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mercredi 24 février 2016

Réalité et/ou idéologie


Facebook au salon mobile de Barcelone (février 2016)
C’est à Antoine Destutt de Tracy[1] (1754-1836) que nous devons le terme « idéologie », pour désigner une science ayant pour objet l'étude des idées afin de remplacer la métaphysique traditionnelle.
« Dans le prolongement des Lumières et du sensualisme (toute connaissance découle de la sensation) de Condillac (1715-1780), le groupe des Idéologues, constitué autour de Destutt de Tracy, de Cabanis et de Volney voulait démonter les mythes et l'obscurantisme par une analyse scientifique de la pensée et de ses origines. »[2]
Antoine Destutt de Tracy est également l’auteur de l'Analyse raisonnée de l'origine de tous les cultes, ou Religion universelle, qui reprend l’œuvre de Charles-François Dupuis.

Dans son livre Éléments d’idéologie il explique qu’il ne distingue pas entre « sentir et penser » (tout comme d’ailleurs Antonio Damasio) et il présente (au moins) quatre facultés de la pensée :
« On appelle sensibilité la faculté de sentir des sensations ; mémoire, celle de sentir des souvenirs ; jugement, celle de sentir des rapports ; volonté, celle de sentir des desirs. »
Voici quatre types d’idées qui contribuent à construire notre monde (idéologie). La définition d’idéologie a beaucoup évolué par la suite et prend désormais différents sens, moins psychologiques. Voici par exemple la définition de Karl Jaspers
« Une idéologie est un complexe d'idées ou de représentations qui passe aux yeux du sujet pour une interprétation du monde ou de sa propre situation, qui lui représente la vérité absolue, mais sous la forme d'une illusion par quoi il se justifie, se dissimule, se dérobe d'une façon ou d'une autre, mais pour son avantage immédiat. »
Le réel étant inaccessible, nous le représentons par un réel idéologique. Et un réel idéologique peut être avancé comme le support d’une imposition (as-sujet-issement). Une idéologie peut être imposée à l’aide d’« appareils idéologiques », qui « apparaissent comme des superstructures, des formations que l'on pourrait qualifier de "psycho-sociale" du fait qu'elles ont pour but d'inculquer des "façons de voir", d'évaluer les choses, évènements et relations des classes sociales entre elles » (Wikipédia).

Quand une communauté est assujettie à une idéologie, celle-ci devient comme invisible, totalement intégrée : « ce qui est, ce qui sera, ce qui fut. »[3] Comme l’eau est invisible pour les poissons qui y vivent. Destutt de Tracy cite Hobbes[4]
« Quand les hommes ont une fois acquiescé à des opinions fausses, et qu’ils les ont authentiquement enregistrées dans leurs esprits, il est tout aussi impossible de leur parler intelligiblement que d’écrire lisiblement sur un papier déjà brouillé d’écriture »
Dans la collection d’essais « The Faithful Buddhist » de Tom Pepper, celui-ci décrit le saṁsāra comme un royaume idéologique[5], et il rappelle le premier sens du mot saṁsāra qui est de « tourner en rond en cercles ».[6] Il rappelle également que le fait que le bouddhisme (Nāgārjuna) enseigne deux vérités, une vérité ultime et une vérité conventionnelle (sct. saṁvṛiti-satya), ne veut pas dire que seule la première est vraie et que la deuxième est une illusion. La vérité conventionnelle est très réelle, mais elle est entièrement construite et peut évoluer (sct. pratītyasamutpāda), contrairement à la vérité ultime. Nous pouvons intervenir sur elle et en même temps nous pouvons être as-sujet-tis à elle.

Tournons-nous maintenant vers le Sūtra de la marche héroïqueŚūrāṅgamasūtra », Taishô n° 945) aussi connu comme le Buddhoṣṇīṣa-sūtra (Fo-ting king), considéré comme la source canonique de l’expression « regarder la pensée » (tib. sems la blta ba), car Mañjuśrī[7] y dit : « Une seule des facultés sensibles étant retournée à sa source, les six facultés sensibles parfont leur délivrance. »[8]

