lundi 4 mai 2015

Le cas Len Darma Lodreu



Le traducteur glan dar ma blo gros (XI-XIIème s.)

La traduction de plusieurs œuvres capitales des textes canoniques de la lignée Shangpa est attribué au traducteur Darma Lodreu appartenant au clan de glan. Les sources hagiographiques le présentent comme un contemporain de Khyoungpo Neldyor, le fondateur de la lignée Shangpa. Toujours selon ces sources, Khyoungpo Neldyor aurait vécu 150 ans, à savoir de 978 ou 990 jusqu’à approximativement 1140. Matthew Kapstein a exposé les difficultés que présentent ces dates dans son article Chronological Conundrums in the Life of Khyung po rnal ’byor: Hagiography and Historical Time[1].

L’hagiographie de la lignée Shangpa (shangs pa bka’ brgyud bla rabs kyi rnam thar) est une compilation attribuée à Namkha Samdrub Gyaltsen (1408–1462), un étudiant de Lapchiwa Namkha Gyaltsen (1372-1437). Nous voilà au XVème siècle qui fut si riche en hagiographes. Dans ce texte nous apprenons qu’au retour d’un voyage en Inde (selon Kapstein autour de 1080), en compagnie du traducteur Darma Lodreu et de Gayādhara (encore lui), ils décident de passer à Tholing, le monastère du grand traducteur Rinchen Zangpo (958-1055), car certains de ces textes fraîchement ramenés de l’Inde s’avéraient être corrompus (tib. rul). Et ce serait ainsi à Tholing que Rinchen Zangpo et Darma Lodreu auraient révisés les textes. Kapstein suggère qu’il pourrait s’agir d’apocryphes[2]. Dans Niguma, Lady of illusion, de Sarah Harding (p. 136-137), nous apprenons que les textes corrompus révisés à Tholing avec Rinchen Zangpo, réfèrent aux vers-vajra (tib. rdo rje'i tshig rkang) de Niguma.

Certains des textes traduits ("Les cinq dharma d'or") par Darma Lodreu que l’on trouve dans le catalogue de la collection de Jamgon Kongtrul (1813 - 1899) (gdams ngag mdzod) sont :
chos drug rdo rje'i tshig rkang (11, pp 2-6)
rdo rje phag mo'i gsang ba'i sgrub pa (12, pp 285-286)
sdong po phyag chen po gwa 'u ma'i rdo rje tshig rkang (11, pp 13-15)
sems 'chi med kyi rtsa ba (11, pp 24-27)
su kha sid+d+hi'i lo rgyus rgya gzhung gsang sgrub lte ba sprul 'khor dbang chog rnams (12, pp 279-296)
yal ga 'chugs med lam khyer rnam gsum gyi rdo rje'i tshig rkang (11, pp 15-17)
ye shes kyi mkha' 'gro ni gu ma'i chos drug rdo rje'i tshig rkang (11, pp 1-27)
Le traducteur Darma Lodreu est surtout connu par son travail pour la lignée Shangpa, mais selon Schaeffer, il est également associé à Vairocanarakṣita (XIIème s.), un des maîtres de Zhang Tseundru Drakpa (1122-1193). Vairocanarakṣita était surtout connu pour son enseignement d’anthologies de distiques (dohākośa) et la traduction de quelques-unes de celles-ci.[3] Avec Vairocanarakṣita, Darma Lodreu aurait traduit une série de huit sadhāna. Et avec Dānaśīla, il aurait traduit un sadhāna de Hevajra.[4]

Il existe également une Exposition de la voie graduelle de l’illusion (māyā), attribuée à la ḍākinī Niguma, que Darma Lodreu aurait traduit avec elle, avant de la transmettre à Khyoungpo Neldyor, selon le colophon de ce texte. Il en va de même pour le commentaire de ce texte. Le « personnage ombrageux »[5] Darma Lodreu semble donc être un chaînon essentiel dans la transmission de la lignée Shangpa. Mais la transmission fut également consolidée par des visions directes de Niguma ou de Sukhasiddhi, notamment par le grand yogi tibétain Thangtong Gyalpo (thang stong rgyal po, 1385-1464 ou 1361-1485).

De nouveau, nous constatons la volonté de la part des hagiographes de « réparer » les transmissions, notamment des instructions plus ésotériques et tantriques, diffusées surtout à partir du XIIème siècle, et attribuées à des mahāsiddha indiens. Les caractéristiques de ces instructions sont le retour en force des dieux et démons, après une période de « négligence », où l’on se consacra plutôt à des pratiques contemplatives.

Gyadangpa (rgya ldang pa bde chen rdo rje) est l'auteur de l'hagiographie la plus ancienne (env. 1258-66) de Réchungpa (ras chung rdo rje grags pa 1083/4-1161), un disciple de Milarepa. Celle-ci raconte comment Réchungpa voyage avec un groupe de gens parmi lesquels figure le maître Dzogchen Kyis ston qui avait un grand nombre de disciples laïques. Quand le groupe loge dans la vallée de Katmandu, peut-être à Thamel Vihara, le maître donne une série d'enseignements sur le Dzogchen, que Réchungpa suit. Réchungpa aperçoit à cette occasion une jeune femme Newar, qui est initialement intéressée par les propos du lama, puis qui commence à s'ennuyer et ne l'écoute plus. Elle dit alors à Réchungpa que le Dzogchen est une pratique que l'on trouve uniquement parmi les yogis tibétains et que c'est une pratique erronée, car elle nie l'existence des dieux et des démons qui sont la source de tous les siddhi.

Le Népal avec son bouddhisme dit Newar, était alors devenu le premier fournisseur d’instructions siddhiques, « négligées » par le dzogchen radical (grosso modo celui du sems sde) et la mahāmudrā de Maitrīpa/Advayavajra, de certains kadampa, de Milarepa, Gampopa, Gomtshul, Gomchung, lama Zhang (jusqu’à un certain degré). La mahāmudrā de Gampopa, Pamodroupa, Zhang etc. fut cependant très populaire pendant une période, jusqu’à ce que la renaissance tibétaine changea de tendance, surtout à cause de la situation politique. On reprocha aux lignées comme celle de Gampopa de manquer des transmissions siddhiques apportées au Tibet par des maîtres tantriques comme Gayādhara (celui avec lequel tout le monde voulait être mentionné dans sa propre hagiographie). Et il fallait donc combler ce manque d’abord en se dotant d’instructions siddhiques, puis en racontant comment leur transmission à partir de mahāsiddhas indiens fut « ininterrompue ». Et ce fut la tâche des hagiographes si nombreux et si actifs pendant cette période.


***

[1] Source

[2] « Could it be that the “rot” is metaphorical, alluding to the fact that the texts in question were apocryphal works created by Khyungpo Nenjor himself and not at all the writings of his Indian masters? In fact, this is probably just what did occur, but my detailed arguments about this must be reserved for another occasion. »

[3] Dans la collection Dohā mdzod brgyad

[4] Schaeffer, Kurtis R. (2000). "The Religious Career of Vairocanavajra - a Twelfth-Century Indian Buddhist Master from Dakṣiṇa Kośala" in Journal of Indian Philosophy; vol. 28: pp. 361–384. Netherlands: Kluwer Academic Publishers. Source http://rel.as.ua.edu/pdf/schaeffervairocana.pdf

[5] « Shadowy figure » selon Kapstein

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