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lundi 28 octobre 2013

L'Un ou le Mystère selon Diel


L’expression « unique » possède deux significations.
L’une : le « Un » dont émane toute multiplicité apparente; l’autre : le « Un » qui dépasse toute comparaison réelle avec l’apparition et sa multiplicité : l’incomparable, l’innommable, l’indéfinissable, dont on ne peut parler que par comparaison symbolique.

Ainsi compris, « unique » est une expression symbolique pour parler de l’essence mystérieuse, du mystère de la vie. Toutefois, l’expression « Mystère » est de beaucoup la plus précise. Le « Un » en tant qu’opposé au multiple semble contenir un début de définition, ce qui est précisément à éviter. C’est cette apparence vague d’une définition possible du mystère absolu, qui a incité la philosophie à vouloir obtenir une définition toujours plus claire, ce qui l’a entraînée à soulever des questions superflues et insensées aboutissant aux spéculations métaphysiques. On ne peut s’expliquer et l’on voudrait pourtant comprendre comment cet « Un » sans borne et sans distinction peut contenir la multiplicité distincte qu’est l’apparition et comment cette multiplicité a pu sortir, émaner de cet « Un », etc. Le mystère perd son évidence claire et devient l’objet de discussions pseudo-profondes, signe du déclin de la foi vivante. L’image « Dieu unique » ainsi mécomprise n’est plus une conception mythique et symbolique : elle est dégradée en concept théorique de la philosophie théologique.

Extrait de La divinité, Payot, p.166

samedi 5 octobre 2013

Le code source binaire de l'amour, de la compassion et de toutes les autres qualités



«... la faculté que possèdent les êtres unicellulaires à réagir au milieu ambiant, par un réflexe d'excitabilité-réactivité qui a un sens : celui de la satisfaction. L'amibe absorbe un corps étranger s'il peut lui servir, et se ferme devant celui qui risque de lui nuire. Au fil de l'évolution, cet acte réflexe s'est ralenti, il y a eu un décalage temporel entre l'excitation et la réaction. L'information venue de l'extérieur s'est transformée en images mentales chargées d'émotion, grâce à l'aptitude croissante du vivant à retenir volontairement l'énergie produite par les excitations du monde extérieur. L'imagination est née, faculté de se représenter mentalement le monde extérieur et d'en jouer (le chat rêve qu'il chasse une souris). Ce jeu imaginatif est appelé par Diel la " délibération. » [En Marge, Martine Marie-Céleste Castello]

Ces deux pulsions, manger ou fuir, l’attaque et la fuite, sont les moyens les plus efficaces pour sauvegarder l’unité de l’organisme. En fonction de la pulsion la plus forte, on va de l’avant ou l’on recule, attirance ou aversion. Elles peuvent aussi être de force égale, plus ou moins intense, produisant indifférence ou stupeur, de l’immobilité. Ces pulsions préconscientes disparaissent en cas de satisfaction du besoin fondamental. On pourrait dire qu’elles sont comme les ingrédients principaux de l’instinct de survie de l’individu. La survie de l’individu dépend de sa nutrition et la survie de l’espèce également de sa propagation. La chance de survie des individus vivant en société est plus grande que celle des individus vivant en solitaire. La vie en société semble donc être un prolongement logique (mais où se situerait celle-ci ?) de l’instinct de survie.

La société est comme une extension de l’individu, mais dans laquelle celui-ci perd en importance. Les décisions de survie, prises au niveau individuel, sont augmentées de décisions de survie au niveau du groupe. Pour que le groupe puisse exister en tant que tel, les individus doivent faire des sacrifices par rapport à leurs besoins de survie individuelle. Les décisions relatives à la survie de groupe prennent le dessus par rapport aux décisions relatives à la survie individuelle. Comment s’intègre cette nouvelle donne de l’appartenance, d’un instinct ou d’une notion d’appartenance ? La coexistence de l’individu et du groupe. Comment le groupe peut-il agir comme un seul individu ? C’est quelque part ici que doit se situer l’apparition simultanée de la conscience et du langage. Peuvent-ils exister l’un sans l’autre ? Le langage et la conscience ne seraient-ils pas un phénomène collectif ? La pensée n’a pas lieu (uniquement) dans un cerveau singulier mais dans un réseau symbolique/imaginaire qui a besoin de plusieurs cerveaux pour exister[1]. La conscience et le langage auraient-ils pu apparaître sans cela ? On peut les abstraire de ce phénomène collectif, on peut encore abstraire le langage de la conscience, mais est-ce réaliste ? Et dans quel but ? Ce qu'on arrive à isoler intellectuellement, peut-il exister voire pré-exister de façon isolé ? S'il ne le peut, peut-il être considéré comme une cause première ? Un bouddhiste comme Śantideva (Bodhisattvacaryāvatara, chapitre 8) propose d’aller vers l’avant, dépasser l’individu, au lieu de revenir en arrière.

