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mardi 17 mars 2020

L'espion intérieur


Le Lotus bleu

Il faudrait un jour recenser tous les points communs entre le stoïcisme et le bouddhisme, sans forcément déterminer celui qui a influencé l’autre. Il m’arrive souvent d’établir des liens en lisant un texte bouddhiste ou une traduction d’une oeuvre d’un auteur stoïcien, mais je n’ai jamais pris la peine de les noter. Il y a bien des métaphores que de nombreuses traditions philosophiques et spirituelles ont en commun (lumière et obscurité, ciel et terre, etc.), mais parfois quelques unes sortent du lot par une plus grande originalité ou un élément qui frappe l’esprit.

J’ai eu une autre épiphanie en lisant dans Épictète une référence à se conduire comme un espion face à l’ennemi. Elle se trouve dans le Manuel sous le n° 48
48 Les signes distinctifs du progressant. Le profane accuse les autres, le progressant s’accuse lui-même, le philosophe n’accuse personne. Si le progressant fait la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, il s’en veut à lui-même lors des difficultés. Il s’espionne comme un ennemi.”
L’origine de l’image de l’espion qui “espionne en ennemi” (“spy in wartime”) semble venir de Diogène le cynique, une source d’inspiration des stoïciens. La mission du cynique était celle d’un espion qui est censé dire la vérité à l humanité[1]. Épictète reprend ce thème dans les Entretiens, mais dans un sens sociétal (Livre I, N° 63)
LXIII. IL ne faut pas prendre légèrement l'alarme dans cette vie. Nous envoyons un homme reconnaître ce qui se passe. Mais nous avons mal choisi notre espion, car nous avons envoyé un lâche, qui, sur le moindre bruit qu'il a entendu, et ayant eu peur de son ombre, revient à nous tout effrayé : « Voilà la mort, l'exil, la calomnie, la pauvreté qui s'avancent. -- Mon ami, parle pour toi. Nous sommes des sots d'avoir si mal choisi notre homme pour être bien informés. Diogène, qui a été en reconnaissance avant toi, nous a fait un rapport bien différent ; il nous a dit que la mort n'est point un mal quand elle n'est point honteuse ; que la calomnie n'est qu'un bruit de gens insensés. -- Mais qu'a-t-il dit du travail, de la douleur, de la pauvreté ? -- Il a dit que la nudité valait mieux que tous les habits de pourpre. « En un mot, nous a-t-il » dit, je n'ai point trouvé d'ennemi, tout est tranquille, et vous n'avez qu'à me voir. Ai-je été battu ?[2] Suis-je blessé ? Ai-je pris la fuite ? » Voilà les espions qu'il faut envoyer. Ils nous rapporteront tous que nous n'avons à craindre que nous-mêmes.” (trad. André Dacier 1651-1722)
On peut relever aussi que le stoïcisme (Épictète) présente trois types d’individus : le profane, le progressant et le philosophe. Le progressant doit s’espionner dans ses combats internes à cause de tous les préjugés et “mauvaises habitudes qu’il a hérités de son état antérieur de profane”[3].
le profane accuse les autres, le progressant s’accuse lui-même[4], le philosophe n’accuse ni les autres ni lui-même”.[5] Il semble avoir une approche “non-duale”.
L’attitude d’espion intérieur, qui est celle du progressant, fait évidemment penser à la vigilance (P. pamado, tib. bag yod pa), telle qu’elle est enseignée par exemple dans le Dhammapada.
“La vigilance est l'état (pada) sans mort
Le manque de vigilance (pamado) est le séjour de la mort
Celui qui possède la vigilance ne mourra pas
Celui qui manque de vigilance est déjà comme mort
C'est pourquoi les sages (paṇḍito) savent que la vigilance
Est particulièrement importante, aussi
Ils se réjouissent de la vigilance
Et se délectent en les domaines d'activités (gocara, litt. pâturage) nobles (ariya)
Les sages (dhīra[6]) méditent continuellement
Toujours constants et subjugués
Et atteindront l'état à l'abri des jougs (yogakhemaṁ[7])[8].”
Dans la littérature bouddhiste tibétaine, on rencontre le terme “espion de l’attention” (dran pa’i so pa) surtout dans les textes kagyupas, et notamment dans le cycle de la Réintégration du Naturel (tib. lhan cig skyes sbyor skt. reconstitué sahajayoga[9]).[10] Ma recherche rapide sur TBRC est très incomplète, mais suggère quelques pistes. Pour la piste Sahajayoga, la source la plus ancienne connue semble être Karmapa III, mais Jamgon Kongtrul Lodrö Thayé (1813 - 1899) mentionne un texte de ce titre attribué à Atiśa.

