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vendredi 26 septembre 2014

Un petit tour chez les stoïciens


Chrysippe (Louvre)
La Nature est ordonnée dans le « cosmos », qui signifie à la fois « monde » et « ordre ». Sans cet ordre elle serait désordre, chaos. Cet ordre est l’indissoluble liaison « esprit-matière », la matière organisée par l’esprit, si l’on tient à ce couple. Survaloriser l’un en dévalorisant l’autre conduit au spiritualisme ou au matérialisme.

L’homme, un microcosme, ressemble au monde (cosmos), et est, comme ce dernier, doté de la capacité d’organiser. En adoptant un point de vue universel, il se comportera en conséquence.[1] Pour un être de raison, virtuellement un sage, la même action est à la fois et conforme à la nature, et conforme à la raison ou à la vertu.[2]

« On sait que, dans presque toutes les morales antiques, la nature d'un être définit son bien et sa perfection, et que sa « vertu » n'est que le développement complet de la nature. »[3] Et ce bien se situe dans l'harmonie de nos actes avec notre nature particulière (oikeiopragia = ? svadharma) « lorsqu'il pose que la nature dont il s'agit, c'est la nature universelle dont la nôtre n'est qu'un fragment. » Car le sage vise le bien universel. Voilà pour le côté nature. La raison, la sagesse est « considérée comme identique à l'honnêteté. »[4] Le christianisme cherchait une perfection surhumaine,la sainteté, tandis que les stoïciens se limitèrent à la perfection humaine, l’honnêteté, une vie conforme à la nature.

La vertu essentielle, à la base de toutes les autres, était la prudence (G. phronesis = ? S. apramāda T. bag yod pa). « Un sage lève-t-il le doigt avec prudence, tous les sages de la terre en profitent ».[5]

Nature et raison permettent de vivre sage, conformement à la nature. Se conformer à la nature c’est à la fois se conformer à sa nature, qui est un fragment de la nature universelle. En adoptant un point de vue universel, on agit à la fois conformément à la nature universelle et à la sienne propre (oikeiopragia). La vertu, la prudence en premier, permettent de réaliser cette nature.

Vivre honnêtement, avec prudence, et conformément à la nature, serait-ce très différent de vivre éveillé ? Pour l’instant, on a su rester sur un plan philosophique. Mais les stoïciens vécurent à une époque charnière entre philosophie de la nature et le développement de certains d’une philosophie « spiritualiste » par un retour aux mystères, aux hiérarchies et au divin. Bréhier dit qu’ils furent des conciliateurs en se situant entre le cynique Diogène et Platon/Aristote. Aussi peut-on lire chez Chrysippe (Sur les dieux) :
« Il n’est pas possible de trouver à la justice un autre principe ni une autre origine que de la dériver de Zeus et de la nature universelle : c’est en effet par là qu’il faut débuter quand nous avons à parler des biens et des maux. »[6]
« De Zeus et de la nature universelle » mentionnés en un seul souffle. Nous avons vu que la théorie des quatre éléments avait des origines divines, dont elle a quelquefois tenté de s’émanciper, avec peu de succès, car elle restera toujours associée à des théories dualistes d’un couple esprit-matière. Il semblerait que certains sont plus confortables avec l’image d’un Dieu protecteur de qui tout dérive. Paul Veyne explique le succès du christianisme par un Dieu aimant, qui se sacrifie pour les hommes et qui s’occupe personnellement de vous, contrairement aux dieux païens qui ne pensent qu’à leurs tributs.[7] La mode des mystères païens (d’Eleusis etc.) et orientaux marquait un début de changement. On pouvait sauver son âme en se faisiant initier pendant quelques jours moyennant finances.[8] Rien n’empêche d’associer l’image d’un Dieu bienveillant, providentiel, avec la Nature et la nature universelle. La Nature est d’ailleurs déjà une image. Mais on peut aussi faire l’économie du divin.

