lundi 26 février 2018

"Châteaux aériens"

Castle in the air, Kiwatsu
Dans son blog Ce qu'est vraiment le bouddhisme, Matthieu Ricard, en s’appuyant sur un enseignement de Dzongsar Khyentse Rinpoché sur le Soutra du Cœur, ou L’Essence de la Connaissance transcendante (donné au Népal en avril 2017), parle des deux vérités du bouddhisme. Ces deux vérités sont la vérité conventionnelle, ou « expédiente » (saṃvṛti-satya) et la vérité ultime (paramārtha-satya).

MR rappelle que le bouddhisme a pour but d’éradiquer la souffrance et les causes de la souffrance, que sont l’ignorance et les états mentaux afflictifs (haine, désir, manque de discernement,…). L’ignorance dite « fondamentale » est définie comme « le fait de ne pas reconnaître la véritable nature ultime des phénomènes ». Et pour cette « ignorance fondamentale » il existe comme seul et unique remède la « vérité ultime».

Il me semble qu’en abordant les choses de cette façon, c’est-à-dire en essentialisant et « l’ignorance » et « la vérité ultime » (qui est sa remède), on crée des fantômes qui risquent de nous faire passer à côté de l’essentiel (désolé…). Si la vérité ultime est la nature des phénomènes, connaître la nature des phénomènes est connaître la vérité ultime. Le bouddha a si souvent parlé de la nature des phénomènes, ou plutôt des (trois) caractéristiques des phénomènes, que ces caractéristiques sont devenues comme les critères « ultimes » de l’orthodoxie de sa doctrine (les quatre sceaux). Les phénomènes sont impermanente (P. anitya), insatisfaisants (P. duḥka) et sans essence (P. anātman). Quand on connaît à la fois les phénomènes et leurs caractéristiques, ou « nature ultime », ils n’auront pas le pouvoir de nous mettre en tous les états (afflictifs) et de nous faire souffrir.

Il ne s’agit donc pas de guérir un mal mystérieux (l’ignorance) par un remède (vérité ultime) qui amenera (par quel moyen de transport ?) les êtres graduellement (pourquoi graduellement ?) à l’expérience directe ( ?) de la vérité ultime, c’est-à-dire à la nature impermanente, insatisfaisante et impersonnelle des phénomènes, autrement dit de la vérité conventionnelle. Cette vérité ultime « dépasse les concepts et les mots », c’est-à-dire que la nature impermanente, insatisfaisante et impersonnelle des phénomènes (non-superficielle) n’est pas accessible quand on reste à la « surface », les concepts et les mots, des phénomènes. Il ne suffit pas de la penser et de la nommer, elle est assimilée et « vécue ».
« Si vous êtes conscient d’anicca, l’incertitude, vous saurez lâcher prise et ne plus vous accrocher à rien.
Vous dites : « Ne cassez pas mon verre ! » Pouvez-vous empêcher que se casse un objet dont la nature est d’être cassable ? S’il ne se casse pas aujourd’hui, il se cassera plus tard. Si vous ne le cassez pas vous-même, quelqu’un d’autre le fera, et si personne ne le fait, alors ce sera peut-être une poule qui le cassera ! Le Bouddha nous apprend à accepter ces choses-là. Il a pénétré la vérité des choses, il a vu que, fondamentalement, ce verre est déjà cassé. Dans le verre intact, il voyait le verre cassé. À chaque fois que vous utilisez ce verre, vous devriez considérer qu’il est déjà cassé car un jour viendra, inévitablement, où il se brisera. Utilisez le verre, prenez-en soin jusqu’au jour où il vous glissera des doigts et se cassera. Ce ne sera pas un problème. Pourquoi ? Parce que vous aurez compris et accepté sa nature « cassable » avant qu’il ne se casse
Vous dites : « Ne cassez pas mon verre ! » Pouvez-vous empêcher que se casse un objet dont la nature est d’être cassable ? S’il ne se casse pas aujourd’hui, il se cassera plus tard. Si vous ne le cassez pas vous-même, quelqu’un d’autre le fera, et si personne ne le fait, alors ce sera peut-être une poule qui le cassera ! Le Bouddha nous apprend à accepter ces choses-là. Il a pénétré la vérité des choses, il a vu que, fondamentalement, ce verre est déjà cassé. Dans le verre intact, il voyait le verre cassé. À chaque fois que vous utilisez ce verre, vous devriez considérer qu’il est déjà cassé car un jour viendra, inévitablement, où il se brisera. Utilisez le verre, prenez-en soin jusqu’au jour où il vous glissera des doigts et se cassera. Ce ne sera pas un problème. Pourquoi ? Parce que vous aurez compris et accepté sa nature « cassable » avant qu’il ne se casse. » Méditation et sagesse, Volume 1, Ajahn Chah
Les deux vérités peuvent donc être abordées sans trop les essentialiser et sans faire appel au mystère, à des méthodes mystérieuses et à un fruit mystérieux, auquel il faut rendre hommage. Quand on est éveillé, ouvert aux deux vérités, le verre et le verre cassé, on peut aborder les choses, et les gens, habilement (upāyakauśalya). L’enseignement du Bouddha ne concerne pas qu’une vérité, l’ultime, mais les deux. C’est avec les cinq perfections initiales (« activité initiale ») qu’on évolue dans la vérité conventionnelle, que l’on soit « éveillé » ou non. Si on est éveillé, on a également la sixième perfection pour évoluer habilement dans la vérité conventionnelle.

Dire que « lorsque le Bouddha enseignait la générosité, la discipline, la patience, la diligence, la méditation analytique, etc., ce n’était pas vraiment ce qu’il pensait ou ce qu’il voulait dire » est un non-sens. Advayavajra nous le rappelle dans La destruction des vues fausses (Kudṛṣṭinirghātana), traduit en anglais par Klaus-Dieter Mathes. Les six perfections (activité initiale et sagesse) se pratiquent dans leur ensemble, tout comme les deux vérités sont inséparables. Penser qu’on peut rester dans la « vérité ultime », sans la vérité conventionnelle est s’illusioner. Comment pourrait-on dissocier les phénomènes de leur nature impermanente (P. anitya), insatisfaisants (P. duḥka) et sans essence (P. anātman), et prétendre demeurer dans cette dernière, une nature dissociée de ce dont elle est censée être la nature. La sagesse dissociée de la vérité conventionnelle est une « sagesse folle ».

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