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samedi 22 octobre 2016

Ni ange, ni bête


Corrida céleste : Saint Michael terrassant le diable dans la chapelle Sainte Eugénie de Nîmes
Je veux revenir sur le livre Les dévots du Bouddhisme de Marion Dapsance et sur certaines déclarations de l’auteure suite à la publication du livre, notamment dans un interview avec le Monde « Les Occidentaux ont une vision idéalisée du bouddhisme » recueillies par Henri de Monvallier et publié le 03/10/2016. L’interview est disponible sur le site du Monde des religions (payant le Monde des religions), sur le site Academia.edu ou encore sur le site Bouddhanar.

J’avais déjà relevé certaines conclusions hâtives du livre dans mon billet Les dévots du bouddhisme du 24 septembre 2016. Notamment le fait de juger la pratique du bouddhisme à travers les siècles sur la pratique actuelle du bouddhisme tibétain en occident, notamment dans les centres Rigpa en France. Marion Dapsance fait à mon avis une bonne analyse de la pratique actuelle du bouddhisme tibétain en France, vue par les yeux d’une anthropologue. Le livre donne également une bonne analyse de l’invention du « bouddhisme » par Eugène Burnouf et de l’influence de la théosophie sur les croyances bouddhistes en occident, et même en certaines parties d’Asie par synergie. Ce qu’elle écrit sur le phénomène du « modernisme bouddhiste » (qui a beaucoup d’autres noms), s’inscrit dans les thèses anglophones, où le terme orientalisme figure souvent, et notamment sur le travail de Donald S. Lopez, auteur de Fascination tibétaine du bouddhisme de l'Occident.

L’orientalisme, tels qu’ils le conçoivent, est justement « La vision idéalisée du bouddhisme des occidentaux ». Cette vision idéalisée rejoint d’une part l’idée plutôt théosophique du Tibet comme un havre de doctrines ésotériques que l’occident aurait perdu, où les lamas tibétains exilés sont accueillis comme de véritables « mahātma » capables de retransmettre le savoir ésotérique et les Traditions que l’occident aurait perdus. Et d’autre part, les occidentaux auraient selon Dapsance et les « anti-orientalistes » aussi une vision idéalisée de la portée philosophique du bouddhisme, que celui-ci n’aurait jamais eu et qui serait une invention de l’occident, en la personne du philologue Eugène Burnouf (1801-1852), spécialiste de langues anciennes et orientales.

Le bouddhisme inventé par Burnouf, qui « s’est rapidement muée en une véritable légende urbaine », privilégie « une vision livresque des traditions asiatiques » aux dépens de la réalité : « des pratiques rituelles et dévotionnelles des bouddhistes d’Asie ». Ce bouddhisme, qui serait parfaitement compatible avec la sécularisation, la déchristianisation de la société, et « la science comme critère absolu de vérité » est celui actuellement répandu par le Dalaï-Lama et ses principaux porte-paroles en France :« le sociologue et journaliste spécialiste des religions Frédéric Lenoir, l’ancien biologiste et porte-parole français du Dalaï Lama Matthieu Ricard, le politologue Bruno Etienne et le sociologue des religions Raphaël Liogier ».[2] Ce bouddhisme-ci, qui se distingue des autres religions par sa parfaite compatibilité avec la société occidentale moderne, n’est pas celui que l’on rencontre en Asie, ni même dans les centres bouddhistes en occident.

L’enquête sur le terrain de Marion Dapsance en fournit la preuve. Mais de là nier tout passé philosophique (dans le sens de Pierre Hadot) au bouddhisme, en laissant de côté « la version livresque » justement, et faire comme si les pratiques rituelles et dévotionnelles des bouddhistes telles qu’on les trouve maintenant en France ou ailleurs ont toujours été les mêmes et constituent le vrai bouddhisme, ce n’est pas très sérieux. Le bouddhisme a changé tout le long de son histoire et dans tous les zones géographiques où il s’est installé. On y trouve des oscillations entre la foi et la raison comme dans d’autres courants spirituels et religions, avec toutefois un côté non-essentialiste et analytique qu’il considère comme une part essentielle de son identité.

