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samedi 22 décembre 2012

Fin d'année



Le Bṛhadāraṇyaka upaniṣad[1] raconte le processus de la création à partir du chaos, la Mort, Mṛtyu, aussi appelé la Faim à cause de sa faim dévorante. Un genre de trou noir. Prenant conscience de lui-même, il créa le mental en se disant « Il faut que je possède un mental ! » raconte l’upaniṣad. Il arpente le vide, en adoration de lui-même. Durant son rite d’adoration, de l’eau (arka) surgit de lui et il en prend conscience. Ou plutôt, cet eau était l’écume qui se forme à la surface de l’eau, se solidifie et devient la terre. « Après cette création Mṛtyu se sentit las. De sa fatigue et de sa sueur, émana son essence, qui brillait. C’était le feu (virāj). » Les extraits de cet upaniṣad, dans ce billet, viennent de la traduction de Martine Buttex (108 upanishads, Dervy).
I-ii-3: Il se différencia en une triple manifestation, créant (en plus du feu) le soleil et l’air chacun pour un tiers. Ainsi, cette énergie vitale (prāṇa) s'est divisée en une triplicité. Sa tête est l’est, ses bras le nord-est et le sud-est; son postérieur est l'ouest, ses hanches pointent l’une vers le nord-ouest, l'autre vers le sud-ouest, ses flancs sont le sud et le nord, son dos le paradis, son ventre le ciel, et sa poitrine est cette terre. Il repose sur l'eau. Quiconque possède cette connaissance se tient fermement établi partout où il va. 
I-ii-4: Il délibéra, et le désir suivant lui vint : « Il me faut maintenant une seconde âme (Atman) » Alors Mṛtyu, la mort ou la faim, réalisa l'union de la parole et du mental. Ce qui était semence devint l'année. Auparavant il n'y avait jamais eu d'année. Mṛtyu affermit de son soutien cette année, et cela durant le laps de temps qui détermina la longueur de l'année, puis il la lança dans l'existence. Lorsque naquit l'année, la mort ouvrit sa gueule pour la dévorer. Tel un enfant, l'année cria : Bhan ! Ce cri devint la parole. 
I-ii-5: Il pensa : « Si je la tuais, cela me ferait bien peu de nourriture ! » Il reprit donc l'union de la parole et du mental, et à partir d'eux il projeta tout ceci, jusqu'à la moindre des choses qui existent - les Rig, Yajur et Sama Védas, les mètres prosodiques, les sacrifices, les humains et les animaux. Mais tout ce qu'il projetait, il décidait de le manger. Il dévora (ad)[2] toute chose, aussi l'Étendue primordiale fut-elle appelée Aditi (« l’indivise »). Qui sait comment Aditi reçut son nom devient celui qui se nourrit de tout ceci, pour qui toute chose est nourriture. 
I-ii-6: Il désira : « Que je sacrifie de nouveau, avec le grand sacrifice ! » Il était las, et il entreprit une ascèse. Ce faisant, de sa fatigue et de sa sueur s'échappèrent sa renommée ainsi que sa vigueur. Ainsi furent créés les souffles vitaux, qui sont renommée et vigueur. [82] À la sortie de ces souffles, son corps se mit à enfler mais son mental resta bien arrimé à son corps. 
I-ii-7: Il désira : « Que ce corps qui est mien soit apte à un sacrifice, et que je trouve ainsi un nouveau corps ! » Et il pénétra dans ce nouveau corps. Ce corps se mit à enfler (asvat) tel un cheval, de ce fait on l'appela cheval (ashva). Et du fait que ce corps devint apte à un sacrifice, ce grand sacrifice fut appelé Ashvamedha[3], sacrifice du Cheval. Qui possède cette connaissance en vérité possède le sens secret du sacrifice du Cheval. Mrityu, désirant pratiquer de nouveau le grand sacrifice, s'imagina comme étant lui-même le cheval; il le laissa donc en liberté et se mit à délibérer en le contemplant. Au bout d'une année pleine, il sacrifia le cheval en son propre honneur, envoyant les autres animaux aux dieux. C'est pour cette raison qu'à ce jour encore les prêtres sacrifient à Prajapati, le Créateur, le cheval sanctifié, après l'avoir dédié à toutes les divinités. En vérité, le soleil qui brille au loin est l'Ashvamedha; son corps est l'année. Et ce feu d'ici-bas est l'Arka; ses membres sont tous ces mondes. Ainsi ces deux, soleil et feu, sont l'Arka et l'Ashvamedha. Et ces deux redeviennent le même dieu, Mrityu, la mort. Qui possède cette connaissance en vérité conquiert et dompte la mort, elle ne peut plus s'abattre sur lui, elle est devenue son propre Atman et il ne fait plus qu'un avec ces divinités. » 
Le Bṛhadāraṇyak upaniṣad est ancien, c’est-à-dire qu’il a des strates très anciens, auxquels se sont ajoutés au fur et à mesure des strates plus récents. Il utilise un mythe fondateur de la culture indienne et de toutes les cultures dérivées d’elle ou influencées par elle. On en retrouve les traces jusque dans les systèmes de la Reconnaissance, la Mahāmudrā et le Dzogchen.

