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mercredi 6 janvier 2016

L'alchimie comme un doigt montrant la lune


Two-Armed Akshobhya Sahaja Guhyasamaja in union with Vajra Dhatvishvari
Le mot hylè, parfois orthographié « hylè », provient du grec ancien ὒλη, qui indique la matière (première) dont une chose est faite. Dans le Corpus Hermeticum, attribué à Hermès Trismégiste, la hylè correspond à la « matière du monde » en tant que première création de Dieu, et principe du monde : « Il faut savoir en premier lieu, que Dieu et le Monde, qui chez les Grecs est appelé Hylé, étaient avant toute autre chose que Dieu crea. » (source)
« L'alchimie se propose d'opérer sur une Matière Première de façon à obtenir, par une série de manipulations, la Pierre Philosophale, capable de réaliser la projection, c'est-à-dire la transformation des métaux vils en or. » (Wikipédia)
Dans l’alchimie, la matière première peut être la matière première, une quelconque matière, qui subira les transformations, ou elle peut prendre le sens plus hermétique de « spiritus mundi ». En Inde, cette Matière première était appelée « rasa », essence, mercure, or et la science de l’alchimie « rasāyana » (litt. la voie – āyana - de l’essence – rasa)[1]. Tout comme l’alchimie, le rasāyana peut aussi prendre des formes plus ou moins intériorisées ou « spirituelles », mais plus tardives.

Le Nāgārjuna médiéval, à qui l’on attribue le cycle Āryacakra du Guhyasamāja Tantra, aurait été un véritable alchimiste. Il serait l’auteur des traités alchimiques Kakṣapuṭa et Rasendramaṅgala. Le Guhyasamāja se présente cependant comme une forme intériorisée de l’alchimie. Cette évolution existe aussi en occident
« Tout ce qui existe et vit possède une âme. Qu'est-ce que l'âme, sinon une partie de l'âme divine. La transmutation est une régénération de l'âme humaine. Grâce au feu, elle permet de passer de l'imperfection à la perfection. C'est là le but suprême de l'alchimie : la purification de l'âme, les métamorphoses de l'esprit. Ainsi, l'alchimiste doit-il être un croyant sincère, il doit vivre harmonieusement, s'affranchir du mensonge, être dépourvu d'ambition, ne jamais tremper dans aucune entreprise coupable ». (Paracelse) 
« L'accomplissement du Grand Œuvre rend l'homme bon, il arrache en lui les racines de tous les péchés, notamment l'avarice. L'homme devient alors généreux, doux, pieux, croyant et craignant Dieu. Car dorénavant, il sera de plus en plus pénétré de la Grâce et de la Miséricorde de Dieu ainsi que de la profondeur de son œuvre merveilleuse ». (Nicolas Flamel)
Tout comme l’alchimie, le Grand Œuvre peut se pratiquer à différents niveaux.
« [L]es manipulations de la Matière Première s'effectuent en trois phases, distinguées par la couleur que prend la matière au fur et à mesure : l'Œuvre au Noir, l'Œuvre au Blanc et l'Œuvre au Rouge. Les trois œuvres semblent correspondre d'une part à un rythme astronomique (nuit, aube, apparition du soleil), d'autre part à des rythmes biologiques (mort et résurrection, putréfaction de la graine au sein obscur de la terre, naissance et croissance de la fleur ou de la plante). Cela dit, les trois œuvres sont aussi trois types de manipulation chimique. L'Œuvre au Noir prévoit une cuisson et une décomposition de la matière, l'Œuvre au Blanc est un processus de sublimation ou de distillation, et l'Œuvre au Rouge marque le stade final (le rouge est la couleur solaire, et le Soleil est souvent mis pour l'Or, et vice versa). Selon certains, c'est à la phase de putréfaction (mort) que se libèrent les deux agents primordiaux de l'œuvre: le soufre (chaud, sec et masculin) et le mercure (froid, humide et féminin). La fusion de ces deux principes, symbolisés aussi par le Roi et la Reine, représente les Noces Chimiques dont le résultat (parfois appelé Rebis) est la naissance d'un Enfant androgyne, le Sel Philosophai (Œuvre au Blanc). De là, on passerait à l'Œuvre au Rouge, expérimentalement très obscur, et mystiquement entendu comme moment d'extase et illumination absolue. » (Umberto Eco, Les limites de l’interprétation)
Grâce aux processus de distillation et de sublimation, l’alchimiste peut extraire ou isoler l'"esprit" d'un corps et l'y réintroduire. On retrouve ce processus d’isolation dans le Processus à cinq degrés (Pañcakrama) attribué à Nāgārjuna le siddha.
Premier degré : purification du corps (kāyaviśuddhi) ou solitude du corps (lus-dben) ;
Deuxième degré : purification de la parole (vāgviśuddhi) ou solitude de la parole (ngag-dben) ;
Troisième degré : purification de la pensée (cittaviśuddhi) ou solitude de la pensée (sems-dben) ;
Quatrième degré : éveil total dans la joie (sukhābhisambodhi) ou rayonne­ment (’od-gsal) (ābhāsvara);
Cinquième degré : fixation du joug (zung-‘jug) (yuganaddha), ce que Roerich glose par suprême enlightenment, degré caractérisé par l’absorption du « corps physique » dans le « corps mental ». (Les Bouddhistes kaśmīriens au Moyen âge par Jean Naudou)
Les trois premiers degrés sont l’isolation progressive du corps, de la parole et de l’esprit, du plus grossier au plus subtil. C’est la dissolution de l’état manifeste. Le quatrième degré est l’éveil total dans la joie (sukhābhisambodhi) ou rayonnement (ābhāsvara), qui pourrait bien correspondre à une Œuvre. Et le dernier et cinquième degré est l’union des contraires (sct. yuganaddha, lat. coniunctio oppositorum), qui pourrait bien correspondre à l’Œuvre au Rouge.
« Le résultat de cette union est la naissance de l’enfant, pur et innocent (filius-philosophorum) : la pierre philosophale, le symbole de la renaissance spirituelle. L’esprit humain reconnaît sa propre nature. Cette vérité absolue ne peut plus être exprimée par des mots et elle ne peut être pensée. Les initiés utilisent un langage cryptique en se servant entre autres d’anagrammes et d’alphabets secrets. 
L’œuvre entière qui mène à la production de la pierre philosophale porte le nom de Grand Œuvre (opus magnum). Cette œuvre se produit en sept jours (le temps de la création du monde), en une année (le cycle des saisons) ou en neuf mois (le temps d’une grossesse). La pierre philosophale est le rebis (du latin res binae) qui symbolise l’union des opposés (ill. 10) : c’est un être double, un hermaphrodite, l’homme et la femme, le fixe et le volatil. » (Diane Et Mercure. L'Alchimie À L'Œuvre Dans la Chartreuse de Parme de Stendhal, Lydia Bauer, pp. 43-44)
La Pierre Philosophale, réunissant toutes les couleurs, possède toutes les puissances. Pour revenir au Pañcakrama, il y est question des trois apparences ou luminosités (tib. snang ba gsum). L’apparence blanche est appelée « luminosité » (tib. snang ba). L’apparence rouge est appelée « accroissement » (tib. mched pa) et l’apparence noire « recueillement profond » (tib. nyer thob, sct. ālokasyopalabdhiśa), qui est définie comme « un état de conscience subtile pendant les degrés de dissolution, où tout semble pénétré par une noirceur épaisse nocturne »[2]. Sans être un spécialiste ni en alchimie ni en le Pañcakrama, je pense que l’on peut dire que ces trois degrés aient pu être inspirés par le rasāyana. Ceci n’était qu’un exemple, il y en a beaucoup d’autres, qui mériteraient d’être étudiés.

