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vendredi 27 mars 2015

Connaissance rime avec liberté (si si !)


Illustration de l'avadhūta à l'aide d'allégories
Le système du haṭhayoga est attribué à Gorakṣanātha. Ceux qui suivent la voie de Gorakṣanātha , sont appelés des nāthins (d’après le mot nātha, qui signifie maître, protecteur ou seigneur) ou encore Gorak-panthin (de pantha, qui signifie voie).

Tāranātha (1575-1634), détenteur des lignées Jonang et Shangpa, a écrit une histoire de la transmission des tantras bouddhistes[1]. Dans cette œuvre, la septième lignée d’instruction du bouddhisme ésotérique, descendant des 59 (sic) mahāsiddha indiens, concerne la transmission de diverses traditions (S. amnāya T. man ngag), parmi lesquelles figurent celles du mahāsiddha Gorakṣanātha. Tāranātha écrit à ce sujet :
« Les douze branches (S. nikāya = bārah panth ?) de yogis[2] racontent que Mīnapa/Matsyendra suivait Maheśvara (Śiva) et qu’il atteint les pouvoirs mystiques (siddhi) ordinaires. Gorakṣa reçut de lui les instructions sur les énergies (S. prāṇa), les mit en pratique suite à quoi la gnose de la mahāmudrā naquit naturellement en lui. »[3]
Tāranātha, qui ne cite malheureusement pas ses sources, ajoute que plusieurs histoires du même genre circulent mais qu’elles sont sans fondement. Tāranātha avait sa propre liste de mahāsiddhas, parmi lesquels ne figurait pas non plus Tailopa. Selon lui, ces adeptes de Mīnapa/Matsyendra étaient des nāths et ils pratiquaient des sādhana shivaïstes ou śakta hors d’un contexte bouddhiste et par conséquent la plus haute réalisation du bouddhisme tantrique, étant des non-bouddhistes, ne leur était pas accessible pour cette raison même...[4]
« La voie des Nātha-yogin semble avoir été extrêmement fameuse après le XIIe siècle de notre ère. Après s’être répandue d'abord dans toute l'Inde du Nord, elle a été florissante pendant plusieurs siècles sur toute l’étendue du continent indien. Selon Jan Gonda, elle a produit « diverses traditions orales, de nombreux chants et des récits en vers dans les langues du peuple. »[5]
David Gordon White, affirme dans The Alchemical Body, que la transmission des nāth (nāth sampradāya), consistant traditionnellement en neuf nāths (navanātha) fondateurs légendaires, n’a pas pu émerger avant la fin du XIIème et le début du XIIIème siècle. On trouve des variations dans les listes des neuf nāths fondateurs en fonction de la région en Inde, et ailleurs… Au Bengale, on présente la lignée nāth suivante[6] : 1. Ādi (Ādināth) 2. Mīna (Matsyendra) 3. Jālandhari 4. Gorakh 5. Mayanāmatī 6. Kānha-pā (Kṛṣṇā) 7. Gopīcand (Gopīcandra) 8. Bāil Bhāḍāi 9. -.

Les informations sur le roi légendaire Gopīcand(ra) du Bengale, viennent de cycles de chants qui lui sont dédiés, le plus ancien étant un cycle originaire du Népal[7], le Gopicandra Nāṭaka. Dans ces cycles, Gopīcand est présenté comme le fils de Mayanā[matī], un disciple « sorcière » ou ḍākinī de Gorakh. Quand celle-ci perd son mari, le roi Māṇikacandra du Bengale, qu’elle tente en vain de récupérer du monde de Yama, Gorakh finit par lui donner un fils, pour le remplacer. Ce fils est Gopīcandra. Par ses pouvoirs, elle sait que son fils ne dépassera pas l’âge de l’adolescence, s’il ne devient pas un yogi. Il abandonne alors son royaume, ses femmes et vie dans la jungle, jusqu’à ce que le danger soit écarté. Mayanā le guide alors vers un gourou, Hāḍi-pā alias Jālandharanāth.[8] Dans les cycles bengali Gorakṣa Vijay et Mīn Cetan, Mīna/Matsyendra (fondateur de la branche Yoginī Kaula) subit un sort et est débauché par seize cents femmes dans la forêt du royaume de Kadalī, Kānha-pā est exilé vers un pays du nom de Ḍāhuka et Hāḍi-pā est transformé en un balayeur de basse caste. On le retrouve dans ce rôle dans les Vies des 84 mahāsiddha. Mayanā sait que seule une initiation de Hāḍi-pā pourra sauver Gopīcandra, qui a du mal à abandonner son royaume, pour se mettre au service d’un balayeur, et fait passer sa mère sorcière par une série d’épreuves terribles,[9] autour des thèmes chamanistes/alchimistes classiques de démembrement et de restauration[10]. Je mentionne ici ces éléments des chants, car ils rappellent certaines histoires des Vies des quatre-vingt mahāsiddha et notamment celles concernant le roi Indrabhūti d'Oḍḍiyāna, sa sœur Lakṣmīṅkārā et le balayeur Hāḍipa/Jālandhara. Dans le bouddhisme tibétain, le roi Indrabhūti d’Oḍḍiyāna est considéré comme étant à l’origine du Guhyasamāja.