Le couple attirance-aversion de l’instinct de survie est à l’origine de l’émotivité. Celle-ci servait originellement à agir, et à agir rapidement, mais elle s'est complexifiée avec l’évolution de l’être humain.
« Les sentiments multiples de l’homme ne cherchent plus occasion de décharge ; ils se trouvent liés, par représentation imaginative, à des objets précis et à des situations déterminées. »[2]
L’amour est un développement de l'attirance, la haine de l’aversion. L’empathie et la compassion sont peut-être un développement de l'instinct de groupe… Mais ces sentiments sont des formes évoluées des instincts. Selon Freud, la « réalité » se passe au niveau des instincts. Si le bonheur est la satisfaction des instincts,[3] le bonheur d’un individu membre d’un groupe passe par la satisfaction de ses instincts, y compris de celle de l’instinct de groupe. Devant l’impossibilité de toujours satisfaire les instincts, une des réponses de la sagesse orientale fut, selon Freud, la volonté de tuer les instincts, sinon de les maîtriser. Aurait-il approuvé l’idéal du bodhisattva, qui sublime l’instinct de groupe ? Très probablement non.
« Mais on peut aller plus loin et s’aviser de transformer ce monde, d’en édifier à sa place un autre dont les aspects les plus pénibles seront effacés et remplacés par d’autres conformes à nos propres désirs. L’être qui, en proie à une révolte désespérée, s’engage dans cette voie pour atteindre le bonheur, n’aboutira normalement à rien ; la réalité sera plus forte que lui. Il deviendra un fou extravagant dont personne, la plupart du temps, n’aidera à réaliser le délire. » « Or les religions de l’humanité doivent être considérées comme des délires collectifs de cet ordre. »[4]
Si les émotions positives (amour, empathie, compassion) [≈software] sont construites à partir des instincts binaires [≈firmware], est-il réaliste de vouloir éliminer ces instincts tout en préservant les émotions positives ? L’amour, l’empathie et la compassion sont-elles possibles sans ces instincts primitifs (et constitutifs) ? Est-il alors logique que l’idéal du bodhisattva, tout comme l’idéal du renonçant, prône l’éradication totale des kleśa/instincts ? C’est la théorie de la vacuité qui apportera la réponse. Il n’en reste pas moins, que l’éradication des kleśa reste très officiellement inscrite dans le cursus du bodhisattva. Les tantras s'y prendront différemment.

L'instinct de survie narcissique primitif revisité par Facebook :


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Photo : Amibe prenant un bain

Le cerveau social (en anglais)

[1] Tom Pepper

[2] Paul Diel, Culpabilité et lucidité, p. 122

[3] Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, p. 23

[4] Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, p. 27

jeudi 17 janvier 2013

Mystère, vous avez dit Mystère ?



Selon Paul Diel, le cadre mythologique de l'origine des dieux et de leur généalogie (théogonie), est une « projection idéalisante et personnifiante des conflits dont est ravagée la psyché humaine ».[1] Pour lui, le chaos n’est pas l’état chaotique de la matière indifférenciée, ni même une réalité, mais une dénomination symbolique. « Il est le chaos que l’esprit humain rencontre, lorsqu’il cherche à expliquer l’origine du monde », « la déroute de l’esprit humain devant le mystère de l’existence », « l’essence mystérieuse de la vie dont ‘émane’ le monde apparent ».[2]
« Il importe donc de distinguer entre l’essence et l’apparition. L’essence est mystérieuse, ‘chaotique’ ; l’apparition – parce que fondée en l’essence – est légale[3]. L’apparition se compose de l’esprit et de la matière. »[4] 
Le conflit qui ravage la psyché est dans la mythologie grecque représentée par la lutte entre le principe matériel (titan, asura) et le principe spirituel (divinité, deva). Diel précise :
« Ainsi, il devient clair que selon l'intention profonde du , mythe, la Divinité-Esprit, pas plus que l'idée d'une Matérialité qui lui serait opposée, n'appartiennent à l'Essence, au Mystère, au « Chaos ». Elles sont imaginées émanant du Mystère et demeurent des figures apparentées. Que l'on dise Esprit ou Matérialité, ou, en s'exprimant mythiquement, Ouranos et Zeus d'une part, Gaea et Titans d'autre part, ce ne sont que des idées et des images représentatives. Ce qui importe, ce sont les images grâce auxquelles le mythe parvient à exprimer la relation entre ces idées fondamentales. » 
Ce qui s’applique alors dans la mythologie grecque, s’appliquerait assez aisément à la mythologie indienne, et par là à des pans de la mythologie chinoise et tibétaine. L’analogie est frappante. Tout tourne autour de l’idée de la dualité esprit-matière, de l’emprisonnement de l’esprit dans la matière et de sa possible libération. Le pauvre être humain se trouve au plein milieu de cette bataille, et est tiraillée deux élans, la banalisation et la spiritualisation exaltée. La bataille « symbolise l’effort évolutif de la formation de l’être conscient sortant de l’animalité », l'évolution. [5] Les êtres unicellulaires comme les amibes réagissent à leur milieu ambiant par un réflexe d'excitabilité-réactivité qui vise la satisfaction. La réaction est immédiate, le facteur temps n’intervient pas. Un corps étranger est aussitôt absorbé s’il sert de nourriture, ou rejeté s’il est nuisible, c’est-à-dire si l’amibe lui-même risque de servir de nourriture.

