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vendredi 30 août 2013

Revivre éternellement la naissance du cosmos



Les fameux ziggurats ont tout l’air de représentations du cosmos aux sept sphères (sept planètes). Les modèles les plus anciens avaient trois étages, les plus récents sept. Au sommet de cette montagne cosmique à terrasses un temple, consacré à Marduk (Amar-Utu), l’équivalent de Jupiter, « Jupiter-Belus ». Le nom sumérien de cet édifice est Etemenanki (É.TEMEN.AN.KI), ce qui signifie « Temple de la fondation du ciel et de la terre ». Après sa déstruction en 689 av. J.C., cette ziggurat fut reconstruite par Nabuchodonosor II. Celui-ci parle de l’édifice comme de « la maison des sept lumières de la terre, le plus ancien monument de Babylon ».[1]


Selon la tablette de l'Esagil, « ce temple mesurait 25 × 24 mètres, et aurait atteint 15 mètres de hauteur. L'accès s'y faisait par des portes situées sur chacun de ses côtés, menant à six cellae (papāhu) disposées autour d'une cour centrale couverte. Il fut bâti avec des poutres de cèdre, ses murs extérieurs étaient recouverts de briques à glaçure bleue (béryl, émeraude). Hérodote dit qu'on n'y trouvait pas de statues, seulement « un grand lit bien garni, et près de ce lit une table d'or ».

Walter Matthew Gallichan, auteur de Women Under Polygamy, écrit que dans une des tours du temple de Jupiter-Belus, il y a avait un temple dans lequel aucun mortel ne pouvait passer la nuit à l’exception d’une femme du peuple choisie par le dieu. Cette femme, qui était une vestale, était dite recevoir la visite du dieu en personne…[2]

Depuis Dumuzi, les rois étaient considérés comme des avatars du dieu, qui, une fois par an, accomplissaient le rite du mariage sacré avec la déesse Inanna/Ishtar, pour faire revenir la fertilité au pays. Les babyloniens prenaient très au sérieux leurs mythes, qui réactualisaient tous les ans, selon un calendrier bien établi, sous la forme de rites.


« Tous les ans, le quatrième jour de la fête royale de Création de la Nouvelle Année, le roi mimait le combat rituel qui répétait l’exploit accompli par Marduk contre Tiamat. En même temps que se déroulait le rituel, on récitait le poème de la Création, l’Enuma Eliš. »[3]

Ces rites et la récitation du poème de la Création servaient ainsi à légitimer l’autorité du roi et de la religion. Confucius n’aurait pas fait mieux.

Nous avons un maṇḍala qui est une réplique de la représentation du cosmos. Sept étages fermement plantés dans la base terrestre, tel un liṅgaṃ, surmontés d’un temple dédié au chef des dieux. Le nom Marduk, est dérivé d’amar Utu (« veau taureau du dieu solaire Utu »). Ce dieu reçoit les offrandes du peuple. Dans cet édifice il y avait également un temple où une vestale choisie du peuple pouvait passer la nuit et recevoir la visite du dieu. Le mariage sacré du roi/avatar de Jupiter et de la déesse Inanna/Vénus fait venir la prospérité dans le pays et pleuvoir les bénédictions. Dans les rites, qui réactualisent le mythe, le rôle du dieu est joué par le roi, avatar et représentant du dieu.

Le scénario des divers rites de ce roi, pourrait très bien servir de sādhana à un cakravartin. Ce qui doit être éternellement renouvelé par des mythes et des rites pour survivre n'est autre qu'une idéologie.

