ont leur ‘lieu’. »[8] 
Dans la culture indienne, le mont cosmique au centre (madhya) est le mont Meru allochromatique, dont chaque face est d’une couleur différente. Sa position centrale n’est pas forcément géographique. Vārāhamihira (505–587) affirme dans le Pañcasiddhāntikā que le mont Meru se situe au Pôle nord (nord cosmique ?). Quelque soit la thèse quant à son emplacement géographique, le mont cosmique ne s’y trouve pas physiquement. Sa centralité, son « axialité » est d’une autre nature. Son centre se situe dans l’axe du pôle céleste, le « nord cosmique » de l’étoile polaire, le Beidou taoïste, qui gouverne les astres et les hommes et qui les guide de sa lumière noire. Comme il échappe à toute localisation, il est véritablement « vidūra » : « distant, très éloigné, qu'on ne peut atteindre ». La lumière[9] invisible, « incréée », qui sert de guide est l’éclat du vaidūrya (Vaidūryaprabha ), du béryl, de l’émeraude. Et l’éclat du vaidūrya servant de guide est la non-représentation dont Vimalamitra explique l’accès, qui n’est sans doute autre que l’ascension du Rocher d’émeraude. Tel "à l'extérieur", tel "à l'intérieur".

***

[1] ou « maître à recettes » (fang-che) ?

[2] "I vow that in a future life, when I have attained Supreme Enlightenment, my body, inside and out, will radiate far and wide the clarity and flawless purity of lapis lazuli. This body will be adorned with superlative virtues and dwell peacefully in the midst of a web of light more magnificent than the sun or moon. The light will awaken the minds of all beings dwelling in darkness, enabling them to engage in their pursuits according to their wishes. Sutra of the Medecine Buddha

[3] Tout comme la matière précieuse vaidūrya (S. béryl, lapis lazuli)
Est toujours resplendissante
Mais tant qu'elle est contenue dans la gangue (T. rdo)
Sa lumière ne brille point. 
T. ji ltar rin chen bai [ DUr+ya ]//dus rnams kun tu 'od gsal yang*//rdo yi nang na gnas gyur na//de yi 'od ni gsal ma yin//) Hymne au Dharmadhātu (dharmadhātustavam)

[4] dper na ri mthon po'i khar phyin te bltas na thams cad gsal bar mthong ba bzhin du/ ting nge 'dzin 'di gnyis kyi nang du ting nge 'dzin thams cad snang ngo/ /'di gnyis la gnas pa ni rin po che bee d'urya'i khang pa'i nang na 'dug pa'i mi dang 'dra ste/ phyi nang kun gsal bar mthong ngo/ /de bzhin du dngos po thams cad kyi mtha' mthong bar 'gyur te/ de nyid sangs rgyas yin par/

[5] Traduction de Patrick Carré

[6] Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, p. 16

[7] « Entre la Nuit lumineuse de la surconscience et la Nuit ténébreuse de l’inconscience ». Corbin, L’homme de lumière, p. 17

[8] Urqalya ou Hûrqalyâ  


[9] S. svābhāsa T. rang gsal

mercredi 9 janvier 2013

Tejaprabha, le bouddha invisible



Jeffrey Kotyk, de l'excellent blog Flower Ornament Depository a publié un billet sur l'ethnicité dans l'art bouddhiste de la dynastie Tang, dans lequel il présente une peinture sur soie, datée de 897, redécouverte dans les grottes de Dunhuang. Elle représente le bouddha Tejaprabhā[1] (Éclat de feu T. gzi brjid mdangs ?), entouré des cinq planètes sous une forme anthropomorphe. Ce n'est qu'après l'arrivée du bouddhisme en Chine, que les cinq planètes furent ainsi représentées sous forme humaine/divine. Les indiens avaient à leur tour été influencés par les grecs en ce qui concerne les représentations anthropomorphes.

Jeffrey mentionne des points de convergence entre cette représentation chinoise et le texte astrologique Brahmahoranavagraha (梵天火羅九曜, Taishō 1311) traduit en chinois par Yijing 一行 (683-727), un disciple de Śubhakarasiṃha 善無畏 et de Vajrabodhi 金剛智. Jeffrey compare les figures représentées sur la peinture avec celles que l’on trouve illustrées dans la traduction chinoise du Brahmahoranavagraha (T. 1311).

Les cinq planètes, qui sont celles visibles à l'oeil nu des astronomes chinois, étaient aussi associées aux cinq éléments. Jeffrey établi les correspondances suivantes : Mercure (femme en noir), Jupiter (magistrat en bleu), Saturne (l’ascète avec le boeuf), Vénus (la dame en blanche, qui rappelle d’ailleurs Sù nǚ, 素女), et Mars (le guerrier rouge).Les cinq planètes portent des coiffes surmontés d'une tête d'animal d'une espèce différente pour chaque planète. Le soleil, la lune et ces cinq planètes ont d'ailleurs donné leurs noms aux jours de la semaine. Il existe d'autres représentations des cinq planètes avec une répartition différente.