Le premier but de la méthode du Yoga est le contrôle des énergies vitales (prāṇa). Et le haṭha yoga, est leur réintégration par la force, en maîtrisant le corps et les énergies vitales. Le Gorakṣa samhitā explique que le mot haṭha (force) est constitué de deux syllabes, Ha, qui représente le soleil, et Ṭha, qui représente la lune. Le macrocosme correspondant au microcosme, ces deux principes cosmiques que sont le soleil et la lune, se retrouvent à la fois dans le corps grossier et le corps subtil. Dans le corps subtil des nāths, le soleil est le canal de droite, Pingalā, et la lune celui de gauche Idā. Et dans le corps grossier, la lune correspond à l’énergie respiratoire (froide, prāṇa) et le soleil à l’énergie digestive (chaude, apāna). Ces énergies sont maîtrisées à travers les huit, sept ou six degrés progressifs du haṭha yoga, en fonction du système spécifique.

On retrouve ces notions et éléments haṭhayoguiques dans le bouddhisme tibétain tel qu’il s’est constitué au Tibet, à travers les siècles. Le plus clairement dans les yogas et les pratiques attribués à Nāropa et Padmasambhava, à savoir les six yogas de Naropa et le cycle des six Bardos de Karma Lingpa (XIVème siècle). Ces pratiques ont pour but de re-compléter (restaurer la complétude) une expérience fragmentée (démembrée). Chez les nāth, l’accent est mis sur le corps, comme contenant du corps subtil (sūkṣma), et elles prennent la forme du kāya-sādhana, la perfection du corps immortel, à l’aide de la Grande gnose (mahājñāna), qui se réfère dans ce cas à une science occulte, plutôt qu’à la gnose de l’Elément (dhātu) comme dans la mahāmudrā.

On ne trouve pas de rois du noms de Māṇikacandra et de Gopīcandra dans l’histoire de la dynastie des Candra[11] du Bengale, qui avait régné entre 900 et 1050. Mais c’est apparemment à l’époque des Candra que les hagiographes veulent situer le déroulement des événements de leurs protagonistes, bien que les hagiographies qui les mettent en scène soient apparues plus tard.

Comme mentionné ci-dessus, les éléments haṭhayoguiques apparaissent alors dans le bouddhisme tibétain. Par exemple dans le cycle attribué à Karma Lingpa, qui au début de son texte rend hommage au Seigneur primordial (sct. ādināth tib. dang po’i mgon po)[12]. Il explique dans la partie qui concerne le bardo du devenir, comment au moment de la conception, la « bodhicitta » lunaire du père et le sang solaire de la mère fusionnent, ce qui produit de la félicité, et la « conscience » porteur de « karma » de l’être à naître s’associe avec eux, produisant ainsi l’embryon. Dans le corps, qui est représenté comme un modèle microcosmique de l’univers, la « bodhicitta » (blanche) du père reste présente telle quelle dans la partie haute du corps, et le sang de la mère (rouge) dans le bas du corps, au-dessous du nombril. Au niveau du corps subtil, le rayonnement de la bodhicitta blanche et froide produit le canal blanc descendant, et celui du sang rouge et chaud de la mère le canal rouge ascendant.[13] Au milieu des deux se tient le « canal » de la « conscience », qui est par nature Lumière de connaissance. On retrouve par ailleurs le schéma des trois guṇa dans la représentation schématique du corps subtil.

Or, au moment de la mort, le processus inverse est imaginé dans le cycle de Karma Lingpa. Le sang de la mère remonte et la bodhicitta du père descend et se rencontrent au niveau du Cœur. Leur rencontre, tout comme au moment de la conception, suscite la joie naturelle (sahajānanda), et la « conscience » est éjectée et entre dans un état d’inconscience. La respiration interne s’interrompt.[14] Karma Lingpa explique que c’est pour ce moment crucial, que l’adepte tantrique s’est entraîné durant toute sa vie. Car celui qui s’est entraîné dans l’apparition des quatre joies, telle qu’elle est enseignée par le chemin des expédients (upāyamārga), et qui a été introduit à la joie naturelle (sahajānanda) au cours de la troisième consécration, saura la reconnaître quand elle se produit naturellement, au moment de la mort. Et celui qui la reconnaîtra à ce moment crucial, sera aussitôt transposé dans les vastes sphères supérieures (tib. yar gyi zang thal).

