dimanche 29 novembre 2015

Le refuge ultime


Le mot dharma (tib. chos) est souvent traduit en français par phénomène, « ce qui apparaît, ce qui se manifeste aux sens ou à la conscience, tant dans l'ordre physique que dans l'ordre psychique, et qui peut devenir l'objet d'un savoir » (Atilf). Dans la culture bouddhiste indienne, tout dharma est l’objet de la faculté mentale (sct. manas tib. yid), tout comme les objets sensoriels sont les objets de leurs facultés sensorielles (sct. indriya tib. dbang po) respectives. Afin de pouvoir traiter et organiser les objets sensoriels, le mental doit les rendre intelligibles, en faire un objet mental, un dharma. Le mot dharma vient de la racine dhṛ qui signifie porter, soutenir.

« On l’appelle « dharma » parce qu’il porte (sct. dhṛ) les particularités (sct. nimitta) ».[1]

Un dharma apparaît à la conscience et puis disparaît, pour être succédé par un autre dharma, et ainsi de suite. Chaque dharma a trois particularités (sct. trilakṣana tib. mtshan yid gsum) en tant que dharma. Comme ils apparaissent et disparaissent constamment à la conscience, ils sont transitoires (P. anicca), et de ce fait douloureux (P. dukkha) et sans essence ou « soi » (P. anatta). Ces trois particularités prennent déjà en compte que la faculté mentale attribue une réalité, une essence, aux objets mentaux que ceux-ci n’ont pas. C’est le décalage entre leur réalité et l’essence imaginaire que projette le mental sur eux qui produit un effet de « manque » de permanence, d’essence et de satisfaction.

L’essence projetée est double et à la fois dirigée sur l’objet mental (objet) et sur ce qui le perçoit (sujet). En essentialisant un objet, un sujet se voit essentialisé du même coup et vice versa.
« Si le soi existe, l’autre est connu
Du soi et de l’autre [se produisent] l’adhésion et l’aversion
Celles-ci, se mêlant à tout,
Sont la source de tous les défauts. » (Le Pramāṇavarttīkā de Dharmakīrti)
C’est l’essence projetée sur les dharma et sur ce qui les perçoit qui leur donnent une réalité qu’ils n’ont pas, et c’est cette fausse réalité qui est le facteur d’asservissement, et par conséquent simultanément de libération. La fausseté de cette réalité consiste en les trois particularités que l’on fait porter aux objets mentaux (sct. dharma). Il suffit donc de s’abstenir de les attribuer. Et cette triple abstention constitue la triple porte à la libération (sct. trivimokṣa-mukha), qui se résume en la vacuité (sct. śūnyatā) comme remède à l’essence (sct. ātman) projetée, l’absence de particularités (sct. animitta ou nirlakṣana) et le désintéressement (sct. nirpranidhāna). Garder constamment ces trois à l’esprit constitue le triple recueillement (sct. trisāmadhi).

Cela résulté en des « objets mentaux » (sct. dharma) libres des trois particularités. En n’attribuant pas d’essence etc. aux dharma, on ne les érige pas en objet, et en ne les érigeant pas en objet, aucun sujet n’émerge. Ces dharma libres constituent alors le dharmakāya, qui signifie littéralement, « l’ensemble de dharma ». Cet « ensemble de dharma » est le tathāgata.
« Ne considérez pas le tathāgata comme un corps formel (sct. rūpakāya) :
Le tathāgata est ‘l’ensemble de dharma’ (sct. dharmakāya). »[2]
Et comme « en vérité absolue, le seul refuge des êtres est le Bouddha »[3], la liberté de la souffrance consiste à prendre refuge dans ‘l’ensemble de dharma’. Cela permet à Śantideva de dire :
« Cet esprit qu’on ne trouve ni dedans, ni dehors,
Ni ailleurs non plus,
Qui n’est ni séparé ni mêlé à autre chose,
N’est absolument rien : c’est pourquoi
Les êtres sont naturellement en nirvāṇa. »[4]
Et au Discours de la production de la pensée d’éveil universelle[5] :
« Kāśyapa, tous les dharma ressemblent à l’espace : ils sont libres de particularités, toujours lumineux et totalement purs. Comprendre cela c’est produire la pensée d’éveil (sct. bodhicitta). »

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[1] Gampopa, Le précieux ornement de la libération

[2] Extrait du Prajñāpāramitā en huit mille stances, cité par Gampopa dans le Joyau ornement de la libération.

[3] Extrait du Ratnagotravibhāga (tib. rgyud bla ma). « Parce que le Muni possède le dharmakāya et parce qu’il est l’ultime Sangha ».

[4] Nang yang sems min phyi min zhing// gzhan du yang na rnyed ma yin// 'dres min logs su 'gar med de// 'di ni cung zad min de'i phyir// sems can rang bzhin mya ngan 'das

[5] Sems bskyed chen po’i mdo, cité par Gampopa.  'od srung chos thams cad nam mkha' ltar mtshan nyid med cing, ye nas 'od gsal ba rnam par dag pa de ni byang chub tu sems bskyed par bya'o

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