Affichage des articles dont le libellé est mort. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est mort. Afficher tous les articles

mercredi 31 décembre 2014

L'ingénierie du bardo pour finir l'année



On a théorisé depuis longtemps sur le passage de la mort à la vie dans le cadre d’une naissance/ « réincarnation ». Contrairement à ce que l’on lit quasiment partout, les textes bouddhistes parlent de naissance (S. jati T. skye ba). Ce terme ne comporte aucune notion de ré-, ni y-est-il question d’un « retour dans la chair », in carnem… Qu’est ce qui retournerait dans une forme charnelle, qu’est-ce qui naîtrait de nouveau ? Quelle serait l’identité de cette entité ? Y a-t-il bien une entité ? Les bouddhistes ne parlent-ils pas plutôt d’agrégats, d’anatta et de vacuité ?

En concevant des méthodes de salut, il faut souvent partir du concret et utiliser du concret, pour arriver à des résultats aussi concrets. On peut en arriver à appliquer des notions spatiotemporelles à ce qui n’en a pas. On peut quelquefois se laisser emporter par son enthousiasme et oublier que les mots et les symboles n’ont pas toujours des référents concrets. La vie est alors une chose et la mort en est une autre, c’est même son contraire ! On peut recevoir la vie et la perdre. La vie c’est ici et la mort c’est là bas. Pour se rendre de l’une à l’autre on se prépare comme si on partait en voyage en disant adieu à tout le monde. Tout cela est investi de nombreuses images - qui nous déterminent par la suite ! - et que l’on peut mettre dans tous les sens. On peut alors imaginer faire le voyage dans l’autre sens, de la mort à la vie, retrouver ceux à qui on avait dit adieu, être reconnu par eux, quelle belles retrouvailles, quelle joie ! En plus, c’est rassurant de savoir que l’on ne meurt pas pour de vrai !

Ainsi la vie, la conscience, la pensée ce sont des choses pouvant se déplacer dans l’espace, dans le temps. Elles peuvent être contenues dans des supports, et en être éjectées. Le yoga c’est la mise en pratique d’une théorie, un ensemble de sciences appliquées, mais dans le domaine de la spiritualité... Elles permettent de quantifier et de mesurer le degré de vie, de conscience, d’Intelligence... de faire du monitoring du progrès. Elles montrent comment on peut renforcer la vie, la prolonger, en augmenter l’énergie… et quand il est l'heure de quitter « la chair » et qu’il faut se préparer au voyage, elles enseignent comment éjecter la conscience et l’envoyer dans un des mondes purs du plérôme, là-bas… Si on rate son cible, elles permettent de rattraper le coup, afin d’empêcher que la conscience ne descende et « retourne » dans une « chair », qu’il vaudrait mieux éviter. Toute cette science est disponible auprès d’un concessionnaire agréé. Une des séries les plus connues de yoga bouddhiste, sont les « Six yogas de Naropa ».

Il s’agit selon la tradition de six yogas que Naropa aurait reçus de son maître Tailopa (988-1069) et que l’on trouve énumérés dans un texte intitulé Instruction des six dharma (S. saddharmopadeśa T. chos drug gi man nag, attribué à Tailopa. Dans ce texte, il est précisé que Tailopa aurait reçu respectivement les yogas du 1. corps illusoire (T. sgyu lus) et de 2. la Lumière manifeste (T. ‘od gsal) de Nāgārjuna, celui du 3. caṇḍalī (T. gtum mo) de Caryapa, celui du 4. rêve de Lvavapa et ceux de 5. l’état intermédiaire (T. bar ma do’i srid pa S. antarābhava et du 6. Transfert de conscience (T. ‘pho ba S. citta-saṃkranti) de Pukasiddhi.

Comme le note Henk Blezer[1], le yoga de l’état intermédiaire de cette série de 6 yogas, ne fait aucunement mention du maṇḍala des divinités paisibles et courroucées (T. zhi khro) des enseignements Bardo de l’école des Anciens, et présente une série de trois états intermédiaires : 1. L’état intermédiaire entre la naissance et la mort (T. skye shi bar do), 2. L’état intermédiaire du rêve (T. rmi lam bar do) et 3. L’état intermédiaire du devenir (T. srid pa’i bar do).

