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dimanche 3 janvier 2021

Le "padmaïsme", un bouddhisme gnostique et alchimique


Ye shes gzhon nu (un des 25 disciples) extrait de l'élixir d'un rocher, Himalayan Art (détail carte d'initiation)

Blog introductif d’une nouvelle série sur le bouddhisme “gnostique” et “alchimique”, si j’en aurai le loisir.

Je pense que tous ceux qui lisent à la fois des textes bouddhistes tibétains et des textes “gnostiques”, pour faire simple, sont frappés par certaines similitudes. J’avais écrit plusieurs blogs à ce sujet, avant de découvrir les articles (sur Jâbir), puis la thèse de Michael Lee Walter à ce sujet The Role of Alchemy and Medicine in Indo-Tibetan Tantrism (Indiana University Ph.D. 1980).

Quand nous prenons connaissance de certaines choses, ces certaines choses ont initialement tendance à être associées à ce qui nous a permis de les connaître dans notre esprit. D’où, pour moi et pour d’autres, la qualification “gnostique”. L’Occident connaissait les traditions du Proche-Orient, avant de connaître celles de l’Inde et de l’Asie du Sud-est. Les similitudes entre des traditions grecques et hellénistes et indiennes furent d’abord expliquées par des possibles liens entre ces deux civilisations Euro-indiennes, comme s’il n’y avait rien entre ces deux mondes, ni la Perse, ni l’Asie centrale, juste “la route de la soie”. Autre conséquence, le bouddhisme tibétain était censé venir de l’Inde. Le concile de Lhasa avait déjà réglé la question de l’influence chinoise, autre bloc bien connu, en la sous-valorisant. La tradition tibétaine y avait contribué en premier, l’invasion chinoise (1949-1959) lui avait fourni des raisons géopolitiques en plus.

Thomas McEvilley, mort au mois de mars 2013, avait publié un livre, The Shape of Ancient Thought, dans lequel il explique les liens anciens et les allers-retours entre l’orient et l’occident en cinq grandes phases. Ce livre m’avait ouvert les yeux sur l’importance des influences directes et indirectes d'acteurs moins connus sur les routes de la soie sur le bouddhisme indien, chinois et tibétain... Pour connaître ces influences, il faut se plonger dans les sources gnostiques, alchimiques, astrologiques etc., qui ont pris une importance plus grande dans la pratique du bouddhisme tibétain que le “bouddhisme” proprement dit.

Qualifier ces influences comme “gnostiques” est évidemment faux et réducteur. En faisant des recherches plus approfondies, nous trouverons des termes plus justes, plus divers et plus nombreux. Le mot de travail “gnostique” utilisé ici ne fait pas référence au gnosticisme historique, même s’il peut en être question aussi, mais à une “Gnose”, une “Sophia” qui conduit au salut. Cette “Gnose” peut s’appuyer sur d’autres Sciences “spirituelles”, telles que l’alchimie, la médecine ésotérique, la magie, la divination, la théurgie, l’astrologie, etc. Une astrologie qui considère les astres comme des dieux, ou des anges etc., et vice-versa, et dont la connaissance pourrait contribuer à une vie plus confortable et mieux maîtrisée. Dans un bouddhisme “gnostique”, la part de “Gnose” peut prendre le dessus de la part de bouddhisme, à mon avis. J’essaie de clarifier cette intuition par mes recherches.

Dans l’article de Michael Walter sur le rôle de l'alchimie et de la médecine dans le bouddhisme indo-tibétain, le mot gnostique fait référence aux groupes gnostiques et alchimistes du Proche Orient pendant les premiers siècles de notre ère (III-VIème). Il n’est pas commode et probablement assez artificiel de vouloir distinguer entre les sciences, telles que nous les concevons maintenant et leurs formes anciennes nettement plus religieuses. Il n’y avait souvent pas de séparation entre “science” et “religion” dans l’approche plus “holistique” du premier millénaire, malgré le “miracle grec” et son influence. Il n’est pas toujours facile de distinguer entre ce qui relève d’une médecine ésotérique et de l’alchimie, ou de la magie. Aussi les qualifications se chevaucheront le plus souvent. Cependant, rétrospectivement, nous pouvons nous permettre de “lâcher” nos critères contemporains sur les doctrines et pratiques “gnostiques” et “alchimistes”, dans la mesure où le bouddhisme tibétain les enseigne à un public occidental comme une méthode contemporaine adaptée. Pour quelle raison nous aurions à faire abstraction du "progrès" de la connaissance, de la science et des valeurs sociales ?

Les textes ayurvédiques les plus anciens (Carakasaṃhitā et Suśrutasaṃhitā) ne comportent quasiment pas de mention de médecine mercurielle ou de transmutation. Il en va de même pour les tantras alchimiques, où les qualités du mercure peuvent être mentionnées, mais ne constituent pas le thème central. Cela change avec l’émergence du système médicinal/alchimique Rasacikitsā[1]. Les textes alchimiques indiens les plus anciens dateraient du Xème siècle, mais le terme rasāyana serait déjà connu comme une méthode de réjuvénation dans l’Āyurveda. Le texte le plus ancien serait le Rasahṛdayatantra. Le mot “rasa” signifie essence, sève, quintessence, et sa traduction tibétaine est “bcud”. “Bcud len” est la traduction tibétaine de rasāyana.

La tradition “siddha” (sittar) shivaïte du Sud de l’Inde est une autre branche de médecine alchimique. Elle serait apparue au Tamil Nadu au VIIème siècle environ, avec le sittar Tirumūlar, qui aurait reçu des transmissions du moine bouddhiste Nandi, passant par le Sud de l’Inde, pour se rendre en China (en 655) par la voie maritime. Il aurait précédé par un certain Bogar/Pokar/Bhoga, qui avait des liens fréquents avec la Chine également[2].

David Gordon White (The Alchemical Body) écrit par ailleurs que l’essor des groupes de Siddha indiens n’avait pas eu lieu avant le XII-XIIIème siècle (p. 2), et que ce nom peut s’appliquer à différents groupes, à savoir les dévots de Śiva dans le Deccan (Maheśvara siddha), les alchimistes de Tamil Nadu (Sittar), des tāntrika bouddhistes au Bengale (Mahāsiddha), les alchimistes indiens médiévaux (Rasa siddha), et les Nāṭh siddha de l’Inde du Nord. A ces groupes, il ajoute encore un groupe Śākta au Népal, qui s’appelle “Transmission Occidentale” (Paścimāmnāya), et qui fait le culte de la déesse Kubjikā (chez les bouddhistes Vajrayoginī).

Le nom siddha signifie “parfait”, celui qui a réussi. Le mot “vidyādhara”, souvent traduit par “sorcier”, est traité comme un synonyme, en dépit des origines différentes.