C’est dans l’Océan du sens certain/ultime (nges don rgya mtsho[11]) du Karmapa IX, que j’ai dû voir la première occurrence de l’espion intérieur”. Et c’est là que le fondateur du mouvement Mindfulness(™), Jon Kabat-Zinn l’avait découverte aussi à travers l’article de John Dunne, l’auteur de Toward an understanding of non-dual mindfulness, inclus dans le livre Les richesses de la pleine conscience, Un retour aux origines de la méditation, édité par J Mark G Williams et Jon Kabat-Zinn et traduit en français par Armand Henrion.
Dans de tels contextes, cultivez la notion motivante (‘phen pa’i ‘du shes) : « Je vais appréhender l’esprit. » Alors, pendant la session, activez l’Espion de la Pleine Conscience (dran pa, sanskrit smrti) et examinez soigneusement votre continuum mental en pensant : « Mon esprit est-il stable ou non ? Est-il activé ou endormi ? » En faisant cela, quand nous voyons que l’esprit attend naturellement, relâchons-le sans quitter cet état [d’attente naturelle]. S’il n’attend pas de manière stable, alors qu’il existe des erreurs d’agitation ou d’endormissement, agissez pour utiliser les remèdes spécifiques afin de chasser les deux[12].
Ici, l’espion “de la Pleine Conscience”, est l’espion intérieur (skt. smṛti p. sati tib. dran pa) que l’on fait correspondre à l’attention ou la remémoration, plutôt qu’à la vigilance (p. pamado tib. bag yod pa). Tel que je le ressens, la vigilance est une attention plus englobante, quotidienne et éthique que l’attention exercée dans le cadre de la méditation (śamatha et vipaśyanā), plus “technique”[13] (“monotoring” chez Kabat-Zinn), et qui est poursuivie dans la post-méditation.
 
La grande différence entre l’espion intérieur du stoïcisme et celui du bouddhisme indo-tibétain est que les stoïciens ne recherchent pas des états de concentration progressivement plus poussés ou des extases, ni aucune identification (samādhi) avec un principe ou une divinité. Ils ne cherchent pas non plus aucune extinction ou anesthésie, et n’aspirent pas à atterrir dans un paradis céleste après leur mort. Leur sagesse se veut pratique, un certain équilibre et tranquillité dans l’action. L’espion intérieur leur permet de faire des “jugements droits” (on dirait le pramāṇa n’est-ce pas ?), ou de “penser droit” (yoniso manasikāra). Le Bouddha, en tant que chef de śramaṇa (mahāśramaṇa), a-t-il agi très différemment de son vivant ?

Le livre Les richesses de la pleine conscience a trouvé chaussure à son pied chez Dakpo Tashi Namgyal (1513-1587), l’auteur de "Rayons de lune"[14].
Nous pourrions avec profit nous tourner vers une description parallèle proposée par Dakpo Tashi Namgyel qui, d'une façon analogue à la rhétorique de l'Espion et de la « simple non-distraction », débat de la distinction de la «Pleine Conscience avec Effort» (rtsol bcas kyi dran pa) et de la «Pleine Conscience sans Effort » (rtsol med kyi dran pa), qui elle-même signifie la «non distraction ». De toute manière, il semble que la Pleine Conscience sans Effort se niche au coeur de la pratique du Mahamudrā. Et en comparaison avec les approches plus dualistes tirées de l'Abhidharma, l'approche du Mahāmudrā sur la Pleine Conscience apparaît comme un bien meilleur candidat à la comparaison avec maintes approches contemporaines de culture de la pleine conscience telles que celles que l'on trouve dans la MBSR.”
Il n’y a qu’un passage dans le livre où Dakpo Tashi Namgyal utilise ces deux termes tels quels, le voici traduit par Christian Charrier :
La tradition distingue deux attentions selon leur fonction : une attention prête à se rappeler l’objet choisi et une attention fixe qui se concentre sur cet objet et y reste sans distraction. Elles sont perçues comme deux moments successifs par le débutant, mais ne font qu’un pour celui qui a plus de compétence dans la méditation. La Lignée de Pratique les considère respectivement comme
– une attention volontaire divisée en :
1) attention qui solidifie, ou attention tenace : l’esprit est alors fermement concentré sur l’expérience et la certitude qui en émane ;
2) attention qui retient la vacuité ou attention identifiante. Celle-ci maintient avec continuité la certitude que la manifestation de toute pensée ou apparence est intrinsèquement vide ;
– une attention spontanée divisée en :
3) attention à la non-dualité, laquelle transforme l’effort et la croyance subtile à la certitude en sagesse primordiale non duelle, indépendamment de l’attention fixée ;
4) attention qui transcende l’esprit conceptuel, laquelle permet de dissoudre dans la grande égalité naturelle toutes les dualités, comme celle du méditant et de la méditation. Elle annonce ainsi l’attention ininterrompue de la sagesse primordiale
.

L’érudit et accompli Orgyènpa associe ces quatre formes d’attention aux quatre yogas [du Mahāmudrā], ceux-ci se subdivisant encore en douze [niveaux]. Il explique combien il est profond et efficace de méditer intensivement sur chaque attention pour produire la suivante.”[15]
On pourrait dire que tandis que les "progressants" sont encore empêtrés dans le dualisme et les combats intérieurs, le philosophe a "une approche non-duale" qui aboutira un jour - qui sait - sur une attention ininterrompue naturelle. Dans ce passage, ce sont les termes “attention volontaire” (avec effort) et “attention spontanée” (sans effort) qui sont utilisés, puis l’attention ininterrompue de la sagesse primordiale (dus rgyun chad med pa'i dran pa ye shes kyi 'khor lor gyur pa) sur laquelle elles sont censées déboucher. On retrouve ces idées dans le Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120), qui est le Commentaire du Chant de distiques de Saraha, attribué à Advaya-Avadhūtipa, à part que son approche est moins graduelle, plus directe. Ce qui, à mon avis, ne veut pas forcément dire, qu’elle pourrait être isolée de son contexte, ou d’un contexte d’une ascèse encadrante, de type stoïcien par exemple. Un tel encadrement[16] est nécessaire, mais n’a pas forcément besoin d’être bouddhiste ésotérique ou bouddhiste, ni stoïcien d'ailleurs.