Mais venons-en aux faits. Dans l’article du Monde, l’auteure parle davantage du rejet du christianisme comme moteur derrière le projet néo-bouddhiste. Quelques exemples :
« On présente certaines de ses séduisantes doctrines, mais on oublie de mentionner ses pratiques rituelles et dévotionnelles, qui rappelleraient malencontreusement « la religion », c’est-à-dire en fait le christianisme, dont sont issus les convertis, et qu’ils érigent en contre-modèle.  
« Surtout, le christianisme est l’objet de moqueries et de dénigrements réguliers depuis le siècle des dites « Lumières », qui l’ont caricaturé et rendu intellectuellement inacceptable. » 
« Or, il semble que les Occidentaux acceptent bien plus volontiers la mythologie bouddhiste que la théologie chrétienne – ce qui laisse entrevoir leurs réelles motivations : ce n’est pas, contrairement à ce qu’ils affirment, « la religion » qu’ils rejettent, mais bel et bien le christianisme. » 
« Cela s’explique par le discrédit massivement jeté sur le christianisme depuis près de trois siècles, et par le fait que le bouddhisme ait été découvert (en tant que doctrine d’origine indienne distincte de l’hindouisme) dans des textes sanscrits par des savants européens du XIXe siècle, en plein contexte de sécularisation. Les textes doctrinaux découverts, déconnectés de toute réalité culturelle et sociale asiatique, ont ainsi été élevés au rang de « philosophie », et pensés sur le contre-modèle d’un christianisme démodé : sans Dieu, sans dogme, sans hiérarchie, sans surnaturel. Ce qui est faux : les divinités pullulent et les vérités à accepter sur parole sont légion. »
En résumé, en pleine déconstruction du christianisme depuis les Lumières, Burnouf invente le « bouddhisme » et, en enlevant tous les éléments rituels et dévotionnels, en fait un contre-modèle du christianisme, déconnecté de « toute réalité culturelle et sociale asiatique ». Les occidentaux, dégoûtés du christianisme par la caricature qu’on (?) leur en faisait, se sont ensuite jetés sur le néo-bouddhisme philosophique, qui avait aussi fait des émules en Asie (par orientalisme). Pourtant, le bouddhisme tibétain, tel qu’il est pratiqué actuellement en Asie et en occident ne correspond pas à ce bouddhisme-là.

C’est vrai, rien que depuis les années 70, j’ai pu constater moi-même que le bouddhisme tibétain en occident, alors très influencé par Chögyam Trungpa en occident, s’est transformé en, ou est redevenu, une véritable religion qui n’a rien à envier au christianisme-épouvantail. Le bouddhisme tibétain était encore tout neuf en occident et s’accommodait sans doute des attentes « néo-bouddhistes », par upāya ? Trungpa s’était d’ailleurs grandement inspiré du Zen japonais pour développer son système à lui. Mais sans doute, les anti-orientalistes diront que le Zen japonais justement avait fortement subi l’influence néo-bouddhiste orientaliste dans leur pratique dénudée. Il faut dire que le bouddhisme avec son approche non-essentialiste et d’expédient s’y prête plus facilement que toute autre religion. Cela devrait faire penser.

Les textes ont joué un rôle crucial dans la transmission du bouddhisme. Ils reflètent la réflexion profonde et les nombreux débats des bouddhistes par rapport à leur propre doctrine. Passer à côté des « livres » et de la réflexion (tib. lung dang rigs pa) serait passer à côté d’un aspect essentiel du bouddhisme. Celui qui voit le Dharma me voit a dit le Bouddha. Ce sont les sūtras qui furent utilisés pour charger (sct. pratiṣṭhā) les représentations symboliques (stūpa, caitya, statues etc. poupées...), ce sont les volumes du Canon bouddhiste que l’on sort en procession pour bénir les lieux etc. Le Dalaï-Lama répète actuellement souvent que son bouddhisme s’appuie sur celui enseigné à Nalanda en Inde au moyen-âge indien. Si on laisse de côté toute cette tradition bouddhiste, pour se concentrer sur les « pratiques rituelles et dévotionnelles » actuelles dans les centres bouddhistes tibétains en France, et notamment dans des centres Rigpa, et que l’on base son jugement de tout le bouddhisme sur celles-ci, on se trompe de méthode selon moi. Mais je prends acte du décalage entre le « bouddhisme livresque » et les « thèses néo-bouddhistes » d’un côté et la pratique dans de nombreux centres bouddhistes tibétains français.

