jeudi 30 juillet 2015

Nietzsche et le (néo)bouddhisme


« On ne croit plus en Dieu, ni que l’homme soit destiné à un au-delà... » (AC V, 486). La fiction d’un « autre monde » n’intéresse plus. L’homme « apprend à se comprendre en tant que fugitif et inessentiel » (V. 401). Cependant, cela ne signifie pas la fin du christianisme, mais, tout au contraire, la possibilité d’un retour au christianisme du Christ. Le temps est venu de ce Bouddha que fut Jésus. Le christianisme, dit Nietzsche, « a atteint seulement maintenant des conditions de culture dans lesquelles il peut accomplir sa destination primitive - un niveau... où il peut se montrer pur » (XIII, 343). Certes, les dogmes chrétiens se sont effondrés. Mais « une chrétienté est possible sans ces dogmes absurdes » (XIII, 339) - une chrétienté qui ne serait plus une affaire de croyance en ceci ou cela, mais qui se résoudrait en une manière de vivre dans la paix et la félicité - non espérées mais à chaque instant atteintes. Pour une telle chrétienté, notre époque, « en un certain sens, est mure... comme l’était celle de Bouddha... » (ibid). Car c’est bien de bouddhisme qu’il s’agit. Les mêmes conditions de culture qui doivent permettre au christianisme d’« accomplir sa destinée primitive » sont celles qui rendent possible ce que Nietzsche appelle un « second bouddhisme » (XIII, 48) : « notre culture européenne en vient seulement aujourd’hui à se rapprocher à nouveau de cet état de friabilité philosophique et de culture tardive, à partir duquel la formation d’un bouddhisme devient compréhensible » (XIII, 364). Un « bouddhisme européen » paraît à Nietzsche tantôt «vraisemblable» (XII, 134), tantôt quasiment inévitable (XI, 242). Il parle d’un « bouddhisme latent » (XII, 20). Il note que [35] le bouddhisme, « en silence, progresse partout en Europe » (XII, 140). Le christianisme aujourd’hui, devenu opiacé, hédoniste, décadent, qui doit surtout « apaiser des nerfs malades » (ibid), et le socialisme, qui ne songe qu’à réduire, voire « abolir » la souffrance (PBM, § 44), témoignent d’un terrain propice à l’extension du bouddhisme. Le bouddhisme vise à la cessation de la douleur. Or, observe Nietzsche, « on répugne à présent à la douleur beaucoup plus que ne le faisaient les hommes de jadis » (GS, § 48). N’est-ce pas à la douleur que les hommes d’à présent répugnent le plus ? Jésus, Bouddha, et aussi Épicure ; ce qui est en train de naître, dit Nietzsche : « peut-être une sorte de Chine européenne..., avec une douce croyance bouddhisto-chrétienne, et, dans la pratique, un savoir-vivre épicurien... » (X, 86).
Marcel Conche, Nietzsche et le bouddhisme, Encre marine, pp. 34-35

Pour les références :

VP = La volonté de puissance
AC = l’Antéchrist
PBM = Par-delà le bien et le mal
GS = Gai savoir

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