Avec l’évolution, un temps s’installe entre l'excitation et la réaction. La satisfaction n’est plus nécessairement immédiate. Le temps est alors une première tension psychique, « la première ébauche d’un désir » qui s’accompagne de l’établissement du « temporel et de son insatisfaction[6]. » Diel explique que Chronos signifie le temps et qu’il « symbolise la faim dévorante de la vie, le désir insatiable. » Nous avions vu que dans la culture indienne, son équivalent Mṛtyu était aussi appelé la Faim à cause de sa faim dévorante… Le temps, l’attente, la faim, l’insatisfaction crée la tension psychique qui s’accompagne d’images mentales et d’émotions, capables de recouvrir « le monde réel ». L’insatisfaction des désirs et le facteur temps font que des désirs multiples peuvent co-exister, et ceux-ci devront être harmonisés pour retrouver un certain équilibre. C’est la fonction de l’esprit-harmonisateur symbolisé par Zeus, qui a détrôné Chronos, l’esprit-ordonnateur[7].

Le combat de Zeus contre Typhon

Comme ultime tentative d’opposer l’esprit-harmonisateur, Gaïa-Terre la Matière crée le monstre Typhon cracheur de flammes. Il symbolise la banalisation, « l’opposition la plus décisive à l’esprit évolutif », car il signifie le retour vers l’immédiateté des désirs, le réflexe d'excitabilité-réactivité caractéristique de l’animalité. Dans cette optique, la société de consommation et son idéal de satisfaction immédiate (banalisation, sous-tension du désir essentiel, de l'élan vital) sont peut-être un nouveau Typhon… Tous les dieux s’enfuient devant lui, seul Zeus le combattra, mais sera blessé : il aura les tendons coupés[8]. Il finira par vaincre Typhon, mais celui-ci avait déjà engendré une progéniture néfaste avec Echidna, la « mère de tous les monstres », mi-femme, mi-serpent. Elle symbolise l’autre danger essentiel, qui est l’exaltation sentimentale envers l’esprit, que Diel appelle « nervosité » (surtension du désir essentiel). Les deux, Typhon et Echidna, l’un la banalisation et l’autre l’exaltation vers l’esprit (« vanité »), sont à l’origine de tous les monstres, que l’homme héros est appelé à combattre avec sa lucidité, sa lumière intérieure. Par exemple, parmi leur progéniture figurait le dragon-serpent Ladon, qui gardait les pommes d’or dans le Jardin des Hespérides, et qui selon certaines versions[9] pouvait avoir une centaine de têtes parlant toutes en même temps. Symbole évident pour les désirs multiples. « Avec ses cent têtes de serpent, la Prajñā devore Nāropa en permanence ».[10]

Selon Diel, quand le symbolisme des mythes n’est pas compris et que ceux-ci sont pris pour une réalité, cela peut conduire à une dogmatisation, polythéiste, monothéiste, moniste... Le symbolisme de Héracles dérobant la pomme d’or au dragon-serpent Ladon à cent têtes est censé nous inspirer afin de mener nos propres batailles à l’instar de Héracles. Pas à s’identifier à l’héros-vainqueur Héracles avec ses attributs et à revivre rituellement le combat contre Ladon. Idem pour le mythe de l’oiseau céleste garuḍa contre les nāgā détenteurs du joyau Cintāmaṇi. Il ne s’agit pas de faire des offrandes au garuḍa pour que celui-ci nous protège contre les nāgā (approche polythéiste), ni à s’identifier à lui par la représentation. Ce n’est pas à ce niveau-là que se passe le travail véritable (ou « la pratique ») chez Diel.