Tous les exercices expliqués dans ce texte de Karma Lingpa ont pour but de se préparer pour ce moment crucial, ou le cas échéant, pour les moments (bardo) qui le suivent, car tout n’est pas tout à fait perdu si on ratait cette occasion en or. La troisième consécration prépare donc à l’identification de la joie naturelle. Il se trouve qu’un processus similaire à celui qui se produit au moment de la mort a lieu au moment de l’orgasme. On peut donc s’entraîner à identifier l’instant de la joie naturelle, et à se familiariser avec elle en pratiquant avec une parèdre (sct. karmamudrā). C’est à cause de cette préparation au moment crucial de la mort, avec sa bifurcation Eveil ou renaissance, que Karma Lingpa et d’autres (y compris encore maintenant) proclament le chemin des mantras ésotériques plus profond et rapide que les autres.[15] Le même raisonnement s’applique par ailleurs au chemin des expédients (upāyamārga) des autres écoles.

Il ne s’agit pas d’interpréter cela à un niveau théologique, philosophique ou psychologique. Symbolique ? Non, car se serait « dangereux ». Il s’agit de prendre cela au premier degré, au sens définitif (sct. nītārtha). Il en va de votre non-survie ! Cet objectif du bouddhisme tibétain rejoint exactement celui du kāyasādhana des nāths. Ses méthodes s’appuient sur une vision du monde qui date. Elles semblent indissociables de la croyance en une réincarnation de type « linéaire » : individu A meurt et renaît comme individu B, « ni le même, ni un autre », comme on dit. Elles s’appuient sur une connaissance du monde, du corps grossier et subtil, qui emprunte beaucoup à la mythologie et la théologie. Est-ce que celle-ci est toujours compatible avec ce que nous savons maintenant du monde, du corps grossier et subtil ? Et surtout, elles accordent un niveau de réalité à toutes ces choses qui semble en contradiction avec l’approche de la vacuité et du non-engagement mental (sct. amanasikāra) qui évitent les extrêmes.

Ce n’est pas une question d’autres temps autres mœurs. Avant cette montée en puissance des chemins des expédients au Tibet, d’ailleurs apparus en même temps que ceux du kāyasādhana des nāths, c’étaient la sahaja-mahāmudrā et le dzogchen radical qui étaient hot ! La Sahaja-mahāmudrā qu’un Gampopa enseigna en dehors du cadre du chemin des expédients et qu’il considéra comme un chemin de connaissance. Ces approches furent déclassées par la suite, car elles ne prépareraient pas suffisamment les adeptes au « moment crucial », où tout se jouerait, comme si la vie qui la précédait était accessoire… La raison de la « crucialité » de ce moment, tient-elle toujours ? Sans doute pour ceux qui croient en une réincarnation pure et dure, et pour qui tout le reste semble subordonné à elle.

Il me semble, et je suis en bonne compagnie (Karmapa XVI), que la voie de la connaissance proposée par Gampopa et d’autres, reste parfaitement adaptée à notre époque, et a pour avantage de ne pas être subordonnée à une croyance. C’est la « connaissance » qui constitue la voie, pas une méthode qui s’inscrit dans une époque, une mythologie, une culture, des croyances, … Comme la sahaja-mahāmudrā est une approche naturelle, et de connaissance, elle se prête davantage à la liberté (...et à l’égalité) que le chemin des expédients qui passe par l’effort et se leste d’objectifs, de degrés de progression et d’une hiérarchie.


***

[1] bka' babs bdun ldan gyi brgyud pa'i rnam thar ngo mtshar rmad du byung ba rin po che'i khungs lta bu'i gtam

[2] Il s’agit sans doute des 12 yoguis fondateurs des Kāpālika, parmi lesquels figurent Jālandhara/Hāḍipa, lui-même élève de Gorakṣa. Dowman, p. 249

