samedi 22 octobre 2011

Le rire dévastateur du Bouddha



Certains sūtra du bouddhisme universaliste (mahāyāna), comme par exemple L’Entrée à Lankā ou l’Enseignement de Vimalakīrti, semblent se moquer de grands personnages (Sāriputta…) du véhicule des auditeurs (śrāvakayāna) ou les dénigrer. Ces sūtra ne sont pas dépourvus d’une certaine malice, mais le dénigrement apparent n’est pas l’objectif premier de ces textes. Ils cherchent à faire prendre conscience de l’omniprésence du langage et des pièges du langage. Dans l’Entrée à Lankā, sur le point d’exposer la non production, le Bouddha part dans un grand éclat de rire. Les véhicules non bouddhistes et inférieurs croient à toutes sortes de réalités, p.e. à la réalité de la production conditionnée et des douze facteurs (S. nidana).
« Quant aux adeptes des deux véhicules inférieurs[1], ils croient à l’existence réelle de l’ignorance[2], laquelle conditionne les facteurs de composition, si bien que leur pensée se fait confuse et forge toutes sortes de fictions au sein de l’essentielle vacuité. »[3]
Le rire du Bouddha fait irruption dans ce système savamment construit dont toute la réalité se situe au niveau du langage (y a-t-il une autre réalité que celle-ci?). Selon le Lankā ce qui différencie les réalités (T. chos) des irréalités (T. chos med) n’est qu’une idée fictive (T. rnam par rtog pa).
« Que sont donc les réalités (T. chos), seigneur de Lankā ? Elles désignent les idées fausses des deux véhicules inférieurs et des voies non bouddhistes qui enseignent la réalité de certaines choses, lesquelles seraient les causes de tout. Voilà le genre de réalités dont il faut se défaire et se libérer, et sur lesquelles il ne faut pas forger des fictions à partir de simples apparences. »[4]
Le Bouddha, comme d’ailleurs Vimalakīrti dans l’Enseignement de Vimalakīrti, (S. Vimalakīrtinirdeśa sūtra) va alors faire faire un tour à ses interlocuteurs, et lecteurs, sur des montagnes russes de langage afin de leur prendre conscience de sa réalité relative. Le décalage produit un effet humoristique sur celui qui le prend comme tel.