J’ai moi-même parlé à plusieurs reprises dans mon blog du bovarysme dans le bouddhisme tibétain (L'imitation peut-elle être une voie ?, Les rêves d'un heruka, La théopathie est-elle une pathologie ? etc.), qui peut conduire certains maîtres à se prendre pour des herukas, des mahāsiddha, des experts en folle sagesse ou des gurus suffisants. J’y ai abordé aussi le viol, la position de la femme et d’autres abus dans le bouddhisme. Je regrette que les hiérarques du bouddhisme tibétain ne prennent pas clairement position contre ces abus et ces attitudes. Je regrette notamment qu’aucune déclaration ou enquête ait suivi aux déclarations de Yangsi Kalou Rinpoché.
« Mais Kalu dit que dans les premières années de son adolescence, il a été abusé sexuellement par une bande de moines plus âgés qui se rendaient dans sa chambre chaque semaine. Quand j’aborde la notion d’ « attouchements », il éclate d’un rire tendu. C’était du sexe hard-core, dit-il, avec pénétration. « La plupart du temps ils venaient seuls », dit-il. « Ils frappaient violemment à la porte et je devais ouvrir. Je savais ce qui allait se passer, et après on finit par s’habituer ». C’est seulement après son retour au monastère après la retraite de trois ans, qu’il a réalisé à quel point cette pratique était incorrect. Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes. »
« Il dit qu’à ce moment-là le cycle avait recommencé sur une plus jeune génération de victimes »…
Retour à l’interview :
« Pourquoi le dalaï-lama, l’autorité spirituelle suprême du bouddhisme tibétain, n’a-t-il jamais désavoué et « excommunié » publiquement Rinpoché si tout ce qu’on lui reproche est fondé ? Peut-on dire que, comme pour les affaires de pédophilie dans l’Église catholique, il a été « couvert » par certains de ses supérieurs ? 
Je rappelle au sujet de la pédophilie qu’elle n’est pas le fait spécifique de l’Église catholique, dû au célibat des prêtres, etc. Les statistiques montrent que le phénomène concerne aussi bien l’école publique que les familles. Faut-il pour autant condamner l’école ou tirer comme conclusion que tous les pères de famille, les oncles, ou les cousins sont, de par leur position ou par nature, des prédateurs en puissance ? Malgré des fautes graves comme ces silences et ces complaisances auxquels vous faites allusion, l’Église a toujours considéré la pédophilie, à l’instar de toute forme d’atteinte à la personne humaine, comme un grave péché. Il n’y a aucune glorification de la pédophilie chez les catholiques. En revanche, le bouddhisme tibétain a bel et bien proposé à l’admiration de ses fidèles des modèles de maîtres violents. Il suffit de lire les hagiographies des maîtres Milarepa (1052-1135) et Drukpa Kunleg (1455-1529), dont le comportement à l’égard de ses disciples serait assimilé aujourd’hui à une véritable torture. »
Selon Marion Dapsance, les hagiographies de maîtres violents du bouddhisme tibétain pourraient servir de modèle ou de justification à certains maîtres actuels. Ce n’est probablement pas faux. Mais ce bovarysme destructif ne se limite pas au bouddhisme tibétain. On peut dire que le même type de bovarysme a contribué à produire le même type de déviances dans le catholicisme. Certes, le modèle du prêtre catholique n’est pas le mahāsiddha, mais l’ange. Et qui veut faire l’ange fait la bête. C’est l’ange qui sert de modèle au prêtre célibataire. C’est l’idée de l’ange, un agent asexué entre Dieu et l’homme. L’ange, placé plus haut dans la hiérarchie céleste (car détaché de son corps) que l’homme, n’a ni désir, ni libido. Un pur esprit qui n’a plus rien à voir avec la sagesse du monde. Par rapport au monde sa sagesse est folle. Le christianisme a bien sa folle sagesse à lui
« 27 Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes;
28 et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont,
29 afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. » (Paul dans le premier épître aux Corinthiens)
C’est alors en tout confiance que l’on peut se confier à son prêtre, ou lui confier ses enfants... C’est ce type de bovarysme qui a contribué à produire les scandales découvertes ces dernières décennies.