Mṛtyu est le Chaos, la faim, l’absence, le manque, mais pas un néant. Il est un néant fécond, un trou noir. Il n’est pas immobile, il arpente l’espace, il cherche ses limites. En cherchant ses limites, il prend conscience de lui-même. En parcourant l’espace, il crée le temps. Ce temps qui s’étale dans l’espace (Bergson). En parcourant et en s’étalant dans l’espace, il s’écartèle et couvre l’espace. Il se fatigue, il transpire. « De sa fatigue et de sa sueur, émana son essence, qui brillait. C’était le feu (virāj[4]). » Il se consomme en brillant. Ainsi son essence, qui brille[5], se répand partout. Le feu qui se répand et qui brille est un feu mêlé, un feu humide et créateur.
« Ce qui était semence devint l'année. Auparavant il n'y avait jamais eu d'année. Mṛtyu affermit de son soutien cette année, et cela durant le laps de temps qui détermina la longueur de l'année, puis il la lança dans l'existence. » 
Si Mṛtyu n’est pas le soleil, il lui ressemble. En fait le cours du soleil le révèle. Tout comme le soleil, il parcourt l’espace. En parcourant l’espace, il se consomme. C’est-à-dire qu’il se fatigue (se chauffe, brûle) et transpire, produisant de l’eau. La lumière visible de laquelle il brille est le feu mélangé à de l’eau, sa semence-lumière, qui se répand partout. Son cours, sa danse avec l’espace, dure une année et crée l’année. L’année (avec tout ce qu’elle contient) terminée, Mṛtyu la dévora. Mais en fait, la lumière, le feu mêlé, que répand Mṛtyu, est déjà mourante. C’est en se consumant que la lumière visible produit son rayonnement.


Dans la mythologie grecque, nous trouvons également une divinité primordiale qui dévore ses propres enfants, Cronos (Saturne). Il est le Fils du Ciel (Ouranos) et de la Terre (Gaïa). De sa faux Cronos tranche les testicules de son père Ouranos, qui tombent dans la mer. De l’écume qui se forme à la surface de l’eau naît Aphrodite.

La faim vorace de Mṛtyu, la Mort, est donc le temps. Quand le temps parcourt l’espace indivise (aditi), son épouse, il « se fatigue en produisant des rayons (arka) » qu’il répand partout. Le fruit de cette danse cosmique, l’enfant du temps et de l’espace, est « l’année », qui est dévorée aussitôt qu’elle s'est produite. 


Chaque année est un enfant du temps et de l’espace. C’est dans les traditions anciennes le temps que met le soleil pour parcourir l’espace une fois. Le cours du temps dans l’espace est révélé et mesuré par le cours du soleil. Le cours du soleil est symbolisé par le cheval. Le cheval symbolise l’année. Le chariot d’Helios n’est-il pas tiré par des chevaux ? Le sacrifice de cheval (aśvamedhā), est la traduction rituelle de ce fait mythologique. 