On remarque que les animaux, que portent les planètes sur leurs coiffes, sont les mêmes que ceux qui servent de monture. Il s'agit probablement de montures qui peuvent être "abrégées" iconographiquement en coiffant les têtes des planètes avec la tête de la monture. Vénus porte dans sa chevelure une tête d'oiseau. Sur l'image ci-dessus, cet oiseau ressemble au phénix. Dans la mythologie égyptienne, le phénix (benou / bennu) "représentait la planète Vénus qui précède le Soleil pour le guider". "Le Benou était la planète Vénus qui disparaît chaque jour dans l’incandescence de l'aurore avant de réapparaître le lendemain." Il est possible que cette Vénus jouant d'un instrument à corde (C. pipa) qui a pour monture un oiseau est associée à la représentation de la dame blanche Sù nǚ (素女), ainsi qu'à la déesse indienne Sarasvatī. En Chine, le phénix (鳳凰 fènghuáng) "est souvent associé au dragon (dont il est parfois considéré comme le père) qui est son pendant masculin".


Le bouddha Tejaprabhā est souvent représenté, comme ici, en tenant une roue en or et assis sur un chariot tiré par un bœuf. Les rituels adressés à Tejaprabhā ont principalement pour but d’éviter les calamités naturelles. Il peut être représenté côtoyé par deux bodhisattvas, Sūryaprabhā et Candraprahbhā, respectivement Éclat solaire et Éclat lunaire. Hormis les cinq planètes visibles, Tejaprabhā peut encore être représenté en compagnie des deux planètes invisibles, Rāhu (qui dévore le Soleil ou la Lune durant les éclipses) et Ketu (divinité du solstice d'hiver).


Le fait que Tejaprabhā tient une roue en or (solaire, ou de Dharma dans un contexte bouddhiste) dans sa main et qu’il est assis sur un chariot tiré par un bœuf fait iconographiquement penser au char solaire d’Hélios.  La représentation anthropomorphe grecque aurait-elle suivie la route de la soie ? Dans l'illustration du Brahmahoranavagraha chinois (T. 1311), le soleil (Sūryaprabhā) est d'ailleurs représenté avec des chevaux (image ci-dessus).   


Mais hiérarchiquement, l'éclat (S. teja[2] T. gzi brjid) de Tejaprabhā est supérieure à l'éclat du soleil (et de la lune). Sur la représentation, son chariot se dirige par ailleurs vers l’ouest. Le bœuf est guidé par Saturne/Cronos (un ascète brahmane, car l’Inde est à l’ouest ?). La représentation de Saturne (le Temps, « Old Father Time ») sur le bœuf rappelle encore celle de Lao-tseu (« le Vieux ») quittant la Chine pour aller à l’ouest. Pour y devenir le Bouddha et pour enseigner le bouddhisme diront certains. D’ailleurs, Bodhidharma serait venu de l’ouest. Sur une représentation plus rare, on le voit monté sur un éléphant blanc (comme Samantabhadra ?) retournant vers l’ouest comme Saturne et Lao-tseu ? Sans doute une tentative iconographique de l’ancrer à la fois dans la gloire de Lao-tseu et de Samantabhadra de la part des spin doctors d’antan. 


L'histoire derrière Bouddha Tejaprabhā est vraiment très intéressante et à explorer davantage. L'article d'Anning Jing intitulé "The Yuan Buddhist Mural of the Paradise of Bhaiṣajyaguru (T. sangs rgyas sman bla)" apprend déjà beaucoup de choses sur ce bouddha mystérieux, qui semble dans un premier temps avoir fait miroir avec Bhaiṣajyaguru, avant d'être tout à fait substitué par ce dernier, voire par Amitābha, le Bouddha de la lumière infinie. Le paradis de Bhaiṣajyaguru se situe à l'est, celui d'Amitābha à l'ouest. Les deux compagnons de Tejaprabhā, Sūryaprabhā et Candraprahbhā (le soleil et la lune), sont aussi devenus ceux de Bhaiṣajyaguru.


Selon Anning Jing, Tejaprabhā apparaît sur la scène relativement tardivement. C'est seulement vers le neuvième siècle qu'il est représenté en compagnie des cinq planètes. C'est ici que cela devient vraiment intéressant. Tejaprabhā est représenté comme Beidou, le grand ours (ursa major), et plus précisément l'étoile polaire, qui contrôlait toutes les étoiles dans le ciel et tous les hommes sur la terre. Comme l'astronomie prenait une place cruciale dans les affaires religieuses, politiques, sociales et économique de la vie dans la Chine ancienne, les bouddhistes chinois devaient suivre le système astronomique chinois en accordant la même importance à Beidou, qui dans le contexte bouddhiste devint Tejaprabhā... (Anning Jing, p. 156). 