***

[1] Source de Wikipedia : Mc Clintock, Strong (1894). Mc Clintock and Strong cyclopaedia By John McClintock, James Strong. pp. 465–469. « The tower, the eternal house, which I founded and built. I have completed its magnificence with silver, gold, other metals, stone, enameled bricks, fir and pine. The first which is the house of the earth’s base, the most ancient monument of Babylon; I built and finished it. I have highly exalted its head with bricks covered with copper. We say for the other, that is, this edifice, the house of the seven lights of the earth the most ancient monument of Borsippa. A former king built it, (they reckon 42 ages) but he did not complete its head. Since a remote time, people had abandoned it, without order expressing their words. Since that time the earthquake and the thunder had dispersed the sun-dried clay. The bricks of the casing had been split, and the earth of the interior had been scattered in heaps. Merodach, the great god, excited my mind to repair this building. I did not change the site nor did I take away the foundation. In a fortunate month, in an auspicious day, I undertook to build porticoes around the crude brick masses, and the casing of burnt bricks. I adapted the ciruits, I put the inscription of my name in the Kitir of the portico. I set my hand to finish it. And to exalt its head. As it had been done in ancient days, so I exalted its summit. »

[2] The temple of Jupiter Belus was an immense square building. In one of the towers was a temple, wherein no mortal might pass the night except a native woman chosen by the deity from the whole nation. This priestess, who was a vestal, was said to be visited by the god himself.

[3] Marcel Detienne, Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque, p. 69

mardi 15 janvier 2013

Le joyau qui exauce tous les désirs



Le Huainanzi est un classique philosophique chinois de la dynastie Han qui date du 2ème siècle avant J.C. et qui mélange des concepts taoïstes, confucianistes et légalistes. On y trouve la citation suivante :
« Les êtres s’ébranlent par catégories,
Racine et branche[1] se répondent mutuellement ;
C’est pourquoi lorsque le miroir solaire est exposé au soleil,
Il s’enflamme et produit du feu ;
Lorsque le miroir lunaire est exposé à la lune,
Il s’humecte et produit de l’eau. » (Huainan zi 3).[2]
Dans le Chant sous forme de distiques (Dohākośagīti) de Saraha, commenté par Maitrīpa/Advayavajra (1007-1078), on trouve le verset suivant (DKG n° 41) :
« La conscience-en-soi (T. sems nyid) seule est le germe du Tout (S. sarva)[3] Elle peut se projeter (T. ‘phro) aussi bien dans l'Errance que dans la Quiétude
Elle donne les fruits qui sont désirés
Hommage à la conscience qui est semblable au joyau Cintāmaṇi. »[4]
Le joyau Cintāmaṇi est gardé par le prince des nāgā et se trouve aussi sur le front du makara[5], un autre être des profondeurs aquantiques. Il existe aussi des représentations de dragons tenant des joyaux dans leurs griffes. Même les dragons de la tradition occidentale sont des gardiens d’or, quelquefois plus spécifiquement d’une bague d’or[6]. Peut-être selon le modèle de Ladon, le dragon-serpent encerclé autour du Jardin des Hespérides qui gardait les pommes d'or et fut vaincu par Héracles. L’idée du germe unique revient dans deux autres versets de Saraha, mais qui ont été ajoutés à la version tibétaine et n'existent pas dans la version indienne. D’abord verset n° 87, qui explique le 30ème métaphore du texte : du cristal ou du verre propre pour illustrer l'apparition de feu et de l'eau dans certaines conditions (T. me shel chu shel gyi dpe).
Advayavajra explique dans con commentaire « Les êtres des trois univers et le Bienheureux extra-temporel partagent le même fondement libre d'imperfections. Celui-ci n'est apparu de rien et ne se situe nulle part. » Suit le verset n° 87 :
« A tous les trois niveaux il reste inaltéré, sans apparition ni durée
Le feu prend à cause des brindilles[7] Sans pouvoir résister le joyau de l'eau lunaire s'écoulera.
Les expédients gouvernent tous les royaumes[8]. »[9]
Commentaire sur le dernier vers :
« Si les rayons lunaires passent par ce cristal, on verra [apparaître], dans un récipient propre, comme de l'eau qui s'écoule . [323] Dès qu'on montre cela à une personne bien préparée, celle-ci éprouvera malgré elle la Mahāmudrā de façon infaillible . » 
C’est énigmatique ; il n’est pas exclu qu’un joyau/cristal fut utilisé dans les introductions (T. ngo sprod). Il s’agit donc d’un cristal voire de deux types de cristal différents, capables de produire du feu, quand il est touché par la lumière du soleil, ou de l’eau quand il est touché par la lumière de la lune. Cela rejoint l’idée des miroirs solaire et lunaire du Huainan zi, mais ici on a l’impression que c’est le même cristal qui produit du feu ou de l’eau en fonction de la nature de la lumière qui l’atteint.

