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mercredi 15 juillet 2015

Le feu par le feu, la magie par la magie etc.



Les histoires de la vie du Bouddha s’appuient souvent sur les Actes du Bouddha (Buddhacaritam), composé par Aśvaghoṣa au début du IIème siècle après JC. Elles donnent une idée de la quantité des chercheurs spirituels et de la diversité de leurs méthodes, à l’époque du Bouddha.

Le Vinaya raconte la rencontre entre Uruvela-Kassapa, l’ainé des frères Kāśyapa, et le Bouddha. Uruvela-Kassapa pratiqua l’Atharveda, le dernier des quatre Vedas, qui fut inclus en dernier.

Le nom Atharveda vient d’une famille de brāhmanes védiques du nom d’Arthavan (ātabbaṇa en pāli). Ce sont leurs descendants, les Atharvāngirasas, qui auraient collectés ou écrits les 731 hymnes de l’Atharveda. Ceux-ci comportent des « anciennes incantations et chants d’inspiration populaire, entrecoupés de formules magiques et de prières ».[1] Ou encore des « cérémonies expiatoires, malédictions, incantations nuptiales ou mortuaires remontant aux plus anciens prêtres indiens, les Atharvans. »[2] Cette famille de prêtres a sa contrepartie en l’iranien ancien aθauruuan ou āθravan[3]. Les deux termes sont l’évolution de la forme indo-iranienne « atharuan », qui signifie « doté d’athar », le sens du mot athar étant contesté[4]. Dans le Yasna Hapta-hâti on trouve une allusion au retour des prêtres « qui s’en vont loin pour chercher la rectitude dans d’autres pays »[5], des prosélytes en quelque sorte, des missionnaires zoroastriens, des mages…[6]. Voir le blog de Jayarava pour ses pensées à ce sujet.

Quoi qu’il en soit, selon le Vinaya, les disciples des frères Kassapa, les Jaṭila, pratiquaient un culte du feu, dans une enceinte sacrée. Quand le Bouddha demanda à y passer la nuit, Uruvela-Kassapa refusa, craignant que le Bouddha ne soit tué par le serpent-dragon (nāga) gardien de l’enceinte. Le Bouddha y passa la nuit en combattant le "feu" du serpent avec son propre "feu". Le Bouddha montra ensuite par une série de miracles sa supériorité en la matière sur Uruvela-Kassapa, qui se soumit au Bouddha et devint son disciple, ensemble avec ses propres disciples et ceux de ses frères. Tout comme la chaleur du serpent fut soumis par la chaleur du Bouddha, la magie d’Uruvela-Kassapa fut soumis par les pouvoirs du Bouddha. L’enseignement qu’il leur destina était le Discours sur le feu.

Le Bouddha se saisit des croyances de son époque pour les utiliser comme des métaphores etc. au service de son propre enseignement. Prendre ces métaphores au premier degré serait une erreur.

Il demanda plu tard à Uruvela-Kassapa quelle connaissance lui avait fait renoncer à son ascèse et à son feu sacré, et Uruvela-Kassapa répondit que les sacrifices parlent de choses visibles et audibles, de saveurs, de plaisirs, de femmes et que tout ce qui appartient au devenir est comme un déchet, et qu’il n’arrivait plus à trouver plaisir en les sacrifices et les offrandes.[7] Le Bouddha lui demanda ensuite que, s’il ne trouva plus plaisir en les choses visibles et audibles, ni en les saveurs, qui appartiennent au monde des humains ou des dieux, de quoi sa pensée se délecta désormais. Uruvela-Kassapa répondit qu’il avait vu l’état de quiétude (nirvāṇa) dans lequel les fondements (upadhi) du devenir et les obstacles au perfectionnement (kiñkana) ont cessé, qui est libre d’attachement à l’existence sensorielle, et qui ne peut changer en un autre état, ni conduire à un autre état. C’est pour cette raison qu’il ne prenait plus plaisir en les sacrifices et les offrandes.[8]

L’essentiel n’est pas que les sacrifices, les offrandes etc. soient efficaces, et leur bénéfices réels, mais que la méthode du Bouddha n’a que faire d’elles pour arriver à sa fin. De même, pour le karma et la renaissance. Qu’ils soient réels, conformément à leurs définitions, ou non, importe peu au Bouddha. L’état de quiétude n’a pas de lien avec eux, et n'en est pas le résultat.


***

[1] Louis Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne.

[2] Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont

[3] Source

[4] Hintze, Almut. (2015) Zarathustra’s Time and Homeland: Linguistic Perspectives.