En adoptant un point de vue universel et en se conformant à la nature de l’univers, le sage dépasse son intérêt propre et l’échange pour l’intérêt pour tous, celui de la Cité cosmique.
« Qu’est-ce que la santé et la vie en comparaison du salut de la grande Cité ? Je me sacrifierais avec joie. Le tout est de voir les choses de haut, avec les yeux du dieu gouvernant. »[9]
Les yeux du dieu gouvernant ne sont ici qu’une image pour illustrer ce que serait un point de vue universel, que l’on retrouve dans les Stances de la Loi (Dhammapada, II, 28)
« Lorsque par la vigilance [prudence ?] l’expert a chassé le manque de vigilance, et qu’il a escaladé les terrasses de la pénétration, sans souci, il regarde les soucieuses créatures : ainsi du haut de la montagne le sage considère les sots d’en bas. »[10]
Mais le sage stoïcien ne sent pas éloigné pour autant de ces sots et se sait une part de tout cela.
« XIII. — Le même rapport d’union qu’ont entre eux les membres du corps, les êtres raisonnables, bien que séparés les uns des autres, l’ont aussi entre eux, parce qu’ils sont faits pour coopérer ensemble à une même œuvre. Et cette pensée touchera ton âme bien plus vivement encore, si tu te dis souvent à toi-même : je suis un membre du corps que composent les êtres raisonnables. Si tu dis seulement que tu en es une partie, tu n’aimes pas encore les hommes de tout ton cœur : tu n’as pas encore à leur faire du bien, ce plaisir que donne l’action pure et simple ; tu ne le fais encore que par bienséance, et non comme si tu faisais ton bien propre. »[11]
Non pas comme une partie de la substance divine ou d’une supraconscience, mais tout simplement « du corps que composent les êtres raisonnables ». Pour bien voir la différence, voici le fragment suivant :
« XXIII. — La nature de l’univers se sert de l’universelle matière comme d’une cire : tantôt elle en forme un cheval ; puis, le cheval dissous, elle se sert de sa matière pour produire un arbre, puis un homme, puis pour produire autre chose : et chacun de ces êtres subsiste peu de temps. Mais il n’y a pas plus de malheur pour un coffre à ce qu’on le démonte, qu’il n’y en a à ce qu’on en assemble les parties. »
C’est une image évidemment. Mais ceux qui avaient choisi, par goût personnel ou par nostalgie, de projeter l’image d’un dieu, Zeus etc., sur la nature de l’univers se servant « de l’universelle matière comme d’une cire » pour « créer » les choses, peuvent facilement basculer dans des dualismes de type l’Un et le multiple.