Le premier (1) est le corps en chair et en os, résultat de la maturation karmique, le deuxième (2) est le corps subtil qui est un mélange du souffle vital (S. prāṇa) et de la pensée (S. citta) et le troisième (3) est le corps mental (manomaya) du gandharva. Trois états qui correspondent à une réalité physique, verbale et mentale et aux trois niveaux du triple monde, sensible, forme et sans forme.

Le livre de Blezer porte plus particulièrement sur un type d’état intermédiaire que l’on trouve dans le texte intitulé Chos nyid bar do'i gsal 'debs thos grol chen mo, que l’on trouve quelquefois orthographié comme chos nyid bar do'i gsol 'debs thos grol chen mo, ou le mot prière (gsol ‘debs) remplace guide (gsal ‘debs). Ce texte forme ensemble avec le srid pa'i bar do ngo sprod gsol 'debs thos grol chen mo ce que l’on a appris à connaître sous le nom de Livre tibétain de la mort ou la libération par l’écoute pendant l’état intermédiaire (T. bar do thos grol). Les deux textes appartiennent au cycle de Karma Lingpa (1326–1386), intitulé zab chos zhi khro dgongs pa rang grol. C’est donc dans ce texte, que Karma Lingpa aurait redécouvert, que l’on trouve un nouvel état intermédiaire spécifique appelé l’état intermédiaire du dharmatā (T. chos nyid bar do) et qui revèle que le corps subtil est le maṇḍala de 100 divinités paisibles et courroucées (T. zhi khro), rappellant des pratiques de mahāyoga, notamment le Guhyagarbha Tantra (T. gsang ba’i snying po).

Le système de Karma Lingpa présente une série de six états intermédiaires (voir bar do drug gi khrid yig) :

1. l’état intermédiaire du lieu de naissance (ou sanctuaire selon Jean-Luc Achard)(T. skyes gnas bar do)
2. L’état intermédiaire du rêve (T. rmi lam bar do)
3. L’état intermédiare de la méditation (T. bsam gtan bar do)
4. L’état intermédiaire de la mort (T. ‘chi kha’i bar do), qui comporte ici des instructions sur les signes de la mort, les rituels de rançon et le transfert de la conscience.
5. L’état intermédiaire du dharmatā[2] (T. chos nyid bar do), où se manifeste la Lumière manifeste du dharmatā (chos nyid kyi ‘od gsal)
6. L’état intermédiaire du devenir (T. srid pa’i bar do)

Le nouvel état intermédiaire est inséré entre celui de la mort et du devenir et consiste en une série de visions de maṇḍalas de divinités paisibles et courroucées. Il semble constituer une sorte de plérôme[3] et qui n’est pas forcément le résultat d’une expérience visionnaire.[4] Au lieu d’avoir le cycle bouddhiste classique, où l’instant de la mort est suivie (peut-être d’abord d’un blanc, et puis) de la naissance, la conscience (citta) passe d’abord par un état intermédiaire où elle a l’occasion de s’unir à des Intelligences agentes, avant de passer à un autre état intermédiaire qui conduira à un retour dans la chair. Cet état intermédiaire de la Lumière manifeste permet ainsi d’intégrer toute une série de pratiques (T. man ngag sde) permettant aux initiés de s’unir avec les Intelligences agentes et ainsi de se libérer.

Le chapitre sur l’état intermédiaire du dharmatā dans le Guide des six états intermédiaires (T. bar do drug gi khrid yig) de Karma Lingpa, contient d’ailleurs une grande quantité de citations très similaires au Trésor du Processus fondamental (T. gnas lugs mdzod) de Longchenpa. Il s’agit de très nombreuses citations des 17 tantras de la Section des transmissions (man ngag sde), constituant la base des pratiques de l’Essence séminale (T. snying thig) et du Franchissement du Pic (T. thod brgal).

Voici le dernier blog de l’année 2014. L’année 2015 serait-elle la réincarnation de 2014 ? Dans ce cas excellent 2014 tulkou rinpoché ! Sinon bonne découverte d’une nouvelle année toute fraîche ! Bonne fête de bardo!