A distance, dans la tradition tibétaine, les doctrines et pratiques de tous ces “siddha” seront intégrées dans les différentes lignées comme le bouddhisme vajrayāna de la “deuxième propagation” du bouddhisme au Tibet. Il sera considéré comme du bouddhisme ésotérique authentiquement indien, supérieur au bouddhisme mahāyāna indien en termes d’efficacité et de résultat.

L’essor des groupes Siddha n’ayant pas lieu avant le XII-XIIIème siècle en Inde selon White, on peut se demander ce qu’il en est des attribution des cycles d’instructions à des auteurs “mahāsiddha” qui auraient vécu en Inde (ou en Oḍḍiyāna) du VII-XIème siècle. Même après la Renaissance tibétaine, on voit surgir des siècles plus tard des transmissions aurales rétrodatées, qui consistent en des enseignements siddha Rasa et Nāṭh, qui n’ont rien à envier en actualité à ceux de l’Inde et du Népal. Quand les origines Indiennes ne sont plus raisonnablement plausibles, les transmissions “proches”, c’est-à-dire visionnaires apparaissent. Un être symbolique ou surnaturel transmet l’instruction à un récipiendaire qualifié.

Jusque là, nous avons fait comme si la seule source d’enseignements bouddhistes ésotériques était l’Inde, en acceptant les attributions traditionnelles. Comme seules les cycles d’instructions authentiquement bouddhistes ésotériques indiennes étaient admises, d’autres origines officielles sont impossibles. Si des doctrines et pratiques “gnostiques” ont été importées d’ailleurs, nous ne pouvons pas le savoir, mais nous pouvons regarder le contenu, la cosmogonie, la théogonie, la mythologie, la terminologie, etc. et faire des recoupements, pour spéculer sur leurs origines possibles.

Tournons-nous vers l’école dite des “Anciens” (rnying ma pa), qui est l’école bouddhiste la plus “gnostique” du Tibet. Dans le bouddhisme “gnostique” du Tibet, on parle plutôt de vidyādhara, détenteurs de Science, que de mahāsiddha. Leur Science a tout d’une Gnose. L’école des Anciens, qui s’est nommée ainsi par rapport aux matériaux “nouveaux” (gsar ma) importés de l’Inde à l’époque de la Renaissance tibétaine, affirme que ces matériaux sont plus anciens.

La tradition tibétaine raconte que lorsque le bouddhisme indien fut introduit au Tibet pour la première fois à l’époque du Tibet impérial, le paṇḍit indien Śāntarakṣita (VIIIème s.) rencontra beaucoup de résistance de la part du peuple tibétain. Cette résistance prend la forme légendaire de démons qui empêchent la construction d’édifices religieux etc. Śāntarakṣita fait alors appel au vidyādhara Padmasambhava d’Oḍḍiyāna (vallée du Swat), qui met fin à la résistance des forces du mal. Il enseigne sa doctrine au roi Trisong Detsen (mort en 794) et à son entourage, et il aurait eu 25 disciples directs. La particularité de l’enseignement de ce “Deuxième Bouddha” est qu’il peut être rafraîchi, et adapté aux différentes époques grâce au procédé des “trésors spirituels” matériels ou immatériels. Des nouveaux apports sont toujours possibles de la part du Précieux Gourou, ou d’un de ses disciples proches, etc. Michael Walter réfère à la doctrine de Padmasambhava par le nom “padmaïsme”. Je vais suivre son exemple.

Les aspects “gnostiques” du bouddhisme ésotérique tibétain peuvent ainsi être tantriques ou d’origine siddha, plus spécifiquement Rasa (immortalité, alchimie), Nāṭh (haṭhayoga), Śākta/Kaula (Vajrayoginī, ...), Maheśvara (Shivaïste), Padmaïste, etc. Des apports moins avouables peuvent venir de Chine (tantrisme chinois d’Amoghavajra etc., taoïsme, alchimie, manichéisme, ...), ou encore d’ailleurs. Il n’est pas exclu que tous ces aspects “gnostiques” aient des sources plus anciennes en nombre plus réduit, et qu’ils aient subi les influences de leurs lieux de transmission respectifs.

Le point partagé par tous ces systèmes est qu’ils sont tous centrés sur une Gnose, basée sur une connaissance de substances, d’essences et de quintessences, et cette Gnose est révélée et transmise par le biais de “tantras”, leurs commentaires et textes associés, où la pratique est enseignée. Cela se passe dans le cadre d’une initiation par un maître à un néophyte.

Dans son article, Michael Walter reprend les “cinq points en commun”[3], qu’André Jean Festugiére avait trouvé entre la littérature hermétique et gnostique, et publiés dans son oeuvre La Révélation d'Hermès Trismégiste [Paris, 1950-1954], pour les appliquer également au tantrisme, notamment le tantrisme padmaïste.
"1. "La recherche angoissée de la vérité; . . . les disciples (gnostiques - mlw) se donnent une peine infinie pour découvrir les sympathies occultes des substances.”

2. "Le sentiment qu’on ne peut atteindre au vrai par ses seules forces, et qu'il le faut obtenir de la révélation d ’un maître divin ou inspiré . . ." ;

3. "En conséquence, l'évocation de ce maître . . .”

4. "La défense de divulguer la révélation, ou, du moins, de la transmettre à d'autres qu'à son propre fils."

5. "La découverte, dans un temple, d ’une stèle contenant un secret
."

Walter développe ces cinq points de façon convaincante pour la Gnose tantrique. Pour 1. Il mentionne le lien entre microcosme et macrocosme, la doctrine des correspondances, la nécessité de la perfection spirituelle, la transmutation et le dépassement du monde physique, ce qui est possible grâce à l’étincelle de Lumière que chacun a en soi. Le processus de perfection en est un de “subtilisation”, la séparation graduelle d’éléments grossiers (bhūtaviśuddhi), grâce à des initiations et cérémonies progressives. Dans le tantrisme, l’étincelle de Lumière correspondrait au tattva, cit, et bodhicittaṁ prakṛtiprabhāsvaram, etc. Le vocabulaire utilisé pour expliquer le processus est plutôt de type alchimique. Cette voie initiatique et élitiste est enseignée sous le sceau du secret.

2. et 3. La nécessité d’un Maître. Le non-rationnel comme voie, avec Le Timée de Platon, comme référence, que Walter met en regard avec la thèse vijñānavādin que la conscience existe et est la réalité ultime, contrairement au Madhyamaka. Cette conscience est à la fois transcendante et immanente, et constitue à la fois la réalité microcosmique et macrocosmique. La conscience s’éclaire elle-même et se connaît elle-même (skt. svasaṁvittiḥ tib. rang rig pa), telle une lampe. Sa réalité transcendante n’est pas accessible à travers la raison et l’analyse intellectuelle, mais à travers un “yoga intuitionnel”. Les méthodes des vijñānavādin constituent le yogācāra, où l’on progresse par étapes (bhūmi). L’objectif des pratiques gnostiques et du yogācāra/tantrisme est la purification de “l’âme” ou du “soi intérieur”, afin de permettre l’accès à la réalité lumineuse, qui est continuellement présente et disponible. C’est la grâce divine (skt. adhiṣṭhāna bying rlabs) qui servira de pont. Grâce dont le Maître (guru) est le détenteur. A cause du rôle central du Maître/Guru, le tantrisme est considéré comme une voie où le Guru constitue la voie (guruvāda, lamaïsme pour le Tibet... ). Le Maître est celui qui transmet le dikṣā, l’abhiṣeka (tib. dbang), l’initiation préalable (G. muésis) dans les mystères.

