vendredi 28 septembre 2012

Flairer le bouddha



Extrait de As it is, volume 2 de Tulku Urgyen Rinpotché (1920-1996) :

«La première fois que nous recevons des enseignements, nous avons souvent droit à une explication globale de tous les sujets du Dharma, selon leur sens à interpréter ou leur sens définitif. Nous apprenons alors que le sens définitif est relatif à la nature de bouddha, l’essence de l’esprit, que l’on doit réaliser ultimement. Nous recevons un aperçu général et graduellement nous nous approchons de ce qui est de la plus grande importance dans tous les enseignements du Bouddha. Cela peut se réduire aux instructions de l’Introduction (T. ngo sprod), qui nous introduisent à la nature de l’esprit, la nature de bouddha, et qui nous permettent de la reconnaître.

Le moment de la reconnaissance, c'est comme si on flairait une piste

Un prédateur doit d’abord flairer le cerf, avant de pouvoir le traquer. L’Introduction permet à ce petit prédateur de flairer la nature de bouddha. Une fois que nous la flairons, il n’est pas très utile de continuer à spéculer à son sujet. Nous pouvons désormais la traquer. L’essentiel est de la flairer. Jusqu’à ce moment, on peut passer pas mal de temps à faire des analyses, mais dès qu’on l’a flairée, il n’est plus très utile de consacrer du temps aux spéculations intellectuelles.

Que faut-il comprendre par « flairer » ? A un certain moment,  votre maître se penche vers vous et vous dit: « Maintenant, nous deux avons besoin de parler un peu. Lorsque vous reconnaissez l’essence de l'esprit, que voyez-vous ? » Un bon disciple dirait: «Honnêtement, je ne vois rien. » Le maître répond: «Eh bien, c'est vrai, c'est vraiment comme ça. Votre nature est vide. Mais au moment même de reconnaître que votre esprit est vide, y a-t-il un blanc total, une absence ? Êtes-vous inconscient ? » Un bon disciple dirait: «Non, ce n’est pas le cas. J'éprouve ce qui est présent. » Le maître pourrait dire alors «N'est-il pas vrai que ce vide et la connaissance de ce qui est présent sont comme une unité, que l’un est toujours associé à l’autre ? » Le disciple répondrait : « Oui, c’est vrai. » Le maître continue : «Ce moment n’est-il pas un état vif et éveillé tout en étant vide, réellement sans attachement » ? C’est de cette manière que l’on est progressivement introduit au parfum de la nature de bouddha.

Après cela, il est inutile d’imaginer la traque du cerf, parce que le flair est là. On n'a plus besoin de se figurer comment serait la « connaissance vide » et de s’en faire une idée. Ni de se laisser aller à des fantaisies dont j’ai parlé ci-dessus, en s’imaginant l’aspect de la nature de bouddha et en la gardant présent à l’esprit. Une fois que nous avons été introduit à la nature de bouddha et que nous la reconnaissons, l’entraînement n’est pas une méditation qui consiste à imaginer la nature de bouddha. L’entraînement consiste à ne pas en perdre la trace, dans le sens de ne pas se disperser. Nous n’avons pas besoin d’imaginer la nature de bouddha, car elle est déjà présente. Il est inutile de la fabriquer. La vacuité qu’est la nature de bouddha est une vacuité qui est là d’origine ; la conscience est une conscience d’origine.  L’union de vacuité et de conscience est une unité qui est là d’origine, n’est-ce pas ? Ce n’est pas une union qui doit être fabriquée par la pratique. Ce fait deviendra absolument évident. La pratique de la méditation n’est plus un acte qui vise à rendre l’esprit vide et conscient, pas du tout.

Mais il arrive que l’on oublie cela, que nous nous dispersons. C’est là qu’intervient l’entraînement. Celui consiste simplement à la reconnaître de nouveau. Nous reconnaissons ce qui est déjà là. Puis, nous l’oublions de nouveau et nous nous laissons emporter à cause de l’ignorance dualiste et l’ignorance discursive. L’ignorance dualiste, qui connaît ce qui est présent à travers un sujet et un objet, n’est autre que perdre le flair, l’oublier, se disperser. L’ignorance discursive entre en jeu, quand nous commençons à réfléchir à ce par quoi nous étions dispersé. Cette double ignorance doit être éliminée. Elle n’est pas le fait de quelqu’un d’autre, elle ne vient pas de l’extérieur. Cette double ignorance est votre propre manifestation, tout comme votre ombre l’est de votre corps. C’est simplement la manifestation de l’essence même, mais projetée à l’extérieur.

L’entraînement consiste donc à simplement laisser s’effacer les fixations habituelles, en renouvelant la reconnaissance encore et encore. Plus nous nous entrainons de cette manière, plus cela deviendra facile. C’est un peu comme la mémorisation, mais pas tout à fait. Quand je récite la prière « Bouddhas des trois temps » plusieurs fois, je n’ai aucune besoin d’y penser en la récitant d’un bout à l’autre. Elle me vient automatiquement, parce qu’elle est imprimée dans la conscience fondamentale (S. ālaya). Il en va de même pour la reconnaissance. Quand elle devient stable, elle durera un peu, non pas par l’effort mais automatiquement.

C’est la dispersion qui crée une division entre ces deux états. Nous avons besoin d’une non-méditation sans dispersion. Quand vous récitez une prière par cœur, est-ce que vous avez besoin d’y penser ? C’est l’idée de l’automatisme. La non-dispersion devrait être automatique, sans avoir besoin d’une pensée délibérée. Pas besoin de se féliciter à chaque fois que l’on réussit. « Chouette, je reconnais la conscience et la vacuité indissociées. Je la reconnais encore ! » C’est une pensée discursive, n’est-ce pas ? Si vous connaissez la prière « Bouddhas des trois temps » par cœur, une fois que vous avez récité le premier vers « dus gsum sangs rgyas rin po che », avez-vous besoin de penser « Alors c’est quoi déjà  le vers suivant ? Ah oui, c’était ça ! » Vous n’avez pas besoin de penser ainsi. Quand vous connaissez une prière par cœur, il n’est pas besoin d’y penser. L’Intelligence (T. rig pa) n’a pas besoin de pensée discursive. Quand vous vous êtes habitué à utiliser l’Intelligence, c’est automatique.

Quand un maître montre à son disciple comment connaître la nature de bouddha directement, c’est comme faire flairer des pistes à un prédateur. Une fois que vous la flairez, vous l’avez. Le flair est là. Quand vous avez le flair du dharmakāya, il n’y a rien à voir. Quand vous avez le flair du sambhogakāya, même s’il n’y a rien à voir, il y a toujours conscience. Finalement, quand vous flairez le nirmāṇakāya, ces deux seront indissociables. Continuez à la flairer comme un prédateur traque du gibier dans les montagnes.

C’est assez étonnant n’est-ce pas ? C’est par cette voie que l’on peut devenir un bouddha.»

***

Traduction française quelque peu éditée par moi-même. La traduction anglaise se trouve sur le blog Digital Tibetan Buddhist Altar.

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