***

[1] 1997, Kar gling Zhi khro: A Tantric Buddhist Concept, Research School CNWS, School of Asian, African, and Amerindian Studies, p. 27

[2] Dharmatā n’a pas sons sens habituel dans ce cycle. Il correspond ici à la Lumière manifeste, mais qui se manifeste sous la forme de maṇḍalas de divinités. C’est la réalité pure par opposition à la réalité impure de l’existence ordinaire.

[3] L’introduction du Chos nyid bar do'i gsal 'debs thos grol chen mo parle de longs spyod rdzogs sku padma'i zhi khro lha.

[4] « But however much this autograph is appreciated. the point I am trying to make here is that contrary to some experiences in the Chos nyid bar do’i gsal 'debs, like for instance the experiences of light and sound translated above, I would not advise to try and interpret the description of the zhi khro-maṇḍala as a probable experience certainly not for an uninitiated subject (quite contrary to the effort of Leary et al. (1964)). The descriptions of the kar gling zhi khro though based on visualisation-practice are highly theoretical in nature. The order of appearance of the deities and their corresponding categories, for instance, need not necessarily represent a sequence probable from the point of view of "lived" visionary experience. The order of appearance, the lay-out of the maṇḍala, and the filling in of details were very much subject to the conventions used at that time in the traditions involved. If we want to understand or interpret the order, lay-out, or the iconographical details of the maṇḍala we need to rely on traditional "interpretations" in the relevant lines of transmission, like for instance gathered by, amongst others, Lauf (1975) and Govinda (1956), Snellgrove (1957). But we should be careful not to neglect the factor time. An interpretation adhered to by a present-day bla ma or another representative of tradition (even if representing the exact tradition, the mandala pertains to) might not accurately cover the state of knowledge of centuries ago. » Blezer, pp. 125-126