Walter observe que le surnaturel joue un rôle important dans le tantrisme comme dans le gnosticisme, avec leurs messagers de la réalité lumineuse céleste et souterraine : ḍākinī pour les tantrika, daimones pour les gnostiques, rākṣasa pour les vidyādhara.

4. Les transmissions de la Gnose ont lieu en secret. Pour garder le secret, on va même jusqu’à jouer un double jeu du type Taqîya, en se montrant pieux fidèle dans la journée, participant à tous les rites orthodoxes et suivant toutes les préceptes, et initié la nuit. Le mantranaya secret du bouddhisme ésotérique en dérive même son nom. Les anecdotes foisonnent dans les hagiographies. Ce jeu est également présent dans les écritures intentionnellement hermétiques, et qui requièrent un Maître pour les gloser.

5. L’atemporalité de la Gnose. Les “stèles” des gnostiques séthiens sont les “trésors spirituels” (tib. gter ma) des tantriques padmaïstes. C’est un procédé qui permet de “mettre à jour” les instructions gnostiques, et de contrôler leur évolution. Il permet l’intégration de nouvelles méthodes. Traditionnellement, un envoyé du ciel ou un missionnaire du plérôme, à l'origine d’un système gnostique cache des enseignements secrets, pour les protéger de la persécution, pour adapter l’enseignement aux besoins futurs, ou pour des élus futurs, etc. Au moment opportun, le récipiendaire sera informé par un messager, un rêve, une vision etc. de l’endroit où se trouve le trésor, et le révélera et le diffusera. La temporalité fait partie de notre ignorance fondamentale. Dans la réalité lumineuse, les enseignements sont toujours à jour et disponibles. Celui qui y a accès, peut les récupérer et en faire profiter les personnes qualifiées, en fonction de leur progression spirituelle.

Le système saṁsāra-karma-mokṣa (SKM) a une grande importance dans la civilisation indienne. Tout comme dans le gnosticisme, ce système se reproduit sans cesse à cause de notre ignorance (avidyā). A cause de cette ignorance, les forces du Mal/Obscurité/Matière prennent de l’ascendant sur celles du Bien/Lumière/Esprit. Les tantras se présentent comme une méthode particulièrement bien adaptée à l’âge obscur (kali yuga) ou à une époque apocalyptique. Leur logique semble parfois aller à l’encontre de celle du monde. Ne parle-t-on pas de folle sagesse ou de sagesse antinomique ? Ce qui est bien pour le monde ou pour notre ego ne l’est pas toujours pour la sagesse ou la Gnose, et vice versa. Comme les méthodes tantriques semblent parfois aller à l’encontre des conventions, de la moralité, on les traite de libertaires, voire de libertines ou orgiastiques, et d’antinomiques.

Afin d’échapper aux persécutions, il faudrait garder le secret sur le contenu de ces enseignements, et en même temps les sauvegarder, d’où la nécessité de “stèles”, de “piliers”, et de “gter ma” et autres Révélations. Walter mentionne l’exemple du traité gnostique de la Pistis Sophia (Foi et Sagesse ou le Livre de la fidèle sagesse), où le Christ explique à Marie que le Livre de la fidèle sagesse, que Hénoch avait écrit au Paradis à la demande du Christ fut caché sur la pierre d'Ararad. Puis les enseignements du Pseudo-Démocrite, cachés dans un pilier d’un temple, pour être ré-découvert au moment opportun. Ce qui rappelle évidemment la ré-découverte du gter ma des Quatre tantras de médecine (tib. rgyud bzhi) dans un pilier du temple de Samyé par Grwa pa mngon shes, considéré comme une réincarnation de Vairocanarakṣita.

La thèse de Walter présente en plus de cette introduction des matériaux padmaïstes (du Klong chen snying thig, découverts par 'Jigs med gling pa 1729-1798)[4], une biographie de Vimalamitra, ainsi que des textes du Cycle de Vimalamitra[5] sur la “médecine tantrique”[6] (pratiques d’immortalité/longévité[7]), où il décèle des caractéristiques gnostiques.

Dans sa conclusion, il compare les pratiques alchimiques (rāsayana) de Padmasambhava (centré sur le rasa, principalement alchimie intérieure) et de Vimalamitra (centré sur la bodhicitta, et avec un partenaire sexuel), qui ne constituent qu’une partie de leur enseignement. Pour Walter, il serait hasardeux de faire remonter les textes présentés plus tôt que le XII-XIIIème siècles.

J’avais consacré un autre blog à deux autres articles de Michael Walter (il y en a trois au total) sur Jâbir Ibn Hayyân (721-815), où l’on voit la facilité d’intégration de “nouveaux” matériaux alchimiques dans le corpus padmaïste. A suivre...


***

[1] “This system, known as Rasacikitsā or mercurial medicine, is represented in such works as the Ānandakandam and the Rasaratnasamuccava. Such works may contain references to transmutation (no absolute statements are possible at this stage of study), but they are oriented toward the pharmaceutical use of mercury based on Ayurvedic medicine.” Walter.

[2] The Alchemical Body, David Gordon White, p.61


[3] Pages 229-230 du premier volume de La Révélation d'Hermès Trismégiste. Je n’ai pas eu accès à ce livre.

[4] Le Rig ’dzin tshe sgrub bdud rtsi bum bcud, et deux extraits d’hagiographies de Padmasambhava.

1. Chapitre 18 du Rgyal po bka’ thang yig d’O rgyan gling pa,(1323-1360) et le chapitre 98 de U-rgyan-slob-spon-Padma’i byung-gnas-kyi-khruns-rab-chen-mo-zes-bya-ba-sangs-rgvas-bstan pa ' i-byung-khungs-mun-sel-sgron-me-las-rnam-thar-don-gsal-me long de Padma gling-pa (1450-1521).

Le texte de Orgyen Lingpa avait été traduit en français par Gustave le Bon : Le Dict de Padma ; Padma Thang Yig, manuscrit de Lithang, traduit du thibetain, Bibliothèque de l'Institut des Hautes Études Chinoises, tome III.

[5] Les matériaux sur l’hagiographie de Vimalamitra viennent de trois chapitres et du début du quatrième de l’Hagiographie de Padmasambhava d’Orgyen Lingpa (voir plus haut).

[6] Bdu drtsi bam po brgyad pa, avec une analyse du premier, troisième et sixième chapitre (bam po).