Ne soyons pas aveugles aux mythes, croyances et hagiographies permettant ce bovarysme, ni dans le bouddhisme ni dans le christianisme.



samedi 24 septembre 2016

Les dévots du bouddhisme


Dévot bouddhiste du Gandhara, Victoria and Albert, Londres

Les dévots du bouddhisme, Marion Dapsance, éditions Max Milo

L’anthropologue Marion Dapsance vient de publier un livre-enquête sur le milieu bouddhiste tibétain en France. L’objectif principal de ce livre est de démontrer, que contrairement à la représentation médiatique du bouddhisme (tibétain), qui serait rationnel, compatible avec les sciences, égalitariste, etc., bref une spiritualité moderne, en réalité il se comporte comme une véritable religion. Son attrait particulier en occident serait dû à un malentendu[1]. Il y a un décalage entre le discours et la pratique. Pour en prendre la mesure, Marion Dapsance s’est rendue sur le terrain (dans ce cas le mouvement Rigpa de Sogyal Rinpoché) en tant qu’observatrice. Ses observations et analyses sont pertinentes. Son analyse sur l'influence de la théosophie (avec par ailleurs son surexploitation de la réincarnation) m'a l'air juste.

Selon l’auteure, la représentation d’une spiritualité moderne, remonterait au philologue Eugène Burnouf (1801-1852), spécialiste de langues anciennes et orientales, et « s’est rapidement muée en une véritable légende urbaine ». Cette représentation privilégie « une vision livresque des traditions asiatiques » aux dépens de la réalité : « des pratiques rituelles et dévotionnelles des bouddhistes d’Asie. » Selon Dapsance « s’intéresser qu’à certains textes en laissant de côté tout ce qui fait la vie quotidienne des bouddhistes d’Asie constitue, en termes de compréhension du phénomène, un biais méthodologique lourd de conséquences. C’est aussi une forme de mépris envers les populations concernées. » Je reviendrai sur cette phrase.

Le « vrai bouddhisme » selon l’occident serait une spiritualité rationnelle, qui ferait justement l’économie des « pratiques rituelles et dévotionnelles », et qui serait parfaitement compatible avec la sécularisation, la déchristianisation de la société, et « la science comme critère absolu de vérité ». Les principaux porte-paroles français du “bouddhisme en Occident” seraient « le sociologue et journaliste spécialiste des religions Frédéric Lenoir, l’ancien biologiste et porte-parole français du Dalaï Lama Matthieu Ricard, le politologue Bruno Etienne et le sociologue des religions Raphaël Liogier ».[2] Ce bouddhisme-ci, qui se distingue des autres religions par sa parfaite compatibilité avec la société occidentale moderne, n’est pas celui que l’on rencontre en Asie, ni même dans les centres bouddhistes en occident. L’enquête de Marion Dapsance raconte son propre parcours dans quelques milieux bouddhistes et rapporte les expériences de quelques bouddhistes et ex-bouddhistes occidentaux de ces mêmes milieux. Le livre s’appuie également sur des thèses d’oeuvres anglophones, où le terme orientalisme figure souvent, et notamment sur le travail de Donald S. Lopez, auteur de Fascination tibétaine du bouddhisme de l'Occident.

C’est vrai que le bouddhisme « universel » occidento-compatible du XIVème Dalaï-Lama est un projet, voire un voeu pieux, il n’est une réalité, ni au Tibet, ni même en occident. Il ne le sera peut-être jamais. Au même titre que des déclarations d’intention du type « toutes les religions prêchent la paix et l’amour entre tous les hommes ». Ce projet n’est cependant pas une trahison du « vrai bouddhisme », qui serait au fond une simple religion comme toutes les autres. L’histoire du bouddhisme fut mouvementée avec de nombreux va-et-vient entre la foi et la raison pour faire court. Burnouf ne fut vraiment pas le premier à vouloir (re)présenter un bouddhisme plus philosophique, rationnel, universel et se méfiant des pratiques rituelles et dévotionnelles. Les Asiatiques eux-mêmes n’avaient pas attendu l’occident pour ce faire. Le bouddhisme est quelquefois présenté comme une réforme du brahmanisme, le Bouddha mettant en cause la Révélation comme connaissance valide (sct. pramaṇa), le tout-rituel, les formules magiques, le système des castes, … Nāgārjuna et le madhyamaka, enchérirent. Les maîtres du Naturel (sahajika), plutôt portés sur le mystique, enseignèrent le non-agir, la non-méditation. Saraha demanda « À quoi bon les lampes à beurre, le culte des dieux ? » en émettant des critiques sévères envers toutes les méthodes, y compris bouddhistes etc. etc. Voir de multiples autres exemples du bouddhisme comme une spiritualité plus épurée sur mon blog.