samedi 22 décembre 2012

Fin d'année



Le Bṛhadāraṇyaka upaniṣad[1] raconte le processus de la création à partir du chaos, la Mort, Mṛtyu, aussi appelé la Faim à cause de sa faim dévorante. Un genre de trou noir. Prenant conscience de lui-même, il créa le mental en se disant « Il faut que je possède un mental ! » raconte l’upaniṣad. Il arpente le vide, en adoration de lui-même. Durant son rite d’adoration, de l’eau (arka) surgit de lui et il en prend conscience. Ou plutôt, cet eau était l’écume qui se forme à la surface de l’eau, se solidifie et devient la terre. « Après cette création Mṛtyu se sentit las. De sa fatigue et de sa sueur, émana son essence, qui brillait. C’était le feu (virāj). » Les extraits de cet upaniṣad, dans ce billet, viennent de la traduction de Martine Buttex (108 upanishads, Dervy).
I-ii-3: Il se différencia en une triple manifestation, créant (en plus du feu) le soleil et l’air chacun pour un tiers. Ainsi, cette énergie vitale (prāṇa) s'est divisée en une triplicité. Sa tête est l’est, ses bras le nord-est et le sud-est; son postérieur est l'ouest, ses hanches pointent l’une vers le nord-ouest, l'autre vers le sud-ouest, ses flancs sont le sud et le nord, son dos le paradis, son ventre le ciel, et sa poitrine est cette terre. Il repose sur l'eau. Quiconque possède cette connaissance se tient fermement établi partout où il va. 
I-ii-4: Il délibéra, et le désir suivant lui vint : « Il me faut maintenant une seconde âme (Atman) » Alors Mṛtyu, la mort ou la faim, réalisa l'union de la parole et du mental. Ce qui était semence devint l'année. Auparavant il n'y avait jamais eu d'année. Mṛtyu affermit de son soutien cette année, et cela durant le laps de temps qui détermina la longueur de l'année, puis il la lança dans l'existence. Lorsque naquit l'année, la mort ouvrit sa gueule pour la dévorer. Tel un enfant, l'année cria : Bhan ! Ce cri devint la parole. 
I-ii-5: Il pensa : « Si je la tuais, cela me ferait bien peu de nourriture ! » Il reprit donc l'union de la parole et du mental, et à partir d'eux il projeta tout ceci, jusqu'à la moindre des choses qui existent - les Rig, Yajur et Sama Védas, les mètres prosodiques, les sacrifices, les humains et les animaux. Mais tout ce qu'il projetait, il décidait de le manger. Il dévora (ad)[2] toute chose, aussi l'Étendue primordiale fut-elle appelée Aditi (« l’indivise »). Qui sait comment Aditi reçut son nom devient celui qui se nourrit de tout ceci, pour qui toute chose est nourriture. 
I-ii-6: Il désira : « Que je sacrifie de nouveau, avec le grand sacrifice ! » Il était las, et il entreprit une ascèse. Ce faisant, de sa fatigue et de sa sueur s'échappèrent sa renommée ainsi que sa vigueur. Ainsi furent créés les souffles vitaux, qui sont renommée et vigueur. [82] À la sortie de ces souffles, son corps se mit à enfler mais son mental resta bien arrimé à son corps. 
I-ii-7: Il désira : « Que ce corps qui est mien soit apte à un sacrifice, et que je trouve ainsi un nouveau corps ! » Et il pénétra dans ce nouveau corps. Ce corps se mit à enfler (asvat) tel un cheval, de ce fait on l'appela cheval (ashva). Et du fait que ce corps devint apte à un sacrifice, ce grand sacrifice fut appelé Ashvamedha[3], sacrifice du Cheval. Qui possède cette connaissance en vérité possède le sens secret du sacrifice du Cheval. Mrityu, désirant pratiquer de nouveau le grand sacrifice, s'imagina comme étant lui-même le cheval; il le laissa donc en liberté et se mit à délibérer en le contemplant. Au bout d'une année pleine, il sacrifia le cheval en son propre honneur, envoyant les autres animaux aux dieux. C'est pour cette raison qu'à ce jour encore les prêtres sacrifient à Prajapati, le Créateur, le cheval sanctifié, après l'avoir dédié à toutes les divinités. En vérité, le soleil qui brille au loin est l'Ashvamedha; son corps est l'année. Et ce feu d'ici-bas est l'Arka; ses membres sont tous ces mondes. Ainsi ces deux, soleil et feu, sont l'Arka et l'Ashvamedha. Et ces deux redeviennent le même dieu, Mrityu, la mort. Qui possède cette connaissance en vérité conquiert et dompte la mort, elle ne peut plus s'abattre sur lui, elle est devenue son propre Atman et il ne fait plus qu'un avec ces divinités. » 
Le Bṛhadāraṇyak upaniṣad est ancien, c’est-à-dire qu’il a des strates très anciens, auxquels se sont ajoutés au fur et à mesure des strates plus récents. Il utilise un mythe fondateur de la culture indienne et de toutes les cultures dérivées d’elle ou influencées par elle. On en retrouve les traces jusque dans les systèmes de la Reconnaissance, la Mahāmudrā et le Dzogchen.

Mṛtyu est le Chaos, la faim, l’absence, le manque, mais pas un néant. Il est un néant fécond, un trou noir. Il n’est pas immobile, il arpente l’espace, il cherche ses limites. En cherchant ses limites, il prend conscience de lui-même. En parcourant l’espace, il crée le temps. Ce temps qui s’étale dans l’espace (Bergson). En parcourant et en s’étalant dans l’espace, il s’écartèle et couvre l’espace. Il se fatigue, il transpire. « De sa fatigue et de sa sueur, émana son essence, qui brillait. C’était le feu (virāj[4]). » Il se consomme en brillant. Ainsi son essence, qui brille[5], se répand partout. Le feu qui se répand et qui brille est un feu mêlé, un feu humide et créateur.
« Ce qui était semence devint l'année. Auparavant il n'y avait jamais eu d'année. Mṛtyu affermit de son soutien cette année, et cela durant le laps de temps qui détermina la longueur de l'année, puis il la lança dans l'existence. » 
Si Mṛtyu n’est pas le soleil, il lui ressemble. En fait le cours du soleil le révèle. Tout comme le soleil, il parcourt l’espace. En parcourant l’espace, il se consomme. C’est-à-dire qu’il se fatigue (se chauffe, brûle) et transpire, produisant de l’eau. La lumière visible de laquelle il brille est le feu mélangé à de l’eau, sa semence-lumière, qui se répand partout. Son cours, sa danse avec l’espace, dure une année et crée l’année. L’année (avec tout ce qu’elle contient) terminée, Mṛtyu la dévora. Mais en fait, la lumière, le feu mêlé, que répand Mṛtyu, est déjà mourante. C’est en se consumant que la lumière visible produit son rayonnement.


