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samedi 7 janvier 2017

Nāgārjuna président !



Le troisième empereur de la dynastie indienne des Maurya fut Priyadraśi[1], mieux connu sous le nom d’Aśoka. La légende veut que son père, Bindusāra (300 -274 av. J.-C.), qui suivit plutôt la philosophie ājīvika, « athée et anti-brahmanique », était surnommé le tueur (ou dévoreur) des ennemi, ceci expliquant peut-être cela... C’était un conquérant qui agrandit son empire et qui aurait eu treize femmes et cent un fils. La légende veut peut-être dédouaner Aśoka des violences commises (le quotidien d'un roi cependant), en les imputant à son père ou à son éducation.
« D'après les chroniques bouddhiques, quand son père meurt, Ashoka fait tuer quatre-vingt-dix-neuf de ses frères, à l'exception de son cadet, Tissa, afin que personne ne lui conteste le trône. Il s'engage à son tour dans les conquêtes et est appelé Ashoka le cruel. »[2]
Notons au passage le parallèle du nombre de « frères »[3] tués, 99 et un de sauvé qui aurait dû être le centième, avec l’histoire de l’assassin Angulimāla. En revanche, ce qui est historique, c’est la boucherie que fût la bataille de Kaliṅga (261 av. J.-C.)[4], et qui aurait été, selon la légende, la cause directe de la conversion d’Aśoka.
«Bientôt après, pris de remords, le roi décida d’embrasser les préceptes du bouddhisme; il renonça aux victoires de la guerre et les remplaça par celles de la Loi sainte («dhrama» ou «dharma»): «Ce texte», déclare-t-il en parlant de ses «Inscriptions»[5], «a été gravé pour que les fils et petits-fils que je pourrai avoir ne songent pas à de nouvelles victoires. Et que, dans leur propre victoire, ils préfèrent la patience et l’application légère de la force ; et qu’ils ne considèrent comme victoire que la victoire de la Loi, qui vaut pour ce monde-ci et pour l’autre».[6]
Cette Loi, bien qu’appelée Dharma, n’est pas la Loi du Bouddha. Il s’agit d’une loi universelle, valable dans toutes les contrées de l’empire d’Aśoka. Cet universalisme aurait pu lui être inspiré par les Hellènes. Cette Loi universelle proclame des injonctions comme celles du huitième édit :
« Pour que la religion fasse des progrès rapides, c'est pour cette raison que j'ai promulgué des exhortations religieuses, que j'ai donné sur la religion des instructions diverses. J'ai institué sur le peuple de nombreux [fonctionnaires], chacun ayant son rayon à lui, pour qu'ils répandent l'enseignement, qu'ils développent [mes pensées]. J'ai aussi institué des rājukas (administrateurs ruraux) sur beaucoup de milliers de créatures et ils ont reçu de moi l'ordre d'enseigner le peuple des fidèles. 
Voici ce que dit Piyadasi, cher aux Devas, C'est dans cette unique préoccupation que j'ai élevé des colonnes [revêtues d'inscriptions] religieuses, que j'ai créé des surveillants de la religion, que j'ai répandu des exhortations religieuses. 
Voici ce que dit le roi Piyadasi, cher aux Devas. Sur les routes j'ai planté des nyagrodhas pour qu'ils donnent de l'ombre aux hommes et aux animaux, j'ai planté des jardins de manguiers; de demi-kroça en demi-kroça, j'ai fait creuser des puits, j'ai fait faire des piscines et j'ai en une foule d'endroits fait élever des caravansérails pour la jouissance des hommes et des animaux. 