En s’écartelant dans l’espace, le dieu devient l’être cosmique (lokapuruṣa), devient le cosmos. Ses yeux le soleil et la lune etc.[6] Ainsi à l’extérieur, ainsi à l’intérieur « pour qui possède cette connaissance » (vidyā). Et les adeptes du Yoga et des tantras la possèdent.

Le Cheval, qui est le « seconde âme » (Atman) de Mṛtyu, est laissé en liberté (T. yan pa) pendant une année, le temps du cours du soleil[7], après quoi Mṛtyu réclame son dû. Quand le temps des Chevaux libres (doubles de Mṛtyu), que nous sommes est révolu, il est temps pour le grand sacrifice, il est temps d’être dévoré par Mṛtyu.
« Quand cet Atman s'affaiblit et paraît avoir perdu conscience, les fonctions vitales se rassemblent autour de lui. Se saisissant de la totalité de ces éléments de vitalité et de force, l'Atman se retire dans le cœur. Quand le puruṣa de l'œil se retire et s'éloigne, le mourant cesse de distinguer les couleurs. 
IV-iv-2: L'œil s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus voir", dit-on autour du mourant. L'odorat s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus sentir", dit-on autour du mourant, le sens du goût s'unit au corps subtil : "Il ne sent plus aucun goût", dit-on autour du mourant. La parole s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus parler", dit-on autour du mourant, le mental s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus penser", dit-on autour du mourant. Le sens du toucher s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus sentir de contact", dit-on autour du mourant. L'intellect s'unit au corps subtil : "Il a perdu connaissance", dit-on autour du mourant. La partie supérieure du cœur s'illumine, c'est par elle que l'Atman se glisse hors du corps, ou alors par l'œil, par le crâne ou par tout autre endroit du corps. Lorsque l'Atman est sorti, le souffle de vie le suit: quand celui-ci est sorti, toutes les fonctions vitales suivent. Alors l'Atman devient l'intellect (vijñanā) et se dirige vers ce qui est de la nature de celui-ci, accompagné de la connaissance, des œuvres et de l'expérience de l'incarnation passée. 
IV-iv-3: Tout comme la chenille qui rampe sur un brin d'herbe, lorsqu'elle en atteint la pointe, se tend pour saisir un autre brin et poursuit sa progression, ainsi l'Atman, après avoir rejeté ce corps et s'être libéré provisoirement de l'ignorance (avidya), se saisit d'un nouveau support corporel et y poursuit sa progression.  
IV-iv-4: Tout comme un orfèvre prend une petite quantité d'or et façonne à partir d’elle une autre forme - nouvelle et plus belle - ainsi l'Atman rejette ce corps une fois qu'il est devenu inconscient, et façonne un nouveau corps - nouveau et amélioré - qui sera mieux adapté aux mânes, ou aux Gandharvas. ou aux dieux, ou à Prajapati, ou à Brahman, ou à d'autres entités. 
IV-iv-5: Cet Atman est indéniablement Brahman, et il est également identique au mental, à l'énergie vitale, à la vue et à l'ouïe, aux éléments terre, eau, air, éther et identique au feu comme à ce qui est différent du feu, au désir comme à l'absence de désir, à la colère comme à l'absence de colère, à la droiture morale comme à la non-droiture. Cet Atman est identique à tout - identique, en fait, à tout ceci, qui est perçu, et à tout cela, qui en découle. Tels ses actes et son comportement, tel il devient : en faisant le bien, il devient bon, en faisant le mal, il devient mauvais. Il devient vertueux au moyen d'actes positifs, et mauvais au moyen d'actes négatifs. D'autres personnes, cependant, soutiennent l'opinion que l'Atman est identique au désir uniquement : tels ses désirs, telles ses résolutions; et telles ses résolutions, tels ses actes; et tels ses actes, tels les fruits qu'il récolte. » 
***
Accessoirement, notez que les maillons (nidāna T. rten 'brel bcu gnyis) de la coproduction conditionnée (P. pratitya-samutpada) sont au nombre de douze (le cercle extérieur de la roue). Est-ce un hasard, ou correspondent-ils aux douze mois de l'année ?