Ce serait une forme de mépris envers les scythes, les gandhariens, les indiens, les tibétains etc. de les juger incapables d’être aussi rationnels que Burnouf et d’enfermer les populations concernées uniquement dans les pratiques rituelles et la dévotion. Certes, les choses ont bien changé depuis le XIIème siècle tibétain pour de nombreuses raisons différentes. Et le bouddhisme tibétain est en effet devenu une véritable religion. Les malentendus entre maîtres tibétains et disciples occidentaux dans les années 70-80 n’ont pas aidé. Et il est advenu ce qui ne pouvait qu’advenir. Ce n’est pas comme si le bouddhisme que l’on trouve actuellement dans les centres bouddhistes en France ou ailleurs avait toujours été le même, c’est-à-dire très rituel et dévotionnel, et que Burnouf (suivi des porte-paroles du « vrai bouddhisme ») était le premier à vouloir faire du bouddhisme une religion rationnelle. On trouve cet intérêt rationnel tout le long de l’histoire du bouddhisme, et il en fait partie intégrante. Cela est d’ailleurs vrai aussi pour les pratiques rituelles, et plus tard, la dévotion (bhakti). La représentation rationnelle n’est pas l’invention de Burnouf ou d’un autre occidental.

Autre problème dans l'analyse de Marion Dapsance est que le concept d’expédient (sct. upāya) est uniquement traité dans son aspect caricatural de « folle sagesse » ou de « moyen habile ». C’est passer complètement à côté d’une des plus grandes subtilités du bouddhisme. Oui, quelquefois le concept d’upāya est tellement subtil qu’il échappe même à des bouddhistes de longue date, cela dit sans aucune forme de mépris.

Puisque dans le bouddhisme, toutes les choses sont sans identité propre (P. anātman), c’est-à-dire sans cœur, noyau ou essence, qui soit l’un des extrêmes bon-mauvais, vrai- faux, être-non-être etc. « Toute chose n’est pas plus qu’elle n’est pas, ou elle est et n’est pas, ou elle n’est ni n’est pas. » (Pyrrhon, disciple du Sage des Scythes (Sakamūni)). Les méthodes bouddhistes ne peuvent donc s’appuyer sur rien de déterminé (sct. anta tib. mtha’) et doivent utiliser des « positions adoptées conditionnellement » (sct. vyavasthā P. vavatthāna) et des expédients (sct. upāya). Aussi, certaines méthodes bouddhistes ont été appelée quelquefois des non-méthodes. Toute méthode bouddhiste est un expédient (sct. upāya). Il est important de garder cela à l’esprit.

Au moyen-âge indien, le bouddhisme était en concurrence avec d’autres « religions » (voir Indian Esoteric Buddhism de Ron Davidson. Les religions étaient en concurrence pour obtenir les faveurs de la cour (constructions de temples etc.). Les rois s’intéressaient surtout à des mandarins capables de prévoir les événements, les jours fastes et néfastes, de les aider à étendre leurs pouvoirs et leurs richesses, de leur garantir une descendance, de faire tomber la pluie en période de sécheresse, de guérir les maladies causées par les démons, les planètes etc. Toutes ces choses s’obtenaient en s’adressant aux dieux et leurs agents, par le biais de rituels. Celui qui allait murmurer dans l’oreille du roi, devait pouvoir lui offrir tout cela. C’était vrai aussi pour les bouddhistes.