Le Dieu unique (« Créateur ») n’est pas une réalité, mais le symbole de la création manifeste. Ce symbole peut être réifié comme un sur-être à barbe blanche ou comme « pur esprit ». Les dogmes sont apparus suite à la volonté des églises d’éviter que les symboles ne soient interprétés au gré des fantaisies de chacun, en niant la signification symbolique et en comprenant les textes verbalement et la lettre.[11] Les pères de l’église ont puisé dans la philosophie de l’antiquité pour « dogmatiser spéculativement » les symboles mythques[12]. A l’heure de la mondialisation encore davantage qu’avant, la simple co-existence des croyances dogmatiques affaiblit ou annule les affirmations de celles-ci. La philosophie, divorcée de la religion, fut du même coup coupé de la racine mythique et fit de Dieu « un concept général englobant tous les phénomènes existants – le Un, l’être, la Substance, le Tout etc. – faisant ainsi de ’Dieu’ une sorte d’entité pré-existante, ce qui est précisément spéculation métaphysique[13]. La tentation est grande de prétendre que seul Dieu existe et que le monde existant n’est qu’une apparence. »[14]
« La symbolique, par sa double façade, projette des attributs en dieu — il existe, il a des intentions à l'égard de l'homme — tout en les retirant par la signification sous-jacente : mystère insondable. La philosophie est spéculative parce que : théiste elle s'efforce de prouver l'existence de Dieu, ou athée : elle prouve sa non-existence tout en oubliant le mystère. Le fait est qu'il s'agit là d'un jeu et d'un contre-jeu qui s'opère entre [141] imagination et réflexion. Il est possible à l'homme de se faire une image attributive à l'aide des modalités de l'existence et de personnaliser ainsi le mystère. Mais la réflexion devrait toujours à nouveau dissoudre les projections surdimensionnées pour ne pas en être dupe. (Le mystère n'est ni Esprit absolu, ni Matière absolue, ni esprit, ni matière; il est la limite de la compétence de l'esprit humain.) Le mystère n'est ni infini ni fini, c'est pourquoi il est indéfinissable. Il n'est ni existant ni inexistant : il existe, mais uniquement pour l'esprit humain en tant qu'impénétrable mystère de l'existence. Il n'est ni éternel ni temporel, car il n'est pas le fait apparent d'un écoulement sans fin du passé vers le futur; l'éternité ne peut être imaginée que par l'image inimaginable d'une éternelle présence. Le mystère n'est ni immanent ni transcendant à l'existence spatio-temporelle: il est TRANSCENDANT A LA RÉFLEXION ET IMMANENT A L'ÉMOTION. Et ainsi de suite pour toutes les attributions à la fois vraies et fausses. L'esprit humain, obligé de basculer entre imagination et réflexion, devrait admettre que le mystère existe, mais que son mode d'existence est inimaginable et impensable. Encore que même cette réflexion est une imagination anthropomorphe du mystère nommé Dieu. Seule la métaphysique symbolique des mythes n'est pas spéculative car elle est une imagination sur-consciente et non pas un raisonnement irraisonnable.  
La théologie n'est qu'une réflexion logique, une rationalisation imaginativement faussée. C'est pourquoi elle est obligée de chercher appui dans les spéculations métaphysiques de la philosophie dans l'espoir d'y trouver des preuves concluantes pour l'existence personnelle de Dieu. Seul l'incessant auto-contrôle de l'esprit, éliminant toujours à nouveau toute attribution et toute conclusion, est à même d'ouvrir l'accès à l'émotion devant la profondeur mystérieuse de l'existence et de la vie, incluses la vie humaine et la vie de l'individu.»[15]

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William Blake - Et Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia


[1] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 124

[2] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 110

[3] La légalité se déroule historiquement par l’évolution.

[4] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 110. Pour Lao-tseu, le Tao est la Mère ou la « Femelle mystérieuse », la source de toute vie, le principe féminin, la pure vacuité. Le taoïsme religieux, Max Kaltenmark, Histoire des religions**, p. 1220

[5] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 119

[6] « Toute souffrance a sa cause dans le désir insatisfait : elle se définit comme contraste entre désir et réalité. » p. 27

[7] Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, p. 117

[8] Selon Diel, le pied est symbole de l’âme, l’aspiration sublime. (p. 120)

[9] Les Grenouilles d'Aristophane env. 400 av. J.-C.