On retrouve la même image en Inde, dans hindouisme mais aussi dans le bouddhisme ésotérique. La motte de terre utilisée par le potier pour fabriquer diverses formes de pots. Advayavajra utilisera l'image de la mêlasse avec laquelle on peut former des éléphants ou des chevaux, mais qui auront la même saveur, celle de la mélasse.[12]
« XXV. — Tout ce que tu vois, bientôt la nature qui gouverne toutes choses le changera, et de sa matière fera d’autres êtres, puis d’autres de la matière de ceux-ci, afin que le monde soit toujours nouveau. »
Nous sommes une partie de tout cela, solidaires de tout cela.
« [Les stoïciens] en donnent pour preuve l'inclination altruiste qui est naturelle. Elle a son origine dans l'inclination familiale d'où procèdent les premières sociétés. Ces idées qui nous paraissent si banales, sont, à cette époque, profondément nouvelles. Des penseurs comme Platon, ignorent l'inclination altruiste ; la tendance des hommes à se rapprocher est chez lui, pour ainsi dire, extérieure aux individus; elle vient de l'action supérieure de la cité qui les englobe et les comprime. Les sentiments familiaux, loin de tendre à rapprocher les hommes, les divisent, et loin d'être le germe des sentiments civiques y forment le plus grand obstacle. »[13]
Les stoïciens sont en quelque sorte apolitiques, bien qu’ils remplissent toutes les fonctions de citoyen et de magistrat et qu’ils fondent une famille, éduquent leurs enfants etc. Historiquement ils furent plutôt conservateurs. Pour certains parmi eux « la cité idéale est déjà réalisée d'une façon aussi parfaite que possible : le monde pris dans son ensemble est cette cité dont les dieux et les hommes sont les citoyens, et dont Zeus est la loi éternelle. » [14] La justice et le droit ne sortent pas du cadre de la cité grecque, tandis que la cité cosmique des stoïciens veut « non seulement réunir les hommes entre eux, mais « unir à la race divine la race humaine, et comprendre sous une seule loi toute la famille des êtres raisonnables ». Une justice et un droit cosmiques et naturels.
« La société stoïcienne est fondée sur l'égalité ; l'individu devient, en quelque façon, l'unité morale, et le droit est universalisé ; pour la première fois apparaît l'idée de la personne morale en tant que membre de la société, et n'ayant rien d'elle-même à sacrifier pour devenir un être social. »
« Ces idées amènent naturellement, semble-t-il, à celle d'une humanité universelle, dans laquelle les relations morales et individuelles sont plus profondes que les relations politiques. »
Contre l’élitisme de Platon, les stoïciens proposent l’universalisme, un accès universel à la sagesse. Lactance dans « Divinae Institutiones »
« Il faut que les artisans, les paysans, les femmes et tous ceux qui composent le genre humain, reçoivent un enseignement, pour qu'ils deviennent sages, et que le peuple des sages soit fait du rassemblement de toute langue, de toute condition, de tout sexe et de tout âge... Les Stoïciens ont été de cet avis ; ils ont dit que même les esclaves et les femmes devaient philosopher. »[15]
Le Romain Sénèque avait utilisé une allégorie militaire pour montrer comment chacun était un soldat de la cité cosmique, pour lequel il était prêt à se sacrifier. Une forme d’universalisme pour le moins plus mitigé.
« Tout ce qui nous arrive, de par l’ordre cosmique, acceptons-le avec grandeur d’âme ; nous sommes tenus, par notre engagement de soldats, de supporter notre condition et de ne pas nous troubler pour ce qu’il n’est pas en notre pouvoir d’éviter. Nous sommes nés dans une monarchie ; obéir au dieu qui en est le roi, voilà la liberté. »
Dans le chapitre 8 du Bodhicaryāvatāra de Śāntideva, on trouve également une allusion militaire et un universalisme plus heureux. C’est dans la partie où Śāntideva explique l’exercice où le soi est échangé pour l’autre. Toutes les parties de notre corps forment un ensemble et participent de cet ensemble. Ainsi la main peut être étendue pour protéger le pied.
« 101. Cette série continue [et consciente n’existe pas indépendamment des phénomènes momentanés qui la forment], de même qu’une file [de fourmis n’existe pas indépendemment des fourmis] ; cet aggrégat est comme une armée [, sans individualité vraie]. Donc il n’existe pas d’être à qui l’on puisse attribuer la douleur, de qui l’on puisse dire « sa douleur ».[16]

« 114. De même que la main et le reste
Sont considérés comme les parties du corps,
Ainsi, pourquoi les êtres ne sont-ils pas tenus
Pour les parties de l’humanité ? »

« 91. En dépit de la diversité de ses membres, les mains et le reste,
Le corps est à préserver comme un ensemble unique ;
De même, dans leurs joies et leurs peines, les différents êtres
Ont tous, comme moi, le désir du bonheur. »

« 107. Ainsi, ceux dont l’esprit est accoutumé (à l’égalité de soi et d’autrui)
Prennent plaisir à apaiser la douleur des autres,
Et entrent dans l’Enfer intolérable
Tels des cygnes plongeant dans un étang de lotus. »[17]

L’humanité est alors comme une armée, dont tous les hommes sont des soldats. « la société stoïcienne est fondée sur l'égalité ; l'individu devient, en quelque façon, l'unité morale, et le droit est universalisé ; pour la première fois apparaît l'idée de la personne morale en tant que membre de la société, et n'ayant rien d'elle-même à sacrifier pour devenir un être social. »
« 184. J’ai donc, sans réserve, abandonné mon corps au profit des êtres ; et si je continue à le porter, malgré ses vices, c’est comme instrument d’action. »
« 185. Je renonce aux pratiques du monde et je marche dans le chemin qu’ont suivi les Saints; je me souviens du « Sermon sur l’attention »[18]; je secoue la langueur et la paresse. »
Ce que De la Vallée-Poussin traduit ici par « Sermon sur l’attention » (Satipatthana Sutta) sont en fait « les conseils sur la vigilance, la prudence… (S. apramāda T. bag yod pa) », qui constitue le chemin des Saints ou des sages. L’importance de la prudence est soulignée à plusieurs reprises dans le Dhammapada.
« La vigilance est le sentier vers le sans-mort, la négligence est le sentier vers la mort. Le vigilant ne mourra pas, le négligent est comme s’il était déjà mort. »[19]
On pourrait dire avec Kipling[20] (en le faisant sortir de son île), Qui meurt si l’humanité vit ?