Ānanda était parti avec son bol d’aumônes, pour permettre à tous, quel que soit leur rang, d’accumuler du mérite. Il s’est donc aussi rendu dans le quartier des prostitués, mais « il tomba au piège d'un puissant sortilège. Par la force du mantra de Kapila, qui venait du ciel de Brahma, la fille de Matangi l'attira sur une couche impure. » Le Bouddha se trouva ailleurs au même moment, mais fut conscient du danger imminent.
« 97 Alors, l'Honoré du Monde, du sommet de son crâne, émit des centaines de rayons de lumière précieuse qui dispersent toute crainte. Au coeur de la lumière apparût un lotus aux mille pétales, sur lequel était assis un Bouddha au corps de transformation en posture de lotus complet, proclamant un mantra spirituel. 
100 Le Bouddha Çakyamuni ordonna à Manjusçrì de prendre le mantra et d'aller fournir protection, et, lorsque le mauvais mantra fut dissipé, d'aider Ananda et la fille de Matangi et de les encourager à retourner là où se trouvait le Bouddha. »
Le corps émané produit par le Bouddha pour sauver Ānanda n’est pas le véritable corps du Bouddha, bien qu’il ait pu sauver Ānanda… Ānanda a pu être sauvé par ce qu’il avait vu de ses yeux charnels ou de ses yeux de l’esprit. Mais qu’avait-il vu au juste ? S’ensuit un dialogue intéressant sur ce que c’est vraiment de voir et de voir le Bouddha ou la Pureté, et où le Bouddha montre comment retourner la vision vers l’intérieur, pour se libérer.
« 114 Ananda dit au Bouddha: "J'ai vu les trente-deux marques spécifiques de l'Ainsi-Venu, qui étaient si suprêmement merveilleuses et incomparables que son corps tout entier en avait une translucidité luisante juste comme celle du cristal.
«J'ai souvent pensé que ces marques ne pouvaient avoir été le fruit du désir et de l'amour. Pourquoi donc? Les vapeurs du désir sont fortes et enivrantes. De la copulation infecte et putride sort une trouble mixture de pus et de sang qui ne peut donner une concentration aussi magnifique, pure et brillante de lumière pourpre et or. Alors j'ai passionnément regardé en l'air, j'ai suivi le Bouddha, j'ai laissé tomber mes cheveux de ma tête
" »
Le corps aux trente-deux marques du Bouddha, son sambhogakāya, est un corps pur, où le « pus et le sang » du corps impur sont une « lumière pourpre et or ». Il ne s’agit pas de voir l’aspect impur, ni l’aspect pur, mais de retourner la vision sur ce qui voit, et ce qui voit est également vide.

Le fait qu’Ānanda a failli succomber aux charmes de la courtisane est évidemment condamnable, mais l’enseignement du Bouddha porte surtout sur le fait qu’il s’est laissé entraîner par « l’idéologie » au sens de Destutt de Tracy. Le Bouddha demande à Ānanda où se situe sa pensée ? Elle ne se situe ni dans le corps, ni en dehors du corps, ni entre les deux, ni ailleurs, ni la faculté visuelle, ni se produit-elle en s’associant avec des objets. Il lui explique ensuite qu’il y a deux types de pensée, l’ordinaire, prisonnière de l’idéologie, et une pensée éveillée qui est celle des Bouddhas.

Après cette introduction, le Bouddha entame avec Ānanda une discussion sur la vision, qu’est-ce que c’est que de voir et qu’est-ce qui voit les yeux ou la pensée. Ils commencent par parler de la vision du corps qu’eut Ānanda du corps émané du Bouddha venu pour le sauver du lit de la courtisane. Comment Ānanda avait-il vu le Bouddha produisant des rayons de lumières ? Pas avec ses yeux, ni avec sa pensée, mais avec ses « processus mentaux qui attribuent des attributs faux et illusoires au monde d’objets perçus. Ces processus t’induisent en erreur au sujet de ta nature véritable et depuis les temps sans commencement, jusqu’à maintenant ils t’on fait prendre un voleur pour ton enfant, et t’ont éloigné de ta pensée originelle, en t’assujettissant au cycle de morts et de naissances. »[9] Autrement dit au royaume idéologique…

Ce n’est pas davantage en s’assujettissant à des idéologies bouddhistes que l’on s’en sort selon le Bouddha du Śūrāṅgamasūtra chinois.
« Les individus qui suivent une pratique spirituelle, mais qui passent à côté de l’éveil ultime. Par exemple, les auditeurs (śravaka), les auto-éveillés (pratyekabuddha) et les sages solitaires (ṛṣi ? 16 arhats ?), les êtres célestes et les autres comme les rois de démons et les membres de leurs suites, qui suivent des chemins erronés. Tous échouent, car ils ne comprennent pas ces deux fondements et se méprennent sur leur pratique. Ils sont comme quelqu’un qui fait cuire du sable en espérant préparer un met délicieux. Mais même en faisant cuire des tas de poussière durant des éons sans nombre, il n’en sortira pas de met délicieux. »[10]