Un autre verset (n° 107c), également ajouté au texte tibétain, développe encore la même idée.
« La même graine contient [potentiellement] deux arbres
La cause et le fruit qui en provient ont la même identité
Celui qui les pense de façon indifférenciée
S'affranchit à la fois du saṃsāra et du nirvāṇa. »[10]
Or, le premier de ces trois versets (DKG n° 41) est cité par Longchenpa (1308–1364)[11] dans Le trésor des doctrines sotériologiques (siddhānta) (T. grub mtha’ mdzod) et sert à justifier sa conception de la nature éveillée unique, à l’origine à la fois du temporel que de l’atemporel. Dans le Trésor du processus fondamental (T. gnas lugs mdzod), il écrit :
« La seule Intelligence (T. rig pa) est le fond de toutes les choses
Même en se manifestent de manière différenciée (multiple), [les choses] ne s'écartent jamais de l'unité
L'intuition autoproduite se revèle comme la racine unique
Tout comme dans la même matière précieuse, le feu et l'eau
Sont refletés conformément à leurs conditions (S. pratyaya) propres différentes
Leur racine est la même, et semblable au béryl bleu (vaidūrya) immaculé
Cependant de cette nature unique, émergent [toutes] les choses existentielles et quiéscentes (saṁsāra et nirvāṇa)
Qui partagent la même racine, la conscience éveillée ultime
Leur reconnaissance ou non-reconnaissance (S. avidyā) n'est qu'une différence superficielle. »
Dans son autocommentaire, il précise :
« La même pierre de béryl, peut produire, en fonction de ce que ce soit le soleil ou la lune qui l'éclaire, du feu ou de l'eau. Similairement, la même Intelligence, émerge, quand elle n'est pas reconnue, comme égarement (saṃsāra), ou, quand elle est reconnue, comme la quiétude (nirvāṇa). Le Jeu ou les modes d'émergence de la même Intelligence, peuvent être différentes, mais au niveau de l’essence, dont ils ne s’écartent jamais, ils sont identiques. »[12] 
Un des jatakas[13] (Bhūridatta jataka) du Bouddha met en scène le prince nāgā Bhūridatta, au souffle vénéneux et mortel, qui finirait par quitter ses femmes et renoncer à ses richesses pour pratiquer l’ascèse. Dans ce jataka, un ermite avait reçu d’un garuḍa un mantra qui conjurait le venin des serpents, mais n’en avait pas fait usage. Il l’avait transmis à son serviteur Alambayana, un charmeur de serpent. Celui-ci vit un groupe de jeunes nāgā aux rives du Yamuna gardant le joyau Cintāmaṇi. Quand il récita le mantra, tous les nāgā s’enfuirent en abandonnant le joyau Cintāmaṇi, que le charmeur de serpents récupéra par la même occasion. C’est toute l’information qui nous intéresse dans ce jataka pour ce billet.