Je vois aussi une correspondance possible avec les trois guṇa, qui sont les trois qualités constitutives de la Nature Primordiale (sct. mūlaprakṛti). A savoir le Bien ou Pure Essence de l'Être sattva (pureté, vérité), la Passion rajas (force, désir), et la Ténèbre tamas (ignorance, inertie). En gros, la dualité « chaud » < > « froid », et leur état indifférencié, que ce dernier soit éveillé (« Noces Chimiques ») ou non-reconnu.

Le processus alchimique peut aller dans les deux sens, (ré)génération ou dissolution. La mort (corruption et putréfaction) et la naissance (génération). La naissance est alors l’émergence de l’état indifférencié. Au niveau du Yoga, cela se traduit par la « goutte indestructible » (tib. mi shig pa’i thig le), qui, pour les réincarnationistes, est ce qui « renaît », en se mélangeant avec la bodhicitta blanche et rouge (tib. (byang sems dkar po et byang sems dmar po), les gouttes (sct. bindu) respectivement du père et de la mère. Celle du père, blanche, monte à la roue (sct. cakra) du front et celle de la mère, rouge, descend à la roue du nombril. La « goutte indestructible » restant dans la roue du cœur. Et à la mort, le processus ira dans l’autre sens.

Quand le processus de la génération se déroule de façon éveillée (abhisaṃbodhi), « le résultat de cette union est la naissance de l’enfant, pur et innocent (filius-philosophorum) », immortel, car non réellement « né ». « L’esprit » qui est ainsi extrait de et réintroduit dans « la matière » de façon éveillée, est immortel.

Les tantras (Guhyasamāja, Kālacakra…) sont des mélanges complexes de plusieurs filières (dont l’alchimie en est une), présentés comme un ensemble indissociable. Ce qui rend possible leur utilisation bouddhiste est le concept de la vacuité. Une des phrases de Nāgārjuna qui est le plus souvent citée est « Pour celui la vacuité est possible, tout objectif est possible. Pour celui la vacuité n’est pas possible, rien n’est possible » (tib. gang la stong pa nyid srid pa//de la don rnams thams cad srid//gang la stong nyid mi srid pa// de la ci yang mi srid do). C’est la vacuité qui a permis l’intégration et l’utilisation « habiles » (sct. upāyakauśalya) de toute méthode, y compris des méthodes théistes comme l’alchimie et la magie. Mais si ces méthodes, leur cadre et les éléments qui la constituent sont pris comme une réalité, voire comme LA réalité (tib. chos nyid) ou « le Pur », elles ne sont plus proprement « bouddhistes ». Quand on écrit, en expliquant le « Livre des morts tibétain », qu’il y a « danger » à interpréter le Livre des morts tibétain de façon non-traditionnelle[3] et à passer ainsi à côté de sa « fonction véritable »,[4] on parle sans doute de la méthode d’un point de vue hermétique et Traditionnel, mais peut-être au dépens de l’habileté (sct. upāyakauśalya) et de la vacuité. Tout y semble alors très réel, et certainement plus réel que toute la réalité d’autres interprétations et de notre expérience ici-bas. Au lieu de considérer le dépassement de la naissance et de la mort par la vacuité, et de rendre « tout possible » ici-bas, ce qui se passe ici-bas ne serait alors rien comparé à ce qui se passe là-haut. Le « danger » étant de passer à côté de l’opportunité unique que présente les expériences yoguiques post-mortem de la « goutte indestructible ».