[10] Chant-vajra de Nāropa, (TG 3137 Vajra-gīti / rdo rje’i glu). shes rab sbrul mgo brgya pa yis,  nA ro pa lo rtag tu za,

[11] Paul Diel, La divinité, p. 123

[12] Paul Diel, La divinité, p. 139

[13] Pour Diel, Kant fait retour au dieu réel, la cause première, avec son concept de la chose-en-soi, suivi de l’Être-en-soi, que le Criticisme allemand (Fichte, Schelling) s’efforce d’éliminer. Avec Hegel et sa phenoménologie de l’esprit, l’en-soi de Kant est éliminé, mais du même coup aussi la notion de mystère, qui est remplacée par l’idée de l’évolution du psychisme, qui sera finalement débordée par l’avènement de l’évolutionnisme matérialiste. La Divinité, pp. 144-145

[14] Paul Diel, La divinité, p. 140

[15] Paul Diel, La divinité, p. 140-141

jeudi 29 mars 2012

Le Seigneur




Le mot nātha (T. mgon po) signifie « maître, seigneur; protecteur, époux », nāthavat « qui a un protecteur » et  nāthavatī celle qui a un seigneur (ou un époux, ce qui revient au même...), donc une femme mariée. Voilà les connotations du mot nātha.

Le mot adi-nātha (T. dang po’i mgon po) désigne le « Seigneur primordial », une épithète de Śiva. Les adeptes de l’adinātha qui ont trouvé la libération (S. mukti) et les pouvoirs supranormaux (S. siddhi) s’appellent des « nātha » et sont considérés comme des êtres immortels fréquentant les régions himalayennes. Le premier maître humain à qui remonte cette école, que l’on désigne par le nom « nāthisme » et qui est apparue dans le sillage de la transmission (S. saṃpradāya) des siddha et des avadhūta, est Matsyendra-nātha (Macchanda). Mais celui qui est réellement à l’origine du mouvement est Gorakṣa-nātha. Ces deux maîtres prennent également une place importante dans la transmission des mahāsiddhas bouddhistes. La nātha-saṃpradāya se divise en (au moins) douze sous-sectes appelés panth/pantha (T. sde tshan bcu gnyis, voir Tāranātha 1575-1634).

Dans le bouddhisme tantrique, le Seigneur primordial (S. adi-nātha T. dang po’i mgon po) correspond au Sixième[1]. Il apparaît par exemple dans la phase de génération de Guhyasamāja. Cette phase a généralement cinq étapes, « les cinq étapes de la manifestation » (S. abhisambodhi T. mngon par byang chub lnga) que sont la vacuité, « le trône » (disque lunaire, solaire et lotus), la syllabe-germe, l’attribut symbolique, et la manifestation complète. Le « trone » constitué d’un disque lunaire, d’un disque solaire et du lotus correspond à la réunion du sperme, de l’ovule et de la conscience de l’état intermédiaire (S. gandharva T. dri za)[2]. C’est l’élément « physique », le corps natif (S. sahaja-kāya[3]) dans lequel l’élément spirituel, le verbe (éveillé ou non), se greffe ou s’incarnera si on veut. Quand ce proto-être (S. nātha) (au protosoi ?) se manifeste dans le cadre de la phase de génération de la divinité (Guhyasamāja, Śiva…), il est évidemment le Seigneur (nātha). Ce Seigneur, qui habite le corps mais n’est pas le corps[4], est le véritable guru, présenté par le guru initiateur.

Dans le bouddhisme tantrique, y compris chez Saraha (Distiques) qui parle de Śrī guru nātha,
« Tout ce qui procède de façon différenciée de la conscience
Est de l’essence du Seigneur (S. Nātha )[5] »
Les représentations iconographiques et symboliques de ce Seigneur sont sauvages et il exprime des émotions à l’état brut. C’est comme s’il était à peine sorti de la condition animale et que son cerveau reptilien et limbique dominent. C’est un dieu de nature pas très fréquentable comme Rudra ou Dionysos, un dieu de la végétation, un dieu animal. Il habite le corps et le gouverne. Ce n’est pas par le mental qu'il est atteint et que l’on fait son culte. Le système que l’on fait remonter à Gorakṣa-nātha est celui du haṭhayoga[6], qui permet de maîtriser les souffles vitaux (S. prāṇa) et l’énergie thermique (S. tapas, yogāgni), et de purifier la semence (S. rasa T. bcud). Ce système s’éloigne de la magie classique, sans l'abandonner complètement, et s’engage dans une approche de magie naturelle. Le temple de la divinité ne se trouve plus, ou plus uniquement, à l’extérieur, mais à l’intérieur. La vraie maîtrise passe désormais par le corps. Autre argument du  haṭhayoga : « Pourquoi commencer par se battre contre le mental ? » demande Swami Muktibodhanada Saraswati[7]. « Vous n’avez pas la force de vous battre contre votre mental, et cependant vous le faites, suscitant ainsi de l’hostilité envers vous-même ». Néanmoins, le but du haṭhayoga est de réunir les forces vitales (S. prāṇa śakti) et les forces mentales (S. manas śakti), à l’origine de toute la création. Le yoga est l’union du corps et de l’esprit[8]. Et cette union se réalise par le nātha, par une (sixième) intuition quasi-substantielle, par la bodhicitta, par l’énergie vitale. Dans les différentes filières et approches qui descendent des siddhas, c’est le plus souvent une question de « fluide » (S. rasa), plus ou moins substantielle et qui se situe au cœur.