La Pleine Conscience ne semble retenir que les termes attention avec et sans effort dans le cadre de la pratique de śamatha dans ce passage, en suggérant que l’expérience de la Pleine Conscience de la MBSR est comparable à la Mahamudrā. Les stages de la Mahamudrā bientôt remboursés par la sécurité sociale ?

Pour les temps difficiles : La roue des armes tranchantes (traduction)

***

[1] Une sorte d’intellectuel avant la lettre… vérité, universalisme… 
“La manière de vivre des cyniques [a] une triple fonction : fonction instrumentale, fonction de réduction, fonction d épreuve. Premièrement, la vie du cynique est la condition de possibilité de son dire-vrai, car si la mission du cynique est celle d’un espion qui est censé dire la vérité à l’humanité, il faut, pour cela, qu il ne soit attaché à rien ni famille, ni maison, ni patrie. Deuxièmement, le mode de vie cynique vise à «réduire» toutes les obligations et les conventions inutiles, toutes les opinions «qui sont reçues d ordinaire et acceptées par tout le monde et se trouvent n’être fondées ni en nature, ni en raison» : c est «une sorte de décapage général de l’existence et des opinions, pour faire apparaître la vérité». Enfin, troisièmement, le mode de vie cynique «permet de faire apparaître, dans leur nudité irréductible, les seules choses indispensables à la vie humaine, ou ce qui constitue son essence la plus élémentaire, la plus rudimentaire»
Statues visibles de la vérité: L’askêsis corporelle entre éthique et politique, Daniele Lorenzini Centre Prospéro, Université Saint-Louis - Bruxelles
(citant “Le salut de la cité,” “l’éthos de l’individu,” “la formation d’une certaine manière d’être.” Foucault, Le courage de la vérité, lecture du 8 février 1984, 61.

[2] Dhammapada : 3
« Il m’a insulté, il m’a frappé, il m’a volé ».
Qui nourrit ces rancunes ne verra pas sa haine se calmer.
Dhammapada, La voie du Bouddha, Version française, introduction et notes établies par Le Dong

[3] Manuel d’Épictète, Pierre Hadot, p. 132

[4] 5. Ce ne sont pas les choses, mais nos jugements, c’est-à-dire nous-mêmes, qui sommes responsables de nos troubles. Hadot, p. 65

[5] Pierre Hadot, p. 131

[6] Jhayino : ceux qui pratiquent śamatha et vipaśyanā.

[7] An attribute of Nibbana. Lit., it means free or secure from the four bonds which bind people to the round of rebirths. The four bonds or yoga are: sense pleasures (kama), existence (bhava), wrong belief (ditthi), and ignorance of the Four Noble Truths (avijja)> <yoga, bonds, est ici donc l'équivalent d'aasava (écoulement mental toxique). Voir aussi les 10 liens (saMyojana, kun tu sbyor ba)

[8] Version tibétaine (traduite par Gendun Chöphel)
bag yod bdud rtsi'i go 'phang ste/
bag med pa ni 'chi ba'i gnas/
bag yod 'chi bar mi 'gyur te/
bag med pa ni 'chi dang 'dra/
de ltar mkhas pa bag yod ni/
khyad du 'phags par shes nas kyang*/
bag yod la ni spro byed cing*/
'phags pa'i spyod yul dag la dga'/
mkhas pa rgyun du bsgom byed cing*/
rtag tu brtan cing zil gnon pa/
de dag rnal 'byor dge ba'i sa/

[9] A ne pas confondre avec le mouvement de yoga moderne et la méditation Sahaj de Shri Mataji qui portent le même nom.

[10] Une recherche rapide sur TBRC pointe vers des textes
*phyag chen lhan cig skyes sbyor zab don lam gyi snying po grub thob brgyud pa'i zhal lung (transmission aurale de Zourmang, zur mang snyan brgyud, Une version des Neuf cycles de la ḍākinī incorporelle)
*thugs rje chen po'i smar khrid (Padma Karpo 1527–1592)
*bka' bzhi brgyud pa'i gsol 'debs (Karmapa III Rangdjung Dorjé 1284-1339)
*rdo rje'i rnal 'byor gyi khrid yig mthong ba don ldan gyi lhan thabs 'od brgya 'bar ba (Tāranātha 1575-1634)
*plusieurs textes au titre de lhan cig skyes sbyor gyi zab khrid nges don du Cycle phyag chen lhan cig skyes sbyor gyi skor, mais qui vu le contenu semblent être les mêmes et correspondre au fameux texte du Karmapa IX, Wangchuk dorjé (1556-1603), L’océan du sens certain.
*'od gsal rdzogs pa chen po yang gsang bla na med pa spyi'i khyad par gyi khrid yig lam bzang ye shes snying po (Jamyang Khyentsé Wangpo 1820-1892)
*un texte sur les trois types de voeux : sdom pa gsum gyi rab tu dbye ba'i gzhung lugs legs par bshad pa, qui fait partie d’un cycle sur les voeux (sdom gyi skor), publié par sa skya rgyal yongs gsung rab slob gnyer khang à Kathmandou.
*un texte sur l’entraînement spirituel (blo sbyong), qui fait partie du cycle blo sbyong gi skor phyogs bsgrigs, publié par sa skya rgyal yongs gsung rab slob gnyer khang à Kathmandou.