La pratique spirituelle peut évidemment être expliquée à l’aide de métaphores d’autres filières ou d’autres systèmes, si ceux-ci « parlent » aux destinataires. À l’époque de Nāgārjuna « le médiéval », les métaphores de l’alchimie, de la pensée magique et tout ce que cela implique, « parlaient ». Mais ce n’est plus le cas de nos jours, en occident, sauf pour des anthropologues, des alchimistes amateurs, et des amateurs de la Tradition. Sans notes, sans explications, et sans ré-interprétation, on pourrait passer à côté de la fonction propre des métaphores qui est de pointer vers la lune, et non d’être prises pour elle.

***

MàJ 13012015 Version abrégée du Livre des morts tibétains (en anglais) par Tulku Urgyen Rinpoche ("we can of course hope for that death is the end of everything, but sorry, we will be sadly surprised!")

[1] Voir par exemple le Rasaratnākara (VIIIème) de Nityanātha Siddha. Article de Dominik Wujastyk, An Alchemical Ghost: The Rasaratnākara by Nāgārjuna

[2] « Thim rim 'char skabs su srod kyi smag rum 'thug pos khyab pa lta bu las gzhan gang yang mi 'char ba'i yid shes phra mo ». Source : bod rgya tshig mdzod chen mo

[3] De façon psychologique (Trungpa), symbolique etc., ou en dehors du cadre du Dzogchen et du tantrisme.

[4] « En tenant un discours moderne en rapport avec notre quotidien, Trungpa montra que les bardo évoquent quelque chose de familier et non de mystérieux ou d’ésotérique. Simultanément, sa définition n’était pas très différente de celle de Longchenpa qui décrit le bardo comme un état où les phénomènes semblent suspendus entre deux (bar) limites temporelles. En transposant les six destinées ou les six « mondes » du samsara pour en faire six états psychologiques , Trungpa ne cherchait pas tant à renier les renaissances dans les différentes destinées qu’à faciliter la compréhension de ces six mondes par un auditoire d’Occidentaux peu enclins à adopter l’idée de la transmigration. Enfin, en expliquant que des dissolutions d’éléments se produisent dans les moments d’incertitude ou lors de chocs émotionnels, il ne dérogeait pas à la vision du Vajrayāna, où il est dit que l’esprit de claire lumière peut faire surface en de nombreuses circonstances pour le yogi averti, par exemple à l’occasion d’un orgasme, d’une douleur ou d’un choc psychologique. Il y avait cependant des limites à la réinterprétation d’éléments traditionnels dans un contexte où les nouveaux bouddhistes occidentaux ignorent tout des textes originaux. Ainsi présenté, Le Livre des morts tibétain semblait s’appliquer davantage à la vie qu’à la mort et au contexte funéraire, ce qui est bien entendu une omission de taille si on se rappelle la fonction véritable du Bardo Thödröl. Et ni dans le commentaire ni dans la traduction, l’importance du Dzogchen et du tantrisme en tant que préparation à la mort ne transparaissait. Tout au plus la préparation à la mort paraissait-elle d’abord psychologique. D’où le danger, pour un public occidental non averti, d’imaginer qu’il n’y avait que cela dans le Bardo Thödröl, ou encore que l’essence de cette œuvre était tout entière contenue dans cette présentation. » Le livre des morts tibétain, Philippe Cornu, pp. 965-966

lundi 3 novembre 2014

Saraha un siddha qui crie dans le désert ?


Saraha - the blessed arrow, Nicolas Roerich

།མདའ་བསྣུན་འོ་དོད་རྟག་ཏུ་འབོད་པར་བྱེད།

Le Tailleur de flèches n’a de cesse de le répéter
Les premiers tantras se développèrent dans les murs des monastères bouddhistes et avaient pour objet le mariage des maṇḍala de la Matrice et du Vajra dans une mythologie où l’éveil est présenté avec des métaphores impériales. C’est un ésotérisme (mantrayāna) institutionnel. Ensuite, selon les légendes dont ils aiment s’entourer, des moines ont défroqué et quitté les monastères pour vivre dans les forêts où ils rejoignèrent des communautés de « siddhas » (alchimistes) et pratiquèrent des tantras d’une autre catégorie. La métaphore du mariage entre l’Esprit et la Matière fut concrètement mise en scène et vécue dans des rituels désormais assortis de pratiques « sexoyogiques ». Ces tantras, officiellement révélés/développés en dehors des monastères, auraient ensuite été intégrés dans le cursus des monastères. Le tantra de Mahāvairocana qui est représentif de l’ésotérisme institutionnel avec sa métaphore cosmico-impériale aurait été composé au 7ème siècle, et le tantra de Guyasamaja, plus antinomique, commenca à être traduit au 11ème siècle.