Mais, pour moi, la vraie jouissance, la voici.- Les rois antérieurs ont et j'ai moi-même contribué au bonheur des hommes par des améliorations diverses; mais il s'agit de les faire entrer dans les voies de la religion; c'est sur cette fin que je règle mes actions. Voici ce que dit Piyadasi, cher aux Devas. J'ai créé aussi des surveillants de la religion pour qu'ils s'occupent en tout genre des affaires de charité, qu'ils s'occupent aussi de toutes les sectes, sectes de moines ou de gens vivant dans le monde. 
J'ai eu aussi en vue l'intérêt du clergé, dont ces fonctionnaires s'occuperont, de même l'intérêt des brahmanes, des religieux mendiants dont ils s'occuperont, des religieux nirgranthas dont ils s'occuperont, des sectes diverses dont ils s'occuperont également. Les mahāmātras s'occuperont isolément des uns et des autres, chacun d'une corporation, et mes surveillants de la religion s'occuperont d'une façon générale tant de ces sectes que de toutes les autres. 
Voici ce que dit le roi Piyadasi, cher aux Devas. Ces fonctionnaires et d'autres encore sont mes intermédiaires ; ce sont eux qui s'occupent de la distribution de mes aumônes et de celles des reines. Dans tout mon palais, ils [donnent leurs soins] en diverses manières, chacun aux appartements qui lui sont confiés. J'entends aussi que, soit ici soit dans les provinces, ils s'occupent de distribuer les aumônes de mes enfants, et en particulier des princes royaux, pour favoriser les actes de religion et la pratique de la religion. Par là, en effet, se développeront dans le monde les actes de religion, la pratique de la religion, c'est à savoir : la compassion, l'aumône, la véracité, la pureté de la vie, la douceur et la bonté. 
Voici ce que dit le roi Piyadasi, cher aux Devas. En effet, les actes de bonté de toute nature que j'accomplis, c'est sur eux qu'on se forme, on se règle sur mes exemples. C'est pour cela que les hommes ont grandi et grandiront en obéissance aux parents, aux maîtres, en condescendance pour les gens avancés en âge, en égards envers les brahmanes, les çramanas, les pauvres, les misérables, jusqu'aux esclaves et aux serviteurs. 
Voici ce que dit le roi Piyadasi, cher aux Devas. Mais ce progrès de la religion parmi les hommes s'obtient de deux manières : par les règles positives et par les sentiments qu'on leur sait inspirer. Mais de cette double action, celle des règles positives n'a qu'une valeur médiocre ; seule l'inspiration intérieure leur donne toute leur portée. Les règles positives consistent dans ce que j'édicte, quand, par exemple, j'interdis de tuer telles et telles espèces d'animaux, et dans les autres prescriptions religieuses que j'ai édictées en grand nombre. Mais c'est seulement par le changement des sentiments personnels que s'accentue le progrès de la religion, dans le respect [ général ] de vie, dans le soin de n'immoler aucun être. C'est dans cette vue que j'ai posé cette inscription, afin qu'elle dure pour mes fils et mes petits-fils, qu'elle dure autant que le soleil et la lune, afin qu'ils suivent mes enseignements ; car, en suivant cette voie, on obtient le bonheur ici-bas et dans l'autre monde. J'ai fait graver cet édit dans la vingt-huitième année de mon sacre. Voici ce que dit le [roi] cher aux Devas : partout où existe cet édit, colonnes de pierre ou parois de rochers, il faut faire en sorte qu'il dure longtemps. »
« Les rājukas [administrateurs ruraux] évangéliseront mes sujets dans le but de procurer leur bien dans ce monde et dans l'autre. »[7]
Cette « évangélisation »[8] ou plutôt diffusion du Dharma, dans le sens de Loi universelle, n’est pas celle du bouddhisme ou de la religion, bien qu’elle intègre les pratiques religieuses pour le bien des sujets « dans l’autre monde ».