[3] The Seven Instruction Lineages (Paperback) by Jonang Taranatha, traduit par David Templeman, Library of Tibetan Works & Archives, p. 75. Réf. TBRC W22276-2306-7-163. 117. grub chen gau ra+kSha’i man ngag rnams kyi bka’ babs yin te/ de yang sde tshan bcu gnyis kyi dzo gi rnams na re/ mA Ni pas lha dbang phyug chen po la brten te/ thun mong kyi dngos grub thob/ de la gau ra+kShas rlung gi gdams ngag zhus te bsgoms pas/ phyag rgya chen po’i ye shes rang byung du skyes pa yin zhes zer ba sogs khungs med kyi gtam sna tshogs yod kyang*/ re zhig bzhag go/

[4] Masters of Mahāmudrā, Keith Dowman, Suny Press, p. 83

[5] La ceinturie de Gorakṣa, Tara Michaël

[6] Source datant du XVIème siècle, mais s’appuyant sur des sources plus anciennes White p. 92

[7] Les Gurkhā du Népal sont nommés ainsi d’après le nom de Gorakṣa. Tara Michaël.

[8] White, p. 295

[9] White, p. 296-297

[10] David White mentionne une série d’opérations alchimiques correspondant aux allégories alchimiques que l’on retrouve dans ces histoires, à savoir mardana, bandhana, sampuṭa, sāraṇa, utthāpana et māraṇa. p. 299

[11] Traillokyachandra (900–930), Srichandra (930–975), Kalyanachandra (975–1000), Ladahachandra (1000–1020), Govindachandra (1020–1050).

[12] ༁ྃ༔ དང་པོའི་མགོན་པོ་སྐྱེ་མེད་ཀུན་ཏུ་བཟང༔ དེ་རྩལ་འགགས་མེད་ལོངས་སྐུ་ཞི་ཁྲོའི་ལྷ༔ སྣ་ཚོགས་ཤར་གྲོལ་སྤྲུལ་སྐུ་མཐའ་ཡས་འཕྲོ༔ ཞི་ཁྲོ་སྐུ་གསུམ་ལྷ་ལ་ཕྱག་འཚལ་ལོ༔

[13] L’air chaud monte, l’air froid descend.

[14] ma las thob pa'i rakta gyen du% pha las thob pa'i byang sems% byang sems dkar dmar dkar lam 'byung % spyi bo nas thur du bab ste% dmar lam gyi snang ba shar ba'i% rjes su snying khar 'phrad de% lhan cig skyes pa'i dga' ba tshad% med pa zhig skyes pa dang% mnyam du rnam shes stor nas% brgyal log gis 'gro ba'i dus su nang dbugs chad pas%

[15] gsang sngags gzhan las zab cing lam myur ba'i phyir%

jeudi 6 février 2014

Le soleil a rendez-vous avec la lune



Les nāths ou Goraknāthī sont une secte apparue au XIIème siècle probablement à partir de la mouvance siddha hétéroclite par l’intérêt porté sur l’immortalité du Corps (kāya-sādhana et rasāyana). Ils se désignent eux-même comme sampradāya (transmission), panth (voie, chemin, équivalent de mārga) ou paramparā (succession). Ils décrivent leur tradition comme celle des neuf nāth et des 84 siddha.[1] On pense que les nāth et leur « fondateur » Goraknāth sont à l’origine du haṭhayoga. Pour les nāths, leur transmission commence avec l’ādināth (T. dang po’i mgon po), le Seigneur primordial qui donna la transmission à Matsyendra-nāth, le premier humain à la recevoir.

Le nom haṭhayoga que l’on attribue à Goraknāth[2] et qui fait l’objet du Haṭha-yoga-pradīpikā de l’adepte Svātmārāma (XV-XVIème siècle), se composerait de ha- désignant la lune et de -ṭha désignant le soleil[3]. La lune représenterait les forces psychiques et le soleil la force vitale (prāṇa). Nous retrouvons toutes les les oppositions habituelles esprit-matière, ciel-terre, masculin-féminin. Le corps est la rencontre de ces deux forces et le haṭhayoga en donne une représentation schématique. Le corps est l’univers avec son ciel et sa terre.

Le « ciel » (sahasrāra, lotus à mille pétales) se trouve donc en haut, la « terre » (mūladhāra) en bas. Entre les deux un flot descendant et un flot ascendant. Immédiatement au-dessous du « ciel » est suspendue la lune. Dans le bouddhisme tantrique représentée par la syllabe Ha(ṁ) tournée vers le bas d’où s’écoule le soma/rasa/bodhicitta[4]. Sur la « terre » se trouve le soleil tourné vers le haut. Le nectar qui s’écoule de la lune descend et est dévoré par le soleil, ce qui cause le vieillissement du corps physique (piṇḍa). Le nectar est ce qui est consommé (upabhogya) et le feu/soleil est le consommateur (bhoktā). En d’autres termes, l’esprit est consommé par une matière qui le tient captif, jusqu’à l’épuisement des conditions. C'est d'ailleurs comme si la création se passe sens dessous-dessus, avec l'océan primordial (de gnose) accroché au ciel et s'écoulant vers le bas