***


"Le ciel raconte la gloire de Dieu et l'étendue révèle l'oeuvre de ses mains. 3 Le jour en instruit un autre jour, la nuit en donne connaissance à une autre nuit. 4 Ce n'est pas un langage, ce ne sont pas des paroles, on n'entend pas leur son. 5 Cependant, *leur voix parcourt toute la terre, leurs discours vont jusqu'aux extrémités du monde où il a dressé une tente pour le soleil.
6 Et le soleil, pareil à un époux qui sort de sa chambre, s'élance dans la course avec la joie d'un héros;
7 il se lève à une extrémité du ciel et termine sa course à l'autre extrémité: rien n'échappe à sa chaleur." (Psaume 19)


[1] 108 Upanishads, Martine Buttex, p. 80

[2] En anglais « ate », en Néerlandais « at ». Aditi est donc un jeu de mot sur « diti », la division, la négation de ce mot « a-diti », indivision, et le fait que Ad-iti commence par le verbe manger, dévorer « ad ». Mṛtyu, la Faim, projette sa propre essence et la dévore. Tel l’ouroboros.

[3] Note de Martine Buttex : le cheval symbolise l'univers, second corps du Créateur. « Ainsi, qui connaît le secret du sacrifice de l'ashvamedha, le début et la fin du processus de cet ashvamedha, et comment le cheval vint à l'existence - ce qui revient à dire comment la création se manifesta - qui connaît la présence de l'éternelle Réalité en tout acte et tout procédé de la Volonté créatrice, devient lui-même l'Ame (l'Atman) du processus de la Création. » {op. cit., p. 45)

[4] virāj_1 [vi-rāj_1] v. [1] pr. (virājati) pr. md. (virājate) pp. (virājita) briller, resplendir | régner sur <g. acc.>, gouverner — ca. (virājayati) illuminer. Pour comparaison : vīrya [vīra-ya] n. valeur, héroïsme; prouesse | énergie, vigueur, virilité, force | bd. la vigueur, une des 6 perfections [pāramitā] d'un accompli [bodhisattva] | sperme.

[5] Notons qu’en chinois « jing » signifie à la fois « semence » et « lumière », « brillant », dans le cadre de l’alchimie interne et de « la chambre à coucher ». La semence de Śiva brille aussi.

[6] Idée que l’on retrouve chez les égyptiens et les taoïstes.

[7] Évidemment, c’est la Terre qui effectue un tour complet autour du Soleil en 365 jours.

lundi 4 juin 2012

L'influence des tantras Bhairava



Les origines du shivaïsme moniste ou non-dualiste sont mythologiques. Un des cycles fondamentaux de cette tradition, codifiée dans des tantra et des āgama, est celui de Bhairava. Silburn pense qu’il fut codifié au début de notre ère, mais rien ne justifie cette thèse. Il apparaît au Cachemire environ au huitième siècle avec l’arrivée de Saṁgamāditya, qui aurait été le seizième descendant de la lignée de Tryambakāditya. Les quinze autres avaient eu des fils siddhas, « générés mentalement » (manasa putra ?). Le terme -āditya[1] signifie « fils d’Aditi ». Saṁgamāditya transmit le cycle à son fils Varshāditya, qui le transmit à son fils Arunāditya, qui le transmit à son fils Ānanda, qui était le père de Somānanda (9ème siècle), auteur de La vision de Śiva (Śiva dṛṣṭi) et précurseur de l’école de la Reconnaissance (Pratyabhijñā), fondé par Utpaladeva. Utpaladeva était le maître de Lakṣmaṇagupta, qui était le maître du grand Abhinavagupta (950-1025).