Dans l’empire d’Aśoka, « les dons aux nécessiteux ou aux temples et l'entretien des hôpitaux (pour les personnes et les animaux), des routes et surtout d'une immense armée, se font grâce à des taxes prélevées sur les produits agricoles et le commerce. » (wikipédia)

Nāgārjuna est considéré comme l’auteur de la Précieuse guirlande (Ratnāvalī). Le roi auquel il s’adresse dans la Précieuse guirlande serait selon Joseph Walser un membre de la dynastie Sātavāhana (au départ des vassaux des Maurya) dans le sud de l’Inde, réputée pour avoir établi la paix dans le pays. Quand Nāgārjuna, en s’adressant au roi de la dynastie Maurya, dit :
« Le Dharma est la meilleure des politiques (sct. nīti ),
Il satisfait le monde,
Et un monde que l’on a satisfait
Ici et ailleurs ne trompera pas
. »[9]
Il parle du Dharma, mais il se pourrait bien qu’il s’agisse d’un Dharma universel comme celle préconisée par Aśoka. Le texte de Nāgārjuna fournit alors un véritable programme de politique sociale. Fournir de quoi vivre à ceux incapables de le trouver de par leur état (malades, handicapés, gens modestes, misérables…)[10], leur donner des soins médicaux.[11] Donner des moyens d’existence aux enseignants des écoles.[12] Aider les fermiers en difficulté en leur fournissant des semences et des nourriture, supprimer les taxes élevées,[13] éliminer les voleurs et les brigands, fixer des prix justes, maintenir le niveau des bénéfices [en période de pénurie], fournir des services publics[14], bien traiter les peuples vaincus (colonies etc.).[15] L’aide et des soins dispensés aux prisonniers condamnés.[16]
« De même que les fils indignes [sont punis]
Avec l’intention de les amender,
De même punis avec compassion,
Sans aversion ni désir de richesses
. »[17]
Nāgārjuna est d'ailleurs contre la peine de mort : les assassins seront ni torturés ni exécutés, mais bannis.[18] Cet activiste bouddhiste du 2ème siècle était aussi pour le développement durable.
« Ô roi, efforce-toi
D’assurer pour ton royaume
La continuité des provisions
Par [le bon usage] des ressources [actuelles]
. »[19]
Nagarjuna n’aime pas l’attitude bling bling, ni la pub (tout ce qui suscite le désir chez ceux qui n'en ont pas les moyens), il n’aime pas les taxes, ni probablement le « remboursement de la dette » sur le dos des pauvres.
« Protège [le pauvre] du désir [de tes biens],
N’établis pas de [nouvelles] taxes, réduis celle [trop élevées],
Et libère [ton peuple] de la souffrance
[De ne pouvoir payer le collecteur d’impôts] qui se tient à sa porte
. »[20]
Nāgārjuna proposait au roi un règne qui « existe pour le Dharma, pas pour la renommée et les plaisirs des dirigeants »[21]. Si un tel programme avait existé sous la dynastie Sātavāhana, il est probable que tous ces services publics étaient financés par « taxes prélevées sur les produits agricoles et le commerce », tout comme cela fut le cas sous le règne d’Aśoka.

Si les producteurs, les commerçants et « les multinationales » d’antan avaient refusé de payer ces taxes ou s’y seraient soustraits par la ruse, le Dharma n’aurait pas pu se diffuser dans son empire. Et sans le contrôle sérieux des rājukas, c’est peut-être ce qui serait en effet arrivé.

Les temps ont changé. Il y a eu une série de révolutions, le premier type s’est débarrassé du roi, la deuxième fut la révolution industrielle, la dernière la révolution informatique se déploie tous les jours davantage. Au XXème-XXIème siècle il y a eu des dérèglementations successives, des crises économiques successives, une dette publique croissante et une évasion fiscale - qui sait -proportionnelle…

Le « roi » actuel arrive de moins en moins à financer les services publics prévus par le Dharma, parce que ce n’est plus lui qui détient le pouvoir véritable, mais les plus riches qui le forcent à légiférer en leur faveur et qui pratiquent l’évasion de façon systématique par toutes sortes de montages. Pour montrer leur bonne volonté, et surtout pour leur bonne image, les riches et puissants font des petits gestes envers le Dharma, en sélectionnant une charité par-ci et par-là qui s’accordent bien avec leurs propres valeurs. Dans une démocratie, le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, il faudrait que le gouvernement soit conforme au Dharma, c’est-à-dire dans l’intérêt de tous. En pratique, les élus gouvernent sous la pression des riches et puissants (oligarques) et en leur faveur. Quel côté doit choisir un bodhisattva pour servir le Dharma ?

***

Les traductions du Ratnāvalī sont celles de Georges Driessens dans Conseils au roi, éditions du Sueil

[1] Ou encore Piādasi, Piyadasi, Priyadarshi, Priyadarśi, Piyadarsi, Priyadrashi, Priyadraśi, Priyadarśin ou Priyadarshin. En grec Piodassès (Πιοδάσσης).