***

[1] Paul Veyne, Sénèque, une introduction, p. 212

[2] Marc-Aurèle, Livre VII, XI

[3] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[4] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[5] Cité par Bréhier (Arn., III, n» 627)

[6] Les stoïciens I, Frédérique Lidefonse, p. 144

[7] Quand notre monde est devenu chrétien

[8] Quand notre monde est devenu chrétien, p. 65

[9] Paul Veyne, Sénèque, une introduction, p. 213

[10] Dhammapada, Les stances de la Loi, Jean-Pierre Osier, GF Flammarion, p. 57
Pamādaṁ appamādena yadā nudati paṇḍito, paññāpāsādamāruhya asoko sokiniṃ pajaṁ, pabbatattho ‘va bhummatthe dhīro bāle avekkhati.

[11] Les stoïciens, textes choisis, PUF, p. 164

[12] Chez Lama Zhang (1122-1193)

Tous les phénomènes qui se manifestent dans le ciel
Sont bien pénétrés par le ciel et en sont indissociables
Les statues et ornements que l'on fabrique avec de l'or etc.
Sont pénétrés par l'or en sont indissociables
Les effigies (gzugs brnyan) des six êtres des six destinées sont fabriquées avec de la melasse (bu ram S. phāṇita)[4]
Comme elles sont pénétrées de mélasse, elles en sont indissociables
Les arcs-en-ciel ne sont pas autre que « du ciel »
Le ciel n’est pas autre que l’arc-en-ciel
L’arc-en-ciel est le ciel, le ciel est l’arc-en ciel[5]
Sans être différents, on ne peut pas les déterminer (bcad du med) comme indissociables

[13] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[14] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[15] Divinae Institutiones 3,25, 5-7

[16] La Vallée Poussin, Louis de, editor and translator, 1869-1938 -1902-14, Prajñākaramatī’s commentary to the Bodhicaryāvatāra of Śāntideva, Bibliotheca Indica, Vol. 150, Calcutta. Traduction disponible sur

[17] Vivre en héros pour l’éveil, Georges Driessens, p. 111

[18] Pas vraiment le Sermon sur l’attention,
| de bas byis ba’i spyod pas chog | | bdag gis mkhas pa’i rjes bsñan ste |
| bag yod gtam ni dran byas nas | | gñid daṅ rmugs pa bzlog par bya |(56)
| de bas phyis pa’i spyod pas chog | | bdag gis mkhas pa’i rjes bsñags te |
| bag yod gtam ni dran byas nas | | gñid daṅ rmugs pa bzlog par bya |
tenālaṃ lokacaritaiḥ paṇḍitān anuyāmy aham |
apramādakathāṃ smṛtvā styānamiddhaṃ nivārayan ||185|| Source

[19] Dhammapada, Les dits du Bouddha, Chapitre II, Albin Michel, p. 40
21. Appamādo amatapadaṁ, pamādo macuno padaṁ, Appamattā na mīyanti, ye pamattā yathā matā.

[20] « Who stands if freedom fall? Who dies if Britain live? »

samedi 3 novembre 2012

Symboles et sceaux, Inde et Chine



La notion de sceau dans le bouddhisme est ancien. On le trouve dans le terme tibétain « bka' rtags kyi phyag rgya bzhi ». Un « bka' rtags » est un décret scellé par un sceau (T. phya rgya). On trouve aussi quelquefois la traduction les quatre racines de la Loi. Un autre terme tibétain pour le même groupe est « chos kyi sdom bzhi », les quatre restrictions de la Loi, ou encore « lta ba bka' rtags kyi phyag rgya bzhi », les quatres sceaux de la Vue. Quelque soit la Vue que l’on adopte, il faut qu’elle soit encadrée par les quatres sceaux, que voici : 
འདུ་བྱེད་ཐམས་ཅད་མི་རྟག་ཅིང༌།ཟག་བཅས་ཐམས་ཅད་སྡུག་བསྔལ་བ།ཆོས་རྣམས་སྟོང་ཞིང་བདག་མེད་པ།མྱང་ངན་འདས་པ་ཞི་བའོ།
« Tous les composés sont impermanents (P. sabbe saṅkhara annicā)
Tous les composés sont souffrance (P. sabbe saṅkhara dukkhā)
Tous les phénomènes (dharma) sont sans soi (P. sabbe dhammā anatta)
La destruction (de tous les liens), c’est le nirvāṇa (S. śantaṁ nirvāṇaṁ). »[1]  