From time without beginning, all beings have mistakenly identified themselves with what they are aware of. Controlled by their experience of perceived objects, they lose track of their fundamental minds. In this state they perceive visual awareness as large or small. But when they're in control of their experience of perceived objects, they are the same as the Thus-Come Ones. Their bodies and minds, unmoving and replete with perfect understanding, become a place for awakening. Then all the lands in the ten directions are contained within the tip of a fine hair.” The Śūrāṅgamasūtra, Buddhist Text Translation Society

Le Śūrāṅgamasūtra enseigne que la seule sortie possible du « royaume idéologique » est de se réfugier dans une sorte de royaume libre d’idéologie. Mais est-ce vraiment possible de se dé-sujet-tir du royaume idéologique ?
« Il n’y a, au fond, que deux idées de la subjectivité : celle de la subjectivité vide, déliée, universelle, et celle de la subjectivité pleine, enlisée dans le monde, et c’est la même idée comme on le voit bien chez Sartre, l’idée du néant qui ‘vient au monde’, qui boit le monde, qui a besoin du monde pour être quoi que ce soit, même néant, et qui dans le sacrifice qu’il fait de lui-même à l’être, reste étranger au monde. »
« La subjectivité est une de ces pensées en deçà desquelles on ne revient pas, même et surtout si on les dépasse. »[11] (Merleau-Ponty) 
Le bodhisattva est le sujet du « royaume idéologique » et ne cherche pas à en sortir. Ce n’est pas un sacrifice de sa part, même si on parle de « marche héroïque », car il connaît la nature de ce royaume et il sait qu’il peut le transformer à cause de la coproduction conditionnée. Rien n’est « absolu » dans ce royaume. En langage mythologique bouddhiste, Mañjuśrī, bodhisattva de la dixième terre, tout en « résidant » dans la dixième terre (libre d’idéologie)[12], se met au service des autres en « créant des corps de métamorphose (nirmāṇa) », pour « enseigner la Loi aux hommes ». Il s’engage dans la « marche héroïque ».

Afin d’agir dans le monde et d’y exercer son influence bénéfique (Śantideva, Nāgārjuna…), le bodhisattva s’as-sujet-tit dans le « royaume idéologique », qu’il partage avec tous les autres, et le transforme très concrètement dans l’intérêt de tous. Pas le contraire. La « marche héroïque » ne consiste pas à imaginer la dixième terre à longueurs de journée, tout en résidant physiquement sur la terra pestifera, ni à enseigner à d’autres comment faire de même.

Śantideva parle très bien de ce que pourrait être le « sujet du royaume idéologique » dans le huitième chapitre de sa Marche vers l'Eveil (Bodhicaryāvatāra). Le bien n’est pas un idéal qui se limite à un seul individu.
103. Que la douleur de tous
Doit être évitée n’est contesté par personne
Si elle doit être évitée, évitons toute souffrance
Même celle qui n’est pas mienne, celle de tous les êtres
113. L’idée d’un moi individuel est vicié
Tandis que l’altruisme est un océan de qualités
Aussi je rejetterai la saisie d’une essence individuelle (ahaṃkāra)
Et je développerai l’altruisme
.

114. Tout comme les mains etc.
Sont considérées comme des parties du corps
Pourquoi ne pas considérer ceux qui ont un corps (dehinaḥ)
Comme des parties du monde (jagat
) ?

***

[1] En 1796 dans « Mémoire sur la faculté de penser ».

[2] Source

[3] Hésiode, Theogonie, 32 et 38

[4] Hobbes, Traité de la Nature humaine, traduction du baron d’Holbach

[5] « It will be my claim that many of the conceptual difficulties and apparent contradiction in Buddhist thought dissolve once we understand samsara as the realm of ideology. »

[6] « If we understand the term “samsara” in its literal sense of “going around in circles,” then we can see the sense in which it refers to the stagnant reproduction of a social formation that is not open to change. »

[7] Mañjuśrī n’est cependant pas l’interlocuteur du Bouddha dans le Śūrāṅgamasūtra apocryphe, mais Ānanda. Mañjuśrī est l’interlocuteur du Bouddha dans le Śūrāṅgamasamādhisūtra.