Un autre texte attribué à Goraknāth, le Siddhasiddhānta-paddhati, le corps physique est le produit de cinq facteurs : karma (action), kāma (désir), candra (lune), sūrya (soleil) et agni (feu). Les deux premiers facteurs, l’action et le désir, et sont les conditions du corps physique et les trois derniers sont ce qui le constitue. Le soleil et le feu sont généralement considérés comme un, ce qui fait que nous retrouvons la lune (soma) et le soleil/feu (agni).

La lune et le soleil (l’esprit et la matière) peuvent être personnifiées/déifiées. La lune comme Śiva, Vajrasattva ou autre et le soleil comme sa puissance (śakti). La lune, qui contient le nectar de l’immortalité (amṛta) est la force créatrice tandis que le soleil est la force destructrice (kālāgni). Au niveau physiologique, la lune correspond d’ailleurs à la semence paternelle et le soleil au sang utérin maternel.

Quand ces forces vitales (esprit et matière) sont symboliquement représentées par des dieux, ceux-ci viennent évidemment avec toute leur mythologie[5] qui demande éventuellement à être réinterprétée dans un sens yoguique. Le corps est l’univers, qui est la création du dieu. Tant que le feu destructeur (kālāgni) reste dans les régions inférieures, la création se maintiendra. Mais quand ce feu remonte, la création "sublunaire" est dissoute (pralaya). Ce processus se déroule généralement hors du contrôle de la créature, mais le haṭhayogi cherche justement à le contrôler et à remonter à l’origine de la création (quelle que soit la nature de celle-ci). Il fait le chemin inverse du processus de la création et tente de réunir la lune et le soleil, Śiva et śakti, les bindus paternel et maternel, l’esprit et la nature, pour retrouver le repos primordial qui est leur union. Voilà l’idée générale qui a été déclinée en différentes méthodes, où l’on trouve des dosages différents d’ingrédients philosophiques, mythologiques, cosmogoniques, théologiques, physiologiques, yoquiques, alchimiques… Ce qu’elles partagent est l’idée que l’esprit peut être manipulé matériellement et physiologiquement par les sciences de la Māyā. En contrôlant le prāṇa, on contrôle l’esprit. La volonté d’induire des états méditatifs en utilisant des technologies modernes s’inscrit dans la même logique…et toujours dans l’opposition esprit-matière avec un brin de pensée magique.

On peut encore noter que la création-dissolution mythologique de l’univers/corps divin est traduit dans les tantras bouddhistes par les deux phases, de création et de dissolution (bskyed rim, rdzogs rim), qui se répètent sans cesse, tout comme les cycles de la mythologie indienne. Certains bouddhistes et non-bouddhistes en Inde et ailleurs ont pensé que puisque ces cycles se déroulent constamment et naturellement (quelque soit d’ailleurs leur réalité mythologique) pourquoi vouloir qu’il en soit autrement ? Plutôt que de s’investir tantôt dans la création (bskyed rim), tantôt dans la dissolution (rdzogs rim)[6], il se placent au-dessus des deux tout en englobant les deux (rdzogs pa chen po[7]). Il s’en suit une approche plutôt naturaliste (sahajika) que certains ont désignée par le néologisme « sahajayana ».

L’objectif des nāths serait la fixation du Spontané (S. sahaja-samādhi T. lhan cig skyes pa’i ting nge ‘dzin).[8] Celle-ci est définie comme « un état de parfait équilibre qui transcende toute notre connaissance perceptuelle avec ses attributs positifs et négatifs. »[9] L’origine des nāths est complexe : yoga, tantra, kaula, shivaïsme, bouddhisme, soufisme ? La nāthisme qui était déjà un syncrétisme a, à son tour, été mis à toutes les sauces. Ce qui semble acquis, c’est que la nāthisme a débuté comme une réforme (à partir de Goraknāth ?) qui se distancie des pratiques sexuelles kaula/tantriques et qui est plus misogyne.[10] C’est une voie plutôt monastique centré sur l’ascèse et l’effort (yoga). En même temps, on trouve aussi des tendances nāth, où le spontané (sahaja) est le centre de l’attention. Une autre fois…

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[1] Itinérance et vie monastique: les ascètes Nāth Yogīs en Inde contemporaine, Véronique Bouillier, p. 6. Il y a une liste de 84 siddhas dans le Varṇa-ratṇā-kara et le premier chapitre du Haṭha-yoga-pradīpikā donne une liste de yogi appelés « mahāsiddhas ».