Les trois premiers vers de ce quatuor se trouvent dans le Dhammapada[2]. Le quatrième vers est un ajout plus tardif. Phillip Stanley[3] a remarqué que les quatre sceaux ne figurent pas dans les sources terminologues tibétaines anciennes, à savoir Mahāvyutpatti, Madhyavyutpatti, ou La nomenclature des dharma (T. chos kyi rnam grangs kyi brjed byang) de Kawa Paltsek (T. ska ba dpal brtsegs). Selon Phillip Stanley, le premier auteur à mentionner les quatre sceaux comme un ensemble au Tibet était Longchenpa (1308 - 1364 ou 1369) dans son Trésor des doctrines philosophiques (T. grub mtha' mdzod)[4]. Büteun (Bu ston rin chen grub 1290-1364) mentionne trois sceaux, tout comme des sources indiennes telles que le Prabhāvatī de Śākyaprabha[5].

Ce qui voudrait dire que ces quatre critères en tant qu’ensemble, n’existaient ni en Inde, ni pendant la période de l’empire tibétain. Longchenpa les appelle d’ailleurs simplement « sceaux » (T. phyag rgya bzhi'i bsgom tshul).

En revanche, ce groupe de quatre vers existait bien comme un ensemble en Chine. On les trouve dans les āgama chinois sous le nom des « quatre racines de la loi », selon la traduction de Jean Eracle. Plus précisément dans l’Ekottāragamasūtra, traduit en chinois (pinyin : zēngyī-ahánjīng ) à la fin du IVème siècle par le moine Gautama Sanghadeva, originaire du Cachemire.[6] On les y trouve d'ailleurs en compagnie d’un autre quatrain célèbre :
 « Ce n’est pas dans les airs, ce n’est pas dans la mer,
Ce n’est pas en entrant dans le roc de la montagne,
Ni en résidant aux extrémités de la terre
Que l’on peut échapper à cette mort inévitable. »[7]
 Ce qui rappelle à son tour les vers suivants du Dhammapada :
« Nulle part dans les airs, ni au milieu de l’océan, ni au fond d’une profonde grotte, n’est trouvée une place sur terre où, y demeurant, l’on puisse échapper aux [conséquences] des mauvaise actions. », « Nulle part dans les airs, ni au milieu de l’océan, ni au fond d’une profonde grotte, n’est trouvée une place sur terre où, y demeurant, l’on ne puisse être vaincu par la mort. » Dhammapada, IX, 89-90 et
« Les hommes frappés de peur vont en maints refuges, dans les collines, les bois, les jardins, les arbres et les temples. Mais un tel refuge n'est pas sûr, un tel refuge n'est pas suprême ; recourant à un tel refuge, on n'est pas libéré de tout mal. » – Dhammapada, XIV, 188-189
 Les vers (pada) attribués aux Bouddha, pouvaient donc être arrangés diversement  combinés et incorporés dans des petites anecdotes. Fin de la digression.

Le quatrième vers des « quatre sceaux » de l’Ekottāragamasūtra chinois semble avoir pour fonction de désigner le véritable refuge, la paix, le nirvāṇa. Après trois thèses en apparence négatives (les trois caractéristiques universelles), cela se termine par une thèse positive, un happy end[8]. Mais le nom que reçoit ce quatuor dans l’Ekottāragamasūtra chinois n’est pas « sceaux », mais « racines de la loi ».

Le mot « sceau » ( yìn), signifie « imprimer ». Un décret royal est marqué du sceau du roi, c’est-à-dire que sa marque est imprimée avec de l’encre sur le document. « Les ordres du roi sont en vigueur dans l'univers entier », dit Lin-tsi[9]. Le sceau est alors la marque de son pouvoir.

