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lundi 28 juin 2021

"Le bouddhisme, une voie de responsabilité " ?

Le bouddhisme, une voie de responsabilité ?

Le mot responsabilité a plusieurs sens. Le premier étant :
1. Obligation faite à une personne de répondre de ses actes du fait du rôle, des charges qu'elle doit assumer et d'en supporter toutes les conséquences.
Je ne crois pas qu’il existe un mot tibétain qui couvre toutes les charges de ce mot. On trouve par exemple “(thugs) khag” pour un rôle, un devoir, une tâche, une mission, un mandat, une charge ...
Ou “(las) ‘gan”, commandement, direction, conduite, administration, management qui est utilisé dans les expressions comme prendre et donner la direction (‘gan len pa, 'gan theg pa). 

En revanche, dans le sens de porter, assumer la responsabilité en cas d’un incident, d’un échec, etc., je ne suis pas certain que cette association d’idées existe. Il n’y a qu’un supérieur qui pourrait demander à un haut dignitaire de se justifier, de rendre compte, etc. Dans une théocratie, celui qui porte la plus haute charge ne doit des comptes à presque personne.

Selon la moralité bouddhiste, toute personne est moralement responsable de ses actes, et en supportera toutes les conséquences. Mais ce n’est pas aux hommes de gérer le karma, ils en seraient d’ailleurs incapables, car la loi du karma en tant que rétribution spécifique d’actes spécifiques a un côté surnaturel, magique et divin. Je pense notamment aux fruits karmiques traditionnels de certains actes sexuels dits “négatifs”, tels qu’on peut les trouver dans l’Abhidharmakoṣa. Conformément à ce texte, j’estime que 99,9% de la population mondiale actuelle peut compter sur une naissance dans le monde des preta (esprits avides). La surpopulation de la terre n’est rien comparée à celle du monde des preta.

Comme la loi du karma se charge de la responsabilité des actes de chacun, y compris des plus puissants, il n’est pas nécessaire de demander des comptes aux plus puissants, surtout éclairés, quand ils prennent des décisions, ou commettent des actes, que le commun des mortels ne peut pas comprendre. On ne leur demande tout simplement pas de comptes. Si nécessaire, la loi du karma s’en chargera.


Malgré tout cela, le bouddhisme tibétain, notamment sous la personne du Dalaï-Lama, semble depuis peu se présenter comme “une voie de responsabilité” (Le bouddhisme, une voie de responsabilité Sagesses bouddhistes du 27/06/2021, émission proposée par l’Union Bouddhiste de France). Un livre à ce sujet vient d’être publié par Les Arènes : Nouvelle réalité, l’âge de la responsabilité universelle, par le Dalaï-Lama et Sofia Stril-Rever.


Suite au Prix Nobel de la Paix en 1989, le Dalaï-Lama avait créé sa fondation The Foundation for Universal Responsability. En tibétain, gong sa skyabs mgon tA la’i bla ma mchog gi kun phan bde rtsa. Le mot responsabilité dans ce nom correspond au tibétain “phan bde”, bien-être/prospérité et paix. Il y a la notion d’un devoir universel de tous les humains, qui est de se soucier de la planète, mais pas la notion de responsabilité, dans le sens d’une obligation de rendre compte de ses actions. L’idée semble être que la responsabilité pour le monde n’incombe pas à Dieu, aux dieux, au Bouddha ou aux bodhisattvas, mais aux humains eux-mêmes.
“Le Dalaï Lama (12:16) nous livre ici un message sans détour, pour nous exhorter à nous engager pour la protection de la vie sur terre, une responsabilité que nous avons tous, liés par l'interdépendance pour éviter le pire aux générations futures”. 
Les activités de la Fondation pour la responsabilité universelle sont :
Education and Ethics
Interfaith Confluence
Women, Youth and Peacebuilding
Explorations into Life & Death

Il y aura beaucoup à dire sur ce programme, mais je me limite pour le moment aux actions pour promouvoir l’égalité et la justice des sexes en Asie du Sud-Est. Un programme spécifique WISCOMP (Women in Security, Conflict Management and Peace) a été créé à cet effet en 1999. Il a notamment pour mission (tib. khag, ‘gan) de lutter contre la violence envers les femmes.
“WISCOMP aims at the transformation of gender relations – within the home, at the workplace, the community and in political processes. It foregrounds women’s right to safety and an end to Gender based Violence (GBV). Active participation of men in these processes is facilitated and encouraged.”
Gurukul avec SS Karmapa

La participation active des hommes à ces programmes est facilitée et encouragée. Les instruments principaux pour arriver à cette fin, sont l’éducation et l’éthique. L’éducation et l’éthique pourraient-elles être entre de meilleures mains que celles des grands Maîtres ? C’est donc aux grands Maîtres, ici SS Dalaï-Lama et SS Karmapa, d’éduquer les futurs citoyens cosmoresponsables et de leur enseigner l’éthique pendant des rencontres entre Gurus et disciples, “Gurukul” (ou Gurukula), comme c’est la tradition en Inde et au Tibet.