[8] Concile de Lhasa, Demiéville, p. 52

[9]It is merely your mental processes that assign false and illusory attributes to the world of perceived objects. These processes delude you about your true nature and have caused you, since time without beginning and in your present life, to mistake a burglar for your own child — to lose touch with your own original, everlasting mind — and thus you are bound to the cycle of death and rebirth.” The Śūrāṅgamasūtra, Buddhist Text Translation Society

[10]People who undertake a spiritual practice but who fail to realize the ultimate enlightenment — people such as the Hearers of the Teaching34 and the Solitary Sages, as well as celestial beings and others, such as demon-kings and members of the demons' retinues, who follow wrong paths — all fail because they do not understand two fundamentals and are mistaken and confused in their practice. They are like someone who cooks sand, hoping to prepare a delicious meal. Even if the sand were cooked for eons numberless as motes of dust, no meal would result from it.” The Śūrāṅgamasūtra with Excerpts from the Commentary by the Venerable Master Hsüan Hua, Buddhist Text Translation Society Burlingame, CA

[11] Extraits de Éloge de la philosophie, Merleau-Ponty p. 190-191

[12] « Le corps du Bodhisattva est pareil à la lune du quatorzième jour; celui des Buddha à la lune du quinzième. La différence est si minime que la Prajñāpāramitā affirme: „Le Bodhisattva, le grand être, qui se trouve dans la dixième terre doit être appelé purement et simplement un Tathāgata” »

vendredi 26 septembre 2014

Un petit tour chez les stoïciens


Chrysippe (Louvre)
La Nature est ordonnée dans le « cosmos », qui signifie à la fois « monde » et « ordre ». Sans cet ordre elle serait désordre, chaos. Cet ordre est l’indissoluble liaison « esprit-matière », la matière organisée par l’esprit, si l’on tient à ce couple. Survaloriser l’un en dévalorisant l’autre conduit au spiritualisme ou au matérialisme.

L’homme, un microcosme, ressemble au monde (cosmos), et est, comme ce dernier, doté de la capacité d’organiser. En adoptant un point de vue universel, il se comportera en conséquence.[1] Pour un être de raison, virtuellement un sage, la même action est à la fois et conforme à la nature, et conforme à la raison ou à la vertu.[2]

« On sait que, dans presque toutes les morales antiques, la nature d'un être définit son bien et sa perfection, et que sa « vertu » n'est que le développement complet de la nature. »[3] Et ce bien se situe dans l'harmonie de nos actes avec notre nature particulière (oikeiopragia = ? svadharma) « lorsqu'il pose que la nature dont il s'agit, c'est la nature universelle dont la nôtre n'est qu'un fragment. » Car le sage vise le bien universel. Voilà pour le côté nature. La raison, la sagesse est « considérée comme identique à l'honnêteté. »[4] Le christianisme cherchait une perfection surhumaine,la sainteté, tandis que les stoïciens se limitèrent à la perfection humaine, l’honnêteté, une vie conforme à la nature.

La vertu essentielle, à la base de toutes les autres, était la prudence (G. phronesis = ? S. apramāda T. bag yod pa). « Un sage lève-t-il le doigt avec prudence, tous les sages de la terre en profitent ».[5]

Nature et raison permettent de vivre sage, conformement à la nature. Se conformer à la nature c’est à la fois se conformer à sa nature, qui est un fragment de la nature universelle. En adoptant un point de vue universel, on agit à la fois conformément à la nature universelle et à la sienne propre (oikeiopragia). La vertu, la prudence en premier, permettent de réaliser cette nature.