Dans la mythologie grecque, nous trouvons également une divinité primordiale qui dévore ses propres enfants, Cronos (Saturne). Il est le Fils du Ciel (Ouranos) et de la Terre (Gaïa). De sa faux Cronos tranche les testicules de son père Ouranos, qui tombent dans la mer. De l’écume qui se forme à la surface de l’eau naît Aphrodite.

La faim vorace de Mṛtyu, la Mort, est donc le temps. Quand le temps parcourt l’espace indivise (aditi), son épouse, il « se fatigue en produisant des rayons (arka) » qu’il répand partout. Le fruit de cette danse cosmique, l’enfant du temps et de l’espace, est « l’année », qui est dévorée aussitôt qu’elle s'est produite. 


Chaque année est un enfant du temps et de l’espace. C’est dans les traditions anciennes le temps que met le soleil pour parcourir l’espace une fois. Le cours du temps dans l’espace est révélé et mesuré par le cours du soleil. Le cours du soleil est symbolisé par le cheval. Le cheval symbolise l’année. Le chariot d’Helios n’est-il pas tiré par des chevaux ? Le sacrifice de cheval (aśvamedhā), est la traduction rituelle de ce fait mythologique. 


En s’écartelant dans l’espace, le dieu devient l’être cosmique (lokapuruṣa), devient le cosmos. Ses yeux le soleil et la lune etc.[6] Ainsi à l’extérieur, ainsi à l’intérieur « pour qui possède cette connaissance » (vidyā). Et les adeptes du Yoga et des tantras la possèdent.

Le Cheval, qui est le « seconde âme » (Atman) de Mṛtyu, est laissé en liberté (T. yan pa) pendant une année, le temps du cours du soleil[7], après quoi Mṛtyu réclame son dû. Quand le temps des Chevaux libres (doubles de Mṛtyu), que nous sommes est révolu, il est temps pour le grand sacrifice, il est temps d’être dévoré par Mṛtyu.
« Quand cet Atman s'affaiblit et paraît avoir perdu conscience, les fonctions vitales se rassemblent autour de lui. Se saisissant de la totalité de ces éléments de vitalité et de force, l'Atman se retire dans le cœur. Quand le puruṣa de l'œil se retire et s'éloigne, le mourant cesse de distinguer les couleurs. 
IV-iv-2: L'œil s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus voir", dit-on autour du mourant. L'odorat s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus sentir", dit-on autour du mourant, le sens du goût s'unit au corps subtil : "Il ne sent plus aucun goût", dit-on autour du mourant. La parole s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus parler", dit-on autour du mourant, le mental s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus penser", dit-on autour du mourant. Le sens du toucher s'unit au corps subtil : "Il ne peut plus sentir de contact", dit-on autour du mourant. L'intellect s'unit au corps subtil : "Il a perdu connaissance", dit-on autour du mourant. La partie supérieure du cœur s'illumine, c'est par elle que l'Atman se glisse hors du corps, ou alors par l'œil, par le crâne ou par tout autre endroit du corps. Lorsque l'Atman est sorti, le souffle de vie le suit: quand celui-ci est sorti, toutes les fonctions vitales suivent. Alors l'Atman devient l'intellect (vijñanā) et se dirige vers ce qui est de la nature de celui-ci, accompagné de la connaissance, des œuvres et de l'expérience de l'incarnation passée. 
IV-iv-3: Tout comme la chenille qui rampe sur un brin d'herbe, lorsqu'elle en atteint la pointe, se tend pour saisir un autre brin et poursuit sa progression, ainsi l'Atman, après avoir rejeté ce corps et s'être libéré provisoirement de l'ignorance (avidya), se saisit d'un nouveau support corporel et y poursuit sa progression.  
IV-iv-4: Tout comme un orfèvre prend une petite quantité d'or et façonne à partir d’elle une autre forme - nouvelle et plus belle - ainsi l'Atman rejette ce corps une fois qu'il est devenu inconscient, et façonne un nouveau corps - nouveau et amélioré - qui sera mieux adapté aux mânes, ou aux Gandharvas. ou aux dieux, ou à Prajapati, ou à Brahman, ou à d'autres entités. 
IV-iv-5: Cet Atman est indéniablement Brahman, et il est également identique au mental, à l'énergie vitale, à la vue et à l'ouïe, aux éléments terre, eau, air, éther et identique au feu comme à ce qui est différent du feu, au désir comme à l'absence de désir, à la colère comme à l'absence de colère, à la droiture morale comme à la non-droiture. Cet Atman est identique à tout - identique, en fait, à tout ceci, qui est perçu, et à tout cela, qui en découle. Tels ses actes et son comportement, tel il devient : en faisant le bien, il devient bon, en faisant le mal, il devient mauvais. Il devient vertueux au moyen d'actes positifs, et mauvais au moyen d'actes négatifs. D'autres personnes, cependant, soutiennent l'opinion que l'Atman est identique au désir uniquement : tels ses désirs, telles ses résolutions; et telles ses résolutions, tels ses actes; et tels ses actes, tels les fruits qu'il récolte. » 
***
Accessoirement, notez que les maillons (nidāna T. rten 'brel bcu gnyis) de la coproduction conditionnée (P. pratitya-samutpada) sont au nombre de douze (le cercle extérieur de la roue). Est-ce un hasard, ou correspondent-ils aux douze mois de l'année ?