[2] Swami Satyananda Saraswati explique que Matsyendra-nāth et Goraknāth, qu’il place d’ailleurs au VIème siècle environ, auraient sauvé cette science de son milieu tantrique d’origine (sahajayana et vajrayana) où elle était mal comprise et enseignée. Haṭha-yoga-pradīpikā Light on Yoga, p.3

[3] SSS p. 23. Souvent, on voit aussi son contraire : ha= soleil et ṭha=lune

[4] HYP yatkiṃchitsravate chandrādamṝtaṃ divya-rūpiṇaḥ | tatsarvaṃ ghrasate sūryastena piṇḍo jarāyutaḥ || 77 ||

[5] Il existe 7 niveaux infernaux (comme déjà chez Ishtar) et 7 niveaux célestes. Les 7 niveaux correspondent aux 7 planètes traditionnels.

[6] Ce que p.e. Maitrīpa et Longchenpa comparent à des enfants construisant et détruisant des châteaux de sable.

[7] P.e. Rongzompa Establishing appearances as divine, Heidi I. Köppl p. 26

[8] Akula-vīra-tantra attribué à Matsyendra-nāth. "In a remarkable verse (56), it is said that the path of the Kaula is of two types - the artificial (kritaka) and the sahaja (spontaneous). The real or Sahaja is that in which Samarasa resides. kaulamaarge dvayo santi kR^takaa sahajaa tathaa .  kuNDali kR^takaa GYeyaa sahajaa samarasa sthitaa .. 56.

[9] Obscure Religious Cults, S. Dasgupta, p. 196 « a state of perfect equilibrium, which transceds all our perceptual knowledge with positive and negative attributes. »

[10] On considère que l’Avadhūta-gīta est un texte nāth. Mokashi-Punekar (Avadhoota Gītā) pense que le 8ème chapitre est un ajout ultérieur par des nāths de tendance brahmaniste.

jeudi 29 mars 2012

Le Seigneur




Le mot nātha (T. mgon po) signifie « maître, seigneur; protecteur, époux », nāthavat « qui a un protecteur » et  nāthavatī celle qui a un seigneur (ou un époux, ce qui revient au même...), donc une femme mariée. Voilà les connotations du mot nātha.

Le mot adi-nātha (T. dang po’i mgon po) désigne le « Seigneur primordial », une épithète de Śiva. Les adeptes de l’adinātha qui ont trouvé la libération (S. mukti) et les pouvoirs supranormaux (S. siddhi) s’appellent des « nātha » et sont considérés comme des êtres immortels fréquentant les régions himalayennes. Le premier maître humain à qui remonte cette école, que l’on désigne par le nom « nāthisme » et qui est apparue dans le sillage de la transmission (S. saṃpradāya) des siddha et des avadhūta, est Matsyendra-nātha (Macchanda). Mais celui qui est réellement à l’origine du mouvement est Gorakṣa-nātha. Ces deux maîtres prennent également une place importante dans la transmission des mahāsiddhas bouddhistes. La nātha-saṃpradāya se divise en (au moins) douze sous-sectes appelés panth/pantha (T. sde tshan bcu gnyis, voir Tāranātha 1575-1634).

Dans le bouddhisme tantrique, le Seigneur primordial (S. adi-nātha T. dang po’i mgon po) correspond au Sixième[1]. Il apparaît par exemple dans la phase de génération de Guhyasamāja. Cette phase a généralement cinq étapes, « les cinq étapes de la manifestation » (S. abhisambodhi T. mngon par byang chub lnga) que sont la vacuité, « le trône » (disque lunaire, solaire et lotus), la syllabe-germe, l’attribut symbolique, et la manifestation complète. Le « trone » constitué d’un disque lunaire, d’un disque solaire et du lotus correspond à la réunion du sperme, de l’ovule et de la conscience de l’état intermédiaire (S. gandharva T. dri za)[2]. C’est l’élément « physique », le corps natif (S. sahaja-kāya[3]) dans lequel l’élément spirituel, le verbe (éveillé ou non), se greffe ou s’incarnera si on veut. Quand ce proto-être (S. nātha) (au protosoi ?) se manifeste dans le cadre de la phase de génération de la divinité (Guhyasamāja, Śiva…), il est évidemment le Seigneur (nātha). Ce Seigneur, qui habite le corps mais n’est pas le corps[4], est le véritable guru, présenté par le guru initiateur.