Maitrīpa/Advayavajra utilise le même thème dans un de ses chants, intégré dans la collection de chants Shangpa intitulée Les chants de l’immortalité. On y retrouve réunis en un seul endroit quasiment tous les éléments mentionnés ci-dessus.
« L’existence et la transcendance sont inséparables,
Elles existent comme l’eau et les vagues.
Les bouddhas et les êtres ordinaires ne sont pas distincts,
Ils diffèrent comme le poison et sa transmutation par un mantra.
La nature unique de l’esprit et ses multiples apparences
Sont comme le cristal qui reflète les couleurs environnantes.
Des myriades de choses apparaissent, qui ne sont autre que notre esprit,
Tout comme les rivières prennent le goût du sel dans l’océan.
Dépouillé du concret et de l’abstrait, l’esprit originel demeure
Comme le ciel après le passage d’un oiseau. »[14]
Nous avions vu déjà que le béryl est un cristal allochromatique, qui peut prendre plusieurs couleurs (T. kha dog bsgyur ba) et qui était connu pour « produire sa propre lumière ». En cela, il ressemble à la nature de l’esprit ou à l’Intelligence, qui a divers modes d’émergence (T. dngos po sna tshogs shar) tout en restant essentiellement identique (T. yang rang sems te). La conscience peut se manifester comme le saṁsāra ou comme le nirvāṇa (T. 'khor dang mya ngan 'das pa), à la fois comme un éveillé ou comme un être ordinaire. Elle est comme le prince nāgā détenteur du joyau Cintāmaṇi, capable de donner la mort ou l’épanouissement. La différence entre l’Éveillé et l’être ordinaire est comme celle entre le venin neutralisé par le mantra (T. dug la sngags kyis btab pa'i khyad par bzhin) et le venin...

Le joyau Cintāmaṇi semblable au mental » T. yid bzhin nor bu) a des propriétés similaires à l’esprit. Transparent  tout en émettant une lumière (unique), qui se manifeste en des couleurs diverses (la multiplicité). Mythologiquement, ce joyau qui peut réaliser tous les objectifs est gardé par les êtres aquatiques (nāgā) des profondeurs, vénéneux et mortels. C’est le garuḍa, ou son mantra, qui peut neutraliser le venin du nāgā souterrain et qui permettra de libérer le joyau Cintāmaṇi, de le sortir de sa gangue, pour que sa lumière autoluisante brille librement. Il est comme le béryl qui, enfermé dans sa gangue, ne peut pas faire rayonner sa lumière (turiya) bénéfique. Le nom béryl vient d'ailleurs du grec beryllos, « cristal de la couleur de l'eau de mer ». Il semblerait, d’après Longchenpa et d’autres, que le béryl ait la capacité de produire du feu ou de l’eau en fonction de la lumière du soleil ou de la lune qui le touche. La montagne cosmique (les trois mondes) entre le Ciel et la Terre est comme le joyau Cintāmaṇi, « comme le mental », et comme le béryl allochromatique. Il se pourrait bien qu’elle soit entièrement constituée de béryl ou d’émeraude, ou du moins de leur éclat.


***

Illustration : dragon médiéval, British Library

[1] L’idée d’une racine (primaire) et des branches (secondaires) et leur correspondance revient souvent dans les dohakosa. Voir aussi sur le principe du semblable Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, p. 79. C'est un principe bien connu dans la magie, voir Hugues Berton, Formes et structures des thérapeutiques traditionnelles (Médecine et sorcellerie en milieu rural), Théorie de la signature, p. 31 etc. « Le semblable guérit le semblable. L’identité des formes implique l’identité des propriétés. »

[2] Comprendre le Tao, Isabelle Robinet, p. 145

[3] Longchenpa utilisera (voir plus loin) la variante « rig pa gcig pu chos rnams kun gyi gzhi », où « rig pa » remplacera « sems nyid ».

[4] sems nyid gcig pu kun gyi sa bon te//gang las srid ngang mya ngan 'das 'phro//'dod pa'i 'bras bu ster bar byed pa yi//yid bzhin nor 'dra'i sems la phyag 'tshal lo/

[5] « monstre marin, chimère de dauphin et de crocodile, monture de Varuṇa et de Gaṅgā, emblème de Kāma | astr. signe zodiacal [rāśi] et constellation du Capricorne. » (Gérard Huet)

[6] The Wilderness of Dragons, The reception of dragons in thirteenth century Iceland. Robert E. Cutrer, September 2012 http://skemman.is/stream/get/1946/12870/31221/1/Cutrer$002c_Robert_E_-_MA_Thesis_-The_Wilderness_of_Dragons.pdf

[7] Commentaire : « Par la rencontre des rayons solaires, du cristal et de brindilles, du feu se produit. »

[8] A savoir à la fois le saṁsāra (feu) que le nirvāṇa (eau).