Dans les lignées de transmission de ces deux tantras, Nāgārjuna occupe une place importante. Dans la tradition tibétaine, c’est lui qui a composé les Vers du Milieu (2ème s.) et qui aurait également reçu et rédigé le tantra de Mahāvairocana (7ème s.) ainsi que le tantra de Guhyasamaja (11ème s.). Robert Thurman explique cela par le fait que des êtres éveilles comme Nāgārjuna existent sur le plan du corps illusoire (māyadeha), ce qui leur permet de voyager dans le temps comme un Jedi.[1]

Il faudra voir de plus près à quel moment Saraha est entré en scène. Il semble avoir été mentionné dans un écrit en sanskrit[2] et on le voit apparaître dans des écrits tibétains du 11ème siècle (p.e. ceux de Vairocanavajra). Atiśa (980-1054) aurait voulu enseigner le Dohākoṣagīti de Saraha en 1042. Au 12ème siècle, deux autres chants de Saraha apparaissent et on parle désormais de la trilogie de Saraha. Les transmissions tibétaines de celle-ci semblent vouloir toutes remonter à Réchungpa (1083-1161), qui l’aurait reçue du népalais Asu (Balpo Asu), disciple de Vajrapaṇi, à son tour disciple d’Advayavajra, qui aurait rencontré Śavaripa (quelquefois appelé Saraha mineur).

Or, il existe un commentaire[3] (T 2268) du Dohākoṣagīti attribué à Advayavajra Avadhūta. Si l’attribution est véridique, je l’ignore, mais il a été composé par une personne ayant une parfaite connaissance de la culture indienne. Ce commentaire présente le Dohākoṣagīti comme un chemin direct, et est critique de tout ce qui ne donne pas accès au principe essentiel (hṛdayārtha), y compris les plus hauts tantras et les pratiques « sexoyogiques », non par puritanisme mais par pragmatisme.

Les adeptes de la trilogie de Saraha et d’une interprétation mahāyoguique (mythologie, substances interdites, pratiques sexuelles…) de celui-ci, ont essayé par la suite de le présenter comme la source d’une approche à la fois directe (simultanée) et tantrique (graduelle). Notamment en le considérant comme l’ancêtre de la mahāmudrā et du Guhyasamaja.

Tsongkhapa (1357-1419), est l’auteur d’un commentaire du tantra de Guhyasamaja (gsang ‘dus rim lnga rab tu gsal ba’i sgron me), traduit par Robert Thurman en anglais et publié sous le titre Brilliant Illumination of the Lamp of the Five Stages. Dans celui-ci, il explique la lignée de transmission, dans lequel Saraha joue un rôle majeur et il cite à plusieurs reprises son Dohākoṣagīti. Par exemple, lorsqu’il explique la méditation sur le corps subtil avec ses canaux, énergies, gouttes etc.

Quand Tsongkhapa (1357-1419) écrit son commentaire, les attaques de Sakya Pandita (1182–1251) contre la mahāmudrā ont déjà eu lieu. Les transmissions aurales (T. snyan brgyud) de touts bords sont en plein essor et l’époque est tournée vers les pratiques et les techniques qui promettent l’immortalité d’un Jedi[4]. Et quand Karma Trinlépa (karma 'phrin las pa phyogs las rnam rgyal 1456-1539?) s’attaque aux « personnes méprisables », qui prétendent que les recueils des distiques dits « du Roi » et « de la Reine » ne soient pas composés par Saraha, il est déjà généralement acquis que Saraha est l’auteur de la trilogie de dohā (do ha skor gsum), qu’il est à l’origine du Guhyasamaja et qu’il est l’ancêtre du système des yogatantras supérieurs. Pourtant trois siècles avant Tsongkhapa, seul le Dohākoṣagīti de Saraha était connu, grâce à Advayavajra, qui l’avait aussi commenté[5], ou disons que des commentaires lui ont été attribués. Pour ceux que Padma Karpo considère «méprisables », le commentaire d’Advayavajra semble avoir été le texte essentiel de leur pratique.[6]

Dans ce commentaire, les exercices spirituels des diverses religions de l'Inde sont jugés au travers de la cohérence et l'efficacité de leurs méthodes. Le bouddhisme ne sera pas en reste… Tous les courants sont passés en revue, le véhicule des Auditeurs (S. śrāvakayāna), le véhicule universaliste avec sa scolastique, le ritualisme des tantras, les pratiques sexoyogiques et la recherche effrénée du bien souverain sous la forme d'une substance ultime (S. rāsayana[7]).