Dans le bouddhisme tantrique, y compris chez Saraha (Distiques) qui parle de Śrī guru nātha,
« Tout ce qui procède de façon différenciée de la conscience
Est de l’essence du Seigneur (S. Nātha )[5] »
Les représentations iconographiques et symboliques de ce Seigneur sont sauvages et il exprime des émotions à l’état brut. C’est comme s’il était à peine sorti de la condition animale et que son cerveau reptilien et limbique dominent. C’est un dieu de nature pas très fréquentable comme Rudra ou Dionysos, un dieu de la végétation, un dieu animal. Il habite le corps et le gouverne. Ce n’est pas par le mental qu'il est atteint et que l’on fait son culte. Le système que l’on fait remonter à Gorakṣa-nātha est celui du haṭhayoga[6], qui permet de maîtriser les souffles vitaux (S. prāṇa) et l’énergie thermique (S. tapas, yogāgni), et de purifier la semence (S. rasa T. bcud). Ce système s’éloigne de la magie classique, sans l'abandonner complètement, et s’engage dans une approche de magie naturelle. Le temple de la divinité ne se trouve plus, ou plus uniquement, à l’extérieur, mais à l’intérieur. La vraie maîtrise passe désormais par le corps. Autre argument du  haṭhayoga : « Pourquoi commencer par se battre contre le mental ? » demande Swami Muktibodhanada Saraswati[7]. « Vous n’avez pas la force de vous battre contre votre mental, et cependant vous le faites, suscitant ainsi de l’hostilité envers vous-même ». Néanmoins, le but du haṭhayoga est de réunir les forces vitales (S. prāṇa śakti) et les forces mentales (S. manas śakti), à l’origine de toute la création. Le yoga est l’union du corps et de l’esprit[8]. Et cette union se réalise par le nātha, par une (sixième) intuition quasi-substantielle, par la bodhicitta, par l’énergie vitale. Dans les différentes filières et approches qui descendent des siddhas, c’est le plus souvent une question de « fluide » (S. rasa), plus ou moins substantielle et qui se situe au cœur.

« L'intuition du Corps, Parole et Esprit éveillés n'est pas apparente [chez les êtres ordinaires], mais il n'est pas absente. Elle se tient dans les canaux subtils (S. nadī) du corps. Dans les canaux elle s'appuie sur les souffles (S. vayu) et sur les constituants (S. dhātu T. khams). Le 'centre du centre' des quatre cakra est la demeure de l'intuition. Dans le palais du Cœur. »[9]

Les traditions des siddhas, qu’elles soient śivaïstes, bouddhistes, jaïnes, partagent un fond mythologique commun. Celui-ci parle de Rudra, Śiva, Bhairava, Mahādeva, autant d’aspects du Seigneur (nātha), et de son épouse (śakti), nāthavatī ? Quand elle recevait le secret de l’immortalité de sa bouche, un témoin humain fut présent, Matsyendra-nātha/Mīnapa, à l’origine de la mouvance siddha. Mahādeva est le grand dieu dont émanent les autres dieux et mantras. Mais en réalité, il aspire et engloutit autant de cultes locaux mineurs dans son sillage, avec leurs mythes à eux qui vont nourrir les mythes de leur propre subjugation par le grand dieu. Ces mythes sont autant d’instructions, qui se trouvent dans les patchworks que sont les tantras.

Ce que l’on peut retenir de ce qui précède, est que le Seigneur (nātha) est très directement associé à la force vitale et que toute la création (mentale = inter-relationnelle avec un point de référence) procède de lui, ce qui est conforme à la mythologie le concernant. Puisque cela vaut aussi bien pour les systèmes « théistes » que « non théistes » (Saraha), les aspects mythologiques sont symboliques et à interpréter.
« Si les documents historiques que sont les mythologies renferment – comme Freud l’avait supposé – une sous-jacante vérité psychologique, n’est-il pas évident qu’elels doivent être le produit d’une introspection ancestrale à force élucidante, Et les rêves nocturnes, que sont-ils sinon l’état introspectif où défilent en revue les souciset les espoirs de l’âme inquiète, déguisés – tout comme dans les mythologies – en des personnages fictifs, figurant symboliquement les propres intentions du rêveur à la recherche d’une solution de ses conflits diurnes. Si les rêves collectifs, les mythes et les rêves nocturnes de l’individu connaissent les motifs secrets, ne faut-il pas en conclure qu’autant l’introspection que les expressions symboliques de l’extra-conscient sont des propriétés essentielles de la vie psychique et ceci au point que d’origine ancestrale et mythique, elles accompagnent et, même, dirigent la vie humaine jusqu’à nos jours sous la forme de l’onirisme des rêves ? »[10]