[2] Source

[3] Ou bien Aśoka n’eut pas de sœurs, ou elles ne sont pas mentionnées.

[4] «Huit ans après son sacre, le roi ami des dieux au regard amical a conquis le Kaliṅga. Cent cinquante mille personnes ont été déportées; cent mille y ont été tuées; plusieurs fois ce nombre ont péri. Ensuite, maintenant que le Kaliṅga est pris, ardents sont l’exercice de la Loi, l’amour de la Loi, l’enseignement de la Loi chez l’ami des dieux. Le regret tient l’ami des dieux depuis qu’il a conquis le Kaliṅga. En effet, la conquête d’un pays indépendant, c’est alors le meurtre, la mort ou la captivité pour les gens: pensée que ressent fortement l’ami des dieux, qui lui pèse.» Traduction de Jules Bloch, à partir de la version indienne

[5] Les édits d’Aśoka.

[6] Source

[7] VIIIème édit, traduction de Sénart.

[8] Traduction d’Émile Sénart.

[9] 128. chos ni lugs kyi dam pa ste//chos kyis ’jig rten mngon dgar ’gyur//’jig rten dga’ bar gyur pas kyang*//’di dang gzhan du bslus mi ’gyur//

[10] N° 320 Fais que, sans interruption, l’aveugle, le malade,
L’humble, le délaissé, le malheureux,
Le handicapé obtiennent également
Nourritures et boissons.

[11] N° 240 Pour les êtres souffrants,
Vieillards, enfants, malades,
En vertu de ton influence,
Établis dans ton royaume des médecins et barbiers.

[12] N° 239 Là où, dans le pays, se trouvent des écoles,
Donne aux enseignants les moyens d’existence
Et des propriétés ;
Agis de façon à accroître la sagesse

[13] N° 252 Aide les fermiers en difficulté
Par le don de semences et de nourriture,
La suppression des taxes élevées
Ou leur réduction

[14] N° 239-249
241. Agis avec discernement
[En mettant à disposition] hôtels, parcs, digues,
Bassins, lieux de repos, réservoirs d’eau,
Lits, nourritures, herbe et bois.
Réunir les collections pour l’éveil

242. Veuille établir des demeures pour le repos
Dans tous les bourgs, temples et cités,
[Prévois] des réservoirs d’eau le long des routes
Où celle-ci se fait rare.

243. Avec compassion, toujours prends soin
Des malades, des êtres sans protection, de ceux que frappe le malheur,
Des humbles, des miséreux ;
Avec respect, veille à les soulager.

244. Tant qu’aux moines et mendiants
Tu n’as pas dispensé nourritures et boissons,
Produits saisonniers, céréales et fruits,
Il ne convient pas que tu les consommes.

245. Là où se trouvent des réservoirs d’eau
Place des chaussures, ombrelles, filtres à eau,
Des pinces pour extraire les épines,
Des aiguilles et du fil, des éventails.

246. Dans les réservoirs place les trois fruits médicinaux,
Les trois médications pour la fièvre, du beurre,
Du miel, des baumes pour les yeux,
Des antidotes, mantras et prescriptions.

247. Près des réservoirs
Propose des onguents pour le corps, les pieds, la tête,
Des sièges bas, des potages, des jarres,
Casseroles, haches, etc.

248. À l’ombre et à la fraîcheur tiens à disposition
Des petits récipients remplis de sésame,
Riz, céréales, nourritures,
Mélasse, huiles, eau potable.

249. Près de l’entrée des fourmilières
Fais que des hommes de confiance
Placent en tous temps de la nourriture et de l’eau,
Du sucre et des tas de graines.

[15] N° 251 Prends grand soin
Des persécutés, des victimes,
Des malheureux, des malades,
Des êtres des pays vaincus

[16] N°330-336
330. Même si elles ont justement mis à l’amende.
Emprisonné ou puni,
Toi-même, adouci par la compassion,
Toujours fournis ton aide [aux coupables].