[5] Source

[6] In due course, by their endeavors, Zoroastrianism, first established in eastern Iran, reached western Iran also, to be adopted there by the hereditary priests of the Medes and the Persians, known to the Greco-Roman world as the “magi.” Accordingly under the Achaemenids the standard word in western Iran for a Zoroastrian priest came to be magu. Under the Parthians, who represented an eastern tradition, an old Avestan term, aēθrapati, meaning apparently a learned priest or teacher, seems to have been widely used, in the form ērbed (ēhrbed), as an honorific for a leading priest, side by side with Middle Persian magbed (mogbed) “chief priest;” and these two words, in their later forms of hērbad/ērvad and mōbad, survive as the titles of Zoroastrian priests today.

[7] Vinaya Texts, T.W. Rhys Davids, Hermann Oldenberg Editor : Max Muller. What knowledge have you gained, O inhabitant of Uruvelâ, that has induced you, who were renowned for your penances1, to forsake your sacred fire? I ask you, Kassapa, this question: How is it that your fire sacrifice has become deserted?'
(Kassapa replied): ‘ It is visible things and sounds, and also tastes, pleasures and woman that the sacrifices speak of *; because I understood that whatever belongs to existence is filth, therefore I took no more delight in sacrifices and offerings.

[8] But if your mind, Kassapa (said the Blessed One), found there no more delight,—either in visible things, or sounds, or tastes,—what is it in the world of men or gods in which your mind, Kassapa, now finds delight? Tell me that.’
(Kassapa replied): ‘I have seen the State of peace (i. e. Nirvāṇa) in which the basis of existence (upadhi) and the obstacles to perfection (kiñkana) have ceased, which is free from attachaient to sensual existence, which cannot pass over into another State, which cannot be led to another State ; therefore I took no more delight in sacrifices and offerings.’

samedi 16 novembre 2013

Liens sogdiens



La succession du trône après l’abdication (797) et la mort (800) du roi tibétain khri srong lde'u btsan est entourée de mystères. C’est ce roi qui aurait fait venir Shantarakshita et Padmasambhava pour établir le bouddhisme au Tibet et éliminer toute résistance. La réalité semble être plus complexe que cela. Nous ne connaissons pas grand-chose du règne de son fils ainé mu ne btsan po (762-799). Il aurait établi quatre lieux de culte majeurs et aurait été empoisonné par sa mère. Le nom mu ne est un nom en la langue de Zhang Zhung qui signifie « espace »[1]. La légende raconte qu’il aurait tenté à trois reprises de redistribuer les richesses parmi ses sujet, mais sans succès. C’est idée n’est cependant pas une idée bouddhiste. D’où lui était-elle venue ?

Sous le règne du frère cadet Sad na legs/Khri lDe-srong btsan (799/800 – 815), le Tibet multiplie les campagnes militaires. Contre la Chine, entre 799 et 803, avec des batailles à Yanzhou, Linzhou, Weizhou, Yazhou et à Suizhou. Et contre les arabes à l’ouest. Selon al-Ya'qubi (décédé en 897/8), ils auraient fait le siège de Samarcande, la capitale de la Transoxianie à l’époque. Le gouverneur tibétain du Turkestan présenta une statue en or et en pierres précieuses au caliphe abbaside al-Ma'mun (r. 813–833). Cette statue aurait été envoyée plus tard au Ka'ba à la Mecque. A sa mort en 815, Sad na legs fut succédé par Ral pa can un de ses cinq fils (?), à la place de Langdarma car celui-ci était considéré comme anti-bouddhiste.[2] Ralpachen était en faveur du bouddhisme. Il proclama que chaque moine serait pris en charge par sept familles et que celui qui osa jeter un regard malicieux sur un moine, aurait ses yeux enlevés. On ressent une certaine tension derrière ces mésures. En 838, il fut assassiné par deux ministres pro-Bönpo qui firent Langdarma roi. Le tombeau de Ralpachen consisterait en un lion fait dans un style persan.[3] Langdarma fut le dernier empereur tibétain et avec son assassinat en 841 l’empire s’effondra.

Il est admis au Tibet qu'il y eut avant le bouddhisme trois pratiques religieuses originelles du Tibet, appelées sgrung (mythologie), lde’u (« dés », divination) et bön (chamanisme)[4]. Bön n’est ici pas la religion que nous connaissons actuellement sous ce nom, mais une forme de chamanisme. La forme la plus ancienne du chamanisme « bön » est appelée brdol bon ("bön source") Dans cette forme, on croyait à l’existence de dieux du terroir qui avait la charge du territoire, de la guerre, de la famille maternelle. Tous les saisons, d'immenses sacrifices d’animaux leur étaient offerts. Le "bön de source" croyait à l’existence d’une âme qui pouvait se réincarner. Dans les chroniques historiques, cette forme du bön aurait aussi été appelée « bon dkar po ». On croyait que les empereurs tibétains étaient d’origine divine et immortelle. Mais l’immortalité des empereurs cessa avec le huitième successeur, Gri gum btsan po, qui fut hostile à cette première forme de Bön et qui l’interdit.