[11] Dont le titre complet est Lhan cig skyes sbyor gyi zab khrid nges don rgya mtsho’i snying po phrin las ’od ’phro. Instructions profondes sur la réintégration du Naturel.

[12] 'di dag gi skabs su'ang bdag gis sems gzung bar bya'o zhes 'phen pa'i 'du shes dang dngos kyi che dran pa'i so pa bkod de ci kho bo'i sems gnas sam mi gnas/bying ngam rgod snyam du rang gi rgyud la zhib tu brtags pas sems rnal du gnas par mthong na de nyid las mi sgul bar bzhag/gal te mi gnas par bying rgod gang rung gi skyon 'dug tshe skyon so sor bsal ba'i thabs la 'bad par bya'o//thabs ni zhal las shes so// (Chagchen Nyedhon Jamtso (lhan cig skyes sbyor gyi zab khrid nges don rgya mtsho'i snying po phrin la 'od 'phro) de Karmapa IX Wangchuk Dorje)

[13] Le terme bouddhiste utilisé dans le cadre de la méditation est samprajaniya (tib. shes bzhin).

[14] Nges don phyag rgya chen poi sgom rim gsal bar byed pai legs bshad zla baiod zer

[15] de lta bu'i dran pa de la'ang sgrub brgyud pas rtsol bcas kyi dran pa dang*/ rtsol med kyi dran pa gnyis su bshad nas/ snga ma la/ a thas kyi dran pa'am 'jur dran dang*/stong nyid kyi bzung dran nam ngo shes kyi dran pa dang*/ phyi ma la/ yang dag dran pa'i zung 'jug gi dran pa dang*/ blo bral lam blo 'das kyi dran pa ste bzhir bshad pa'i/ dang po nyams myong nges shes dang bcas pa'i thog tu dran pas gcur nas sems 'jog dgos pa dang*/ gnyis pa ci shar ci snang thams cad stong nyid du rang ngo shes shing thag chod pa'i nges shes kyi rgyun 'dzin pa dang*/ gsum pa rtsol ba dang nges shes kyi 'dzin pa phra mo'ang ye shes su grol nas dran 'dzin la ma bltos par zung 'jug gi rtogs pa shugs 'byung du shar ba dang*/ bzhi pa bsgom bya sgom byed la sogs pa'i blo thams cad mnyam nyid gnyug ma chen po'i rang bzhin du dag nas (490)dus rgyun chad med pa'i dran pa ye shes kyi 'khor lor gyur pa la bzhed par snang la/ mkhas grub o rgyan pas ni/_dran pa de bzhi dang sgom rnal 'byor bzhi sbyor zhing*/_rnal 'byor bcu gnyis su 'byed kyang dran pa bzhi po'i na 'phar lugs su bzhed la/_dran pa phyi ma phyi ma 'char bar byed pa la'ang dran pa snga ma snga ma la shugs bton nas sgom pa zab par bzhed do//

[16] Chez Advayavajra la nécessité de l’activité initiale (adhikarma : les cinq perfections) reste même avec l’attention ininterrompue et naturelle.

samedi 11 avril 2015

La conscience pleine de quoi ?



« L’attitude fondamentale du philosophe stoïcien ou platonicien était la prosochè, l’attention à soi-même, la vigilance (nepsis, ou « garde du cœur ») de chaque instant. » « La prosochè replace l’homme dans son être véritable, c’est-à-dire dans sa relation à Dieu. Elle équivaut à un exercice continuel de la présence de Dieu. Ce « souvenir de Dieu », c’est une perpétuelle référence à Dieu à chaque instant de la vie. » « Ce souvenir de Dieu est évidemment en quelque sorte l’essence de la prosochè, le moyen le plus radical d’être présent à Dieu et à soi-même. Mais l’attention à soi ne peut quand même se contenter d’une intention diffuse. »[1]

Voici la « méditation », c’est-à-dire l’attention à soi-même, comme elle fut pratiquée chez les stoïciens, les platoniciens et par la suite chez les chrétiens. Il s’agirait au fond de se souvenir constamment de son être véritable, c’est-à-dire Dieu.

Dans le bouddhisme, très tôt, une des pratiques principales était le « souvenir du Bouddha » (sct. buddhānusmṛti tib. sangs rgyas rjes su dran pa). L’attention en pratique est une attention dirigée sur quelque chose, et de préférence sur ce qui mérite le plus notre attention. Et le bouddhisme a dressé la liste de choses dignes d’être remémoré, comme le Bouddha, le Dharma, La Sangha… Ainsi, trouve-t-on des listes de remémorations de différents nombres. La remémoration consiste à se rendre présent l’objet sur lequel on veut diriger l’attention. L’attention n’est qu’un moyen pour se rendre présent cet « objet ».

Il existe une liste de six choses à remémorer[2] que sont dans l’ordre le Bouddha, le Dharma, la Sangha, les vertus, la générosité et les devas (en tant que les agents de l’ordre du monde). Sur la liste de dix choses à remémorer, on l’on trouve la liste de six ci-dessus, puis, dans l’ordre, "le souvenir de" la respiration, le souvenir de la mort, le souvenir de l’attention immergée dans le corps, et le souvenir de la quiétude/extinction.