« L'intuition du Corps, Parole et Esprit éveillés n'est pas apparente [chez les êtres ordinaires], mais il n'est pas absente. Elle se tient dans les canaux subtils (S. nadī) du corps. Dans les canaux elle s'appuie sur les souffles (S. vayu) et sur les constituants (S. dhātu T. khams). Le 'centre du centre' des quatre cakra est la demeure de l'intuition. Dans le palais du Cœur. »[9]

Les traditions des siddhas, qu’elles soient śivaïstes, bouddhistes, jaïnes, partagent un fond mythologique commun. Celui-ci parle de Rudra, Śiva, Bhairava, Mahādeva, autant d’aspects du Seigneur (nātha), et de son épouse (śakti), nāthavatī ? Quand elle recevait le secret de l’immortalité de sa bouche, un témoin humain fut présent, Matsyendra-nātha/Mīnapa, à l’origine de la mouvance siddha. Mahādeva est le grand dieu dont émanent les autres dieux et mantras. Mais en réalité, il aspire et engloutit autant de cultes locaux mineurs dans son sillage, avec leurs mythes à eux qui vont nourrir les mythes de leur propre subjugation par le grand dieu. Ces mythes sont autant d’instructions, qui se trouvent dans les patchworks que sont les tantras.

Ce que l’on peut retenir de ce qui précède, est que le Seigneur (nātha) est très directement associé à la force vitale et que toute la création (mentale = inter-relationnelle avec un point de référence) procède de lui, ce qui est conforme à la mythologie le concernant. Puisque cela vaut aussi bien pour les systèmes « théistes » que « non théistes » (Saraha), les aspects mythologiques sont symboliques et à interpréter.
« Si les documents historiques que sont les mythologies renferment – comme Freud l’avait supposé – une sous-jacante vérité psychologique, n’est-il pas évident qu’elels doivent être le produit d’une introspection ancestrale à force élucidante, Et les rêves nocturnes, que sont-ils sinon l’état introspectif où défilent en revue les souciset les espoirs de l’âme inquiète, déguisés – tout comme dans les mythologies – en des personnages fictifs, figurant symboliquement les propres intentions du rêveur à la recherche d’une solution de ses conflits diurnes. Si les rêves collectifs, les mythes et les rêves nocturnes de l’individu connaissent les motifs secrets, ne faut-il pas en conclure qu’autant l’introspection que les expressions symboliques de l’extra-conscient sont des propriétés essentielles de la vie psychique et ceci au point que d’origine ancestrale et mythique, elles accompagnent et, même, dirigent la vie humaine jusqu’à nos jours sous la forme de l’onirisme des rêves ? »[10]



Pour Paul Diel, la clé de l’interprétation des mythes se trouve dans la psychologie de la motivation[11], dont il est à l’origine, et « qui propose une nouvelle conception unitaire du sens de la vie » (citation d’un courrier que lui avait adressé Einstein). L’instance capable de créer les mythes, qui sont une manifestation universelle fondatrice de toute culture, est le « surconscient », le sens de la vie. C’est à l’aide de sa méthode introspective, que Diel avait traduit les mythes grecs, le mythe judaïque et le mythe chrétien.[12] Une traduction des « mythes indiens » serait intéressant…
« Mythes et rêves n’ont qu’une préoccupation : le sens de la vie et les moyens de le réaliser. Le mythe met en scène le héros invité à combattre les monstres et les démons, aidé par les divinités. L’être humain serait-il appelé à devenir le héros combattant ses démons intérieurs, aidé en cela par son élan de dépassement [surconscient] ? »[13]
Ainsi « la Force » ou « force vitale » est un symbole, une personnification mythique, dont la signification est la volonté, « une volonté idéalisée, une volonté surhumaine, une volonté créatrice »[14], le mystère inexplicable de toute vie. Si c’est la volonté d’un Créateur, Dieu, celui-ci aussi est un symbole qui rend compte d’une réalité intérieure : « l’émotion de l’homme face au mystère de l’existence et sa foi en l’organisation du monde et de la vie. »[15] Dans cette interprétation psychologique, ni Esprit pur, ni fluide au sens littéral. Le Seigneur (nātha) qui réside au cœur chez Saraha interprété par Advayavajra, sans être (directement) une interprétation psychologique, s’éloigne cependant d’une interprétation littérale d’une divinité et d’un fluide, résidant dans le cakra du cœur. Si on suit Bertrand Méheust, Advayavajra serait à classer plutôt parmi les « psychofluidistes » que parmi les mesmériens[16], qui ont une conception plus physicaliste du fluide, qui se laisserait à la limite manipuler quasi physiquement à travers les exercices pneumatiques et hydrauliques de l'ingénierie des fluides qu'est le haṭhayoga.