Aucune méthode ne trouvera grâce aux yeux de Saraha, le tailleur de flèches, qui répète inlassablement le même message. Il faut aller droit au Cœur (S. hṛdaya), la vérité essentielle (S. hṛdayārtha). Il est le Cœur enseigné par le Sūtra du cœur (S. prajñāpāramita-hṛdayam sūtra), à son tour le cœur de toute la collection des sūtras portant sur la perfection de la lucidité (S. prajñāpāramitā). Ce Cœur n'est pas le cœur physique, il n'est pas non plus le cœur d'un quelconque corps subtil, mais il est ce qui est au cœur de toute expérience. Ce Cœur n'est pas accessible à la raison (S. buddhi) qui s'appuie sur la remémoration (S. smṛti) et l'activité mentale (S. manasikāra)[8]. Toute méditation (S. dhyāna) ou absorption (S. samādhi) construite mentalement ou intellectuellement est vouée à l'échec. Comment rejoindre ce Cœur transintellectuel (S. parabuddhi), qui n'est autre que le dharmakāya, l'ultime et véritable corps du Bouddha ? On l'atteint dans l'absence de remémoration (S. asmṛti) et dans le non-engagement mental (S. amanasikāra). Voici les deux clés de la méthode qu’Advayavajra/Maitrīpa aurait reçue de Śavaripa.

Dans son commentaire, Advayavajra donne son interprétation de « la Transmission des neuf Brahma sans erreur » (ma ‘phrul pa tshang pa dgu’i man ngag). Cette dénomination m’est inconnue, mais les neuf éléments sont ceux que l’on trouve dans les yogatantras supérieurs, à savoir
« 1. La délectation des cercles divins[9] (S. gaṇacakra) 2. le sceau de l'acte (S. karmamudrā) 3. le sceau des phénomènes (S. dharmamudrā) 4. le sceau universel (S. mahāmudrā) 5. le sceau de la symbolique (S. samayamudrā) 6. le corps ultime (S. paradeha) 7. le verbe ultime (S. parāvāk) 8. le mental ultime (S. paramanas) et 9. leur indissociabilité. »[10]
Le premier point, la délectation des cercles divins, correspond selon le commentaire aux quatre premiers vers de Saraha cités par Tsongkhapa en appui de son interprétationà lui. Advayavajra donne trois niveaux d’interprétation a. extérieur b. intérieur et c. secret. Pour chaque pratique associée, l’avertissement des deux derniers vers est de mise. Si la méthode fonctionne, tant mieux, sinon gare à ceux qui se fourvoient ! Les niveaux extérieur et intérieur correspondent à la pratique des tantras et la réintégration du divin, comme enseignée par le Guhyasmaja, Hevajra etc. et vont dans le sens de l’interprétation de Tsongkhapa. Le niveau secret correspond finalement à l’approche d’Advayavajra.

Voici les distiques en question du Dohākoṣagīti de Saraha :
« Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union,
Les cercles [divins] se remplissent constamment
Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde
La tête de ces étourdis sera écrasée sous les pieds [du Seigneur du monde]
. »
Et voici l’interprétation selon l’approche d’Advayavajra.

« Lors du gaṇacakra secret, c'est la remémoration qui est consommée et la non-remémoration qui est bue. [Les deux étant] indissociables dans l’inengendré (anutpāda),
Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union
La remémoration et la non-remémoration sont le nirmāṇakāya, l’inengendré est le sambhogakāya et le transintellect.
Les cercles [divins] se remplissent constamment
Si l'on réussit à accéder conformément au fond des choses (dharmatā)
Par cette instruction on concrétisera l'autre monde
Mais si l'on n'accède pas au principe transintellectuel qui est le fond des choses,
Le Seigneur du monde écrasera ces étourdis sous ses pieds. »
Le quatrain suivant correspond dans le commentaire d’Advayavajra au deuxième élément de la transmission des neuf Brahmas, à savoir le sceau de l’acte (karmamudrā).
« Quand il n'y a plus de fluctuations de la conscience, ni de l'énergie
Le soleil et la lune sont empêchés de se manifester
Toi qui es dans l'inconnaissance, repose là ta conscience
C'est la fin de toutes les instructions du Tailleur de flèches
. »
Advayavajra commente :

« Le sceau de l'acte est double. Le sceau de l'acte métaphorique a été enseigné ailleurs[11]. Le sceau de l'acte ultime, ce sont les quatre points-limite (S. bindu) de la bodhicitta.

Au moment où [les points-limite] deviennent évidents au moyen des instructions, on s'abstient d'investir mentalement le point limite de la remémoration, correspondant au régime de l'existence cyclique, ainsi que les caractères de l’inengendré et de la non-remémoration, correspondant à la quiétude. En plus, si on n'investit pas mentalement les caractères du principe transintellectuel, par le biais de l'Instruction du Maître, on ne subit plus les fluctuations des représentations et des intuitions[12].
Quand il n'y a plus de fluctuations de la conscience, ni de l'énergie
A ce moment-là, on empêche le soleil de la remémoration de briller et on empêche la lune de la non-remémoration de luire.
Le soleil et la lune sont empêchés de se manifester
Les connaissables ne sont alors plus des connaissables. Au moment où le Maître instruit, la conscience se repose. La remémoration et la non-remémoration sont le repos (S. viśrānti T. dbugs phyung) du Tathāgata. L’inengendré est le repos du porteur du foudre et le principe transintellectuel est le repos de la plénitude universelle (S. mahāsukha).
Toi qui es dans l'inconnaissance, repose là ta conscience
Les instructions de la transmission de maître à disciple peuvent révéler [ce repos].
C'est la fin de toutes les instructions du Tailleur de flèches. »[13]
Le Dohākoṣagīti est un texte qui est difficile à lire et à comprendre. Saraha s’y montre critique de toutes les méthodes[14], tout en les révélant, y compris le mahāyoga. Considérer cela comme une simple validation des méthodes exposées serait une erreur. Trois siècles plus tard, que considère-t-on comme l’essence de son message ? Le mahāyoga. Trop de subtilité a tué la subtilité ? Peut-être, mais c'est avant tout une question de pouvoir.