331. Même pour les êtres qui ont commis
D’épouvantables méfaits,
En tous temps, par compassion,
N’engendre que la volonté d’aider.

332. Fais preuve d’une compassion particulière
Pour les meurtriers, dont les méfaits sont horribles,
[Car] les natures déchues
Sont des objets de compassion pour les grands êtres.

333. Après un ou cinq jours
Libère les prisonniers les plus faibles ;
Ne pense pas que les autres
Ne devraient jamais l’être.

334. Pour ceux que tu ne songes pas à relâcher
Tu briseras les vœux [de laïc] ;
De la perte des vœux
S’ensuivra une accumulation ininterrompue de méfaits.

335. Tant que les prisonniers sont détenus,
Assure leur confort en leur fournissant
Barbiers, bains, nourritures
Et boissons, médications [et vêtements].

[17] 336. snod med pa yi bu dag la//snod du rung bar bya ’dod ltar//snying rje yis ni tshar gcad bya’i//sdang bas ma yin nor phyir min//

De même que les fils indignes [sont punis]
Avec l’intention de les amender,
De même punis avec compassion,
Sans aversion ni désir de richesses.

[18] N° 337 Après avoir bien examiné
Les meurtriers pleins de haine,
Bannis-les
Sans les tuer ni les tourmenter.

[19] N° 345 | ’tshog chas zong ni rgyal srid kyis//rgyal srid ’tshog chas brgyud pa dag/rgyal po ci nas mnyes ’gyur ba//de lta bur ni nan tan mdzod// 

345. Ô roi, efforce-toi
D’assurer pour ton royaume
La continuité des provisions
Par [le bon usage] des ressources [actuelles].

[20] N° 253 chags nyen pa las yongs bskyab dang*//sho gam btang dang sho gam dbri//de dag sgo na sdod pa yi//nyon mongs las kyang bzlog par mdzod//
Protège [le pauvre] du désir [de tes biens],
N’établis pas de [nouvelles] taxes, réduis celles [trop élevées],
Et libère [ton peuple] de la souffrance
[De ne pouvoir payer le collecteur d’impôts] qui se tient à sa porte.

[21] N° 327 Si ton règne existe pour le Dharma
Et non pour la renommée et les plaisirs,
Il portera de grands fruits ;
Autrement, dépourvu de sens, ses effets [seront funestes].

lundi 28 janvier 2013

Nagarjuna, un dangereux idéologiste



Le Traité du milieu (Mūlamadhyamakakārikā) et la Précieuse guirlande (Ratnāvalī) sont considérés comme des œuvres authentiques de Nāgārjuna. Le roi auquel il s’adresse dans la Précieuse guirlande serait selon Joseph Walser un membre de la dynastie Sātavāhana[1] (au départ des vassaux des Maurya, une dynastie à laquelle appartenait Asoka le grand, env. 230 av. JC - 220 ap. JC) dans le sud de l’Inde, réputée pour avoir établi la paix dans le pays. Nāgārjuna n’est non seulement le chef de fil de la doctrine de la vacuité, mais propose aussi des idées pour une application politique de l’idéal du véhicule universaliste (mahāyāna). Ces conseils s’adressent au roi, mais en précisant :
« Cette doctrine n’a pas été enseignée
Exclusivement à l’intention des rois.
Mais avec l’aspiration à aider
Les autres êtres autant que faire se peut
. »[2]
Cette doctrine n’est donc pas destinée exclusivement à un monarch et à une monarchie, elle s’applique aussi à une démocratie. Les conseils au roi constituent ainsi un projet politique qui peut s’inscrire dans l’idéal du véhicule universel. L’idéologie du véhicule universel a pour objectif d’aider les êtres, et cela de manière très concrète. Dans ces deux œuvres de Nāgārjuna, il n’y a pas de références à une Terre pure qui se situerait au-delà de cette existence, où seraient reçus les fidèles qui y aspirent, en prenant leur mal ici bas en patience, mais on y trouve des conseils très concrets (parfois naïvement utopiques) pour améliorer la qualité de vie de chacun sur la terre. La concrétisation du projet du véhicule universel est l’objectif des bodhisattvas.