Ne soyons pas trop orientalistes ou angélistes, les bouddhistes étaient des produits de leur temps et « croyaient » comme tous leurs contemporains en l’efficacité des « sciences religieuses » (tib. rig gnas sct. vidyā-sthāna) comme nous croyons en celle des sciences contemporaines. Le monde était peut-être une illusion (māyā), mais afin d’agir dans le monde il fallait passer par les « sciences » qui furent celles de l’époque. Comme le bouddhisme, ses doctrines et ses méthodes, ne sont pas une Révélation, quand les sciences évoluent, il peut évoluer avec elles, en « abandonnant » les « sciences » anciennes. Il appliquera la même ironie aux méthodes suivant les nouvelles sciences. En quelque sorte, le bouddhisme ne se situe pas dans ses doctrines et les méthodes. S’il faut le situer à tout prix, ce serait plutôt dans l’attitude ironique envers celles-ci et envers toute chose. Cela explique partiellement son pouvoir d’adaptation. Juger le bouddhisme sur ses théories et ses pratiques serait passer à côté de lui, et en même temps nous ne pouvons que le juger sur ce que les bouddhistes en font...

Au moyen-âge, pour faire concurrence aux méthodes populaires des autres religions, le bouddhisme n’a pas hésité à les émuler, tout en les adaptant à ses propres doctrines[3]. On trouve la même ironie par rapport à son propre objectif. Le bouddhisme ne cherche même pas à obtenir l’éveil, puisque celui-ci ne « s’obtient » pas (Sūtra du Cœur). La nature de l’éveil est particulière, tout comme celle des méthodes pour « l’obtenir ».

Si donc, pour diverses raisons, le bouddhisme (tibétain) se comporte de plus en plus comme une véritable religion, ce qui fait qu’il pourrait toujours être du « bouddhisme » (le « vrai bouddhisme ») c’est la notion de non-essence (P. anatta), dont découle l’approche des expédients (sct. upāya) et des « positions adoptées conditionnellement » (sct. vyavasthā P. vavatthāna). Sans cela, le « bouddhisme » perd son « âme » et devient comme les autres religions : essentiellement dogmatique.

Si, comme les anthropologues, on laisse de côté cette idée « bouddhiste » cruciale, et que l’on étudie les comportements, les discours, les doctrines, les rituels des bouddhistes, il est certain que rien ne distingue le bouddhisme tibétain des autres religions, surtout à l’époque actuelle. Et sans ironie (sct. upāya) par rapport à eux-mêmes et leur bouddhisme, même les bouddhistes ne seraient pas des « vrais bouddhistes ». Si par « vrai bouddhisme » on se base sur ce que le bouddhisme lui-même présente comme ses critères fondamentaux : les trois caractéristiques[4] ou les quatre sceaux de la doctrine[5]. Alternativement, on pourrait se baser sur le Sūtra des quatre refuges (sct. catuḥpratisaraṇasūtra), pour trouver quatre autres critères.[6] Quand le bouddhisme lui-même parle de critères de « vrai bouddhisme » dans des textes pré-Burnouf, il ne parle pas de pratiques rituelles ou dévotionnelles, qui seraient son essence que les occidentaux voudraient couvrir. Le premier des quatre refuges est d’ailleurs très explicite « La Loi est le refuge et non l'homme ».

Si un maître joue son rôle sans ironie sur ce rôle, sur lui-même, ses disciples et va même jusqu’à réifier et à dérouler une « folle sagesse » (mot et concept qui n’existe pas en tibétain), en « détruisant les égos », en « brisant les concepts », en mettant « la vie du disciple sens dessus dessous », tout en étant à la fois « notre compagnon principal, notre famille, notre mari, notre femme et notre enfant chéri » (type d'expression utilisée par Chogyam Trungpa, Sogyal Rinpoché, Dzongsar Khyentsé Rinpoché...) en passant par toutes sortes d’harcèlement, il est capable d’ouvrir les portes de l’enfer ici et maintenant. C’est ce que montre très bien le livre de Marion Dapsance. Les comptes-rendus d'anciennes « assistantes » dans son livre montrent la réalité sordide de la « folle sagesse » en action..