Vivre honnêtement, avec prudence, et conformément à la nature, serait-ce très différent de vivre éveillé ? Pour l’instant, on a su rester sur un plan philosophique. Mais les stoïciens vécurent à une époque charnière entre philosophie de la nature et le développement de certains d’une philosophie « spiritualiste » par un retour aux mystères, aux hiérarchies et au divin. Bréhier dit qu’ils furent des conciliateurs en se situant entre le cynique Diogène et Platon/Aristote. Aussi peut-on lire chez Chrysippe (Sur les dieux) :
« Il n’est pas possible de trouver à la justice un autre principe ni une autre origine que de la dériver de Zeus et de la nature universelle : c’est en effet par là qu’il faut débuter quand nous avons à parler des biens et des maux. »[6]
« De Zeus et de la nature universelle » mentionnés en un seul souffle. Nous avons vu que la théorie des quatre éléments avait des origines divines, dont elle a quelquefois tenté de s’émanciper, avec peu de succès, car elle restera toujours associée à des théories dualistes d’un couple esprit-matière. Il semblerait que certains sont plus confortables avec l’image d’un Dieu protecteur de qui tout dérive. Paul Veyne explique le succès du christianisme par un Dieu aimant, qui se sacrifie pour les hommes et qui s’occupe personnellement de vous, contrairement aux dieux païens qui ne pensent qu’à leurs tributs.[7] La mode des mystères païens (d’Eleusis etc.) et orientaux marquait un début de changement. On pouvait sauver son âme en se faisiant initier pendant quelques jours moyennant finances.[8] Rien n’empêche d’associer l’image d’un Dieu bienveillant, providentiel, avec la Nature et la nature universelle. La Nature est d’ailleurs déjà une image. Mais on peut aussi faire l’économie du divin.

En adoptant un point de vue universel et en se conformant à la nature de l’univers, le sage dépasse son intérêt propre et l’échange pour l’intérêt pour tous, celui de la Cité cosmique.
« Qu’est-ce que la santé et la vie en comparaison du salut de la grande Cité ? Je me sacrifierais avec joie. Le tout est de voir les choses de haut, avec les yeux du dieu gouvernant. »[9]
Les yeux du dieu gouvernant ne sont ici qu’une image pour illustrer ce que serait un point de vue universel, que l’on retrouve dans les Stances de la Loi (Dhammapada, II, 28)
« Lorsque par la vigilance [prudence ?] l’expert a chassé le manque de vigilance, et qu’il a escaladé les terrasses de la pénétration, sans souci, il regarde les soucieuses créatures : ainsi du haut de la montagne le sage considère les sots d’en bas. »[10]
Mais le sage stoïcien ne sent pas éloigné pour autant de ces sots et se sait une part de tout cela.
« XIII. — Le même rapport d’union qu’ont entre eux les membres du corps, les êtres raisonnables, bien que séparés les uns des autres, l’ont aussi entre eux, parce qu’ils sont faits pour coopérer ensemble à une même œuvre. Et cette pensée touchera ton âme bien plus vivement encore, si tu te dis souvent à toi-même : je suis un membre du corps que composent les êtres raisonnables. Si tu dis seulement que tu en es une partie, tu n’aimes pas encore les hommes de tout ton cœur : tu n’as pas encore à leur faire du bien, ce plaisir que donne l’action pure et simple ; tu ne le fais encore que par bienséance, et non comme si tu faisais ton bien propre. »[11]
Non pas comme une partie de la substance divine ou d’une supraconscience, mais tout simplement « du corps que composent les êtres raisonnables ». Pour bien voir la différence, voici le fragment suivant :
« XXIII. — La nature de l’univers se sert de l’universelle matière comme d’une cire : tantôt elle en forme un cheval ; puis, le cheval dissous, elle se sert de sa matière pour produire un arbre, puis un homme, puis pour produire autre chose : et chacun de ces êtres subsiste peu de temps. Mais il n’y a pas plus de malheur pour un coffre à ce qu’on le démonte, qu’il n’y en a à ce qu’on en assemble les parties. »
C’est une image évidemment. Mais ceux qui avaient choisi, par goût personnel ou par nostalgie, de projeter l’image d’un dieu, Zeus etc., sur la nature de l’univers se servant « de l’universelle matière comme d’une cire » pour « créer » les choses, peuvent facilement basculer dans des dualismes de type l’Un et le multiple.

