mercredi 23 décembre 2015

Dans le placard de Dieu



Quand on écrit Dieu avec une majuscule, on le distingue de tous les autres dieux. Le Dieu avec majuscule est un Dieu monolâtre ou monothéiste. Monolâtre veut dire être le seul dieu, parmi d’autres, dont on peut faire le culte. Le premier Dieu (Élohim) à avoir atteint le statut de Dieu monothéiste est le Dieu des Hébreux, Iahvé. Iahvé était à l’origine vénéré, probablement dans une région reculée de l’Arabie du Nord, et emprunté par les Hébreux à un groupe de Madianites[1]. Il n’était pas représenté, mais néanmoins décrit comme un dieu mâle qui conduisit son peuple « d’une main forte » au combat. Il fut appelé « Iahvé des armées ».[2] Iahvé était un « dieu jaloux », qui ne tolérait aucun rival. C’était un dieu monolâtre avant de devenir un dieu monothéiste. Il avait initialement une compagne, Ashéra, qui a été séparée de lui, quand dieu devenait Dieu.[3] Son culte était un culte extérieur. Le roi Salomon aurait construit le premier temple à Jérusalem, et « immola en sacrifice 22000 bœufs et 120.000 moutons, et le roi et tout le peuple dédièrent le Temple de Dieu. » (2 Chroniques, Ch 7:5).

Après sa réintégration, Bhairava ou Kālabhairava (Kaal Bhairab, Kal Bhairav, Vairavar) était devenu l'épithète de Śiva sous sa forme terrifiante. Mais à l’origine, il fut un dieu de village (grāmadevatā), un dieu protecteur. Notamment dans les villages du Maharashtra et du Tamil Nadu. Les dieux de village sont d’ailleurs surtout des déesses (grāma-devi). C’est Śiva qui aurait délégué à Kālabhairava de garder les 52 haut-lieux de pouvoir (śakti-pīṭha), chaque lieu ayant sa propre manifestation de « Bhairava », à son tour une manifestation terrifiante de Śiva. Les « dieux de village » étaient donc surtout féminins, mais n’avaient pas de forme anthropomorphe à l’origine. Ces déesses étaient représentées par des pierres non taillées, des arbres ou de petits autels.[4] Pour les villageois elles étaient à l’origine du village, et une pierre ombilicale (« navel stone ») pouvait la représenter, ou simplement une tête placée à même la terre, la terre ou le territoire du village constituant alors son corps. Elles étaient ambivalentes, capables de déclencher des calamités, des épidémies etc. ET de les arrêter. Il n’y a pas mal de ressemblances avec le culte de la déesse mère Cybèle.
« Cette Déesse mère était honorée dans l'ensemble du monde antique. Le centre de son culte se trouvait sur le mont Dindymon, à Pessinonte (Turquie), où le bétyle (la pierre cubique noire à l'origine de son nom, Kubélè) qui la représentait serait tombé du ciel. Principalement associée à la fertilité, elle incarnait aussi la nature sauvage, symbolisée par les lions qui l'accompagnent. On disait qu'elle pouvait guérir des maladies (et les envoyer) et qu'elle protégeait son peuple pendant la guerre. Elle était connue en Grèce dès le Ve siècle av. J.-C. et se confondit bientôt avec la mère des dieux (Rhéa) et Déméter. » (source)
A un certain moment, leur culte a dû être intégré dans celui de Bhairava, et celui de Bhairava en celui de Śiva. Qui sait, le mouvement śakta a peut-être pour origine un culte néopaganiste ? Paganiste vient du latin pagus, qui signifie « village » (sct. grāma).

Les dieux de villages mâles avaient pour devoir de garder le village. Ils avaient un autel séparé et on leur sacrifiait à l’origine des animaux et plus tard des substituts. Le dieu de village Aiyaṉar dans le Tamil Nadu, recevait (au XVII-XVIIIème s.) en offrande des chevaux en terre cuite. Dans le bouddhisme tantrique, les tormas servent de substitut.

Donc, avant d’être la manifestation terrible de Śiva, avant d’être le Seigneur, Bhairava était un simple dieu de village.

Il en va de même pour le yakṣa Vajrapāṇi, dont j’ai raconté la promotion fulgurante. Tous ces dieux ont en commun d’avoir commencé comme des dieux mineurs, pour finir en Dieu ou en Bouddha cosmique, gagnant en abstraction en se débarrassant de leur passé, tout en absorbant et en transformant les anciens cultes de village. Mais Dieu est aussi et surtout un concept, symbole de l’être, qui doit beaucoup aux philosophes et aux théologiens. L’Être, l’Un, la Cause, l’alfa et l’oméga… C’est surtout grâce à l’abstraction de ce genre de concepts métaphysiques que des dieux locaux ont pu devenir le Dieu universel. « Il n’y a de dieu que Dieu » dit le Coran (III, 62).

On dirait que tout dieu local a dû rêver un jour de devenir Dieu, et une fois devenu Dieu (monothéiste), il interdit aux autres dieux de le devenir à leur tour. Pour garder la paix, on peut faire de l’œcuménisme, et dire que tous ces dieux locaux devenus Dieu sont des aspects « d’une divinité unique, omnisciente et sans nom, qui se manifeste de diverse façons aux hommes en fonction de leurs dispositions naturelles, sous la forme de Śiva, Paśupati, Kapila, Viṣṇu, Saṃkarṣaṇa, le Jina, le Bouddha et Manu » (Bhaṭṭa Jayanta). Chaque « Dieu » préserve ainsi sa propre histoire et son propre rite, qui maintient le souvenir (samaya) des offrandes sanglantes d’antan, quand Dieu était encore un petit dieu local.

Pourquoi garder ce lien ? Oui, pourquoi ? Je préfère laisser la parole aux exégètes qui souhaitent préserver ce lien. Mais selon moi, garder le lien, garder ouvert le pont, qui avait permis de faire passer, dans un lointain passé, des dieux locaux au statut de Dieu universel, permet également à des « néo » d’aller dans le sens inverse du même pont, pour donner un coup de pouce à « la volonté de Dieu », telle qu’il l’avait exprimée à ses débuts de jeune dieu guerrier, avant qu’il fut un Dieu d’Amour et de Paix universelles. Nous ne manquons malheureusement pas d’exemples. Au Tibet, nous avons l’exemple de Ra lotsāwa Dordje drak (Rwa lo tsā ba rdo rje grags, ou "Ralo" né en 1016 et décédé après 1076), qui utilisa sa pratique de Vajrabhairava/Yamāntaka, une manifestation bouddhiste de Bhairava, pour se débarrasser de ses ennemis, pardon, pour « libérer » l’Ennemi. Et il fut loin d’être le seul, ni le dernier.

En coupant le lien, chaque Dieu universel pourrait réellement devenir un Dieu universel d’Amour. Si on dit que l’on risque alors de le vider de sa substance, il faudrait se pencher sur cette « substance » pour voir ce qu’elle recouvre au juste.


[1] Madiân ou Midyân est un pays situé dans la partie nord-ouest de la péninsule arabique, à l’est du golfe d’Aqaba ; limité au nord par Edom, au sud par les royaumes d’Arabie. (Wikipédia)

[2] Jean Soler, la violence monothéiste, pp. 180-181

[3] Jean Soler, la violence monothéiste, p. 182

[4] Hindu Goddesses: Visions of the Divine Feminine in the Hindu Religious Tradition, David Kinsley, p. 198

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