Pour Paul Diel, la clé de l’interprétation des mythes se trouve dans la psychologie de la motivation[11], dont il est à l’origine, et « qui propose une nouvelle conception unitaire du sens de la vie » (citation d’un courrier que lui avait adressé Einstein). L’instance capable de créer les mythes, qui sont une manifestation universelle fondatrice de toute culture, est le « surconscient », le sens de la vie. C’est à l’aide de sa méthode introspective, que Diel avait traduit les mythes grecs, le mythe judaïque et le mythe chrétien.[12] Une traduction des « mythes indiens » serait intéressant…
« Mythes et rêves n’ont qu’une préoccupation : le sens de la vie et les moyens de le réaliser. Le mythe met en scène le héros invité à combattre les monstres et les démons, aidé par les divinités. L’être humain serait-il appelé à devenir le héros combattant ses démons intérieurs, aidé en cela par son élan de dépassement [surconscient] ? »[13]
Ainsi « la Force » ou « force vitale » est un symbole, une personnification mythique, dont la signification est la volonté, « une volonté idéalisée, une volonté surhumaine, une volonté créatrice »[14], le mystère inexplicable de toute vie. Si c’est la volonté d’un Créateur, Dieu, celui-ci aussi est un symbole qui rend compte d’une réalité intérieure : « l’émotion de l’homme face au mystère de l’existence et sa foi en l’organisation du monde et de la vie. »[15] Dans cette interprétation psychologique, ni Esprit pur, ni fluide au sens littéral. Le Seigneur (nātha) qui réside au cœur chez Saraha interprété par Advayavajra, sans être (directement) une interprétation psychologique, s’éloigne cependant d’une interprétation littérale d’une divinité et d’un fluide, résidant dans le cakra du cœur. Si on suit Bertrand Méheust, Advayavajra serait à classer plutôt parmi les « psychofluidistes » que parmi les mesmériens[16], qui ont une conception plus physicaliste du fluide, qui se laisserait à la limite manipuler quasi physiquement à travers les exercices pneumatiques et hydrauliques de l'ingénierie des fluides qu'est le haṭhayoga.

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Illustrations : Bhairava et Thésée tuant le minotaure, au Louvre Paris

[1] śrī-sarvatathāgataguhyatantrayogamahārājādvayasamatā-vijaya-nāma-vajraśrīparamamahākalpa-ādi DGTG n° 454 chapitre 22.
[2] http://www.misterdanger.net/books/Buddhism%20Books/Religion%20medicine%20&%20human%20embryo%20Tibet.pdf
[3] DKG n° 29
[4] « 129. Yogin, médite le Soi en tant que distinct de ton corps : si tu considères que le corps est le Soi, tu n’atteindras pas le nirvāṇa. » L’offrande des distiques (Dohāpḥahuḍa) de Rāmasīhu muṇi, traduction de Colette Caillat p. 84
[5] DKG n° 72 །གང་ཞིག་སེམས་ལས་རྣམ་འཕྲོ་བ། །དེ་སྲིད་མགོན་པོའི་རང་བཞིན་ཏེ། Jatta bi cittaha bipphuraï tatta bi ṇāha sarūba ;
[6] Le Haṭhayoga-Pradīpikā est attribué à Svātmārāma (nātha-yogin Cintāmaṇi) qui vécut au XVe ou au XVIe siècle.
[7] Hatha Yoga Pradipika, p.5
[8] Hatha Yoga Pradipika, p.10
[9] (Mathes, 2008),
[10] (Diel, La divinité, le symbole et sa signification, 1950), p. 10
[11] (Diel, Psychologie de la motivation, théorie et application thérapeutique, 1947)
[12] Le symbolisme dans la mythologie grecque 1952, Le symbolisme dans la Bible 1975, Le symbolisme dans l’évangile de Jean (avec Jeanine Solotareff) 1983, Le symbolisme dans les rêves 1991 de Jeanine Solotareff (à partir de traductions orales dispensées par Diel lors de ses cours sur la traduction des rêves).
[13] Article pour L’ecyclopédie Universalis écrit par Jeanine Solotareff (mars 2004), collaboratrice de Diel.
[14] (Diel, Psychologie de la motivation, théorie et application thérapeutique, 1947), p. 18
[15] L'esprit en question, Solotareff, 2007, p. 31
[16] Sous le magnétisme des romanciers, le magnétisme "réel" Article publié initialement dans l’ouvrage "Traces du mesmérisme dans la littérature européenne du XIX° siècle", ouvrage collectif dirigé par Ernst Léonardy , Publications des facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 2001. Par Bertrand Méheust