Voici l’explication de Tsongkhapa.

« En connaissant les systèmes de méditation extraordinaires et en imaginant des syllabes, des gouttes etc. sur les majeurs points vitaux du corps, les canaux, les roues, avec au centre le canal dhūti et son ouverture inférieure etc.,quand l'esprit est maîtrisé dans ces points, et que l'énergie et l'esprit y sont unis (T. 'jug pa), sans toutefois directement méditer sur l'énergie,ils servent chacun d'accès pour faire entrer les deux énergies dans le canal dhūti. Ce pouvoir extraordinaire se manifeste ('don) comme un rayonnement inhérent (T. rtsal). Si l'on est expert en cela sans se tromper de direction, même si le sens des textes canoniques ne s'accorde pas (T. don gcig tu), l'empreinte (T. lag rjes) de cela est la certitude du résultat de l'entrée des deux énergies dans le canal dhūti, les quatres joies et la gnose des quatre vacuités, ainsi que le maintien de l'union de la félicité vide du Naturel (sahajānanda) et de la Lumière rayonnante, saisis comme le coeur du chemin. En enfonçant ainsi le clou du sommaire (T. 'gag sdoms) infaillible des instructions, on acquiert le principe définitif des tantras sans ne jamais le perdre. Pensant à ce mode, Saraha dit :
« Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union,
Les cercles [divins] se remplissent constamment
Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde
La tête de ces étourdis sera écrasée sous les pieds [du Seigneur du monde].
Quand il n'y a plus de fluctuations de la conscience, ni de l'énergie
Le soleil et la lune sont empêchés de se manifester
Toi qui es dans l'inconnaissance, repose là ta conscience
C'est la fin de toutes les instructions du Tailleur de flèches. »
Ainsi, par une méthode qui s’appuie sur les point vitaux du corps intérieur, les énergies du soleil et de la lune entrent dans le canal dhūti et s'y fondent. Par cela, la caṇḍālī (T. gtum mo) flamboie, fait fondre la bodhicitta qui remplit tout le corps et la plénitude vide est intégrée. Cela a pour effet de déraciner l'aveuglement. Cette méthode contient le point vital de toutes les instructions. Si l'on ne comprend pas ce qui a été expliqué ci-dessus[15], et que les divers accès pour engendrer le Naturel (sahaja) n'apparaissent pas comme procédant du même principe, on pensera qu'ils sont contradictoires. Ou bien certains méditeront en louant leurs propres instructions, et interpréteront toutes les autres à partir de cette seule transmission, en les traitant d'insuffisantes. Encore d'autres s'attacheront à leurs propres transmissions et contrediront celles des autres. »[16]


***

[1] « They are immortal on the magic body (māyadeha) plane, like George Lucas’s jedi masters, who can walk back and forth through time. » Brilliant Illumination of the Lamp of the Five Stages (rim Inga rab tu gsal ba’i sgron me), Robert Thurman.

[2] Giuseppe Tucci (1971), A Sanskrit Biography of the Siddhas and Some Questions Connected with Nāgārjuna (pp. 209-224)

[3] Dohakośa-hṛdayārtha-gīta-ṭīkā-nāma en tibétain Do ha mdzod kyi snying po don gyi glu'i 'grel pa shes bya ba

[4] « Tsong Khapa bows with powerful faith not because he is a fundamentalist—not at all —but because he has met these ancestral adepts personally, he has talked with them. They are immortal on the magic body (mdyadeha) plane, like George Lucas’s jedi masters, who can walk back and forth through time. So therefore, we need not be over-obsessed with ancillary issues of historicism. » Brilliant Illumination of the Lamp of the Five Stages: Practical Instructions in the King of Tantras, The Glorious Esoteric Community by Dr. Robert Thurman

[5] Dohakośa-hṛdayārtha-gīta-ṭīkā-nāma (Do ha mdzod kyi snying po don gyi glu'i 'grel pa shes bya ba)

[6] Le triple cycle du (seul) recueil de distiques (Dohākoṣagīti) de Saraha consisterait en une consécration, celle de Vajravārāhi ou encore des quatre symboles des distiques, l’explication des quatre symboles selon les distiques de Saraha et plus précisément selon le commentaire d’Advayavajra ainsi que l’instruction en les quatre symboles des distiques.

[7] La recherche de l'élixir de jouvence (S. amṛta) par l'alchimie (utilisation du soufre ou du mercure…) ou par l’utilisation de substances génésiques.

[8] Voir le chapitre sur la non-remémoration et le non-engagement mental (livre à venir)

[9] Le corps étant le corps de la divinité, les cinq agrégats et les 5 éléments sont des cercles de dieux et déesses, correspondant à la Puissance de la divinité ou la divinité manifeste. Manger, boire ainsi que tous les plaisirs sensoriels sont des offrandes présentées à ces cercles divins.