Dans la transmission du Ch’an, on parle de « sceau spirituel » (心印 , xīn yìn), qui est une transmission non verbale, d’esprit à esprit. Comme si l’esprit éveillé du maître s’imprimait sur l’esprit du disciple. Chez Lin-tsi (mort en 866) :
« Lorsqu’on enlève le cachet des trois principes essentiels, les points au vermillon restent bien imprimés ; Il n’y a pas entre hôte et visiteur de différence qui tolérait hésitation. »[10]
Demiéville commente qu’il doit s’agir du « cachet spirituel » (心印 , xīn yìn) que le maître (l’hôte) imprime dans l’esprit du disciple (le visiteur), « selon une image très courante dans le Tch’an (on dit en sanscrit dharmamudrā, ‘le sceau de la loi’ ». Demiéville ajoute que si l'impression est bien nette, il y a identité entre "l'hôte" et "le visiteur" : le disciple est l'égal du maître.[11]

Il me semble qu’il existe une différence entre le sceau spirituel (S. cittamudrā) et le sceau du dharma (S. dharmamudrā). C’est en fonction de quel pôle on approche la non-dualité, sujet ou objet, bouddha ou dharma. L’approche « objective » serait plutôt celle du madhyamika, qui ne se préoccupe pas du sujet, mais seulement des choses (dharma) et de la nature des choses (dharmatā). Le sceau du dharma consiste alors à imprimer le dharmatā dans chaque dharma, pour se rappeler de leur nature ultime.

L’approche « subjective » appartiendrait plutôt au cittamātra, l’école responsable de l’Entrée à Lankā (Lankāvatāra). Comme toutes les choses sont des représentations, il n’y a que l’esprit ou la conscience qui reste en dernier ressort. Et c’est donc l’esprit qui est marqué du sceau de l’Esprit. La transmission d’esprit à esprit, que l’on trouve d’ailleurs aussi dans la Mahāmudrā de Lama Zhang (zhang g.yu brag pa brtson 'gru brags pa 1122-1193).
 « De tous les corbeilles (piṭaka) et tantras du suprême véhicule
L'intention (T. dgongs) des sugatas est la quintessence de l'essence
Elle est transmise d'esprit en esprit (T. thugs nas thugs su brgyud M. yi xin chuan xin) par les princes des contemplatifs
C’est l'arme de pointe infaillible que j’exposerai avec enthousiasme. »[12]
 Le Discours du sceau de la loi, (Three dharma seals, 佛説法印經, Taishō Revised Tripiṭaka 104), explique que les trois portes de la libération (T. rnam thar sgo gsum), constituent le sceau du dharma. Les "trois points de vermillon du cachet" auxquels faisait référence Lin-tsi (ci-dessus).[13]

Ce sūtra existe également dans le tipiṭaka tibétain sous le titre « 'phags pa chos kyi phyag rgya zhes bya ba theg pa chen po'i mdo » (S. ārya-dharmamudrā-nāma-mahāyānasūtra toh. 203), et aurait été édité et traduit en tibétain par lotsāva ban+de klu'i dbang po et lha'i zla ba, selon le colophon du Derge Kanjur (1733). La version du Narthang Kanjur n’a pas de colophon et ne mentionne pas les traducteurs. Selon la tradition, Louyi ouangpo (klu'i dbang po) aurait été un des sept premiers moines tibétains à l’époque du Tibet impérial et un des premiers traducteurs, et Lha'i zla ba (Rambuguhya-Devachandra) aurait été un des huit vidyādhara (T. rig 'dzin brgyad), qui avec Padmasambhava comme neuvième, auraient reçu les huit transmissions (T. sgrub pa bka' brgyad) du Mahāyoga. Il y a une forte possibilité qu’il s’agisse plutôt d’un sūtra traduit du chinois.

Le sūtra enseigne les trois portes de la libération/dissociation (S. vimokṣa), à savoir la vacuité (S. śūnyatā) ou absence d’essence/soi, l’absence d’aspiration (S. nirpraṇidhāna) et l’absence d’attributs/caractéristiques (S. nirlakṣaṇa), auxquelles semblent correspondre plus ou moins[14] les trois caractéristiques universelles des dharma, qui sont mentionnés au début du discours. Ce sont trois méditations (S. samādhi) qui conduisent à l’absence des trois caractéristiques universelles et donc à la libération. On est libéré en imprimant ce « sceau des dharma » (S. dharmamudrā) sur tous les dharma. Une autre façon pour dire qu’il faut rester conscients de ces trois caractéristiques vis-à-vis des dharma.