[9] sa gsum gang du'ang dri med mi gnas mi 'byung ste//me ni spra ba nyid la rkyen gyis 'bar//zla ba chu 'dzag nor bu rang dbang med//thabs kyis rgyal srid kun la dbang sgyur ba//

[10] sa bon gcig las sdong po gnyis//rgyu mtshan de las 'bras bu cig/de yang dbyer med gang sems pa/_/des ni 'khor ba dang mya ngan las 'das rnams grol/

[11] Klaus-Dieter Mathes, A direct path to the Buddha within, p. 99, Grub mtha’ mdzod 364.4-6

[12] rig pa gcig pu chos rnams kun gyi gzhi//
du mar snang yang gcig las ma g.yos zhes//
rang byung ye shes rtsa ba gcig tu bstan//
ji ltar nor bu gcig la med dang chu//
so so'i rkyen gyis tha dad snang na yang*//
rtsa ba gcig ste bai DUr+Ya dag pa bzhin//
rang rig gcig las 'khor 'das gnyis shar yang*//
rtsa ba gcig ste don dam byang chub sems//
rig dang ma rig sgyu ma'i khyad par tsam//

nor bu bai DUr+Ya gcig nyi ma dang zla ba shar ba'i rkyen so so 'i me dang chur 'byung ba ltar//
rig pa gcig nyid rang ngo ma shes pas 'khor ba dang shes pas mya ngan las 'das pa'i snang ba so so shar yang*/ rig pa gcig gi rol pa'am 'char tshul las ngo bo tha dad pa dang g.yos pa med de/

[13] http://www.buddhachannel.tv/portail/spip.php?article2986

[14] Les Chants de l’immortalité, traduits par Christiane Buchet et Tcheuky Sèngué, p. 62-63
'khor dang mya ngan 'das pa dbyer mi phyed//
chu dang rlabs bzhin du ni gnas pa yin//
sangs rgyas sems can gnyis su med pa ste//
dug la sngags kyis btab pa'i khyad par bzhin//
sems nyid gcig la sna tshogs snang ba ste//
shel nyid rkyen gyis kha dog bsgyur ba bzhin//
dngos po sna tshogs shar yang rang sems te//
chu rnams thams cad rgya mtshor lan tshwa'i ro//
dngos dang dngos med spangs nas gdod ma'i sems//
dper na bar snang bya yi rjes bzhin gnas//

jeudi 10 janvier 2013

De l'alpinisme spirituel



Le nom complet du bouddha que l’on connaît dans le bouddhisme tibétain comme Sangyé Menla (T. sangs rgyas sman bla) est Bhaiṣajyaguru Vaidūryaprabha (ou Bhaiṣajyaguruvaiḍūryaprabhārāja) en sanscrit. Bhaiṣajyaguru (T. sman bla), signifie « maître à remèdes »[1], et Vaidūryaprabha signifie « Éclat de béryl » (S. prabha T. mdangs). Tout comme Tejaprabha avant lui, Vaidūryaprabha sera côtoyé de Sūryaprabha et Candraprahbha.


Le vaidūrya ou vidūraja est le nom sanscrit, utilisé tel quel dans les textes tibétains, qui signifie béryl bleu. Ce mot vient de la racine vidūra, qui signifie « distant, très éloigné » ou « qu'on ne peut atteindre par ». Le béryl est un cristal allochromatique, c’est-à-dire dont la couleur est due essentiellement à l'infiltration de produits étrangers. Ainsi il apparaît comme « l'héliodore (jaune doré), l'aigue-marine (bleue), la morganite (rose), l'émeraude (verte) et le béryl (rouge), dont la couleur est due au manganèse. » Il est translucide, transparent pour les variétés précieuses, et a un éclat vitreux. Soumis à un rayonnement ultraviolet, il est fluorescent et luminescent. La couleur du béryl peut varier en fonction de la présence d’éléments chimiques. Il peut être vert à cause de la présence de chrome, et s’appelle alors émeraude. Le rayonnement ultraviolet, étant invisible à l’œil nu, il peut sembler que l’éclat de béryl est causé par une lumière "incréée".