[10] de la ma 'khrul pa  tshangs pa dgu'i  man ngag bstan par bya'o// de dag gang zhe na/ tshogs kyi 'khor lo dang*/ las kyi phyag rgya dang*/ chos kyi phyag rgya dang*/ phyag rgya chen  po dang/ dam tshig gi phyag rgya dang*/ don gyi lus dang*/ don gyi ngag dang*/ don gyi yid dang*/ de dag dbyer med pa'o/

[11] Caturmudropadeśa, (T. phyag rgya bzhi'i man ngag, P3143) atribué à Advayavajra

[12] « Connaissance directe et immédiate d'une vérité qui se présente à la pensée avec la clarté d'une évidence, qui servira de principe et de fondement au raisonnement discursif ». (Atilf)

[13] Le passage dans son intégralité : de la ma 'khrul pa tshangs pa dgu'i man ngag bstan par bya'o// 

de dag gang zhe na/ tshogs kyi 'khor lo dang/ las kyi phyag rgya dang/ chos kyi phyag rgya dang/ phyag rgya chen ngo/ dang/ dam tshig gi phyag rgya dang/ don gyi lus dang/ don gyi ngag dang/ don gyi yid dang/ de dag dbyer med pa'o//

tshogs kyi 'khor lo la/ phyi dang nang dang gsang ba'o//

phyi ni rnal 'byor pho mo yab yum tshogs pa'i dus su za zhing 'thung la gnyis sprod dga' zhing/ lus lha'i 'du shes dang/ ngag sngags kyi 'du shes dang/ sems de kho na nyid kyi 'du shes dang ma bral bar baskyed pa'i rim pa bsgoms pas/ rtag tu yang dang yang du 'khor lo 'gengs//

'bras bu rdo rje jeg pa'i baskyed pa'i rim pa la sogs pa ji bzhin pa rtogs na/ chos 'di lta bus 'jig rten pha rol 'grub 'gyur te/ de ma rtogs na/ rmongs pa'i mgo bor rdog pas mnan nas song/ nang gi tshogs ni bdud rtsi lnga dang sha lnga ni za la/ rdo rje chu 'thung gi man ngag gis 'thung la/ bde ba dang stong pa dbyer mi phyed pas za zhing 'thung la gnyis sprod kyis dga' zhing/ 'khor lo rim pa bzhin du byang chub kyi sems kyi bde bas 'gengs pas na/ rtag tu yang dang yang du 'khor lo'i 'gengs//

thabs khyad par can gyi man ngag rtogs na/ chos 'di lta bus 'jig rten pha rol 'grub 'gyur te/ de lta bu'i chos ma rtogs na rmongs pa 'jig rten mgo bor rdog pas mnan nas song/ gsang ba'i tshogs ni zas su dran pa za/ skom du dran pa 5'thung la/ skye ba sked pa dbyer med pas/ za zhing 'thung la gnyis sprod kyi dga' zhing/ dran dang dran / sprul pa'i sku yin pa dang/ skye ba med pa longs sku blos ma reg pa chos sku yin pas/ rtag tu yang dang yang du 'khor lo 'gengs//

de lta bu'i chos nyid yang dag par rtogs na/ chos 'di lta bus 'jig rten pha rol 'grub 'gyur te/ chos nyid blo las 'das pa ma rtogs pas/ rmongs pa'i 'jig rten mgo bor rdog pas mnan nas song/ da ni las kyi phyag rgya'i dpe don gnyis la/ dpe las kyi phyag rgya ni gzhan gyis bshad zin to//

don las kyi phyag rgya ni/ rang gi byang chub sems thig le rnam pa bzhi/ de yang man ngag gis bstan pa'i dus su dran pa'i thig le 'khor ba/ dran pa med pa mya ngan las 'das pa skye ba med pa'i mtshan nyid yid la ma byas pas/ blo las 'das pa'i mtshan nyid yid la ma byas pa'i dus su/ bla ma'i man ngag gi snarnam rtog mi rgyu rig pa mi rgyu bas/ gang du rlung dang sems ni mi rgyu zhing//

dus de la dran pa'i nyi ma snang ba mi 'jug//

dran pa med pa zla ba mi gasnang ba mi 'jug pas / nyi ma zla ba 'jug pa med gyur pa//

shes bya shes bya ma yin la//

man ngag bstan pa'i dus su sems ngal sos yin la/ dran dang dran med de bzhin gshegs pa'i dbugs dbyung ba dang/ bye ba med pa rdo rje 'chang gi dbugs 5dbyung ba dang/ blo las 'das pa bde ba chen po'i dbugs dbyung bas / mi shes pa dag gnas der sems ni dbugs dbyung zhig bla ma dang slob ma'i man ngag bstan du btub pas/ mda' bsnun gyis ni man ngag thams cad bstan nas song/

[14] bsam gtan brdzun pas thar ba rnyed min no. Ce n'est pas à travers une méditation manipulée que l'on trouvera la délivrance

[15] Les diverses méthodes (tantras pères, tantras mères ...) pour faire entrer les deux énergies dans le canal dhūti, brûler et faire fondre la bodhicitta et accéder au résultat de la gnose des quatre joies et des quatre vacuités.