***


"Le ciel raconte la gloire de Dieu et l'étendue révèle l'oeuvre de ses mains. 3 Le jour en instruit un autre jour, la nuit en donne connaissance à une autre nuit. 4 Ce n'est pas un langage, ce ne sont pas des paroles, on n'entend pas leur son. 5 Cependant, *leur voix parcourt toute la terre, leurs discours vont jusqu'aux extrémités du monde où il a dressé une tente pour le soleil.
6 Et le soleil, pareil à un époux qui sort de sa chambre, s'élance dans la course avec la joie d'un héros;
7 il se lève à une extrémité du ciel et termine sa course à l'autre extrémité: rien n'échappe à sa chaleur." (Psaume 19)


[1] 108 Upanishads, Martine Buttex, p. 80

[2] En anglais « ate », en Néerlandais « at ». Aditi est donc un jeu de mot sur « diti », la division, la négation de ce mot « a-diti », indivision, et le fait que Ad-iti commence par le verbe manger, dévorer « ad ». Mṛtyu, la Faim, projette sa propre essence et la dévore. Tel l’ouroboros.

[3] Note de Martine Buttex : le cheval symbolise l'univers, second corps du Créateur. « Ainsi, qui connaît le secret du sacrifice de l'ashvamedha, le début et la fin du processus de cet ashvamedha, et comment le cheval vint à l'existence - ce qui revient à dire comment la création se manifesta - qui connaît la présence de l'éternelle Réalité en tout acte et tout procédé de la Volonté créatrice, devient lui-même l'Ame (l'Atman) du processus de la Création. » {op. cit., p. 45)

[4] virāj_1 [vi-rāj_1] v. [1] pr. (virājati) pr. md. (virājate) pp. (virājita) briller, resplendir | régner sur <g. acc.>, gouverner — ca. (virājayati) illuminer. Pour comparaison : vīrya [vīra-ya] n. valeur, héroïsme; prouesse | énergie, vigueur, virilité, force | bd. la vigueur, une des 6 perfections [pāramitā] d'un accompli [bodhisattva] | sperme.

[5] Notons qu’en chinois « jing » signifie à la fois « semence » et « lumière », « brillant », dans le cadre de l’alchimie interne et de « la chambre à coucher ». La semence de Śiva brille aussi.

[6] Idée que l’on retrouve chez les égyptiens et les taoïstes.

[7] Évidemment, c’est la Terre qui effectue un tour complet autour du Soleil en 365 jours.