Le sceau du dharma (S. dharmamudrā) est triple. Le sceau spirituel (S. cittamudrā, 心印 , xīn yìn) est unique. Il peut sembler que le sceau des dharma exige un « effort » en estampillant tous les dharma du sceau des dharma que l’on rencontre. Le sceau spirituel est un sceau universel. L’expression « sceau spirituel » remonterait à Bodhidharma (5ème siècle) qui aurait utilisé le Soûtra de l’Entrée à Lankâ (Lankāvatāra sūtra) pour sceller l’esprit de ceux qui voulaient suivre la voie du Ch’an. De nombreux maîtres Ch’an[15] se sont d’ailleurs éveillés à leur nature en lisant des sûtra. Le premier sceau aurait été imprimé par le Bouddha historique sur Kāśyapa (T. 'od srungs), considéré comme le premier patriarche de la transmission du sceau de l'esprit (M. chuan xin yin). 

Le maitre de Lin-tsi, Houang po (Huángbò Xīyùn 720-840), précise[16]
« Depuis que le Tathāgata a transmis la Loi à Kāśyapa, elle a été imprimé (comme avec un sceau) d’esprit à esprit, sans qu’il y ait différenciation [T. dbyer med] d’esprit à esprit … Il est difficile d’unifier l’esprit qui imprime et l’esprit qui est imprimé, et peu y réussissent ; mais si l’esprit est absence d’esprit, il n’est plus question de réussite. »[17]
 Demiéville précise à son tour :
« L'idée de Ma-tsou, comme celle de Lin-tsi, c'est que le Buddha n'est autre que notre propre esprit, notre pensée, à condition que cet esprit soit ramené à son unité fondamentale, c'est-à-dire à la suppression de toute pensée différenciée [S. avikalpa T. mi rtog]. Cette indifférenciation vaut aussi bien pour la pensée qui se transmet de patriarche à patriarche, de maître à disciple, que pour celle qui « s'écoule » en chacun de nous de moment en moment. Il faut qu'aucune pensée ne se différencie d'une autre pour retrouver l'esprit un, qui n'est autre que le Buddha en nous. » . 
Lin-tsi (n° 11) « Si vous savez mettre au repos l'esprit de recherche, vous ne différerez plus du Buddha-patriarche ».

Le terme « grand sceau » ou « sceau universel » (T. phyag rgya chen po) est censé traduire le terme sanscrit  « mahāmudrā ». Ce terme appartient au domaine des tantras (Hevajra, etc.) et est souvent utilisé en compagnie du terme mudrā, ou encore dans le groupe karmamudrā, dharmamudrā, samayamudrā et mahāmudrā. Il est vrai qu’il existe certaines citations de disciples de Maitrīpa, qui pourraient justifier l’utilisation de ce terme tantrique, mais elles ne sont pas nombreuses.
 « Ce qu’on appelle la Mahāmudrā est en essence du domaine des pāramitā, mais elle est associée aux tantras. C’est la connaissance principielle du Réel (T. de bzhin nyid rtogs pa’i ye shes) qui est pourvu de ces trois caractéristiques »[18]
 Mais quasiment tout dans le système de Mahāmudrā de Gampopa, fait plutôt penser au « sceau spirituel » (S. cittamudrā) du Ch’an. Par quel biais ce « sceau spirituel » serait arrivé à Gampopa ? C’est la grande question, que les Kagyupa ne remercient pas d'avoir posée...

Force est de constater que la définition du « grand sceau », dans le sens d’universel, est plus proche du sceau de l’esprit imprimé dans l’esprit lors d’une rencontre (T. ngo sprod) comme le sceau d’un décret royal, que du scellement qui a lieu dans le cadre de la consécration tantrique.

L’explication traditionnelle du sens du mot phyag rgya chen po est celle qu’utilise par exemple Dzogchen Ponlop Rinpoché : 
« Mahāmudrā se dit en phonétique tibétaine « tchadya chenpo » (T. phyag rgya chen po). « phyag rgya » signifie « mudrā » ou symbole et « chen po » signifie « grand ». Une mudrā est le symbole d’une caractéristique (S. nimitta, lakṣaṇa), comme le sceau d’un souverain puissant par exemple. Quand un souverain puissant promulgue un décret et qu’il imprime son sceau sous le décret, chacun doit suivre le décret. Personne n’échappe au décret, car le roi y a apposé son sceau. De même, aucun être n’échappe au dharmatā, ou la nature de l’esprit. Tous les êtres y sont assujettis  En cela, il ressemble au sceau d’un souverain puissant ; aucun être ne peut échapper à la nature de l’esprit, au dharmatā. »[19]
Le sceau comme symbole (S. mudrā) ou comme une marque de souveraineté. Deux nuances sémantiques, deux origines ?