[7] “The goal of medical practices in Tantrism — like those of its alchemical, astrological, and hatha-yogic techniques — is to provide the yogin's body with a state of development favorable to attaining an ultimate religious goal. Such an attainment will have its effect on the yogin; he will achieve either an ethereal, transcendent body, a ' ‘ja’ lus, or an undecaying, physically perfect body which enjoys unending earthly existence.”

“Bearing this in mind, let us set forth a few traits which distinguish Tantric medicines (1) Its practice within ritual contexts; (2) Its use to prolong and strengthen the ascetic’s life in connection with his religious practices; (3) Its use to achieve supernatural powers (siddhis) in the same connection. Thus, we see that it is distinct from a strictly alchemical practice in that it does not directly seek an elixir of life rendering true immortality or a substance which transmutes base metals into nobler ones. Nevertheless, it is based on the same principles as alchemy.” Thèse de Walter.


Blogs anciens :

Le phénomène siddha, 8 novembre 2011 

La domestication de l’alchimie génétique, 9 novembre 2011 

La théurgie, un tantrisme occidental ? 28 avril 2013 

Les mystères du meltingpot hellénistique, au berceau des tantras, 9 mai 2013 

La gnose est-elle anti-intellectuelle ? 10 mai 2013 

Entre la lumière et l'obscurité : un pont de lumière, 10 mai 2013 

Jâbir et son rôle dans l'alchimie au Tibet, 18 mai 2013 

Babylon, capital des visionnaires, 12 juillet 2013 

Offrandes de lumières pour une Mère mystérieuse, 14 octobre 2013 

La Plénitude : une vacuité bien remplie, 17 octobre 2013 

Les matrices de Mère Nature et comment en sortir par le haut, 1 novembre 2013 

A travers le miroir, 17 novembre 2013, 

Science des origines, dégénération et régénération, 18 octobre 2014 

Eléments gnostiques ? 27 octobre 2014 

Origines de la gnose, 7 décembre 2019 

dimanche 3 mars 2013

L’Essence séminale du Cœur



Le nom « Dzogchen nyinthik » se réfère au système de « l’Essence séminale du Cœur » (T. snying thig), qui correspondrait au contenu de la Section des transmissions tantriques (T. man ngag sde)[1]. Le terme man ngag est la traduction tibétaine du terme amnāya, qui désigne une transmission tantrique. Par exemple, dans les quatre « lignées de transmission » (amnāya) du Kaula.

Quand les différentes filières du Dzogchen était réorganisées, elles étaient classées en trois sections : Section de la conscience [éveillée] (sems sde), Section des Flux (klong sde) et Section des transmissions tantriques (man ngag sde)[2]. Les différentes filières, réorganisées en les trois sections, sont présentées comme des lignées qui remontent à des maîtres et à des époques légendairement connues. Mais concrètement, elles (ré)apparaissent à des moments différents de la renaissance tibétaine. Certaines écritures classées par la suite dans la Section de la conscience sont apparues en premier et semblent être les filières les plus anciennes du « Dzogchen ». Les 17 textes de la Section des transmissions (man ngag sde) apparaissent en dernier, mais sont attribués à Vimalamitra (8ème siècle, qui réalisa le corps d’arc-en-ciel immortel[3]). Vimalamitra les aurait enseigné à Myang Ting nge d’zin, qui les cacha pour être redécouverts par lDang ma lhun rgyal et lCe btsun Seng ge dbang phyug au 12ème siècle. Certains critiques disent cependant que lCe btsun les aurait composés lui-même.[4]

La Section des transmissions passa ensuite par Zhang-ston bKra-shis rdo-rje (1097–1167), qui avait écrit l’histoire de sa lignée (T. lo rgyus chen mo) et finalement par Longchenpa (1308-1364), qui allait systématiser non seulement la Section des transmissions, mais toutes les doctrines de l’école des anciens dans un ensemble de Sept collections (T. mdzod mdun) qui lui sont attribuées. C’est à partir de là que le « Dzogchen » devient l’ensemble tel qu’il est présenté encore actuellement. Le Dzogchen d'un Rongzompa, ou celui qui se pratiqua par exemple encore à l'époque de Milarepa n'est pas le nyinthig.

Le terme « Dzogchen nyinthig », se référerait donc plus spécifiquement au contenu de la Section des transmissions tantriques (man ngag sde) qui consiste en 17 textes (quelquefois 18), que sont :

MD1. La complétude autoproduite/Tantra de la perfection autoproduite, le fleuve des consécrations (T. rdzogs pa rang byung)

MD2. Le [Tantra] du Sans-lettres (T. yi ge med pa)

MD3. L’intelligence autoémergeante (T. rig pa rang shar)

MD4. L’Intelligence autolibérée (T. rig pa rang grol)

MD5. L’empilement de joyaux (T. rin po che spung ba)

MD6. LeTantra des précieux reliques flamboyants (T. sku gdung 'bar ba)

MD7. La Résonance des sons (T. sgra thal 'gyur)

MD8. Le Tantra des beaux présages universels (T. bkra shis mdzes ldan)

MD9. Le miroir du cœur de Vajrasattva (T. rdo rje sems dpa' snying gi me long)

MD10. Le miroir de l’Esprit de Samantabhadra (T. kun tu bzang po thugs kyi me long)

MD11. Le Tantra des Champs de Bouddha de la précieuse introduction directe (T. ngo sprod spras pa)

MD12. La guirlande de perles (T. mu tig rin po che'i phreng ba)

MD13. Le Tantra du sixième Flux, l'Excellent à tous égards (T. kun tu bzang po klong drug)

MD14. Le [Tantra] de la lampe flamboyante (T. sgron ma 'bar ba)

MD15. Le [Tantra] de l'union du soleil et de la lune (T. nyi zla kha sbyor)

MD16. Le Tantra de la complétude universelle de la force du lion (T. seng ge rtsal rdzogs)

MD17. Le Tantra de l'incrustation de joyaux (T. nor bu phra bkod)

Hormis le cycle de « l’Essence séminale du Cœur » qui remonterait à Vimalamitra, et qui, suite aux nouvelles découvertes, sera appelé "Vima/Bima Nyinthig", il y eut d'autres cycles de "Nyingthig". Notamment, un cycle qui remonterait à Padmasambhava (et la princesse Pema Sel), appelé Khandro Nyingthig (mkha' 'gro snying thig). Ces deux lignées ont été intégrées dans un texte de Longchenpa ("Le groupe de quatre Nyinthig" - snying thig ya bzhi, les deux textes plus les commentaires de Longchenpa). A ces cycles s'est encore ajouté le "Longchen Nyinthig", le cycle de Longchenpa reçu dans une vision par Jigme Lingpa (1730-1798).
***

[1] Sam van Schaik, Approaching the Great Perfection: Simultaneous and Gradual Methods of Dzogchen Practice in the Longchen Nyingtig (2004), p.9

[2] L’acte de classification est d’ailleurs attribuée à Mañjushrīmītra (’Jam dpal bshes gnyen). Mais le nom "section" (sde) à lui seul est une indication d'une réorganisation et d'une classification.