L’être qui allait devenir Bhaiṣajyaguru avait pris douze grands vœux pour alléger les souffrances des êtres. Les deux premiers étant d’illuminer des mondes innombrables de son éclat afin de rendre tous les êtres identiques à lui et :
« Je formule le vœu que, lorsque j’aurait atteint le parfait évéil dans une existence future, que mon corps, l’intérieur comme l’extérieur, émettra partout la pureté lumineuse et infaillible de l’éclat de béryl. Ce corps aux meilleurs vertus restera paisiblement au milieu d’une toile de lumière plus éclatante que celle du soleil et de la lune. Cette lumière éveillera les esprits de tous les êtres dans les ténèbres et leur permettra de s’engager dans des projets qu’ils appellent de leurs voeux. »[2] 
L’éclat de béryl est donc une lumière invisible et intérieure[3], mais dont l’éclat est plus grand que celui du soleil et de la lune, et qui sert de guide aux êtres dans les ténèbres. Vimalamitra donne un exemple pour les qualités de l’accès simultanée à la non représentation dans son texte L'Accès simultanée - instructions de la culture de la non-représentation (T. cig car 'jug pa rnam par mi rtog pa'i bsgom don) :
« Par exemple, en montant au sommet d'une montagne élevée, on peut tout voir clairement. De la même manière,dans ces deux types d'absorptions, toutes les absorptions se manifesteront. Être dans ces deux [absorptions] c'est comme demeurer dans une maison en béryl (lapis lazuli) : on y perçoit clairement l'extérieur comme l'intérieur. De la même façon on verra clairement les limites de toutes les choses. L'éveil n'est autre que cela. »[4] 
Justement, Bhaiṣajyaguru demeure dans un palais de béryl. Si on prenait la peine de décrire tout ce que l’on peut percevoir, tous les possibles, dans cette construction vaste comme l’univers sans extérieur ni intérieur, grâce à sa qualité de béryl, on s’approcherait sans doute de la description du pavillon de l’Essentiel des Ornements de Vairocana.
« [Sudhana] vit que chaque case du pur pavé de lapis-lazuli [béryl] en échiquier s’ornait d’une figure inconcevable, différente de toutes les autres : ce pouvait être un monde, un bodhisattva, un ainsi-venu ou encore le reflet de l’un des ornements de tous les pavillons. »[5] 
Dans les traditions de l’Islam, la montagne Qâf est la montagne cosmique aux cités d’émeraude au sommet duquel se trouve le Rocher d’émeraude. Mohammed ibn Jarir Al-Tabari (838–923) la décrit dans la Chronique de Tabari (Histoire des Prophètes et des rois, I 26-7).
« Le prophète dit : Allah a créé la montagne de Qaf tout autour de la terre. On la nomme le pieu de la terre, comme il est dit dans le Coran : “Les montagnes sont des pieux.”
Ce monde est au milieu de la montagne de Qaf, et il y est comme le doigt est au milieu de l'anneau. Cette montagne est couleur d'émeraude bleue. Aucun homme ne peut y arriver, parce qu'il faudrait pour cela passer quatre mois dans les ténèbres. Il n'y a dans cette montagne ni soleil, ni lune, ni étoiles, et elle est tellement bleue, que la couleur azurée que tu vois au ciel vient de l'éclat d la montagne de Qaf qui se réfléchit sur le ciel, et il parait de cette couleur. Si ce n'était pas ainsi, le ciel ne serait pas bleu. Toutes les montagnes que tu vois dans premier monde tiennent à la montagne du Qaf. Sache que, si la montagne de Qaf n'existait point, toute la terre tremblerait sans cesse, et les créatures ne pourraient point vivre
. »
La montagne Qâf qui entoure le monde est comme la limite de celui-ci. Elle marque le début de l’univers spirituel que Henry Corbin appelle mundus imaginalis (‘âlam al-mithâl), qui n’est pas « un monde de concepts, de paradigmes et d’universaux[6] (S. jāti T. skyes pa).»
« Le mundus imaginalis de la théosophie mystique visionnaire est un monde qui n’est plus le monde empirique de la perception sensible, tout en n’étant pas encore le monde de l’intuition intellective des purs intelligibles. Monde entre-deux, monde médian et médiateur[7], sans lequel tous les événements de l’histoire sacrale et prophétique deviennent de l’irréel, parce que c’est en ce monde-là que ces événements ont lieu, ont leur ‘lieu’. »[8] 
Dans la culture indienne, le mont cosmique au centre (madhya) est le mont Meru allochromatique, dont chaque face est d’une couleur différente. Sa position centrale n’est pas forcément géographique. Vārāhamihira (505–587) affirme dans le Pañcasiddhāntikā que le mont Meru se situe au Pôle nord (nord cosmique ?). Quelque soit la thèse quant à son emplacement géographique, le mont cosmique ne s’y trouve pas physiquement. Sa centralité, son « axialité » est d’une autre nature. Son centre se situe dans l’axe du pôle céleste, le « nord cosmique » de l’étoile polaire, le Beidou taoïste, qui gouverne les astres et les hommes et qui les guide de sa lumière noire. Comme il échappe à toute localisation, il est véritablement « vidūra » : « distant, très éloigné, qu'on ne peut atteindre ». La lumière[9] invisible, « incréée », qui sert de guide est l’éclat du vaidūrya (Vaidūryaprabha ), du béryl, de l’émeraude. Et l’éclat du vaidūrya servant de guide est la non-représentation dont Vimalamitra explique l’accès, qui n’est sans doute autre que l’ascension du Rocher d’émeraude. Tel "à l'extérieur", tel "à l'intérieur".