“Applauding Survivors and Crusaders for Justice” “Applaudir les survivants et les défenseurs de la justice”

Le programme WISCOMP a créé (en 2015) le prix SAHAAS[1] “Heroes of Courage Award”, qui récompense les efforts des femmes, des hommes et des personnes transgenres courageuses qui agissent pour mettre fin à la Violence contre les genres (GBV).

Voilà pour le côté “mission”, “charge”, “action”, "incentives", “éducation” et “sensibilisation” éthiques, etc. du mot “responsabilité”. 

Côté assumer la responsabilité pour les actes, ratages, abus de pouvoir et dérives sectaires commis sous le couvert du bouddhisme tibétain et du guruvāda dans un cadre “gurukula”, il n’y a plus personne. On n’applaudit pas les victimes et les survivants dans les centres bouddhistes tibétains en Occident, on ne récompense pas non plus ceux qui se battent pour obtenir justice ou qui combattent la Violence contre les genres (GBV). On accepte à la limite de recevoir une délégation de survivants sous la pression des médias et des pétitions. On leur fait une promesse qui ne sera probablement pas tenue, et on continue à parler de responsabilité universelle, d'amour universelle et de compassion universelle.

***

[1] SAAHAS Awards: Applauding Survivors and Crusaders for Justice
WISCOMP seeks to generate wider acceptability for a nuanced understanding of gender identity, which allows women, men and transgender persons to become active partners in efforts to end all forms of violence. Towards this end WISCOMP acknowledges and honors the efforts of women, men and trans persons who step up to end GBV with the Heroes of Courage Award. Initiated in 2015, the award applauds low profile but extraordinary crusaders for justice
. Source

dimanche 20 juin 2021

Rappel de la clause de non-responsabilité à Sagesses bouddhistes (20/06/2021)


Sagesses bouddhistes 20/06/2021
Qu’est-ce qu’un maître authentique ? Invité : Matthieu Ricard interrogé par Sandrine Colombo Aoun
“Sagesses Bouddhistes propose aujourd’hui une rencontre avec Matthieu Ricard, en Dordogne, une belle région de France où, le long de la Vézère, plusieurs centres tibétains se sont implantés dès les années 70, fondés par de grands maîtres tibétains aux qualités spirituelles exceptionnelles.”
   *Les sous-titres (si vous les activez) ne reflètent pas toujours la formulation exacte. Je résume ici les thématiques qui m'intéressent plus particulièrement, parfois avec mes propres formules, et place quelques commentaires personnels précédés d’un *.

Maître


Il y a différents degrés de maîtres spirituels. Un instructeur (skt. ācārya tib. mkhan po), un “ami de bien” (skt. kalyāṇamitra), celui qui vous donne des voeux de libération personnelle, celui qui donne les voeux de bodhisattva, et finalement le maître ésotérique (skt. guru tib. bla ma), qui vous “montre la nature de l’esprit”, et qui est votre maître-racine.

Idéalement, ce maître emblématique du vajrayāna est “comme un grand-père ou une grand-mère éminemment bienveilant(e)”.

Ce dernier type de Maître (ci-après avec un M majuscule) a 1. une sagesse illimitée, 2. une compassion illimitée, et 3. pas la moindre considération pour des préoccupations mondaines. Ce type de Maître, authentique, est rare comme une étoile en plein jour.

Lignée

Les Maîtres, rares et précieux, appartiennent à une “Lignée”, une transmission et une tradition ininterrompue (00:00:05 “un chaîne de maillons d’or ininterrompu") depuis le premier “maître”, le Bouddha. Une tradition ne se réinvente pas du tout à tout, et ne peut se préserver que par une transmission orthodoxe et conforme, qui “garantit” son efficacité, ainsi que l’authenticité du Maître. Fort de la tradition, de la lignée et de son expérience authentique, un Maître est comme un “marin expérimenté”, qui à l’aide d’une carte, et d’une boussole montre le Pôle Nord de la nature de l’esprit au disciple.

Il y a beaucoup de Maîtres, mais peu de Maîtres “authentiques”. Il y a aussi beaucoup de charlatans, et l'Occident, où il n’ y a aucune “substance derrière” les spiritualités proposées, y est très sensible, tandis qu'au Tibet, les charlatans, on les voyait arriver de loin.

Nécessité d’examiner un Maître


Il est difficile de trouver un “Maître authentique”, qui en plus vous corresponde. Il est donc bon au début de rencontrer plusieurs Maîtres, et de les examiner, ce qui est très clairement expliqué dans les textes… [quand-même...]. C’est un point extrêmement important. Les “Maîtres non-authentiques” se reconnaissent à leur orgueil, au manque de cohérence entre leurs paroles et leurs actes, etc.

Les dérives (00:06:40)

L’existence de “Maîtres non-authentiques” (ou de charlatans) est extrêmement dangereuse, peu souhaitable, mais cela arrive dans un milieu “non-traditionnel”. 