[3] Cette information hagiographique suggère que des instructions sur le corps d’arc-en-ciel (apparues à partir du 12ème siècle) étaient connues et pratiquées par Vimalamitra, qui les retransmit pour qu’elles soient cachées et rédecouvertes au 12ème siècle…

[4] The Great Perfection, Samten G. Karmay, 1989, p. 214

[5] (T. lha lcam padma sal), la fille du roi Trisong Deutsen (khri srong de'u btsan, 790-844), à qui Padmasambhava aurait confié la lignée Khandro Nyinthig de son système Dzogchen. 

jeudi 10 janvier 2013

De l'alpinisme spirituel



Le nom complet du bouddha que l’on connaît dans le bouddhisme tibétain comme Sangyé Menla (T. sangs rgyas sman bla) est Bhaiṣajyaguru Vaidūryaprabha (ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja) en sanscrit. Bhaiṣajyaguru (T. sman bla), signifie « maître à remèdes »[1], et Vaidūryaprabha signifie « Éclat de béryl » (S. prabha T. mdangs). Tout comme Tejaprabha avant lui, Vaidūryaprabha sera côtoyé de Sūryaprabha et Candraprahbha.


Le vaidūrya ou vidūraja est le nom sanscrit, utilisé tel quel dans les textes tibétains, qui signifie béryl bleu. Ce mot vient de la racine vidūra, qui signifie « distant, très éloigné » ou « qu'on ne peut atteindre par ». Le béryl est un cristal allochromatique, c’est-à-dire dont la couleur est due essentiellement à l'infiltration de produits étrangers. Ainsi il apparaît comme « l'héliodore (jaune doré), l'aigue-marine (bleue), la morganite (rose), l'émeraude (verte) et le béryl (rouge), dont la couleur est due au manganèse. » Il est translucide, transparent pour les variétés précieuses, et a un éclat vitreux. Soumis à un rayonnement ultraviolet, il est fluorescent et luminescent. La couleur du béryl peut varier en fonction de la présence d’éléments chimiques. Il peut être vert à cause de la présence de chrome, et s’appelle alors émeraude. Le rayonnement ultraviolet, étant invisible à l’œil nu, il peut sembler que l’éclat de béryl est causé par une lumière "incréée".

L’être qui allait devenir Bhaiṣajyaguru avait pris douze grands vœux pour alléger les souffrances des êtres. Les deux premiers étant d’illuminer des mondes innombrables de son éclat afin de rendre tous les êtres identiques à lui et :
« Je formule le vœu que, lorsque j’aurait atteint le parfait évéil dans une existence future, que mon corps, l’intérieur comme l’extérieur, émettra partout la pureté lumineuse et infaillible de l’éclat de béryl. Ce corps aux meilleurs vertus restera paisiblement au milieu d’une toile de lumière plus éclatante que celle du soleil et de la lune. Cette lumière éveillera les esprits de tous les êtres dans les ténèbres et leur permettra de s’engager dans des projets qu’ils appellent de leurs voeux. »[2] 
L’éclat de béryl est donc une lumière invisible et intérieure[3], mais dont l’éclat est plus grand que celui du soleil et de la lune, et qui sert de guide aux êtres dans les ténèbres. Vimalamitra donne un exemple pour les qualités de l’accès simultanée à la non représentation dans son texte L'Accès simultanée - instructions de la culture de la non-représentation (T. cig car 'jug pa rnam par mi rtog pa'i bsgom don) :
« Par exemple, en montant au sommet d'une montagne élevée, on peut tout voir clairement. De la même manière,dans ces deux types d'absorptions, toutes les absorptions se manifesteront. Être dans ces deux [absorptions] c'est comme demeurer dans une maison en béryl (lapis lazuli) : on y perçoit clairement l'extérieur comme l'intérieur. De la même façon on verra clairement les limites de toutes les choses. L'éveil n'est autre que cela. »[4] 
Justement, Bhaiṣajyaguru demeure dans un palais de béryl. Si on prenait la peine de décrire tout ce que l’on peut percevoir, tous les possibles, dans cette construction vaste comme l’univers sans extérieur ni intérieur, grâce à sa qualité de béryl, on s’approcherait sans doute de la description du pavillon de l’Essentiel des Ornements de Vairocana.
« [Sudhana] vit que chaque case du pur pavé de lapis-lazuli [béryl] en échiquier s’ornait d’une figure inconcevable, différente de toutes les autres : ce pouvait être un monde, un bodhisattva, un ainsi-venu ou encore le reflet de l’un des ornements de tous les pavillons. »[5] 
Dans les traditions de l’Islam, la montagne Qâf est la montagne cosmique aux cités d’émeraude au sommet duquel se trouve le Rocher d’émeraude. Mohammed ibn Jarir Al-Tabari (838–923) la décrit dans la Chronique de Tabari (Histoire des Prophètes et des rois, I 26-7).
« Le prophète dit : Allah a créé la montagne de Qaf tout autour de la terre. On la nomme le pieu de la terre, comme il est dit dans le Coran : “Les montagnes sont des pieux.”
Ce monde est au milieu de la montagne de Qaf, et il y est comme le doigt est au milieu de l'anneau. Cette montagne est couleur d'émeraude bleue. Aucun homme ne peut y arriver, parce qu'il faudrait pour cela passer quatre mois dans les ténèbres. Il n'y a dans cette montagne ni soleil, ni lune, ni étoiles, et elle est tellement bleue, que la couleur azurée que tu vois au ciel vient de l'éclat d la montagne de Qaf qui se réfléchit sur le ciel, et il parait de cette couleur. Si ce n'était pas ainsi, le ciel ne serait pas bleu. Toutes les montagnes que tu vois dans premier monde tiennent à la montagne du Qaf. Sache que, si la montagne de Qaf n'existait point, toute la terre tremblerait sans cesse, et les créatures ne pourraient point vivre
. »
La montagne Qâf qui entoure le monde est comme la limite de celui-ci. Elle marque le début de l’univers spirituel que Henry Corbin appelle mundus imaginalis (‘âlam al-mithâl), qui n’est pas « un monde de concepts, de paradigmes et d’universaux[6] (S. jāti T. skyes pa).»
« Le mundus imaginalis de la théosophie mystique visionnaire est un monde qui n’est plus le monde empirique de la perception sensible, tout en n’étant pas encore le monde de l’intuition intellective des purs intelligibles. Monde entre-deux, monde médian et médiateur[7], sans lequel tous les événements de l’histoire sacrale et prophétique deviennent de l’irréel, parce que c’est en ce monde-là que ces événements ont lieu, ont leur ‘lieu’. »[8] 
Dans la culture indienne, le mont cosmique au centre (madhya) est le mont Meru allochromatique, dont chaque face est d’une couleur différente. Sa position centrale n’est pas forcément géographique. Vārāhamihira (505–587) affirme dans le Pañcasiddhāntikā que le mont Meru se situe au Pôle nord (nord cosmique ?). Quelque soit la thèse quant à son emplacement géographique, le mont cosmique ne s’y trouve pas physiquement. Sa centralité, son « axialité » est d’une autre nature. Son centre se situe dans l’axe du pôle céleste, le « nord cosmique » de l’étoile polaire, le Beidou taoïste, qui gouverne les astres et les hommes et qui les guide de sa lumière noire. Comme il échappe à toute localisation, il est véritablement « vidūra » : « distant, très éloigné, qu'on ne peut atteindre ». La lumière[9] invisible, « incréée », qui sert de guide est l’éclat du vaidūrya (Vaidūryaprabha ), du béryl, de l’émeraude. Et l’éclat du vaidūrya servant de guide est la non-représentation dont Vimalamitra explique l’accès, qui n’est sans doute autre que l’ascension du Rocher d’émeraude. Tel "à l'extérieur", tel "à l'intérieur".