Selon Silburn, il n’existe pas vraiment de commentaire ou glose du Vijñānabhairava Tantra, à part le commentaire inachevé de Kṣemarāja, un disciple et cousin d’Abhinavagupta, et un autre composé par Śivopdādhyāya (18ème siècle). Cependant, certains vers avec commentaires se trouvent dans le Tantrāloka d’Abhinavagupta. Il semblerait donc que ce cycle n’est apparu qu’à partir du huitième siècle sous la dynastie de Karkota, dont le fondateur était Lalitāditya Muktapida (724-760 CE). Selon les dires d’Abhinavagupta, son ancêtre Atrigupta[2], né à Madhyadeśa était venu au Cachemire à la demande du roi Lalitāditya, autour de l’an 740.[3] Notons que ce roi porte également le suffixe –āditya dans son nom, ce qui peut faire référence à son appartenance religieuse. Sri Kamakoti Mandali remarque que jusqu’à Somānada, la transmission passa de père en fils.[4]

Le shivaïsme cachemirien, s’est développé à travers deux traditions de brahmanes. La première était celle des pandits indigènes, appelés Bhaṭṭa[5] et la deuxième était celle amenée par les familles de brahmanes arrivées à l’époque des souverains Karkota. Cette deuxième tradition, Tryambakāditya, qui est dite remonter à Saṁgamāditya, viendrait donc de la région du Mont Kailash[6]. Tryambaka (T. mig gsum pa[7]) est le dieu aux trois yeux (épithète de Rudra, plus tard Śiva), fils d’Aditi. Silburn explique que le Vijñānabhairava Tantra (VBT) se veut la quintessence du Rudrayāmala Tantra, « L’union intime de Rudra et de son énérgie », la déesse Rudrāṇī. A l’inverse des autres āgama, Śiva y apparaît comme le disciple que la Déesse Pārvatī initie.[8] La Déesse-mère (Aditi) prend une place importante, sinon la place centrale dans cette tradition, où les descendants sont des fils d’Aditi (āditya), ou sinon d’une yoginī (Abhinavagupta). Rappelons aussi que Pārvatī (dont le nom signifie « fille de la montagne ») est la fille de Himavān, le roi des montagnes de l'Himalaya, et de Menakā.

Autre fait intéressant. Au milieu du 9ème siècle, sous le règne du roi Shankaravarman (883–902), le secte des Nīlāmbara était interdit au Cachemire. Il s’agissait d’une secte dont les yogis auraient été en compagnie d’une femme (S. śakti) avec qui ils partageaient la même robe de couleur foncée ("bleue"), d’où leur nom. Leur comportement avait heurté la sensibilité de nombreux cachemiriens. Les Nīlāmbara ("robes bleues") seront exilés. Des sources jaïns font même mention de l’assassinat d’un certain nombre parmi les membres de la secte, mais de nombreux Nīlāmbara s’enfuirent vers l’est et s’installèrent au Tibet occidental. Phyllis Granoff pense qu’il pourrait s’agir d’une secte jaïn, tandis que David Ruegg croit plutôt à une appartenance bouddhiste.[9] On peut aussi penser qu’une ou plusieurs nouvelles traditions shivaïstes étaient apparues au Cachemire au huitième siècle (740), suite à l’invitation d'Atrigupta (ancêtre d'Abhinavagupta) ou des "fils d'Aditi" par le roi adepte Lalitāditya de la dynastie Karkota. Que cette invitation et cet ancêtre soient réels ou non, il semble établi qu'il y eut un nouvel apport de diverses groupuscules shivaïstes etc. tendance Déesse-mère, entre autres en provenance de la région himalayenne. En revanche, quand une nouvelle dynastie (celle des Varma, ou Utpala) apparaît avec le roi Avantivarman (855-883), sans doute l’adepte d’une autre tradition[10] et que certains adeptes des nouvelles traditions himalayennes causent de tels désordres, qu’ils doivent être exilés par le roi Shankaravarman (883–902), il semblerait normal qu’ils retournèrent vers la terre de leurs ancêtres, la région du Mont Kailash, voire le Tibet Occidental (Guge, Zhang Zhung) ?