C’est sous son règne, qu’un certain gshen rab mi bo che aurait alors mélangé le Bön originel (brdol bon ou bon dkar po) avec les doctrines de maîtres perses (T. stag gzig), pour fonder une nouvelle religion appelée « ‘khyar bon » (Bön dévié) ou encore « snang gshen ». Dans cette doctrine, on ne croyait plus aux existences antérieures et futures, mais en un univers gouverné par des dieux et des démons, qui se disputaient l’âme des humains. On y trouve donc pas mal de rituels de rançon. Finalement, quand le bouddhisme devint la religion officielle, le Bön entra dans une troisième phase où il intégrait la doctrine bouddhiste et recevait le nom « sgyur bon » (Bön transformé), qui est sa forme actuelle.

Les rapports entre les empereurs tibétains et le Bön furent difficiles. Après Gri gum btsan po, Srong btsan sgam po aurait interdit le Bön, à cause de ses immenses sacrifices. Quand (756) Khri lDe-srong btsan succéda à son père Khri lde gtsug btsan, il n’avait que seize ans et le véritable pouvoir fut dans les mains du ministre Ma zhang grom pa skyes. Celui-ci mena une politique farouchement anti-bouddhiste. Par la suite, Khri lDe-srong btsan devint le roi pro-bouddhiste que l’on connaît. En 759 aurait eu lieu un débat entre bouddhistes et Bönpo, qui aurait été gagné par les bouddhistes. C’est à partir de cette période, que le Bön aurait commencé sa troisième phase de « Bön transformé » (sgyur bon).

Sous le règne du roi pro-bouddhiste Ralpachen, des ministres pro-bön auraient fait en sorte de saper son pouvoir, de le faire assassiner et de mettre à sa place son frère Langdarma, pro-bön, qui serait à son tour assassiné (en 846) par un bouddhiste. Mais les persécutions anti-bouddhistes se seraient poursuivies.

Fait intéressant, selon l’hypothèse de Bronislav Kuznetsov, le bön est issu de migrations de masse d’Iraniens quittant la Sogdiane (5ème s. av. J.C.) pour le nord-ouest du Tibet, le Zhang Zhung ? Le bön aurait donc initialement été une sorte de mithraïsme/zoroastrianisme (culte de Mithra) avec des rituels de type tauroctonie[5].

Que font les sectes religieux persécutés par d’autres ? Comme par exemple les gnostiques dont les doctrines furent condamnés par les chrétiens orthodoxes ? Ils cachent leurs écrits afin de les préserver, comme cela était le cas des écrits gnostiques enterrés à Nag Hammadi, redécouverts seulement en 1945.

Quoi qu’il en soit, il semble établi que des rapports et des échanges ont existé entre le Tibet et les états sogdiens (centrés autour de Samarcande).

Sogdia and Bactria on the Eve of the Umayyad PeriodThe Historical Interaction between the Buddhist and Islamic Cultures before the Mongol Empire
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[1] Dans le chamanisme sibérien (Bө Murgel ou Bө Shazhan, murgel ou shazan signifiant « religion », Bө étant le nom de la religion), on trouve le culte du ciel bleu éternel (Münhe) et des dieux qui l’habitent (Huhe Münhe Tengeri). Source : Dmitry Ermakov, Bө and Bön: Ancient Shamanic Traditions of Siberia and Tibet in Their Relation to the Teachings of a Central Asian Buddha

[2] Shakabpa, Tsepon W. D. Tibet: A Political History (1967), p. 48. Yale University Press, New Haven and London.

[3] Ancient Tibet: Research Materials from the Yeshe De Project (1986), p. 304. Dharma Publishing, California. ISBN 0-89800-146-3.

[4] Mkhas-pa Lde’u, Rgya Bod-kyi Chos-’byung Rgyas-pa. Voir aussi le sgrung lde'u bon gsum gyi gtam e ma ho de Namkhai Norbu. Ou encore le bon sgrung lde'u gsum gyis srid bskyangs tshul dang bod kyi spyi tshogs lo rgyus kyi 'phel rim gle composé par tshe ring don grub

[5] « La tauroctonie est une représentation religieuse en relation avec l'univers ; le dieu grec romanisé Mithra, sur l'ordre du Soleil qu'il regarde par dessus son épaule, égorge un taureau dont le sang fertilise le monde. Les forces du Mal représentées par un chien, un serpent et un scorpion mordent l'animal pour s'opposer au sacrifice et à la fécondation du monde. » Wikipedia