Pour une explication de la fonction des sceaux vue par Advayavajra, voir son Explication des sceaux des cinq tathāgata (Pañcatathāgatamudrāvivaraṇa).

Les sceaux-cylindres



[1] Paroles du Bouddha tirées de la tradition primitive, Jean Eracle, Point Sagesses p.23
[2] Vers n° 5, 6 et 7 de chapitre XX.
[3] D. Phillip Stanley,The Threefold Formal, Practical, and Inclusive Canons of Tibetan Buddhism in the Context of a Pan-Asian Paradigm (Doct.Diss.), University of Virginia, 2009, pp. 149-154, source : rigpawiki.
[4] /phyag rgya bzhi'i bsgom tshul ni sems bskyed nas/'dus byas thams cad mi rtag pa dang*/zag pa dang bcas pa'i rang bzhin 'khor ba sdug bsngal dang*/chos thams cad bdag med pa dang*/mya ngan las 'das pa zhi bar bsgom pa'i rjes la bsngo ba byed pa'o/ et : 'dis ni mya ngan las 'das pa zhi ba dang zag bcas thams cad sdug bsngal ba khas len mod kyi/chos thams cad bdag med pa dang*//'dus byas thams cad mi rtag pa spangs pa yin te sngar bshad pa bzhin no//de ni yang dag par 'thad pa ma yin te/
[5] Le (Arya-mūlasarvāstivādi-śrāmaṇera-kārikā-vṛtti-prabhāvāti T. 'Phags pa gzhi thams cad yod par smra ba’i dge tshul gyi tshig le’ur byed pa’i grel pa) Prabhāvatī est le commentaire kārikā, composé par Śākyaprabha (T. sha kya 'od). Si c’est le même que celui qui a servi de paṇḍita à la traduction tibétaine du Tathāgatagarbhasūtra (‘phags pa de bzhin gshegs pa’i snying po zhes bya ba theg pa chen po’i mdo), il serait contemporain de Ye shes sde (8-9ème siècle).
[6] Paroles du Bouddha tirées de la tradition primitive, Jean Eracle, Point Sagesses p.23
[7] Paroles du Bouddha tirées de la tradition primitive, Jean Eracle, Point Sagesses p.23
[8] According to Étienne Lamotte, the Ekottara Āgama was translated from a manuscript that came from northwest India, and contains a great deal of Mahāyāna influence. Pour une traduction anglaise : http://santifm.org/santipada/2010/ekottara-agama/
[9] Paul Demiéville, Entretiens de Lin-tsi, p. 51
[10] Paul Demiéville, Entretiens de Lin-tsi, p. 43
[11] Paul Demiéville, Entretiens de Lin-tsi, p. 44
[12] sde snod rgyud sde theg mchog mtha' dag gi //bcud kyi yang snying bde gshegs kun gyi thugs//rnal 'byor dbang phyug thugs nas thugs su brgyud//zur mtshon rtse gcig skyon bral spro bas 'god// Extrait de skye med zhang rin po ches mdzad pa'i phyag rgya chen po'i lam mchog mthar thug bzhugs so
[13] Entretiens de Lin-tsi, p. 43
[14] En spéculant, je dirais anatta-śūnyatā, annicā-nirpraṇidhāna, dukkhā-nirlakṣaṇa.
[15] Zongmi, Chinul…
[16] HUANGBO, Wanling lun, Taishô 2012 A, p. 382a.
[17] Entretiens de Lin-tsi, Paul Demiéville, p. 102
[18] Sahajavajra (Lhan cig skyes pa'i rdo rje) dans le Commentaire sur les Dix versets sur le Réel de Maitrīpa.
[19] « Mahamudra in Tibetan is chak-gya chenpo--chak-gya meaning mudra or symbol and chenpo meaning great. A mudra is a symbol of a characteristic, like the seal of a powerful king, for example. When a powerful king makes a rule and puts his seal on the rule, everyone is subject to follow that rule; no one can escape the rule, because the king has put his seal on it. Similarly, no sentient being is beyond Dharmata, or the nature of mind; all sentient beings are subject to it. Therefore, it is like the seal of a great king in that sentient beings cannot escape from the nature of mind, Dharmata. » http://www.kagyu.org/kagyulineage/buddhism/cul/cul05.php