Les conseils de Nāgārjuna au roi présentent deux intérêts pour ce dernier : son bonheur individuel (S. abhyudaya T. mngon mtho) et le bien ultime (S. naiḥśreyasa T. legs pa), qui est la libération (S. mokṣa). La clé du bonheur individuel n’est pas la mortification du corps (S. śarīratāpanād), mais l’abstention des dix actes noirs, l’abstention de nuire à autrui. C’est le fondement de la doctrine du Bouddha, mais le véhicule universel propose d’aller plus loin et plus vite, en cultivant positivement la générosité, l’éthique et la patience (S. dānaśīlakṣamā), qui sont les antidotes des trois poisons : la convoitise, l’aversion et l’ignorance (S. lobha, dveṣa, moha). Cette conduite préserve des destinées malheureuses et garantit le bonheur individuel.

Pour le bien ultime, Nāgārjuna propose de dépasser le cadre du bien individuel, en déconstruisant (ou en dépassant) d’abord le concept d’un soi individuel permanent. On retrouve les arguments du non-soi classique. Il y a bien l’apparence d’un soi, mais celui-ci n’existe pas indépendamment des conditions qui le constituent[3]. Il en va de même pour le monde, qui est semblable à un mirage. Il n’est pas ce qu’il paraît de loin en regardant de très près. Celui qui conçoit le monde comme réel ou irréel est dans l’erreur.
« De même, qui conçoit l’existence ou l’inexistence
Du monde semblable à un mirage
Est dans l’erreur.
Et en présence de l’erreur, point de libération
. »[4]
La libération, la quiétude (nirvāṇa), est la cessation de la saisie des choses (le soi comme le monde) comme réels ou irréels.
« Si l’au-delà des peines (nirvāṇa) n’est pas une non-chose,
Comment serait-il une chose ?
La fin de la saisie des choses et non-choses (S. bhāvābhāva)
Est connue comme l’au-delà des peines.
»[5]
En revanche, ceux qui pensent que les choses (le soi et le monde) sont irréelles vont vers les destinées malheureuses, et ceux qui pensent qu’elles sont réelles vont vers les destinées heureuses.[6] Ni le monde (S. loka), ni la quiétude (S. nirvāṇa) ne durent. D’un point de vue absolu, il n’y pas de différence entre le monde et la quiétude.[7] Le monde ne disparaît pas par la quiétude (nirvāṇa)[8] et le Bouddha n’avait pas répondu à la question si le monde avait une fin.[9] La solution que propose Nāgārjuna est le mode supramondain/transcendant (lokottara), la réalité qui ne s’appuie pas sur la dualité [monde - nirvana].[10] Le monde est au-delà du vrai et du faux.[11] L’hésitation initiale du Bouddha d’enseigner après son éveil serait dûe à cette difficulté.[12]
« Ce qui reste caché aux êtres ordinaires
Constitue justement la profonde doctrine
Le caractère magique (māyopamatvaṃ) du monde
Est la sève de la doctrine (śāsanāmṛtam) du Bouddha »[13]
Tant que l’on n’est pas débarrassé de la notion d’un soi individuel (ahaṃkāra), on pratique la générosité, l’éthique et la patience (S. dānaśīlakṣamā)[14] Puis, débarrassé de la notion d’un soi individuel ou non,
« Le Dharma[15] est la meilleure des politiques (S. nīti ),
Il satisfait le monde,
Et un monde que l’on a satisfait
Ici et ailleurs ne trompera pas. »[16]
C’est alors que commence la liste de conseils politiques pratiques que Nāgārjuna donne au roi. Elle est longue, voici quelques exemples arbitrairement choisis : fournir de quoi vivre à ceux incapables de le trouver de par leur état (malades, handicapés, gens modestes, misérables…)[17], leur donner des soins médicaux.[18] Donner des moyens d’existence aux enseignants des écoles.[19] Aider les fermiers en difficulté en leur fournissant des semences et des nourriture, supprimer les taxes élevées,[20] éliminer les voleurs et les brigands, fixer des prix justes, maintenir le niveau des bénéfices [en période de pénurie], fournir des service publics[21], bien traiter les peuples vaincus (colonies etc.).[22] L’aide et des soins dispensés aux prisonniers condamnés.[23]
« De même que les fils indignes [sont punis]
Avec l’intention de les amender,
De même punis avec compassion,
Sans aversion ni désir de richesses. »[24]
Nāgārjuna est d'ailleurs contre la peine de mort : les assassins seront ni torturés ni exécutés, mais bannis.[25] Cet activiste bouddhiste du 2ème siècle était aussi pour le développement durable.
« Ô roi, efforce-toi
D’assurer pour ton royaume
La continuité des provisions
Par [le bon usage] des ressources [actuelles]. »[26]
Nagarjuna n’aime pas l’attitude bling bling, ni la pub (tout ce qui suscite le désir chez ceux qui n'en ont pas les moyens), il n’aime pas les taxes, ni probablement le « remboursement de la dette » sur le dos des pauvres.
« Protège [le pauvre] du désir [de tes biens],
N’établis pas de [nouvelles] taxes, réduis celle [trop élevées],
Et libère [ton peuple] de la souffrance
[De ne pouvoir payer le collecteur d’impôts] qui se tient à sa porte. »[27]
Nāgārjuna proposait au roi un règne qui "existe pour la Doctrine, pas pour la renommée et les plaisirs des dirigeants[28].Politiquement, il était un dangereux gauchiste utopiste dépensière, qui n'aimait pas les taxes ni le remboursement de la dette.

