vendredi 8 janvier 2016

Une femme bouddhiste modèle


Jean-Baptiste Deshays, Cimon et Péro  

Visākhā la mère de Migāra (Migāramātu) fut louée par le Bouddha pour être « la plus fervente de mes disciples féminins » [1] et une des plus importantes administratrices de son ordre (dāyikānam aggā)[2]. Elle fut la fille du richissime Dhanañjaya, un banquier (setthi) de Bhaddiyanagara et le fondateur de la ville de Sāketa, à sept lieues de Sāvatthi, la capitale de Kosala. Tout est probablement symbolique dans ces informations. Visākhā est aussi le nom d’une planète, fille du roi Dakṣa, fils de Brahmā.

Visākhā était marié à Puṇṇavaḍḍhana, le fils de Migāra, un banquier moins riche établi à Sāvatthi. Ce Migāra était un adepte de Nigantha Nātaputta, donc un jain. Le père de Visākhā n’était pas très heureux de ce mariage, comme Migāra ne fut pas personnellement en état de subvenir à tous les besoins de sa fille et de sa suite nombreuse. Dhanañjaya était lui-même un disciple du Bouddha et considéré de son temps comme une des cinq personnes de grand mérite (mahāpuññā). C’était aussi un adepte entré dans le Courant (sotāpanna).

En vivant avec sa belle-famille, un jour un moine bouddhiste se pointe à la maison pour mendier sa nourriture. Visākhā, se mit un pas de côté pour que son beau-père le voie, afin de lui donner l’opportunité d’accumuler du mérite, dont il manquait apparemment un peu. Migāra fit semblant de ne pas le voir, et Visākhā laissa partir le moine, en précisant que le repas de son beau-père ne consistait qu’en des restes (purānam). Cela causa un scandale, et Migāra mit sa belle-fille dehors. La suite de Visākhā ne fut pas d’accord et l’affaire fut soumise au comité de huit laïcs qui avaient suivi Visākhā pour arbitrer ce genre de problèmes. Visākhā expliqua qu’elle avait dit « seulement » que Migāra mangeait des restes, puisqu’il était en train d’épuiser ce qui lui resta en mérite (implicitement, sans en accumuler du nouveau...). Le comité décida qu’elle ne fut pas coupable et proposa que Visākhā devrait être autorisée de faire des dons à la sangha bouddhiste. Elle invita désormais régulièrement le Bouddha et ses moines.

À une des occasions, Migāra accepta d’écouter un enseignement du Bouddha, caché derrière un rideau, pas en public. En écoutant l’enseignement, il entra lui-même dans le Courant (sotāpanna). En signe de reconnaissance, il adopta Visākhā comme sa mère en lui tétant le sein, comme le voulut la tradition. Le Bouddha et ses moines furent des invités réguliers et un jour Migāra organisa une fête pour sa nouvelle mère en la baignant dans seize bains d’eau parfumée et en lui offrant un précieux ornement du nom de Ghanamatthakapasādhanā.[3] A partir de ce moment, Visākhā fut appelée la mère de Migāra (Migāramātu) et considérée comme un modèle de laïc pratiquant. Le Bouddha lui enseigna comment pratiquer Uposatha[4] (tib. bsnyen gnas).

Clairement la richesse du banquier bouddhiste Dhanañjaya, et donc de sa fille Visākhā, était légendaire. Le mariage avec le fils du banquier jaïna Migāra était très inégal de ce point de vue. Il y avait un rapport de force entre le beau-père et la belle-fille, qui réussit à convertir son beau-père au bouddhisme et à la faire adopter elle-même comme sa mère. C’est Migāra, qui devait désormais obéissance à Visākhā, « la mère de Migāra ».

Dans Le petit récit de la vacuité (Cūḷasuññatasutta), le Bouddha, qui connaissait très bien le lieu à cause de ses nombreuses visites, le prend comme exemple.
« Ce palais de Migāramātu est vide d’éléphants, de vaches, de chevaux et de juments, il est vide d’or et d’argent, vide d’assemblées de femmes et d’hommes; il y a cependant ici une absence de vacuité, due seulement à la présence de la communauté monastique. »
Ici "palais" (pāsāda) semble pouvoir signifier tout grand édifice, et la tradition pāli est riche en détails sur l'origine de ce "palais". Visākhā l'aurait construit spécialement pour le Bouddha et ses moines. Et, toujours selon la tradition pāli, il n'aurait jamais fait fonction de "palais". Néanmoins, le Bouddha désigne ce "monastère" par "ce palais de Migāramātu".

J'aurai trouvé plus logique, vu les rapports avec la famille de Visākhā/Migāra, que cet enseignement, tout comme certains autres, avait été donné dans le "palais de Migāramātu", où le Bouddha et ses moines étaient invités souvent.

***

[1] AN 1.188 à 1.267 Etadagga Vagga

[2] Sur Visākhā

[3] Sur Migāra

[4] AN 3.71 Uposatha Sutta

Une autre explication plus prosaïque pour la vacuité du palais est qu'il s'agit d'un ancien palais, qui sert depuis de monastère au Bouddha et ses moines.

"Dans le discours qui explique cette signification de la vacuité (MN 121), le Bouddha introduit son explication à l’aide d’une comparaison. Lui et Ānanda demeurent dans un palais abandonné, qui est maintenant un monastère silencieux. Le Bouddha dit à Ānanda d’observer et d’apprécier comment le monastère est vide des perturbations qui y régnaient lorsque l’endroit était encore utilisé comme un palais : les perturbations provoquées par l’or et l’argent, les éléphants et les chevaux, les assemblées de femmes et d’hommes. La seule perturbation qui demeure est celle provoquée par la présence des moines qui méditent à l’unisson."  Quelques essais, Thanissaro Bhikkhu

Y a-t-il un rhinocéros dans la pièce ? (Wittgenstein et Russel, en anglais)

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