On retrouve la même image en Inde, dans hindouisme mais aussi dans le bouddhisme ésotérique. La motte de terre utilisée par le potier pour fabriquer diverses formes de pots. Advayavajra utilisera l'image de la mêlasse avec laquelle on peut former des éléphants ou des chevaux, mais qui auront la même saveur, celle de la mélasse.[12]
« XXV. — Tout ce que tu vois, bientôt la nature qui gouverne toutes choses le changera, et de sa matière fera d’autres êtres, puis d’autres de la matière de ceux-ci, afin que le monde soit toujours nouveau. »
Nous sommes une partie de tout cela, solidaires de tout cela.
« [Les stoïciens] en donnent pour preuve l'inclination altruiste qui est naturelle. Elle a son origine dans l'inclination familiale d'où procèdent les premières sociétés. Ces idées qui nous paraissent si banales, sont, à cette époque, profondément nouvelles. Des penseurs comme Platon, ignorent l'inclination altruiste ; la tendance des hommes à se rapprocher est chez lui, pour ainsi dire, extérieure aux individus; elle vient de l'action supérieure de la cité qui les englobe et les comprime. Les sentiments familiaux, loin de tendre à rapprocher les hommes, les divisent, et loin d'être le germe des sentiments civiques y forment le plus grand obstacle. »[13]
Les stoïciens sont en quelque sorte apolitiques, bien qu’ils remplissent toutes les fonctions de citoyen et de magistrat et qu’ils fondent une famille, éduquent leurs enfants etc. Historiquement ils furent plutôt conservateurs. Pour certains parmi eux « la cité idéale est déjà réalisée d'une façon aussi parfaite que possible : le monde pris dans son ensemble est cette cité dont les dieux et les hommes sont les citoyens, et dont Zeus est la loi éternelle. » [14] La justice et le droit ne sortent pas du cadre de la cité grecque, tandis que la cité cosmique des stoïciens veut « non seulement réunir les hommes entre eux, mais « unir à la race divine la race humaine, et comprendre sous une seule loi toute la famille des êtres raisonnables ». Une justice et un droit cosmiques et naturels.
« La société stoïcienne est fondée sur l'égalité ; l'individu devient, en quelque façon, l'unité morale, et le droit est universalisé ; pour la première fois apparaît l'idée de la personne morale en tant que membre de la société, et n'ayant rien d'elle-même à sacrifier pour devenir un être social. »
« Ces idées amènent naturellement, semble-t-il, à celle d'une humanité universelle, dans laquelle les relations morales et individuelles sont plus profondes que les relations politiques. »
Contre l’élitisme de Platon, les stoïciens proposent l’universalisme, un accès universel à la sagesse. Lactance dans « Divinae Institutiones »
« Il faut que les artisans, les paysans, les femmes et tous ceux qui composent le genre humain, reçoivent un enseignement, pour qu'ils deviennent sages, et que le peuple des sages soit fait du rassemblement de toute langue, de toute condition, de tout sexe et de tout âge... Les Stoïciens ont été de cet avis ; ils ont dit que même les esclaves et les femmes devaient philosopher. »[15]
Le Romain Sénèque avait utilisé une allégorie militaire pour montrer comment chacun était un soldat de la cité cosmique, pour lequel il était prêt à se sacrifier. Une forme d’universalisme pour le moins plus mitigé.
« Tout ce qui nous arrive, de par l’ordre cosmique, acceptons-le avec grandeur d’âme ; nous sommes tenus, par notre engagement de soldats, de supporter notre condition et de ne pas nous troubler pour ce qu’il n’est pas en notre pouvoir d’éviter. Nous sommes nés dans une monarchie ; obéir au dieu qui en est le roi, voilà la liberté. »
Dans le chapitre 8 du Bodhicaryāvatāra de Śāntideva, on trouve également une allusion militaire et un universalisme plus heureux. C’est dans la partie où Śāntideva explique l’exercice où le soi est échangé pour l’autre. Toutes les parties de notre corps forment un ensemble et participent de cet ensemble. Ainsi la main peut être étendue pour protéger le pied.
« 101. Cette série continue [et consciente n’existe pas indépendamment des phénomènes momentanés qui la forment], de même qu’une file [de fourmis n’existe pas indépendemment des fourmis] ; cet aggrégat est comme une armée [, sans individualité vraie]. Donc il n’existe pas d’être à qui l’on puisse attribuer la douleur, de qui l’on puisse dire « sa douleur ».[16]

« 114. De même que la main et le reste
Sont considérés comme les parties du corps,
Ainsi, pourquoi les êtres ne sont-ils pas tenus
Pour les parties de l’humanité ? »

« 91. En dépit de la diversité de ses membres, les mains et le reste,
Le corps est à préserver comme un ensemble unique ;
De même, dans leurs joies et leurs peines, les différents êtres
Ont tous, comme moi, le désir du bonheur. »

« 107. Ainsi, ceux dont l’esprit est accoutumé (à l’égalité de soi et d’autrui)
Prennent plaisir à apaiser la douleur des autres,
Et entrent dans l’Enfer intolérable
Tels des cygnes plongeant dans un étang de lotus. »[17]