Dans le cinquième chapitre, il redevient le directeur d’âme du roi en lui exposant la conduite et l’ascension spirituelle progressive du bodhisattva. La fin du texte est intéressant et tout à fait dans le prolongement de l’interprétation de Tom Pepper de l’Entrée dans la conduite du bodhisattva (Bodhisattvacharyāvatāra) d'un autre activiste bouddhiste, Śāntideva, où le soi conventionnel existerait uniquement dans un esprit collectif[29].
« Ce soi est un système symbolique/imaginaire collectivement produit, de sorte que toute souffrance dans une partie du système implique et affecte nécessairement le système dans son ensemble. Et, ce qui est plus important, toute souffrance empêche le système d’atteindre la libération dans son ensemble. »[30] 
La "Doctrine" est alors le « système symbolique/imaginaire collectivement produit », le véritable Soi collectif, qui n’est pas le soi individuel, que la plupart de nous identifie au corps individuel. Chacun a la tendance d'aspirer au bonheur de ce soi individuel et au confort de ce corps individuel, tandis que Nāgārjuna propose au roi de s’occuper de tous les êtres dans leur ensemble et de leur bonheur.
« Ainsi, cette doctrine
Que, brièvement, je t’ai exposée,
Chéris-la toujours
Comme tu as chéri [jusqu’à maintenant] ton corps
.» 
« Qui chérit la doctrine
Chérit son corps à propos ;
Et si ce chérissement demandait une aide,
La doctrine la lui fournirait.
»[31] 
La Doctrine (Dharma), le « système symbolique/imaginaire collectivement produit », devient désormais le corps, tout comme le corps physique (rūpakāya) du Bouddha n’est pas son corps véritable. Son véritable corps est le Dharma (dharmakāya). On ne voit pas le Bouddha en voyant son corps physique (ou sa représentation), mais on le voit quand on voit sa Doctrine, le Dharma. A sa mort, le Bouddha avait répondu aux disciples désœuvrés de suivre le Dharma...

***


[1] The Edicts of Ashoka mention the Sātavāhanas as feudatories of Emperor Ashoka. Fragment of the 6th Pillar Edicts of Ashoka (238 BCE)

[2] Conseil au roi, traduit par Georges Driessens. La plupart des traductions utilisées dans ce billet seront de ce livre, avec quelques modifications de ma part à certains endroits. p. 123 chos ’di rgyal po ’ba’ zhig la//bstan pa kho nar ma bas kyi//sems can gzhan la’ang ci rigs par//phan par ’dod pas bstan pa lags//

[3] 103. C’est pourquoi le Grand Puissant A rejeté les vues d’un soi et d’un non-soi.