***

[1] ou « maître à recettes » (fang-che) ?

[2] "I vow that in a future life, when I have attained Supreme Enlightenment, my body, inside and out, will radiate far and wide the clarity and flawless purity of lapis lazuli. This body will be adorned with superlative virtues and dwell peacefully in the midst of a web of light more magnificent than the sun or moon. The light will awaken the minds of all beings dwelling in darkness, enabling them to engage in their pursuits according to their wishes. Sutra of the Medecine Buddha

[3] Tout comme la matière précieuse vaidūrya (S. béryl, lapis lazuli)
Est toujours resplendissante
Mais tant qu'elle est contenue dans la gangue (T. rdo)
Sa lumière ne brille point. 
T. ji ltar rin chen bai [ DUr+ya ]//dus rnams kun tu 'od gsal yang*//rdo yi nang na gnas gyur na//de yi 'od ni gsal ma yin//) Hymne au Dharmadhātu (dharmadhātustavam)

[4] dper na ri mthon po'i khar phyin te bltas na thams cad gsal bar mthong ba bzhin du/ ting nge 'dzin 'di gnyis kyi nang du ting nge 'dzin thams cad snang ngo/ /'di gnyis la gnas pa ni rin po che bee d'urya'i khang pa'i nang na 'dug pa'i mi dang 'dra ste/ phyi nang kun gsal bar mthong ngo/ /de bzhin du dngos po thams cad kyi mtha' mthong bar 'gyur te/ de nyid sangs rgyas yin par/

[5] Traduction de Patrick Carré

[6] Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, p. 16

[7] « Entre la Nuit lumineuse de la surconscience et la Nuit ténébreuse de l’inconscience ». Corbin, L’homme de lumière, p. 17

[8] Urqalya ou Hûrqalyâ  


[9] S. svābhāsa T. rang gsal

jeudi 1 novembre 2012

Bodhidharma fait un petit tour à l'Ouest



Bernard Faure a traduit et commenté (sous le titre Le traité de Bodhidharma) « Le traité des deux accès », texte attribué à Tanlin et censé représenter un traité de Bodhidharma, qui aurait été son maître. Faure explique que l’école Ch’an s’était partagée très tôt en trois tendances majeures, respectivement représentées par les trois disciples de Bodhidharma : Huike, Tanlin et Yuan. Les tendances qu’ils représentent ont respectivement les caractéristiques suivantes :
1. Huike, « les pratiquants exclusifs de la ‘ contemplation du principe ‘
2. Tanlin, « ceux qui allient le dhyāna assis à l’étude des Écritures
3. Yuan, « ceux qui dénient toute valeur à ces méthodes, de même qu’à tout ce qu’ils qualifient d’ ‘éxpédients’ (upāya). »

Le traité de deux accès représente donc la vue de Tanlin de l’enseignement de Bodhidharma. Cette vue est celle que partage Zhiyi (538-597) qui critique les adeptes de Huike.
« Ceux qui étudient le Dhyāna ne savent que privilégier la contemplation du principe ; leur esprit fusionne avec tout ce qu’il rencontre, mais n’a pas l’intelligence des noms et des marques spécifiques, et ne connaît pas une seule phrase [des Écritures]. »[1]
Le terme « accès » peut être traduit en tibétain par « ‘jug pa ». La dernière phrase du « premier accès » se termine ainsi : « Tel est l' « accès par le principe ». En tibétain : « de ni don la mi ‘jug pa’o ». « ‘jug pa » correspond donc à « accès » et traduit généralement le terme sanscrit « avatāra », « entrée », comme dans « L’entrée à Lankā » (Lankāvatāra). Ce qui est d’ailleurs intéressant, si ce n’est pas une simple erreur de recopie, c’est que le tibétain met la phrase à la négative : « cela ne donne PAS accès au principe. » Est-ce une critique de Noubchen Sangyé Yéshé (T. gNubs chen sangs rgyas ye shes, 10ème siècle), qui est quand-même en train de citer le texte, ou une simple erreur ?

Autre point intéressant est que pour Noubchen le premier accès est attribué à Bodhidharma, mais le deuxième à maître Ma-hā-yan, qui n’est autre que Hva śaṅ. Cela voudrait dire que Hva śaṅ, malgré tout ce que l’on aurait pu écrire sur lui dans la tradition tibétaine, aurait été un adepte du « double accès ». Le deuxième accès qui représente les « expédients » (upāya), les « œuvres ». Mais un genre d’expédients sans aspects de culte, ni de la voie des techniques yoguiques (T. thabs lam S. upāya mārga). Il consiste en quatre pratiques, qui comprennent la pratique des six perfections (S. pāramitā). Les deux accès, au principe et à la Voie, sont l’union des deux vérités, absolue et conventionnelle et se pratiquent simultanément. « Toutefois, c'est lorsqu'on n'a rien a pratiquer que l’on pratique « en parfaite harmonie avec le Dharma. » Le double accès n’est en fait rien d’autre que la célèbre union de prajñā et upāya (T. thabs dang shes rab). Ou encore les deux types de bodhicitta, absolu et relatif (voir l'entraînement de l'esprit T. blo sbyong).

A noter que deux « traités d’accès » attribués à Vimalamitra[2] (8ème siècle), un contemporain de Kamalaśīla, sont respectivement le cig car 'jug pa rnam par mi rtog pa'i bsgom don et le rim gyis 'jug pa'i sgom don. Le premier traitant de l’accès instantané ou simultané (T. cig car 'jug pa S. yugapad, yaugapadya) et le deuxième de l’accès progressif (T. rim gyis 'jug pa).