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Illustrations : Bhairava et Thésée tuant le minotaure, au Louvre Paris

[1] śrī-sarvatathāgataguhyatantrayogamahārājādvayasamatā-vijaya-nāma-vajraśrīparamamahākalpa-ādi DGTG n° 454 chapitre 22.
[2] http://www.misterdanger.net/books/Buddhism%20Books/Religion%20medicine%20&%20human%20embryo%20Tibet.pdf
[3] DKG n° 29
[4] « 129. Yogin, médite le Soi en tant que distinct de ton corps : si tu considères que le corps est le Soi, tu n’atteindras pas le nirvāṇa. » L’offrande des distiques (Dohāpḥahuḍa) de Rāmasīhu muṇi, traduction de Colette Caillat p. 84
[5] DKG n° 72 །གང་ཞིག་སེམས་ལས་རྣམ་འཕྲོ་བ། །དེ་སྲིད་མགོན་པོའི་རང་བཞིན་ཏེ། Jatta bi cittaha bipphuraï tatta bi ṇāha sarūba ;
[6] Le Haṭhayoga-Pradīpikā est attribué à Svātmārāma (nātha-yogin Cintāmaṇi) qui vécut au XVe ou au XVIe siècle.
[7] Hatha Yoga Pradipika, p.5
[8] Hatha Yoga Pradipika, p.10
[9] (Mathes, 2008),
[10] (Diel, La divinité, le symbole et sa signification, 1950), p. 10
[11] (Diel, Psychologie de la motivation, théorie et application thérapeutique, 1947)
[12] Le symbolisme dans la mythologie grecque 1952, Le symbolisme dans la Bible 1975, Le symbolisme dans l’évangile de Jean (avec Jeanine Solotareff) 1983, Le symbolisme dans les rêves 1991 de Jeanine Solotareff (à partir de traductions orales dispensées par Diel lors de ses cours sur la traduction des rêves).
[13] Article pour L’ecyclopédie Universalis écrit par Jeanine Solotareff (mars 2004), collaboratrice de Diel.
[14] (Diel, Psychologie de la motivation, théorie et application thérapeutique, 1947), p. 18
[15] L'esprit en question, Solotareff, 2007, p. 31
[16] Sous le magnétisme des romanciers, le magnétisme "réel" Article publié initialement dans l’ouvrage "Traces du mesmérisme dans la littérature européenne du XIX° siècle", ouvrage collectif dirigé par Ernst Léonardy , Publications des facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 2001. Par Bertrand Méheust

