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dimanche 9 mars 2014

Le sud de l'inde d'une danseuse convertie




Dans les hagiographies tibétaines, on voit souvent des références au « sud de l’Inde ». Le mot pour le sud comme direction (T. lho phyogs) en sanscrit est dakṣiṇā. Le dakṣiṇāpatha est la région du Sud, « la route du Sud de l'empire d'Aśoka » précise Gérard Huet, et qui correspond au Deccan, le plateau au sud de la rivière Narmada, donc finalement la plus grande partie de la péninsule indienne. Le véritable sud serait plutôt la région appelée « Tamilakam », qui correspond aux royaumes anciens de la période Sangam (-3ème au 4ème siècle) recouvrant Tamil Nadu, Kerala et le sud de l’Andhra Pradesh et du Karnataka. Ce territoire était partagé par trois dynasties (Chéras, Pandyas et Cholas de l’ouest vers l’est), dont on retrouve les protagonistes dans le Manimékhalaï, traduit en français par Alain Daniélou avec le concours de T.V. Goapala Iyer.



Ce texte, qui aurait été composé au 6ème siècle environ (selon Wikipédia, au 3ème selon Daniélou) par Sīthalai Sāttanār (que Wikipédia fait vivre au 2ème siècle ?) nous donne une excellente impression de la vie dans le sud, de l’état du bouddhisme à cette époque et des autres religions avec lesquelles il était en dialogue. L’intrigue du Manimékhalaï se situe avant la fin du 3ème siècle, puisqu’en 295 les Pallava s’installèrent dans l’Inde du Sud (à Kanchi, la région de Dignāga 440 – env. 520) et soumirent les trois royaumes de Chola, Pandya et Chéra, dont il est question.

Dans le conte, le prince de Chola, Udhayakumāra, tombe amoureux fou de la courtisane-danseuse Manimékhalaï (fille du marchand Kovalan et de la danseuse Mâdhavi), qui veut consacrer sa vie à la religion. Ses parents pratiquèrent le shivaïsme, mais elle se convertit au bouddhisme, après avoir retrouvé la mémoire de sa vie bouddhiste antérieure, précédente grâce aux pouvoirs magiques du piédestal du Bouddha dans l’île de Manipallavam et dont le sage Aravana Adigal (une sorte de Nāgārjuna) lui fournit les détails. Il lui donna pour mission de soulager les hommes de la faim grâce au bol magique « Vache d’abondance »[1] ayant appartenu au sage Aputra. Aputra était un roi descendant d’Indra qui avait abdiqué et qui vivait retiré dans la forêt comme un ermite[2]. A une autre occasion, Aravana Adigal donna une nouvelle mission à Manimékhalaï. « Si tu reviens vers moi lorsque tu auras étudié les enseignements des maîtres des diverses religions (à Vanji), je pourrai t’expliquer ce que sont les voies multiples de la connaissance. »[3] Sous un déguisement masculin, Manimékhalaï se rend à Vanji, où elle étudie les différentes doctrines, à savoir : le védisme (mīmāmsā), les moyens de preuve (pramāṇavādin), le shivaïsme, le brahmanisme (brahmā-vādi), les sectateurs de Vishnou, le védisme (veda-vāda), les ājīvika, les jains, le sāṃkhya, les vaiśeṣika (« scientisme ») et les matérialistes (bhūta-vāda). Elle se rend ensuite, toujours déguisé en garçon, à Kanchi, où elle fait construire un piédestal de Bouddha, sur lequel elle installe le bol magique, qui attire tous les pauvres et nécessiteux à lui. Après cela, elle renonce à son déguisement, va voir Aravana Adigal qui l’instruit, prend refuge et revêt l’habit monastique.