Il existe plusieurs versions chinoises[3] du Traité. Faure parle également d’une traduction tibétaine (fonds Pelliot tibétain 116). Pelliot 116 est un ensemble de 9 sections, parmi lesquelles les sections 6 à 9 traitent du Ch’an chinois. Section 6 (n° 171 au crayon) concerne Ma-hā-yan, section 7 (n° 173 au crayon) divers maîtres Ch’an, section 8 d’un maître Ch’an (Ma-hā-yan ?) et section 9 idem. Je ne l’ai pas trouvé, mais la recherche du site n’est pas commode. On trouve des parties de ce Traité dans la Lampe pour l’oeil de la méditation (T. bsam gtan mig sgron) de Noub Sangyé Yéshé, dans la partie consacrée à l’accés simultané (T. ston mun cig car 'jug pa'i lugs bshad pa'i le'u). Ces parties seront marquées en gras. Le texte tibétain correspondant est ajouté dans les notes. Les parties <note : .....> sont les notes (T. mchan) qui appartiennent à traduction tibétaine de Noubchen.

Ci-dessous la traduction de Bernard Faure à partir du chinois.



LE TRAITE DE BODHIDHARMA (Damolun)[4] 

[2] [les deux accès]

Il est de multiples façons d’accéder a la Voie, mais toutes peuvent se ramener a deux types principaux : l'accès par le principe et l’accès par la pratique. L’accès par le principe consiste a réaliser le principe essentiel en s'appuyant sur la doctrine ; c'est croire profondément en l'immanence, dans tous les êtres, d'une nature unique et véritable que le voile irréel des souillures ne fait que masquer. Si l’on rejette l'erreur pour faire retour a la vérité, en se concentrant sur la contemplation murale, il n'y a plus de distinction entre soi-même et autrui, le profane et le saint s’avèrent égaux et un. Demeurer ferme et constant, affranchi de l'enseigne-ment discursif, c'est s'accorder mystérieusement avec le vrai principe. Comme il n'y a plus nulle discrimination, tout est tranquille et exempt de noms. Tel est l' « accès par le principe ».[5]

[3] [les quatre pratiques]

L' « accès par la pratique » renvoie aux quatre pratiques qui résument toutes les autres. Quelles sont ces quatre pratiques? Ce sont : 1) [Savoir] répondre à la haine; 2) être en accord avec les conditions; 3) ne rien tenir pour désirable; et 4) être en parfaite harmonie avec le Dharma.[6]

1. Qu'est-ce que s'exercer a « répondre à la haine » ? Celui qui pratique la Voie doit, dans l'adversité, se faire la réflexion suivante : « J'ai par le passe, durant d'innombrables kalpas, délaisse l'essentiel au profit de l'accessoire. Au fil des existences, j'ai suscité maint ressentiment et mainte haine, et cause des dommages infinis. Le malheur qui, en dépit de mon innocence présente, s'acharne sur moi, est la rétribution de méfaits anciens dont les fruits ont fini par mûrir. II ne s'agit donc pas d'une punition infligée par le Ciel ou les puissances surnaturelles. Faisons contre mauvaise fortune bon coeur, et tous [les motifs de] ressentiment ou de récrimination disparaîtront. » II est dit dans un sutra[7] : « Ne t'afflige pas devant L’adversité. Pourquoi ? Parce que tu en comprends l'origine. » Lorsque de telles pensées naissent [en vous], vous parvenez à vous accorder au principe, et votre compréhension du ressentiment vous permet de progresser sur la Voie. Voilà pourquoi je vous engage à vous exercer a « répondre à la haine ».[8]

2. La seconde pratique consiste à « être en accord avec les conditions ». II s'agit de réaliser que les êtres sont dénues de moi, et sont mus par la causalité karmique. Accueillez avec équanimité les peines et les plaisirs, car tous résultent des conditions. S'il m'arrivait d'obtenir quelque excellente rétribution telle que les honneurs ou la renommée, celle-ci procéderait d'une cause enracinée dans mon passe, et dont il m'aurait fallu attendre jusqu'à maintenant [la réalisation]. Pourquoi me réjouirais-je de son existence puisque, une fois les conditions épuisées, elle aussi retournera au non-être? Le gain comme la perte découlent des conditions. Si votre esprit n'en est pas affecté, s'il n'est pas agite par le vent de la joie, vous obtiendrez l'accord profond avec la Voie. C'est pourquoi je vous exhorte à pratiquer l' « accord avec les conditions ».[9]

3. La troisième pratique consiste à « ne rien tenir pour désirable ». Par « désir », on entend [le fait] que les hommes, dans leur égarement incessant, s'obstinent à convoiter toutes choses. Le sage réalise la vérité [ultime], laquelle en son principe s'oppose à la [vérité] conventionnelle . Il apaise son esprit par le non-agir, sans se soucier de son corps. Convaincu de la vacuité de toute existence, il n'a plus rien à espérer ou dont se réjouir. « Mérite » et « Obscurité » vont toujours de pair. Le Triple Monde dans lequel nous vivons depuis si longtemps est comme une maison de feu. Tout ce qui possède un corps souffre : qui donc pourrait trouver le repos? En comprenant cela, vous mettrez du même coup fin à toute pensée, et cesserez d'aspirer à l'existence. Il est dit dans un sutra : « Le désir est souffrance; l'absence de désir est joie. » Il est donc clair que l'absence de désir est une pratique de la Voie.[10]

4. La quatrième pratique consiste à « être en parfaite harmonie avec le Dharma ». On appelle « Dharma » le principe de la pureté intrinsèque. Selon ce principe, tous les caractères spécifiques sont vides, et ne présentent ni souillure ni attachement, ni « ceci » ni « cela ». Il est dit dans un sutra : « Le Dharma ne contient nul être, car il est exempt de la souillure [causée par] l'être ; il est dénué de toute subjectivité, car il est exempt de la souillure [causée par] le moi. » Le sage, s'il peut croire en ce principe et le comprendre, doit s'exercer a être « en parfaite harmonie avec le Dharma ». À l'instar du Dharma qui est par essence prodigue, il n'épargne ni son corps ni ses richesses dans sa pratique de l'aumône, et son esprit est également généreux. Pénétrant la triple vacuité, il est indépendant et sans attachement. Ayant . éliminé [en lui] les impuretés, il aide et guide les êtres, sans pour autant s'en tenir aux apparences. [Ses actes], source de profit pour Lui-même, le sont également pour autrui, et lui permettent en outre d'orner la Voie de l’Éveil.[11]

Ce qui vaut pour le Don vaut pour les cinq autres ([Perfections]. Pour éliminer les fausses notions, on pratique les six Perfections. Toutefois, c'est lorsqu'on n'a rien a pratiquer que l’on pratique « en parfaite harmonie avec le Dharma ».