vendredi 23 mars 2012

Paul Diel et l'introspection



Après une petite boutade sur le manque du troisième guṇa chez Freud, place à Paul Diel qui "réhabilitera l'introspection en montrant qu'elle est une fonction naturelle dont la maturation donne son sens à l'évolution humaine (La peur et l'angoisse)".
"L'originalité de Paul Diel est d'avoir rétabli l'introspection comme un moyen fondamental pour accéder à la connaissance de soi. Il en fait même l'outil principal de sa thérapie. Car pour lui l'esprit, loin d'être insaisissable, peut s'étudier scientifiquement comme la matière, avec méthode et logique. C'est dans ce cadre de pensée qu'il conçoit l'introspection. Il explique son origine à partir de sa manifestation la plus primitive : la faculté que possèdent les êtres unicellulaires à réagir au milieu ambiant, par un réflexe d'excitabilité-réactivité qui a un sens : celui de la satisfaction. L'amibe absorbe un corps étranger s'il peut lui servir, et se ferme devant celui qui risque de lui nuire. Au fil de l'évolution, cet acte réflexe s'est ralenti, il y a eu un décalage temporel entre l'excitation et la réaction. L'information venue de l'extérieur s'est transformée en images mentales chargées d'émotion, grâce à l'aptitude croissante du vivant à retenir volontairement l'énergie produite par les excitations du monde extérieur. L'imagination est née, faculté de se représenter mentalement le monde extérieur et d'en jouer (le chat rêve qu'il chasse une souris). Ce jeu imaginatif est appelé par Diel la " délibération ". Il est permanent et semi-conscient, va et vient entre le monde réel et le monde imaginé. Pour que la délibération deviennent consciente, il faut calmer la folle du logis et adopter une attitude lucide et honnête. Mais il est nécessaire aussi de savoir ce que l'on cherche. Pour Diel, le connais-toi toi-même rime avec connais tes désirs, puisque l'homme est porté comme tout le vivant par un élan vital de satisfaction. Au stade humain, la pleine satisfaction passe par l'harmonisation de nos désirs matériels et spirituels et par leur réalisation concréte. Ces objectif sont atteints grâce à la délibération consciente, considérée par Diel comme un moyen d'adaptation supérieur qui permet à l'homme de s'éveiller à la conscience de son identité." [En Marge, Martine Marie-Céleste Castello]
Ci dessous une citation tiré de son livre intéressant "La Divinité" sur le symbole Dieu, " Dieu n'est pas une illusion ni une réalité, c'est un symbole mythique : la réponse émotive et imagée à la question sans réponse, mais qui ne cessera jamais de se poser à l'être humain. "

"La tentation est grande de prétendre que seul Dieu existe et que le monde existant n'est qu'une apparence. Or, rien ne préexiste à l'existence et c'est précisément là le mystère de l'origine de l'existence. Seule l'existence existe. Elle n'est pas une apparence. Elle est l'apparition manifeste du mystère. Le mystère n'est pas mystère tout court. Il se révèle, il se manifeste, il apparaît. Tous les attributs de l'existence, toutes ses modalités et ses modifications, sont des révélations du mystère d'où il vient qu'on est en droit de les attribuer à Dieu symbole du mystère à condition toutefois qu'on les retire en même temps, parce que la projection est anthropomorphe.

La symbolique, par sa double façade, projette des attributs en dieu — il existe, il a des intentions à l'égard de l'homme — tout en les retirant par la signification sous-jacente : mystère insondable. La philosophie est spéculative parce que : théiste elle s'efforce de prouver l'existence de Dieu, ou athée : elle prouve sa non-existence tout en oubliant le mystère. Le fait est qu'il s'agit là d'un jeu et d'un contre-jeu qui s'opère entre imagination et réflexion. Il est possible à l'homme de se faire une image attributive à l'aide des modalités de l'existence et de personnaliser ainsi le mystère. Mais la réflexion devrait toujours à nouveau dissoudre les projections surdimensionnées pour ne pas en être dupe. (Le mystère n'est ni Esprit absolu, ni Matière absolue, ni esprit, ni matière; il est la limite de la compétence de l'esprit humain.) Le mystère n'est ni infini ni fini, c'est pourquoi il est indéfinissable. Il n'est ni existant ni inexistant : il existe, mais uniquement pour l'esprit humain en tant qu'impénétrable mystère de l'existence. Il n'est ni éternel ni temporel, car il n'est pas le fait apparent d'un écoulement sans fin du passé vers le futur; l'éternité ne peut être imaginée que par l'image inimaginable d'une éternelle présence. Le mystère n'est ni immanent ni transcendant à l'existence spatio-temporelle: il est

TRANSCENDANT A LA RÉFLEXION ET IMMANENT A L'ÉMOTION.

Et ainsi de suite pour toutes les attributions à la fois vraies et fausses. L'esprit humain, obligé de basculer entre imagination et réflexion, devrait admettre que le mystère existe, mais que son mode d'existence est inimaginable et impensable. Encore que même cette réflexion est une imagination anthropomorphe du mystère nommé Dieu. Seule la métaphysique symbolique des mythes n'est pas spéculative car elle est une imagination sur-consciente et non pas un raisonnement irraisonnable.

La théologie n'est qu'une réflexion logique, une rationalisation imaginativement faussée. C'est pourquoi elle est obligée de chercher appui dans les spéculations métaphysiques de la philosophie dans l'espoir d'y trouver des preuves concluantes pour l'existence personnelle de Dieu.

Seul l'incessant auto-contrôle de l'esprit, éliminant toujours à nouveau toute attribution et toute conclusion, est à même d'ouvrir l'accès à l'émotion devant la profondeur mystérieuse de l'existence et de la vie, incluses la vie humaine et la vie de l'individu."

[Paul Diel, La Divinité, Petite Bibliothèque Payot, 140-141]

Emission France Culture