On trouve ces listes de six et dix remémorations dans le bouddhisme tibétain, mais avec quelques variations significatives. Ainsi, dans la liste des six remémorations on trouve à la première place le gourou (guru-anusmṛti), suivi du Bouddha, du Dharma, de la Sangha, de l’éthique et de la générosité. La lignée kadampa a quant à elle, une liste de cinq remémorations, sur laquelle on trouve dans l’ordre 1. Se souvenir de son gourou comme objet de refuge 2. Se souvenir de la nature divine de son corps 3. Se souvenir de sa parole comme le mantra 4. Se souvenir de tous les êtres comme ses mères et 5. Se souvenir du processus fondamental (tib. gnas lugs) de la pensée comme étant vide.

C’est en se rendant présent ces entités ou qualités, en s’entourant d’eux continuellement, que l’on s’en imprègne. L’attention est alors une attention à, ou une remémoration de.

Comment se souvenir constamment du Bouddha ? Ceux qui avaient connu le Bouddha historique se sont sans doute souvenus de lui par l’image et les souvenirs le concernant. Le Bouddha a cependant répété à maintes reprises que le véritable Bouddha ne pouvait être ni vu, ni entendu, ni touché etc. et qu’il était l’ensemble des dharma (dharmakāya), c’est-à-dire un ensemble de qualités éveillées. Après sa mort, on avait édifié des monuments symboliques qui le représentaient ainsi, c’est-à-dire qui représentaient ses qualités. Chaque partie du monument symbolique (caitya, stūpa) représentait un ensemble de qualités éveillées spécifiques. Se souvenir des qualités du Bouddha et s’en entourer constituait ainsi l’exercice du « souvenir du Bouddha ».

Avec l’apparition du bouddhisme universaliste, et notamment dans les écrits de Nāgārjuna, tous les dharma, y compris les qualités éveillées, furent déclarées « vides » (d’essence). En développant ses qualités, on développait en fait de la vacuité. L’ensemble des dharma (dharmakāya), que le Bouddha déclarait être le véritable Bouddha, était un ensemble de dharma vides, autrement dit « de la vacuité ». Se souvenir du Bouddha revenait en fait à se souvenir de la vacuité. De quoi « se souvient » on en se souvenant de la vacuité ? La vacuité est un concept aussi vague que celui de Dieu ou du Bouddha. La vacuité n’est pas le néant, elle n’est pas rien, elle est plutôt tout, ou mieux encore, elle dépasse à la fois les notions de rien et de tout. Elle est l’absence de toute élaboration (prapañca), et c’est à travers l’absence de toute élaboration qu’elle est atteinte. Se souvenir de la vacuité c’est s’abstenir de toute élaboration.

Se souvenir de la vacuité n’est pas s’entourer de vide, mais délester « ce qui est » (tathātā) de tout ce dont on le recouvre, essentiellement des « remémorations ». Evidemment, tout comme les dharma, les remémorations sont elles aussi vides. Délester la vacuité de ce qui est déjà vide pourrait sembler comme une tache bien inutile. Et certains n’ont pas manqué de mettre cette idée en pratique par des méthodes non-discursives (de non-représentation). Cette idée a également nourri le bouddhisme ésotérique, qui propose l’accès à un monde imaginal, en absolu aussi « réel » que notre monde ordinaire, mais un monde pur au lieu d’un monde impur. Pur dans le sens où les passions (kleśa) y font défaut et qui est un monde de pure gnose, où l’on est partout entouré de qualités éveillées. Les sādhana sont les méthodes où l’on imagine un monde pur en le remémorant, et en y dirigeant son attention. Dans le bouddhisme tibétain, et notamment dans l’école des anciens, le souvenir de la divinité prépare au moment crucial post-mortem, quand l’âme du défunt est confrontée aux visions de cercles divins. Le monde pur développé au cours de la vie passée se fusionnera alors avec le monde pur de la divinité, qui n’est autre que la Réalité transcendante (tib. chos nyid bar do).

On constate que dans les trois grands véhicules du bouddhisme, l’attention (smṛti) est toujours dirigé sur (anusmṛti) quelque chose, et que cette attention est en fait une remémoration, on se souvient de la chose remémorée et on en maintient le souvenir. C’est le maintien du souvenir qui constitue l’attention. Et c’est en cela que cette approche rejoint le Yoga.

Le Yoga vise la réintégration de la divinité en huit degrés (aṅga). Après six degrés de préparation, les trois derniers degrés entament la véritable réintégration, à commencer par la concentration (dhāraṇā), qui vise la fixation de la pensée en un seul point (ekāgratā), suivie par la contemplation (dhyāna) et finalement l’identification (samādhi) à l’objet contemplé. Le samādhi se définie ainsi dans le Yoga darśana (III, 3) : « Lorsque seul demeure l’objet de la contemplation et que la propre forme (svarūpa) de celui qui contemple est annihilée, on dit qu’il y a identification ».[3]


L’attention, « Mindfulness », n’est pas une fin en soi, elle n’est que le moyen pour fixer la pensée en un point. Dans le Discours de l’établissement de la vigilance (Satipatthāna sutta), le Bouddha enseigne une méthode pour développer l’attention vigilante en la portant sur le corps, les sensations, la pensée (citta) et les événements mentaux (caitta). A commencer par l’attention vigilante à la respiration (ānapānasmṛti). L’attention est dirigée sur ce que l’on veut atteindre et réintégrer. Une divinité, un monde pur, une meilleure renaissance, l’hégémonie économique, la domination du monde, ou alternativement les « vertus politiques » du projet de bodhisattva…

***

[1] Pierre Hadot dans Apprendre à philosopher dans l’Antiquité et dans Exercices spirituels et philosophie antique.