Ce procédé ne se limite pas au bouddhisme universaliste. Le Bouddha lui-même en parlant du brahmanisme et des brahmanes a dit des choses que l’on pourrait prendre pour de l’humour[5]. On trouve un procédé très proche de celui des sūtra universalistes mentionnés ci-dessus dans Les questions de Milinda (P. Milinda-pañha), où le roi bactrien Ménandre confond le thera Ayupāla. Ce texte appartient au canon pāli et ne peux donc pas être accusé de dénigrement. On y trouve pourtant le même humour. Le roi Milinda est un fin philosophe et il a son franc parler. Dans un débat, tout est permis. Et ses arguments qui peuvent sembler comme un manque de respect envers un moine bouddhiste de la part d’un laïc, soit-il un roi, ont un effet dévastateur sur le pauvre thera. Ce n’est pourtant qu’un peu d’humour. Comme le rire annonciateur du Bouddha dans la Lankā.
« Vénérable Ayupâla, quel est le but de votre sortie du monde et quel est votre objet dernier ?
—  La vie pieuse, la vie calme : tel est, ô maharaja, le but de notre sortie du monde.
—  Existe-t-il des laïcs qui mènent une vie pieuse, une vie calme ?
—  Oui. Lorsque à Bénarès, dans le Parc des Gazelles, le Bienheureux mit en mouvement la Roue de la Loi, dix-huit dizaines de millions de Brahmas et d'innombrables dieux se convertirent à sa doctrine, qui étaient tous des laïcs, non des religieux. En outre, lorsque le Bienheureux enseigna les suttāntas Mahāsamaya, Mabāmahgala, Samacittapariyāya, Rābulovāda, Parābhava, d'innombrables dieux se convertirent à sa doctrine, qui étaient tous des laïcs et non des religieux.
—  En ce cas, Vénérable, votre sortie du monde est inutile : c'est par suite de leurs actions antérieures que les ascètes bouddhistes sortent du monde et pratiquent leurs exercices ascétiques.
« Ceux qui ne font qu'un seul repas furent sans doute autrefois des voleurs d'aliments, ayant arraché aux autres leur nourriture : cet acte a pour conséquence qu'ils ne peuvent maintenant faire qu'un seul repas et non manger de temps en temps. Il n'y a là ni vertu ni ascétisme ni sainteté.
« Ceux qui vivent en plein air furent sans doute autrefois les pirates destructeurs de villages : ayant détruit les maisons des autres : cet acte a pour conséquence qu'ils vivent maintenant en plein air, au lieu de jouir d'un logis. Il n'y a là ni vertu ni ascétisme ni sainteté.
« Ceux qui restent assis sans se coucher furent sans doute autrefois les voleurs de grand chemin qui arrêtaient les voyageurs, les liaient de cordes et les laissaient assis à terre. Il n'y a là ni vertu ni ascétisme ni sainteté. »
À ces mots, le révérend Ayupâla resta muet, ne sachant que répondre. Les cinq cents Yonakas dirent au roi : « Le thera est un savant ; mais il est timide et n'ose répliquer ! »[6]
En revanche, face à Nāgasena, c’est le roi Milinda qui en prend pour son grade. Et pourtant Nāgasena ne procède pas très différemment des sūtra universalistes tout en suivant l'abidhamma.
« Le thera (Nāgasena) dit :
« Le sel, ô roi, est-il reconnaissable à l’œil ?
- Oui, vénérable.
- Réfléchis bien à ce que tu dis.
- Je me trompe, il est reconnaissable par la langue.
- C’est exact.
- Mais est-ce tout le sel qui est reconnaissable par la langue ?
- Oui.
- En ce cas, comment le sel est-il apporté dans des charrettes à bœufs ? C’est du sel et seulement du sel qu’elles apportent [bien qu’aucune langue n’y ait goûté] !
- Non, ce n’est pas seulement du sel. [La charge des charrettes] combine des dhammas ressortissant à différents domaines des sens : sel et poids.
- Peut-on peser du sel sur une balance ?
- Oui, Vénérable.
- Non, c’est le poids qu’on pèse sur la balance.[7]
***

Photo : Hotei

[1] Auditeurs et Bouddhas-pour-soi
[2] Premier nidana, à la base de l’enchainement conduisant à la souffrance
[3] (Carré, 2006), p. 43
[4] (Carré, 2006), p. 49
[5] Tevijja-sutta. « Justement, ô Vasettha, tout comme une rangée d'aveugles attachés l'un après l'autre - le premier aveugle ne peut pas voir, l'aveugle qui est au milieu ne peut pas voir et celui qui est à la fin ne peut pas voir - de même, à mon avis, la parole des brahmanes versés dans les trois Veda est une parole d'aveugle. Le premier ne peut pas voir, celui qui est au milieu ne peut pas voir et celui qui est à la fin ne peut pas voir. » « Supposons, ô Vasettha, qu'un homme veuille construire un escalier pour une maison située à un carrefour. Les gens lui demanderaient: "Eh bien, cher ami, cette maison pour laquelle vous allez construire un escalier, savez-vous si elle est située à l'est ou au sud, à l'ouest ou bien au nord? Savez-vous si cette maison est grande ou petite ou de taille moyenne ? " Questionné ainsi, il répondrait: "Je ne sais pas." Les gens alors lui diraient: "Alors, cher ami, n'est-il pas vrai que vous voulez construire un escalier pour monter à une maison dont vous ne savez rien et que vous ne voyez pas? " Questionné ainsi, il répondrait par l'affirmative. » « -De même, ô Vasettha, vous affirmez que ces brahmanes versés dans les trois Veda, ni leurs maîtres, ni leurs précepteurs, ni leurs maîtres de précepteurs, même jusqu'à la septième génération, qu'aucun d'eux n'a jamais vu le Brahma face à face personnellement » 
[6] (Finot, 1992), p. 57-58
[7] (Finot, 1992), 103-104

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