[1] Bernard Faure, p. 23
[2] Un texte de Wang-xi mentionne deux moines tibétains qui favorisaient l'accès simultané. L'un d'eux appelé P'i-mo-(lo) pourrait selon certains (Demiéville, Concile p. 41 avant qu'il ne se rétracte) correspondre à Vimala, ou Vimalamitra. Voir aussi Gomez. 
[3] Manuscrit de Dunhuang conservé à Pékin sous la cote « su 99 », Stein 2715, Stein 3375, Pelliot 2923, 3018, 4634 et 4795.
[4] Faure situe ce texte au deuxième moitié du 7ème siècle (p. 34).
[5] Mkhan po chen po bo dhe dar mo ta ras bshad pa las/ yang dag pa la phyogs shing rtogs pa spangs te/ lham mer gnas na/ bdag kyang med gzhan yang med/ ma [58] rabs dang ‘phags pa mnyam zhing gcig ste/ mi ‘gyur bar brtan par gnas na/ de phan chad yi ge dang bstan pa’i rjes su mi ‘brang ngo*/ ‘di ni yang dag pa’i don gyi rnal du phab pa rnam par rtog pa med pa/ zhing zhing bya ba med pa ste/ de ni don la mi ‘jug pa’o/
[6] Ma-ha-yan gyi bsam gtan rgya lung chen po las/ spyod pa la 'jug pa ni spyod pa bzhi ste/ gcig ni 'khon la Ian ldon pa'i spyod pa'o// gnyis pa ni rkyen gyi rjes su spyod pa'o// gsum pa ni ci yang tshol ba med pa'i spyod pa'o// bzhi pa ni chos dang mthun pa'i spyod pa'o//
[7] Probablement : 'phags pa blo gros mi zad pas bstan pa rgya cher 'grel pa (S. ārya Akṣayamati nirdeśa tika DG 3994) « las kyi rnam par smin pa la ston pa ni gzhan gnod pa byed pa las byung ba'i sdug bsngal dang phrad na 'di ni las kyi le lan yin te/ des na bdag gis byas pa'i mi dge ba'i las kyis sdug bsngal gyi 'bras bu 'di 'dra ba nyams su myong la/ yang sdug bsngal gyi rgyu mi bzod pa 'di yang dag par blangs te 'dug na ni bdag nyid la mi sdug pa gang yin pa de la bdag nyid kyis bdag nyid sbyor bar byed par nges so snyam nas gnod pa mi byed pa'o »
[8] 1. ‘khon la lan <note : sdug bsngal gang la la nga mi dga’ ba med par bya’o> lngon pa’i spyod pa ji lta bu zhe na/ lam bsgom [174] pa’i mi ni gal te sdug bsngal ci ‘byung na’i tshe na/ bdag gi yid la dran bzhin du sngon thog ma med pa’i bskal pa nas yang dag pa’i ngo bo nyid <note : ma rtgos pas> spangs te/ phyi’i yul <note : shes pa> gyi rjes su ‘brangs nas/ srid pa sna tshogs su ‘khyams te/ ‘khon <note : du ‘dzin pa la shogs pa> zhing sdang ba mang du byung nas/ zhe <note : gnyis med ye shes dang*/> ‘gras shing gnod <note : thog ma med pa nas> pa grangs med pas/ tshe ‘di la gnang pa’o/ nyes <note : tshe ‘di rang la> pa ma byas kyi kyang* bdag gi snga ma’i las ngan pas sdug bsngal gyi ‘bras bu smin te/ lhas byas pa ma yin/ mis byas pa ma yin <note : byas phyir zhes sdang gzhan la mi bya’o> gyi/ rang gi las gyur pa yin pas/ sems kyi <note : rang gi lan pa’i phyir> bzod cing*/ mi <note : gzhan la> ‘khang bar dang <note : spyod la’i tshe lang XXXXXX >  du blang bar bya’p snyam pa ste/ mdo las/ « sdug bsngal dang phrad kyang mya ngan du mi bya ste/ ci’i phyir zhe na/ don rtogs pai’ phyir ro/ sems ‘di lta bu byung ba’i tshe don dang mi ‘gal lo// bzhi <note : spyod lam> po kho na yin kyang chos kyi don du ‘gyur ro/ » zhes gsungs so
[9] 2. gnyis pa <note : lam spyod skyid pa la dga’ ba’i sems mi bya’o/> rkyen gyi rjes su spyod pa ni/ sems la bdag med pas/ kun kyang las kyi rkyen las gyur te/ [175] sdug bsngal dang bde ba mnyam par blang ba kun kyang rkyen las skye’o/ gal te mngon par mthong ba’i ‘bras bu longs spyod la sogs pa kun kyang*/ rang gi sngon gyi rgyus da lta thob pa yin la/ rkyen zad med par ‘gyur ba shes par bya dgos pas/ dga’ ba ci yang med do/ thob <note : bde ba> dang stor ba <note : bde ba zad pa> yang rkyen las gyur gyi/ sems la skye ba <note : rang gi ngo bo/> dang ‘grib pa med do/ rga=dga’ ba’i rlung ma gyos na chos kyi don dang mthun ste/ de bas rkyen gyi rjes su spyod pa’o/
[10] Gsum pa <note : bde sdug gnyis ‘dzin pa’i ngo bo la ltos nas long/yod kyang rang bzhin ma skyes par shes par bya’o/> yang tshol ba med pa’i spyod pa ni/ ‘jig rten pa’i mi rgyun du bslad pas/ gnas so cog tu bde ba la chags pa’i tshor ba zhes bya/ ye shes gyi don dam pa rtogs na kun dab ( ?) dang bral lo/ sems bde bar gnas na bya ba med do//gzugs ‘gyur zhing ‘pho yang*/ yod do cog stong pa nyid yin pas ci la yang mos shing smon pa med do/ bkra shis ma dang*/ mun nag ma ni ni rtag par rjes su ‘brang ba yin par khams gsum na rtag tu gnas de/ dper na/ khyim ‘bar ba lta bu’o/ lus yod na [176] kun kyang sdug bsngal ba yin te/ su’ang bde ba thob pa med do// gnas pa ‘di lta bu rtogs na yod do cog gi ‘du shes zhi ba yin te/ tshor ba med do// mdo las/ tshor ba yod na sdug bsngal lo// tshor ba med pa bde ba ste/ tshor ba med par bsdams na yang dag pa’i lam spyod pa’o//
[11] Bzhi pa <note : ngo bo nyid dag pa’i chos nyid shes na lung rigs kyi chags pa med par bstan/> yang mi dmigs pa’o/ mdo sde las/ chos la sems can med pas sems can gyi dri ma dang bral la/ chos la bdag med pas bdag tu blta ba’i dri ma dang bral lo/ ye shes can gyi don ‘di ltar rtog cing yid ches na chos dang mi ‘gal bas/ ‘di bzhin spyad pa’i rigs so// zhes ‘byung*/
La correspondance s'arrête ici. Le texte tibétain continue : yang mkhan po chen pos bzhad pa/ gos bzang po dang zas zhim po dang longs spyod la brkams na/ de ni gdon mi za bar yon tan chung bar ‘gyur ro// gna’i mi chos <note : mkhas pa rnams> lam bsgom pa ni gos rnams su <note : ‘phral longs spyod la mi blta’o> mi sbyar ro/ drang srong de’u yug/lug gi gtsug lag gi yi ge [page 177 manque dans le scan]