[2] Anguttara Nikaya (§§1-10), voir Access to Insight

[3] Traduction d’Alain Daniélou dans Yoga méthode de réintégration, p. 111

vendredi 26 septembre 2014

Un petit tour chez les stoïciens


Chrysippe (Louvre)
La Nature est ordonnée dans le « cosmos », qui signifie à la fois « monde » et « ordre ». Sans cet ordre elle serait désordre, chaos. Cet ordre est l’indissoluble liaison « esprit-matière », la matière organisée par l’esprit, si l’on tient à ce couple. Survaloriser l’un en dévalorisant l’autre conduit au spiritualisme ou au matérialisme.

L’homme, un microcosme, ressemble au monde (cosmos), et est, comme ce dernier, doté de la capacité d’organiser. En adoptant un point de vue universel, il se comportera en conséquence.[1] Pour un être de raison, virtuellement un sage, la même action est à la fois et conforme à la nature, et conforme à la raison ou à la vertu.[2]

« On sait que, dans presque toutes les morales antiques, la nature d'un être définit son bien et sa perfection, et que sa « vertu » n'est que le développement complet de la nature. »[3] Et ce bien se situe dans l'harmonie de nos actes avec notre nature particulière (oikeiopragia = ? svadharma) « lorsqu'il pose que la nature dont il s'agit, c'est la nature universelle dont la nôtre n'est qu'un fragment. » Car le sage vise le bien universel. Voilà pour le côté nature. La raison, la sagesse est « considérée comme identique à l'honnêteté. »[4] Le christianisme cherchait une perfection surhumaine,la sainteté, tandis que les stoïciens se limitèrent à la perfection humaine, l’honnêteté, une vie conforme à la nature.

La vertu essentielle, à la base de toutes les autres, était la prudence (G. phronesis = ? S. apramāda T. bag yod pa). « Un sage lève-t-il le doigt avec prudence, tous les sages de la terre en profitent ».[5]

Nature et raison permettent de vivre sage, conformement à la nature. Se conformer à la nature c’est à la fois se conformer à sa nature, qui est un fragment de la nature universelle. En adoptant un point de vue universel, on agit à la fois conformément à la nature universelle et à la sienne propre (oikeiopragia). La vertu, la prudence en premier, permettent de réaliser cette nature.

Vivre honnêtement, avec prudence, et conformément à la nature, serait-ce très différent de vivre éveillé ? Pour l’instant, on a su rester sur un plan philosophique. Mais les stoïciens vécurent à une époque charnière entre philosophie de la nature et le développement de certains d’une philosophie « spiritualiste » par un retour aux mystères, aux hiérarchies et au divin. Bréhier dit qu’ils furent des conciliateurs en se situant entre le cynique Diogène et Platon/Aristote. Aussi peut-on lire chez Chrysippe (Sur les dieux) :
« Il n’est pas possible de trouver à la justice un autre principe ni une autre origine que de la dériver de Zeus et de la nature universelle : c’est en effet par là qu’il faut débuter quand nous avons à parler des biens et des maux. »[6]
« De Zeus et de la nature universelle » mentionnés en un seul souffle. Nous avons vu que la théorie des quatre éléments avait des origines divines, dont elle a quelquefois tenté de s’émanciper, avec peu de succès, car elle restera toujours associée à des théories dualistes d’un couple esprit-matière. Il semblerait que certains sont plus confortables avec l’image d’un Dieu protecteur de qui tout dérive. Paul Veyne explique le succès du christianisme par un Dieu aimant, qui se sacrifie pour les hommes et qui s’occupe personnellement de vous, contrairement aux dieux païens qui ne pensent qu’à leurs tributs.[7] La mode des mystères païens (d’Eleusis etc.) et orientaux marquait un début de changement. On pouvait sauver son âme en se faisiant initier pendant quelques jours moyennant finances.[8] Rien n’empêche d’associer l’image d’un Dieu bienveillant, providentiel, avec la Nature et la nature universelle. La Nature est d’ailleurs déjà une image. Mais on peut aussi faire l’économie du divin.