***

[1] ou « maître à recettes » (fang-che) ?

[2] "I vow that in a future life, when I have attained Supreme Enlightenment, my body, inside and out, will radiate far and wide the clarity and flawless purity of lapis lazuli. This body will be adorned with superlative virtues and dwell peacefully in the midst of a web of light more magnificent than the sun or moon. The light will awaken the minds of all beings dwelling in darkness, enabling them to engage in their pursuits according to their wishes. Sutra of the Medecine Buddha

[3] Tout comme la matière précieuse vaidūrya (S. béryl, lapis lazuli)
Est toujours resplendissante
Mais tant qu'elle est contenue dans la gangue (T. rdo)
Sa lumière ne brille point. 
T. ji ltar rin chen bai [ DUr+ya ]//dus rnams kun tu 'od gsal yang*//rdo yi nang na gnas gyur na//de yi 'od ni gsal ma yin//) Hymne au Dharmadhātu (dharmadhātustavam)

[4] dper na ri mthon po'i khar phyin te bltas na thams cad gsal bar mthong ba bzhin du/ ting nge 'dzin 'di gnyis kyi nang du ting nge 'dzin thams cad snang ngo/ /'di gnyis la gnas pa ni rin po che bee d'urya'i khang pa'i nang na 'dug pa'i mi dang 'dra ste/ phyi nang kun gsal bar mthong ngo/ /de bzhin du dngos po thams cad kyi mtha' mthong bar 'gyur te/ de nyid sangs rgyas yin par/

[5] Traduction de Patrick Carré

[6] Henry Corbin, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, p. 16

[7] « Entre la Nuit lumineuse de la surconscience et la Nuit ténébreuse de l’inconscience ». Corbin, L’homme de lumière, p. 17

[8] Urqalya ou Hûrqalyâ  


[9] S. svābhāsa T. rang gsal