   *J’observe, si les Maîtres “authentiques” sont rares comme des étoiles en plein jour, les “Maîtres non-authentiques” devraient logiquement être aussi nombreux que les étoiles dans un ciel dégagé pendant la nuit. C’est malheureux. Ce problème mériterait sans doute davantage d'attention.


Au Tibet, tout le monde connaît les “lamas qualifiés” et les charlatans n’ont aucune chance. En Occident, il en va autrement, les Maîtres entourés d’une aura venant du Tibet, s’ils n’ont pas les qualités “authentiques”, “cela peut mal tourner”.

   *J’interprète, c’est la naïveté et la crédulité des Occidentaux, qui fait que des Maîtres “non-authentiques” et “non-qualifiés” “du Tibet” sont pris pour des Maîtres “authentiques”. La "certification ISO-Tulku" existe cependant au Tibet, mais elle doit être déficiente. Les textes précisent clairement qu’il faut toujours examiner un Maître, avant de s’engager auprès de lui. Lisez le manuel, et les petites lettres…

Quelques causes possibles
“Les gens vulnérables cherchent une source de réconfort ou d’enseignement, et ils se fient à ces personnes. C’est très risqué.” (00:07:35)

“Il y a eu des cas. Alors, ça peut aussi bien être des défauts individuels, dans toute population il y a 3% de psychopathes, de pervers, etc.”

“Il y a aussi un système, parce que bon, le Maître jouit d’une certaine autorité.” (00:00:58)

“Le soi-disant Maître spirituel peut utiliser cette autorité pour obtenir des faveurs de tout genre, financières, sexuelles ou autres.” 
“Et il y aussi des dérives sectaires. Il faut être très attentif à tout ça.”
   *Les gens "vulnérables" tombent plus facilement victimes des charlatans. Leur vulnérabilité n'est pourtant pas imputable au bouddhisme tibétain.  Il y a toujours quelques pommes pourries partout. Le risque d'un système très autoritaire aurait mérité davantage d'attention, surtout quand il s'agit d'abus de pouvoir. Les dérives sectaires ne sont pas inhérents au bouddhisme tibétain et sont possibles y compris en dehors des religions. 

Dénoncer les dérives et accueillir les victimes
“Le Dalaï-Lama a très souvent dit que si on voit qu’un enseignement n’est pas conforme à l’enseignement du Bouddha, s’il est cause de souffrances, il ne faut pas hésiter à dénoncer ça, ceux qui en ont été victimes, ceux qui en ont été témoins (00:08:20).”

“Il faut, malgré tout, qu’il y ait une certaine forme d’accueil pour toutes ces victimes (00:008:30), qui souffrent d’abord, ensuite sont laissées pour compte, pour qu’elles puissent s’exprimer suffisamment tôt. Ca c’est valable dans toutes les communautés humaines. Tout ça c’est un petit peu ce qui se passe dans un contexte où le bouddhisme a été déraciné."
   *On note que le facteur Shangrila persiste même chez une personne aussi savante et avertie que Matthieu Ricard. Il semble suggérer que dans les communautés tibétaines, ces dérives n’existeraient pas. Uniquement en Occident, dans un contexte d’un bouddhisme un peu déraciné, où les nouveaux convertis sont crédules, naïfs, “manquant de [bons ?] repères” (00:08:53), les adeptes ne suivent pas les textes qui disent pourtant très clairement d’examiner les Maîtres, et deviennent ainsi les victimes d’abus de pouvoirs de Maîtres non-authentiques. Dans les communautés tibétaines, où le bouddhisme est parfaitement enraciné, il n’y aurait pas besoin d’alerter les médias, d’accueillir les victimes, etc. Après avoir expliqué que les abus de pouvoir arrivent “dans toutes les communautés humaines”, voici que Matthieu Ricard nous semble dire implicitement qu’ils n’existeraient pas dans les communautés tibétaines. C’est du niveau du président Iranien Ahmadinejad, quand il déclarait qu’il n’y avait pas d’homosexuels en Iran…
“C’est donc très important d’être éminemment attentif, d’autant plus que “le bouddhisme est peu organisé de manière hiérarchique” (00:09:00). Vous n’avez pas tout un échelon de personnes qui sont censées regarder ce qui se passe à droite et à gauche. La plupart des centres sont indépendants, comme les monastères au Tibet”.
Conclusion

“Donc, beaucoup de vigilance, et surtout étudier les textes décrivant les caractéristiques des Maîtres authentiques” (00:09:10).
   *Des ”Disclaimers” (“Dégagement de responsabilité”), on appelle de tels "textes" à notre époque.
“Si quelque chose ne semble pas en accord avec le Dharma, ne pas hésiter à le faire savoir.”

Finissons sur ce bon conseil. La suite de l’entretien se poursuit sur les aspects plus connus de la fonction du maître bouddhiste tibétain.