En adoptant un point de vue universel et en se conformant à la nature de l’univers, le sage dépasse son intérêt propre et l’échange pour l’intérêt pour tous, celui de la Cité cosmique.
« Qu’est-ce que la santé et la vie en comparaison du salut de la grande Cité ? Je me sacrifierais avec joie. Le tout est de voir les choses de haut, avec les yeux du dieu gouvernant. »[9]
Les yeux du dieu gouvernant ne sont ici qu’une image pour illustrer ce que serait un point de vue universel, que l’on retrouve dans les Stances de la Loi (Dhammapada, II, 28)
« Lorsque par la vigilance [prudence ?] l’expert a chassé le manque de vigilance, et qu’il a escaladé les terrasses de la pénétration, sans souci, il regarde les soucieuses créatures : ainsi du haut de la montagne le sage considère les sots d’en bas. »[10]
Mais le sage stoïcien ne sent pas éloigné pour autant de ces sots et se sait une part de tout cela.
« XIII. — Le même rapport d’union qu’ont entre eux les membres du corps, les êtres raisonnables, bien que séparés les uns des autres, l’ont aussi entre eux, parce qu’ils sont faits pour coopérer ensemble à une même œuvre. Et cette pensée touchera ton âme bien plus vivement encore, si tu te dis souvent à toi-même : je suis un membre du corps que composent les êtres raisonnables. Si tu dis seulement que tu en es une partie, tu n’aimes pas encore les hommes de tout ton cœur : tu n’as pas encore à leur faire du bien, ce plaisir que donne l’action pure et simple ; tu ne le fais encore que par bienséance, et non comme si tu faisais ton bien propre. »[11]
Non pas comme une partie de la substance divine ou d’une supraconscience, mais tout simplement « du corps que composent les êtres raisonnables ». Pour bien voir la différence, voici le fragment suivant :
« XXIII. — La nature de l’univers se sert de l’universelle matière comme d’une cire : tantôt elle en forme un cheval ; puis, le cheval dissous, elle se sert de sa matière pour produire un arbre, puis un homme, puis pour produire autre chose : et chacun de ces êtres subsiste peu de temps. Mais il n’y a pas plus de malheur pour un coffre à ce qu’on le démonte, qu’il n’y en a à ce qu’on en assemble les parties. »
C’est une image évidemment. Mais ceux qui avaient choisi, par goût personnel ou par nostalgie, de projeter l’image d’un dieu, Zeus etc., sur la nature de l’univers se servant « de l’universelle matière comme d’une cire » pour « créer » les choses, peuvent facilement basculer dans des dualismes de type l’Un et le multiple.

On retrouve la même image en Inde, dans hindouisme mais aussi dans le bouddhisme ésotérique. La motte de terre utilisée par le potier pour fabriquer diverses formes de pots. Advayavajra utilisera l'image de la mêlasse avec laquelle on peut former des éléphants ou des chevaux, mais qui auront la même saveur, celle de la mélasse.[12]
« XXV. — Tout ce que tu vois, bientôt la nature qui gouverne toutes choses le changera, et de sa matière fera d’autres êtres, puis d’autres de la matière de ceux-ci, afin que le monde soit toujours nouveau. »
Nous sommes une partie de tout cela, solidaires de tout cela.
« [Les stoïciens] en donnent pour preuve l'inclination altruiste qui est naturelle. Elle a son origine dans l'inclination familiale d'où procèdent les premières sociétés. Ces idées qui nous paraissent si banales, sont, à cette époque, profondément nouvelles. Des penseurs comme Platon, ignorent l'inclination altruiste ; la tendance des hommes à se rapprocher est chez lui, pour ainsi dire, extérieure aux individus; elle vient de l'action supérieure de la cité qui les englobe et les comprime. Les sentiments familiaux, loin de tendre à rapprocher les hommes, les divisent, et loin d'être le germe des sentiments civiques y forment le plus grand obstacle. »[13]
Les stoïciens sont en quelque sorte apolitiques, bien qu’ils remplissent toutes les fonctions de citoyen et de magistrat et qu’ils fondent une famille, éduquent leurs enfants etc. Historiquement ils furent plutôt conservateurs. Pour certains parmi eux « la cité idéale est déjà réalisée d'une façon aussi parfaite que possible : le monde pris dans son ensemble est cette cité dont les dieux et les hommes sont les citoyens, et dont Zeus est la loi éternelle. » [14] La justice et le droit ne sortent pas du cadre de la cité grecque, tandis que la cité cosmique des stoïciens veut « non seulement réunir les hommes entre eux, mais « unir à la race divine la race humaine, et comprendre sous une seule loi toute la famille des êtres raisonnables ». Une justice et un droit cosmiques et naturels.
« La société stoïcienne est fondée sur l'égalité ; l'individu devient, en quelque façon, l'unité morale, et le droit est universalisé ; pour la première fois apparaît l'idée de la personne morale en tant que membre de la société, et n'ayant rien d'elle-même à sacrifier pour devenir un être social. »
« Ces idées amènent naturellement, semble-t-il, à celle d'une humanité universelle, dans laquelle les relations morales et individuelles sont plus profondes que les relations politiques. »
Contre l’élitisme de Platon, les stoïciens proposent l’universalisme, un accès universel à la sagesse. Lactance dans « Divinae Institutiones »
« Il faut que les artisans, les paysans, les femmes et tous ceux qui composent le genre humain, reçoivent un enseignement, pour qu'ils deviennent sages, et que le peuple des sages soit fait du rassemblement de toute langue, de toute condition, de tout sexe et de tout âge... Les Stoïciens ont été de cet avis ; ils ont dit que même les esclaves et les femmes devaient philosopher. »[15]
Le Romain Sénèque avait utilisé une allégorie militaire pour montrer comment chacun était un soldat de la cité cosmique, pour lequel il était prêt à se sacrifier. Une forme d’universalisme pour le moins plus mitigé.
« Tout ce qui nous arrive, de par l’ordre cosmique, acceptons-le avec grandeur d’âme ; nous sommes tenus, par notre engagement de soldats, de supporter notre condition et de ne pas nous troubler pour ce qu’il n’est pas en notre pouvoir d’éviter. Nous sommes nés dans une monarchie ; obéir au dieu qui en est le roi, voilà la liberté. »
Dans le chapitre 8 du Bodhicaryāvatāra de Śāntideva, on trouve également une allusion militaire et un universalisme plus heureux. C’est dans la partie où Śāntideva explique l’exercice où le soi est échangé pour l’autre. Toutes les parties de notre corps forment un ensemble et participent de cet ensemble. Ainsi la main peut être étendue pour protéger le pied.
« 101. Cette série continue [et consciente n’existe pas indépendamment des phénomènes momentanés qui la forment], de même qu’une file [de fourmis n’existe pas indépendemment des fourmis] ; cet aggrégat est comme une armée [, sans individualité vraie]. Donc il n’existe pas d’être à qui l’on puisse attribuer la douleur, de qui l’on puisse dire « sa douleur ».[16]