Le « sud de l’Inde » Tamilakam fait partie de ce que Johan Elverskog nomme « la méditerranée bouddhiste », traversée par les grandes routes maritimes (Sri Vijaya, Java, Cambodge (Champa), Chine…). On y trouve trois royaumes : Chéra (capitale Vanji), Pandya (cap. Madurai) et Chola, dont la capitale fut Uraiyur, alias Urandai ou Varanam et la deuxième capitale (portuaire) Puhâr (Kaveripattanam ou Champāpati) engloutie par un tsunami.

Dans le conte, les dieux jouent un rôle important, principalement en tant que messagers. On apprend qu’Amaravati (Vijayawada, à 500 km au nord de Kanchi), est la capitale d’Indra, construite par Viśvá-karman l’architecte des dieux. Kanchi (Kāñci-pura) était un grand centre d’études jains et bouddhiste entre le 1er et 5ème siècle. Vanchi Muthur (Vanji) était la ville où Manimékhalaï se rendit pour apprendre les doctrines des diverses religions. Il y avait aussi un temple dédié à Kannaki/Kannagi, la femme de son père Kovalan (sa mère étant une danseuse dont son père fut tombé amoureux). Manimékhalaï reproche à la statue de s’être vengée sur la ville de Madurai en l’incendiant, après que cette ville fit exécuter son mari. La déesse Madurapati, divinité protectrice de Madurai, se montra très compréhensive avec Kannaki en expliquant que tout ce qui était advenu était le résultat du karma… La ville de Puhâr (Kaveripattanam ou Champāpati) du royaume Chola a également un temple avec une divinité protectrice, Champou, ou Champāpati, qui est le nom tamoul de Pārvatī, l’épouse de Śiva. Tous ces dieux ont leur propre statue, et toutes ces statues parlent avec Manimékhalaï. Les représentations iconiques des dieux sont peut-être encore relativement nouvelles, car celle du génie Tuvatikan, gravé dans un pilier explique comment les humains arrivent à capturer les dieux dans leurs représentations. Dans le sud de l’Inde, il n’existe en revanche pas encore de représentations iconiques du Bouddha. On y vénère ou bien son piédestal ou ses empreintes de pied. Le piédestal auprès duquel Manimékhalaï retrouve sa mémoire de vie passée se trouve dans l’île Manipallavam (Nainathivu, près de Śrī Lanka) et avait été édifié par Indra en personne. A Kanchi, Manimékhalaï « s’employa aussitôt à faire construire, selon les mesures exactes de celui de Manipallavam, un piédestal du Bouddha pareil à celui qui lui avait révélé sa précédente existence. Elle fit aussi construire un temple avec des statues de Tivitilakaï [gardienne du piédestal de Manipallavam] et de la déesse [de la mer] Manimékhalā. »[4]

Il semblerait donc que les bouddhistes du sud de l’Inde et ailleurs (voir le cas de Śrī Lakṣmī/Gaja-Lakṣmī) pouvaient simultanément faire le culte de dieux locaux, toujours considérés comme des forces contrôlant la pluie, les inondations, les tsunamis etc. Ces dieux étaient représentés iconiquement tandis que les représentations du Bouddha étaient toujours aniconiques (piédestal, empreintes…).

MàJ16102014 Le MAHĀJANAKA-JĀTAKA en anglais, pour retrouver la même région et certains des personnages

MàJ30042015 Le phénomène devadasi. Le nom française approprié semble être bayadère.

MàJ30052015 Weird and wild monsters in the ocean’s dark depths: revelations from the Thai Mahajanaka Jataka

L'empreinte de pied du Bouddha à Adam's Peak.
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[1] Le roi Punya rāja de Nāgapuram, était le fils adoptif du roi Bhumicandra, qui n’avait pas d’enfant. Le bébé, abandonné au bord d’un chemin fut élevé par une vache, avant d’être trouvé par le roi. C’est au cours d’une existence précédente que le roi avait reçu le bol magique

[2] L’histoire d’Indrabhūti que l’on trouve dans les Vies des 84 mahāsiddhas y fait écho.