Dans le taoïsme, le culte de l'étoile polaire est ancien. Ge Hong (284-364) avait écrit une méthode pour faire le culte de Beidou (Ge xiangong  li beidou  fa), et expliqua que tous les humains, des gouvernants aux sujets ordinaires, étaient sous le contrôle des sept étoiles de Beidou, qu'il fallait vénérer afin d'éviter des calamités. Ce culte remonterait même à l'astronome han Zhang  Hengs (78-139) qui avait développé un système céleste dans lequel Beidou prenait la place centrale, et où le soleil représentait le principe masculin Yang, la lune le principe féminin Yin, et les cinq planètes visibles les cinq éléments. La représentation bouddhiste de ce montage taoïste est le bouddha Tejaprabhā entouré du soleil et de la lune (yang et yin) et des cinq planètes (5 éléments), tout en émanant des quintuples lumières. Bhaiṣajyaguru, bleu, prendra sa place et laissera à son tour la place centrale à des archibouddhas célestes au corps bleu, rayonnant des quintuples lumières.

Le tejas dans le nom Tejaprabhā, n'est pas le feu ou la lumière ordinaire. C'est le feu céleste, le feu ou la lumière invisible, intérieure ou noire, le soleil de minuit. L'étoile polaire correspond selon Henry Corbin, dans un autre contexte, au nord cosmique, à l'Orient-origine, au pôle céleste, le Centre (madhya).
"Projetée au zénith, l'Image primordiale du centre que le mystique éprouve en lui-même, autour duquel il révolue intérieurement, lui fait alors percevoir l'Étoile polaire comme symbole cosmique de la réalité intérieurement vécue. Sanctuaire intérieur et Rocher d'émeraude sont alors simultanément le seuil et le lieu des théophanies, le pôle d'orientation, la direction d'où se montre le guide de lumière. Tel nous allons le voir se montrer dans les visions d'un grand maître soufi de Shîrâz, et tel aussi le pourrait analyser une phénoménologie de la prière, s'attachant au fait que les Mandéens, les Sabéens de Harran, les Manichéens, les Bouddhistes d'Asie centrale prennent le nord comme qibla (axe d'orientation) de leur prière." (L'homme de lumière dans le soufisme iranien, p. 58)     
Pour une belle peinture murale de l'assemblée de Tejaprabhā. dans le Nelson Atkins Museum Of Art. Il y a encore beaucoup de choses à explorer au sujet de Tejaprabhā et de l'influence taoïste sur le bouddhisme. Si vous avez des informations, des précisions, des corrections ou des ajouts à ce billet "brainstorming", n'hésitez pas d'en faire part dans les commentaires.
***
Première illustration : "Bouddha Tejaprabhā et les cinq planètes" de Qianning 乾寧四年 (897) 熾盛光佛并五星圖 par Zhang Huai Xing 張淮興.

Les illustrations provenant de la version chinoise du Brahmahoranavagraha (梵天火羅九曜, Taishō 1311) apparaissent sur cette page.

***

MàJ 31012013 Carte du ciel chinois (7ème siècle, Dunhuang)

Notes :

[1] Sur l'étoile polaire. Tejaprabha en Corée. « Besides, Tejaprabha, the Buddha who personnifies the North Star, is represented in paintings as the principal deity presiding over an attendant group of Daoist origin, and these works have the characteristics of controlling natural disasters and warding off misfortunes. » IDENTITY OF GORYEO BUDDHIST PAINTING, Chung Woothak dans The International Journal for Korean Art and Archeology, volume 4, 2010. Ce n’est peut-être pas tant l’étoile polaire que la « lumière du nord, lumière-origine, pure lumière intérieure qui n’est ni de l’orient ni de l’occident : les symboles du nord font éclosion spontanément autour de cette intuition centrale qui est l’intuition du centre. » Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, p.54

[2] tejas [tij] n. [«pointe de la flamme»] flamme, chaleur; effulgence, éclat, splendeur | ardeur; énergie vitale, vigueur; fougue; force; force virile, sperme | force spirituelle, puissance, influence morale; gloire, dignité, majesté

[3] Cette opposition de deux paradis, oriental et occidental a pu être inspiré par le taoïsme. Wikipedia : (Christie, 1968:75) Another trend argued in some recent research, is that over time, a merger of various traditions has result in an alignment of earthly paradises between an East Paradise (identified with Mount Penglai) and a West Paradise, with Kunlun Mountain identified as the West Paradise, a pole replaced a former mythic system which opposed Penglai with Guixu ("Returning Mountain", and the Guixu mythological material accumulating around Kunlun instead, through a process of merging these two original mythological systems (Yang, et al, 2005:163).