« 114. De même que la main et le reste
Sont considérés comme les parties du corps,
Ainsi, pourquoi les êtres ne sont-ils pas tenus
Pour les parties de l’humanité ? »

« 91. En dépit de la diversité de ses membres, les mains et le reste,
Le corps est à préserver comme un ensemble unique ;
De même, dans leurs joies et leurs peines, les différents êtres
Ont tous, comme moi, le désir du bonheur. »

« 107. Ainsi, ceux dont l’esprit est accoutumé (à l’égalité de soi et d’autrui)
Prennent plaisir à apaiser la douleur des autres,
Et entrent dans l’Enfer intolérable
Tels des cygnes plongeant dans un étang de lotus. »[17]

L’humanité est alors comme une armée, dont tous les hommes sont des soldats. « la société stoïcienne est fondée sur l'égalité ; l'individu devient, en quelque façon, l'unité morale, et le droit est universalisé ; pour la première fois apparaît l'idée de la personne morale en tant que membre de la société, et n'ayant rien d'elle-même à sacrifier pour devenir un être social. »
« 184. J’ai donc, sans réserve, abandonné mon corps au profit des êtres ; et si je continue à le porter, malgré ses vices, c’est comme instrument d’action. »
« 185. Je renonce aux pratiques du monde et je marche dans le chemin qu’ont suivi les Saints; je me souviens du « Sermon sur l’attention »[18]; je secoue la langueur et la paresse. »
Ce que De la Vallée-Poussin traduit ici par « Sermon sur l’attention » (Satipatthana Sutta) sont en fait « les conseils sur la vigilance, la prudence… (S. apramāda T. bag yod pa) », qui constitue le chemin des Saints ou des sages. L’importance de la prudence est soulignée à plusieurs reprises dans le Dhammapada.
« La vigilance est le sentier vers le sans-mort, la négligence est le sentier vers la mort. Le vigilant ne mourra pas, le négligent est comme s’il était déjà mort. »[19]
On pourrait dire avec Kipling[20] (en le faisant sortir de son île), Qui meurt si l’humanité vit ?


***

[1] Paul Veyne, Sénèque, une introduction, p. 212

[2] Marc-Aurèle, Livre VII, XI

[3] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[4] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[5] Cité par Bréhier (Arn., III, n» 627)

[6] Les stoïciens I, Frédérique Lidefonse, p. 144

[7] Quand notre monde est devenu chrétien

[8] Quand notre monde est devenu chrétien, p. 65

[9] Paul Veyne, Sénèque, une introduction, p. 213

[10] Dhammapada, Les stances de la Loi, Jean-Pierre Osier, GF Flammarion, p. 57
Pamādaṁ appamādena yadā nudati paṇḍito, paññāpāsādamāruhya asoko sokiniṃ pajaṁ, pabbatattho ‘va bhummatthe dhīro bāle avekkhati.

[11] Les stoïciens, textes choisis, PUF, p. 164

[12] Chez Lama Zhang (1122-1193)

Tous les phénomènes qui se manifestent dans le ciel
Sont bien pénétrés par le ciel et en sont indissociables
Les statues et ornements que l'on fabrique avec de l'or etc.
Sont pénétrés par l'or en sont indissociables
Les effigies (gzugs brnyan) des six êtres des six destinées sont fabriquées avec de la melasse (bu ram S. phāṇita)[4]
Comme elles sont pénétrées de mélasse, elles en sont indissociables
Les arcs-en-ciel ne sont pas autre que « du ciel »
Le ciel n’est pas autre que l’arc-en-ciel
L’arc-en-ciel est le ciel, le ciel est l’arc-en ciel[5]
Sans être différents, on ne peut pas les déterminer (bcad du med) comme indissociables

[13] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[14] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[15] Divinae Institutiones 3,25, 5-7

[16] La Vallée Poussin, Louis de, editor and translator, 1869-1938 -1902-14, Prajñākaramatī’s commentary to the Bodhicaryāvatāra of Śāntideva, Bibliotheca Indica, Vol. 150, Calcutta. Traduction disponible sur

[17] Vivre en héros pour l’éveil, Georges Driessens, p. 111

[18] Pas vraiment le Sermon sur l’attention,
| de bas byis ba’i spyod pas chog | | bdag gis mkhas pa’i rjes bsñan ste |
| bag yod gtam ni dran byas nas | | gñid daṅ rmugs pa bzlog par bya |(56)
| de bas phyis pa’i spyod pas chog | | bdag gis mkhas pa’i rjes bsñags te |
| bag yod gtam ni dran byas nas | | gñid daṅ rmugs pa bzlog par bya |
tenālaṃ lokacaritaiḥ paṇḍitān anuyāmy aham |
apramādakathāṃ smṛtvā styānamiddhaṃ nivārayan ||185|| Source

[19] Dhammapada, Les dits du Bouddha, Chapitre II, Albin Michel, p. 40
21. Appamādo amatapadaṁ, pamādo macuno padaṁ, Appamattā na mīyanti, ye pamattā yathā matā.

[20] « Who stands if freedom fall? Who dies if Britain live? »