[3] Daniélou, p. 200

[4] Daniélou, p. 255

samedi 26 janvier 2013

Les empreintes de pied du Bouddha



Durant la première période après la mort du Bouddha, appelée « phase aniconique », il fut représenté par des symboles. Cette phase dura jusqu’au 1er siècle environ. Dans le sud de l’Inde, et notamment dans l’école d’art d’Amaravati, la phase aniconique dura jusqu’au 2ème siècle. Les symboles pouvaient être assez sophistiqués afin d’éviter la représentation anthropomorphiques du Bouddha, qui avait précisé à plusieurs reprises que le Bouddha ne devait pas être identifié avec son corps, mais avec le Dhamma. « Celui qui me voit, voit le dhamma ; celui qui voit le dhamma me voit. »[1] Dans le Milindapañho III.5.18 le moine Nāgasena dit : « De même on ne peut désigner le Bienheureux comme étant ici ou là. Mais il peut être désigné par le Corps de la Loi (dhammakāya) : car la Loi a été enseignée par lui."[2] Dans les légendes des vies antérieures du Bouddha (S. avadāna T. rtogs brjod) comptées parmi les textes du mahāyāna, on trouve l'affirmation « Le Tathāgata ne peut être vu par son corps formel (S. rūpakāya) ». Le taoïsme a également connue une période aniconique, avec l’interdiction de fabrication d’images des divinités avant une période iconique avec une multiplication des images divines. Cette première tendance se reflète dans l’importance donnée à la calligraphie des paroles du Bouddha en Chine.

Les premières représentations anthropomorphiques du Bouddha sont apparues autour du 1er siècle à Gandhara (au Pakistan) et dans la région de Mathura (où serait né Krishna) dans l'état de l'Uttar Pradesh dans le nord de l’Inde sous l’influence grecque : l’art gréco-bouddhiste. La représentation anthropomorphique des divinités et des saints a sans doute contribué à une approche plus affectueuse (bhakti, guruvāda…).

Alain Daniélou avait traduit le Manimékhalaï (ou Le scandale de la vertu) du tamoul ancien, qui raconte entre autres l’ascension d’une jeune courtisane danseuse vers le Bouddha, « le médecin qui guérit de la maladie d’être né »[3]. Selon Daniélou, ce chef d’œuvre de la littérature tamoule daterait du 2ème siècle de notre ère. A un certain moment dans le récit, Manimékhalaï se trouve sur l’île de Manipallavam (Nainathivu ), où elle découvre un piédestal sacré.
« Ce piédestal étincelant, orné de pierres rares, avait été érigé par Indra, le roi du Ciel, en l’honneur du Bouddha, afin qu’il s’y repose lorsqu’il était venu prononcer un serment. A son contact, ce piédestal avait acquis un pouvoir merveilleux : tous ceux qui l’approchaient obtenaient aussitôt la vision de leur vie passée. »[4] 
Manimékhalaï se souvient alors de sa vie passée, quand elle était Lakshmi, une fille de roi. Une déesse apparaît alors pour la guider, mais fait mine de venir rendre hommage au piedéstal.
« Je suis venue m’incliner devant ce piédestal  symbole de ton invisible présence, où tu as déposé tes pouvoirs. J’incline mon front devant tes pieds. Ton image réside dans mon cœur comme un lotus épanoui. » La déesse fit alors trois fois le tour du piédestal  le tenant sur sa droite, puis, posant ses pieds sur le sol, elle s’approcha de Manimékhalaï et lui ordonna de cesser ses lamentations. »[5] 
La déesse lui raconte sa vie passée de Lakshmi la princesse. Ses deux sœurs ainées avaient épousé Durjaya, le roi du pays Anga (au nord du Magadha). En faisant visiter son royaume à ses épouses, ils rencontrent un sage sur la rive du Gange.
« 57-70 « C'est là que le sage Aravana Adigal au pur savoir, libéré de toutes les passions, arriva pour lui rendre visite. Durjaya vint aussitôt le saluer et s'inquiéta du but de sa venue. Le sage lui expliqua qu'il était venu vénérer l'empreinte des pieds du Bouddha qui était restée imprimée sur la Colline du Vautour (Gridhra-Kûta), près de Rajagriha. C'est là que, dans les temps anciens, le Bouddha, debout sur la colline, avait enseigné le Dharma afin que les êtres vivants soient délivrés de l'angoisse de naître et de mourir et que prennent fin les conflits qui opposent les espèces et les font vivre dans la peur. Les empreintes de ses pieds sacrés, pareils à des lotus, dont la seule vue nous libère de la luxure et des autres vices, sont toujours visibles sur cette montagne maintenant connue sous le nom de Mont des Pieds de Lotus (Pada-pankajamalaï), et tous ceux qui veulent atteindre la sagesse doivent la vénérer. 
71-74 « Accompagnant Aravana Adigal, tous firent le pèlerinage autour de la montagne et célébrèrent un festival en son honneur. C'est grâce aux mérites obtenus par cet acte que celles qui furent tes sœurs dans leur vie précédente sont de nouveau proches de toi. Elles sont devenues, l'une ta mère Mâdhavi, et l'autre Sutâmati, ta fidèle compagne. »[6]
Manimékhalaï prend conscience de sa vie antérieure et de la valeur du Dharma.