Puis, peu de temps après, le roi du Tibet occidental (Guge) Yéshé Eu (T. ye shes ‘od 947-1024) s’inquiète de certaines pratiques tantriques dégénérées dans sa région et invite un maître bouddhiste tantrique authentique pour venir remettre de l’ordre. Existe-t-il un lien, une influence shivaïste sur le bouddhisme, comme semblent le suggérer certains historiens tibétains sectaires avec une certaine dose de malice ?

Nous voyons alors plusieurs phénomènes. Les adeptes shivaïstes autochtones ou allochtones restés au Cachemire "s’adaptent". Certains pratiquent en secret, d’autres reforment (Abhinavagupta) les pratiques contestées. On voit le même effort parmi les bouddhistes indiens qui commencent à reformer (toujours par le biais de commentaires, quelquefois en modifiant ou en amendant les textes-racines) les nouveaux tantras les plus spectaculaires issus du milieu siddha. Au Tibet, des pratiques « dégénérées » s’installent et causent du désordre. Un édit royal est passé, qui aura pour effet que même Atiśa aura du mal à faire passer certaines instructions. Au cours des siècles qui suivent, les pratiques contestées au Tibet sont adaptées et intégrées dans un cursus général plus acceptable. Et pas seulement dans les écoles des Anciens et du Bön éternel.

Photo de Dirk Jenrich.


[1] āditya [vr. aditi-ya] m. myth. véd. radieux, dieu souverain, fils d'Aditi et de Kaśyapa; il y a d'abord 6 radieux [ādityās]: Varuṇa, Mitra, Aryamā, Bhaga, Dakṣa et Aṃśa, auxquels se sont adjoints plus tard Viṣṇu, Tvaṣṭā, Pūṣā, Vivasvān, Savitā et Śakra-Indra | myth. np. d'Āditya fils d'Aditi, le Soleil personnifié en 12 aspects radieux ou positions célestes; cf. Sūrya, Ravi | phil. [sāṃkhya] le Soleil comme régent [niyantṛ] du sens de la vue [cakṣus]. Source Gerard Huet.
[2] Peut-être aussi l’ancêtre de Vasugupta (860–925), auteur des Aphorismes de Śiva (Śiva sūtra).
[3] http://xklsv.org/viewwiki.php?title=Abhinavagupta
[5] P.e. Bhaṭṭa Kallata, l’auteur du Spandakārikā. Il est connu que des brahmanes cachemiriens autochtones avaient également rejoint la tradition fraichement arrivée de Tryambakāditya. On peut assumer une influence mutuelle.
[7] Saraha, DKG n° 50 /gang du tshangs pa khyab 'jug mig gsum 'jig rten ma lus gzhir gyur pa/ Ce qui pourrait indiquer que ce texte est post-"Tryambaka".
[8] Silburn, Le Vijñānabhairava Tantra, p. 7
[9] Gampopa, the Monk and the Yogi : His Life and Teachings, thèse présentée par Trungram Gyaltrul Rinpoche Sherpa, p. 7. Sources utilisées par Trungram Gyaltrul :
Wezler, Albrecht. "Zur Proklamation religiös-weltanschaulicher Toleranz bei dem indischen Philosophen Jayāntabhaṭṭa" Saeculum 27 (1976): 329-347
Granoff, Phyllis. "Tolerance in the Tantras: Its Form and Function." Journal of Oriental Research, Madras 56-62: (1986-92): 283-302.
Ruegg, David Seyfort. "Deux problèmes d'exégèse et de pratique trantriques." In Tantric and Taoist studies in honour of R.A. Stein / edited by Michel Strickmann. Bruxelles : Institut belgedes hautes études chinoises, 1981
Davidson, Ronald M. « Indian Esoteric Buddhism : A Social History of the Tantric Movement ». New York : Columbia University Press, 2002
[10] Explore Kashmiri Pandits, p. 24 « In the words of Kalhan, Avantivarman passed away “listening to the end to the song of the Lord (Bhagavad Gita) and thinking of the residence of Vishnu »