[4] 56. de bzhin smig rgyu lta bu yi//’jig rten yod pa’am med pa zhes//’dzin pa de ni rmongs pa ste//rmongs pa yod na mi grol lo//

[5] 42. mya ngan ’das pa dngos med pa’ang*//min na de dngos ga la yin//dngos dang dngos med der ’dzin pa//zad pa mya ngan ’das shes bya’o//

[6] 57. med pa pa ni ngan ’gror ’gro//yod pa pa ni bde ’gror ’gro//yang dag ji bzhin yongs shes phyir//gnyis la mi brten thar par ’gyur//.

[7] 64. //gang phyir gnyis ka’ang yang dag tu//’gro dang ’ong dang gnas med pa//de phyir ’jig rten mya ngan ’das //don du khyad par ji lta bu// Voir aussi : MMK25,19 « Il n’y a aucune différence entre le saṁsāra et le nirvāṇa. Il n’y a aucune différence entre le nirvāṇa et le saṁsāra. »

[8] 73ab de phyir mya ngan ’das pa yis//’jig rten don du ’grib mi ’gyur//

[9] 73cd ’jig rten mtha’ dang ldan nam zhes//zhus na rgyal ba mi gsung phyir//

[10] 78. rgyal po khyod ni mi phung bar//bgyi slad ’jig rten ’das kyi tshul//gnyis la mi brten yaṅ dag pa//ji bzhin lung gi dbang gis bshad//

[11] 105 de ltas dam pa’i don du na//’jig rten ’di ni bden brdzun ’das//

[12] 118. Comprenant qu’en raison de sa profondeur/ Cette doctrine est difficile à saisir pour les êtres,/ Le Puissant, après son éveil,/ Se détourna de l’enseigner. chos ’di zab phyir skye bo yis//shes par dka’ bar thugs chud de//des na thub pa sangs rgyas nas//chos bstan pa las log par gyur//

[13] 109. so so’i skye bo la gsang ba//gang yin de ni zab mo’i chos//’jig rten sgyu ma lta bu nyid//saṅs rgyas bstan pa bdud rtsi yin//

[14] 125. chos ’di yongs su ma shes na//ngar ’dzin pa ni rjes su ’jug//de las dge dang mi dge’i las//de las skye ba bzang dang ngan// dharma eva parā nītir dharmāl loko ’nurajyate | rañjitena hi lokena neha nāmutra vañcyate ||28||

[15] J’ai remplacé ici "le bien" par "le Dharma" (chos ni).

[16] 128. chos ni lugs kyi dam pa ste//chos kyis ’jig rten mngon dgar ’gyur//’jig rten dga’ bar gyur pas kyang*//’di dang gzhan du bslus mi ’gyur//

[17] N° 320

[18] N° 240

[19] N° 239

[20] N° 252

[21] N° 239-249

[22] N° 251

[23] N°330-336

[24] 336. snod med pa yi bu dag la//snod du rung bar bya ’dod ltar//snying rje yis ni tshar gcad bya’i//sdang bas ma yin nor phyir min//

[25] N° 337

[26] N° 345 | ’tshog chas zong ni rgyal srid kyis//rgyal srid ’tshog chas brgyud pa dag/rgyal po ci nas mnyes ’gyur ba//de lta bur ni nan tan mdzod//

[27] N° 253 chags nyen pa las yongs bskyab dang*//sho gam btang dang sho gam dbri//de dag sgo na sdod pa yi//nyon mongs las kyang bzlog par mdzod//

[28] N° 327

[29] "The conventional self exists only in a collective mind." Tom Pepper, Taking Anatman Full Strength and Śāntideva’s Ethics of Truth

[30] "That self is a collectively produced symbolic/imaginary system, so that any suffering in one part of the system necessarily implicates and affects the system as a whole. Even more importantly, any such suffering prevents the system as a whole from achieving liberation."

[31] N° 488 et 489 de ltar bdag gis khyod la ni//mdor bsdus chos bshad gaṅ yin de//khyod la ji ltar rtag tu sku//phangs pa bzhin du phangs par mdzod//gang la chos de phangs gyur pa//de la don du bdag lus phangs//phangs la phan pa bya dgos na//de ni chos kyis byed par ’gyur//