Au 3ème siècle avant notre ère, l’empereur Asoka avait fait ériger à Sanchi un stupa qui contenait des reliques du Bouddha. Le stupa a quatre portes d’entrée dans les directions cardinales qui furent édifiées pendant le 1er siècle avant notre ère sous le règne des Satavahanas. A l’entrée du nord se dressent plusieurs piliers. Sur le pilier de l’est, et plus précisément sur sa face occidentale, on trouve une représentation du jardin de bambous de Karanda à Rajgriha dans le Magadha. On y voit un piedéstal entouré d’arbres et de bambous. Des personnes assises et debout, principalement des femmes, ont une attitude dévotionnelle. Il est probable que le piédestal correspond à celui décrit dans le Manimékhalaï et qu’il porte l'empreinte des pieds du Bouddha. « C'est là [dans le jardin de bambous de Karanda à Rajgriha] que, dans les temps anciens, le Bouddha, debout sur la colline, avait enseigné le Dharma afin que les êtres vivants soient délivrés de l'angoisse de naître et de mourir et que prennent fin les conflits qui opposent les espèces et les font vivre dans la peur. » Le Bouddha enseigna donc debout...


Wiktionary donne "iconoclaste" comme un quasi-synonyme du mot "aniconique". Ce mot peut aussi avoir le sens de destruction des images religieuses, de façon matérielle ou immatérielle. Le hasard (donc aucune intention iconoclaste de ma part) veut que je tombe sur un article qui traite de l'hygiène des moines bouddhistes. Il décrit les toilettes (vacakuṭi) des monastères. Le modèle utilisé n'est autre que ce que l'on appelle en France "des toilettes à la turque", et quasiment partout ailleurs "des toilettes à la française" (French toilets). Ce modèle s'appelle en pāli "vaccakūpa" et les marche-pieds "vaccapādukā". Les images se ressemblent, je n'y peux rien. Les associations d'idées en revanche sont dues à mes empreintes psychiques vāsanā/saṃskāra. Je vais y travailler de ce pas.

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MàJ 05092016 Vidéo d'une conférence de Prof. Robert DeCaroli

[1] Saṃyutta III.120

[2] Les Questions de Milinda, Louis Finot p. 120

[3] Manimékhalaï, p. 85

[4] Manimékhalaï, p. 81

[5] Manimékhalaï, p. 87

[6] Manimékhalaï ou le scandale de la vertu, traduit par Alain Daniélou, éditions Kailash, pp. 89-90