Mes quelques critiques jusqu’à maintenant (je n’ai pas fini de lire le livre) concernent une certaine cécité partielle (que Dapsance partage avec des grands bonnets universitaires étatsuniens) par rapport à l’attitude critique et ironique du bouddhisme depuis ses débuts, qui voudrait que le bouddhisme ait toujours été rituel et dévotionnel, et que c’est l’occident qui, depuis peu, lui projette une image moins religieuse, comme un énième colonialisme, spirituel cette fois-ci. C’est passer à côté de l’histoire du bouddhisme souvent recouverte par les fausses autobiographies, hagiographies diverses et autres légendes de mahāsiddha. Et aussi la non mention de l’attitude ironique du bouddhisme, même vis-à-vis de ses propres doctrines et méthodes, qui est au cœur de ce qu’il veut être. Si on ne voit pas cela, on passe à côté d'une particularité importante du bouddhisme. J’ai évidemment mes propres biais et il est très possible que ce bouddhisme n’existe nulle part, n'ait jamais existé et n'existera jamais. D'ailleurs, comment n’importe quelle méthode pourrait-elle garantir aboutir à l’ironie ?

***

[1] Voir aussi l’article de l’Express ‘Dérives sexuelles, humiliations et business, la face cachée du bouddhisme’ d’Anna Benjamin du 14/09/2016
« Qu'est-ce que le bouddhisme pour Occidentaux?
C'est un bouddhisme qui dit privilégier la méditation et serait une sorte de psychothérapie, de pratique tournée vers le bien-être. Il est très différent du bouddhisme enseigné en Asie qui ne consiste pas à améliorer son état ou sa dépression. Traditionnellement, les Tibétains laïcs ne font pas de méditation, ils récitent des prières, font des dons aux monastères, tentent de purifier leur karma en usant de reliques. En réalité, beaucoup d'Européens en rupture avec le christianisme se sont imaginé cette religion comme une spiritualité idéale, en prenant le christianisme comme contre-modèle: on dit refuser les êtres surnaturels, les dogmes, le clergé, les prières, mais on y adhère sans problème dès lors qu'ils se rattachent au bouddhisme. Les Asiatiques, eux, ne considèrent pas que le bouddhisme soit sans dieux, sans rituels, sans clergé, sans foi
. »

[2]La rencontre du bouddhisme et de l’Occident” dans la sphère médiatico-académique française: Une sotériologie théosophique Marion DAPSANCE Columbia University, New York. 2015 ⎸ANUAC. VOL. 4, N° 1, GIUGNO 2015: 124-144


[3] « Āryadeva ou Indrabhūti, à qui sont attribuées les versions tibétaines du Cittaviśuddhiprakaraṇa, est très conscient du caractère provisoire des moyens que l’on choisit pour donner corps à la pensée éveillée. Il rappelle que peu importe la méthode, ce qui importe c’est qu’elle procède d’une pensée pure et qu’on s’y applique avec un mental unifié.[8] A cette condition, on peut utiliser tous les moyens du monde, on est capable d’ingérer et de supporter tous les poisons. Qui peuvent même devenir du nectar. Ce qui rend possible cette transformation est la pensée éveillé, pas la méthode en elle-même. La pensée éveillé n’est pas une pensée magique. Au moyen âge indien et tibétain, période très théocentrée, les dieux étaient omniprésents dans les méthodes du monde. On s’adressait à eux pour accomplir les divers objectifs d’une existence humaine. Pas de problème, dit Āryadeva ou Indrabhūti. S’il faut passer par là, allons-y, mais toujours en procédant à partir de la pensée éveillée. » Une proposition modeste

[4] « Toutes les choses (sct. dharma) sont impermanentes (P. anitya), 2. Toutes les choses sont insatisfaisantes (P. duḥka) et toutes les choses sont sans identité propre (sct. anātman). »

[5] « Tous les composés sont impermanents (P. sabbe saṅkhara annicā)
Tous les composés sont souffrance (P. sabbe saṅkhara dukkhā)
Tous les phénomènes (dharma) sont sans soi (P. sabbe dhammā anatta)
La destruction (de tous les liens), c’est le nirvāṇa (S. śantaṁ nirvāṇaṁ). »

[6] « 1. La Loi est le refuge et non l'homme
2. l'esprit de la lettre est le refuge et non la lettre
3. Le sūtra de sens définitif (sct. nītārtha tib. nges don) est le refuge et non le sūtra de sens à élucider (sct. neyārtha tib. drang don).
4. La connaissance principielle (sct. jñāna tib. ye shes) est le refuge et non pas les perceptions sensorielles avec la conscience mentale (sct. vijñāna tib. rnam shes). »