L’humanité est alors comme une armée, dont tous les hommes sont des soldats. « la société stoïcienne est fondée sur l'égalité ; l'individu devient, en quelque façon, l'unité morale, et le droit est universalisé ; pour la première fois apparaît l'idée de la personne morale en tant que membre de la société, et n'ayant rien d'elle-même à sacrifier pour devenir un être social. »
« 184. J’ai donc, sans réserve, abandonné mon corps au profit des êtres ; et si je continue à le porter, malgré ses vices, c’est comme instrument d’action. »
« 185. Je renonce aux pratiques du monde et je marche dans le chemin qu’ont suivi les Saints; je me souviens du « Sermon sur l’attention »[18]; je secoue la langueur et la paresse. »
Ce que De la Vallée-Poussin traduit ici par « Sermon sur l’attention » (Satipatthana Sutta) sont en fait « les conseils sur la vigilance, la prudence… (S. apramāda T. bag yod pa) », qui constitue le chemin des Saints ou des sages. L’importance de la prudence est soulignée à plusieurs reprises dans le Dhammapada.
« La vigilance est le sentier vers le sans-mort, la négligence est le sentier vers la mort. Le vigilant ne mourra pas, le négligent est comme s’il était déjà mort. »[19]
On pourrait dire avec Kipling[20] (en le faisant sortir de son île), Qui meurt si l’humanité vit ?


***

[1] Paul Veyne, Sénèque, une introduction, p. 212

[2] Marc-Aurèle, Livre VII, XI

[3] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[4] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[5] Cité par Bréhier (Arn., III, n» 627)

[6] Les stoïciens I, Frédérique Lidefonse, p. 144

[7] Quand notre monde est devenu chrétien

[8] Quand notre monde est devenu chrétien, p. 65

[9] Paul Veyne, Sénèque, une introduction, p. 213

[10] Dhammapada, Les stances de la Loi, Jean-Pierre Osier, GF Flammarion, p. 57
Pamādaṁ appamādena yadā nudati paṇḍito, paññāpāsādamāruhya asoko sokiniṃ pajaṁ, pabbatattho ‘va bhummatthe dhīro bāle avekkhati.

[11] Les stoïciens, textes choisis, PUF, p. 164

[12] Chez Lama Zhang (1122-1193)

Tous les phénomènes qui se manifestent dans le ciel
Sont bien pénétrés par le ciel et en sont indissociables
Les statues et ornements que l'on fabrique avec de l'or etc.
Sont pénétrés par l'or en sont indissociables
Les effigies (gzugs brnyan) des six êtres des six destinées sont fabriquées avec de la melasse (bu ram S. phāṇita)[4]
Comme elles sont pénétrées de mélasse, elles en sont indissociables
Les arcs-en-ciel ne sont pas autre que « du ciel »
Le ciel n’est pas autre que l’arc-en-ciel
L’arc-en-ciel est le ciel, le ciel est l’arc-en ciel[5]
Sans être différents, on ne peut pas les déterminer (bcad du med) comme indissociables

[13] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[14] Chrysippe et l'ancien stoïcisme, Emile Bréhier

[15] Divinae Institutiones 3,25, 5-7

[16] La Vallée Poussin, Louis de, editor and translator, 1869-1938 -1902-14, Prajñākaramatī’s commentary to the Bodhicaryāvatāra of Śāntideva, Bibliotheca Indica, Vol. 150, Calcutta. Traduction disponible sur

[17] Vivre en héros pour l’éveil, Georges Driessens, p. 111

[18] Pas vraiment le Sermon sur l’attention,
| de bas byis ba’i spyod pas chog | | bdag gis mkhas pa’i rjes bsñan ste |
| bag yod gtam ni dran byas nas | | gñid daṅ rmugs pa bzlog par bya |(56)
| de bas phyis pa’i spyod pas chog | | bdag gis mkhas pa’i rjes bsñags te |
| bag yod gtam ni dran byas nas | | gñid daṅ rmugs pa bzlog par bya |
tenālaṃ lokacaritaiḥ paṇḍitān anuyāmy aham |
apramādakathāṃ smṛtvā styānamiddhaṃ nivārayan ||185|| Source

[19] Dhammapada, Les dits du Bouddha, Chapitre II, Albin Michel, p. 40
21. Appamādo amatapadaṁ, pamādo macuno padaṁ, Appamattā na mīyanti, ye pamattā yathā matā.

[20] « Who stands if freedom fall? Who dies if Britain live? »