[16] Lus kyi rtsa ‘khor gyi dbus sam dhUti’i mar sna la sogs pa lus kyi gnad che sa rnams su/ yi ge dang thig le sogs la dmigs pa gtang nas sgom pa’i sgom lugs thun mong ma yin pa rnams shes nas bsgoms pas/ de dag tu sems zin na rlung sems ‘jug pa gcig pa’i gnad kyis dngos su rlung sgom pa med kyang*/ rlung gnyis dhU tir ‘dzud pa’i sgo so so ba de rnams kyi thun mong ma yin pa’i nus pa rtsal du ‘don phyogs rnams so sor ma ‘dres par shes na/ gzhung de rnams don gcig tu ma byung yang de rnams kyi lag rjes rlung gnyis dhU tir btsud pa’i ‘bras bu la dga’ ba bzhi dang*/ stong pa bzhi’i ye shes ‘char ba’i tshul nges par byas nas lhan skyes dang ‘od gsal gyi bde stong sbyor ba’i rgyun skyong ba lam gyi snying por ‘dzin pa zhig ‘byung bas/ gdams ngag gi ‘gag sdom mi phyug pa’i gzer thebs pas rgyud kyi nges don la mi ‘jigs pa ‘thob pa yin no/tshul de la dgongs nas sa ra has kyang*/ za zhing ‘thung la gnyis sprod kyis dga’ zhing*/ rtag tu yang dang yang du ‘khor lo ‘gengs/ chos ‘di lta bus ‘jig rten pha rol ‘grub ‘gyur te/ rmongs pa’i ‘jig rten mgo bor rdog pas mnan nas song*/ gang du rlung dang sems ni mi rgyu zhing// nyi ma zla ba ‘jug pa med gyur pa// mi shes pa dag gnas der sems ni dbugs phyungs shig/ mda’ bsnun gyis ni man ngag thams cad bstan nas song*/ zhes phyi nang gi lus la gnad du bsnun pa’i thabs kyis nyi zla’i rlung dhU tir btsud nas thim pa la brten nas gtum mo ‘bar bas bzhus pa’i byang sems kyis lus bkang ba’i bde stong sbyor bas/ rmongs pa rtsad nas gcod pa gdams ngag thams cad kyi gnad bsdus par gsungs so/ sngar bshad pa ltar mi shes na lhan skyes skyed pa’i sgo so so ba rnams don gcig tu ma byung na phan tshun ‘gal ba zhugs so snyam pa dang*/ yang kha cig rang gi gdams ngag gi bsngags par bsgoms nas gdams ngag gcig gi steng du/ thams cad don gcig tu bshad pa mi ‘grig bzhin du byed pa dang*/ gzhan dag rang gang la zhen che ba de las gzhan pa rnams la khyad du gsod par ‘gyur ro/

lundi 17 mars 2014

Dépasser les tantras (par le Milieu)


Vārāhī sans tête (Chinnamuṇḍā Vārāhī). Notez comment les cheveux restent en place

La tradition tibétaine considère que le tantrisme (mahāyoga[1]) dans sa forme la plus complète est originaire d’Oḍḍiyāna, où le Bouddha sous son aspect de Vajradhara enseigna le Guhyasamāja (tantra-racine) au roi Indrabhūti. Ce tantra fut traduit en chinois (après 746) au huitième siècle par le moine sogdien (Uzbekistan) Amoghavajra (705–774). En 741, tous les moines étrangers furent expulsés de la Chine, et Amoghavajra partit avec quelques compagnons en pèlerinage à Sri Lanka, l’Asie du Sud-est (la « Méditerranée bouddhiste » schéma en haut de page) et en Inde, où il rencontra Nagabodhi (le maître de son maître Vajrabodhi), auprès de qui il étudia le Sarva-tathāgata-tattva-saṃgraha (Tattva-saṃgraha, T. 865), dont la première partie fut traduite en chinois en 754. Amoghavajra avait ramené de sud de l’Inde 18 textes (parmi lesquels aussi le Guhyasamāja), considérés comme le système du yoga Vajraśekhara. Il faut rester prudent, car comme le souligne Michel Strickmann[2], pas moins de 175 traductions furent attribuées à lui et son équipe de traducteurs, parmi lesquels de nombreux apocryphes.

Le Tattva-saṃgraha semble[3] avoir été le point de départ de nombreux autres tantras comme le Guhyasamāja, le Sarvabuddhasamayoga et le Guhyagarbha, bref du mahāyoga. Le Tattva-saṃgraha est le premier texte, selon Weinberger, à présenter l’éveil du Bouddha dans des termes tantriques et à raconter la subjugation de Maheśvara par Vajrapāṇi. Nagabodhi, auprès de qui aurait étudié Amoghavajra, fut un élève de Nāgārjuna le siddha, à qui l’on attribue la diffusion du Guhyasamāja. Il existe également une deuxième transmission (T. ye shes zhabs lugs) qui est attribuée à Buddhajñānapāda/Buddhaśrījñāna (T. sangs rgyas ye shes zhabs), qui aurait aussi été un des maîtres de Vimalamitra de l’école des Anciens.

La transmission que l’on fait remonter à Nāgārjuna le siddha, Nagabodhi (Amoghavajra pour la transmission chinoise) etc. doit avoir son origine dans la région de ses deux maîtres, à Amaravati/ Dhānyakaṭaka (près de l’actuel Vijayawada), dans l'Andhra Pradesh, le « sud de l’Inde ». Le pèlerin chinois Xuanzang (Hsuan-tsang, c. 602–664) avait visité Oḍḍiyāna, et n’y avait vu aucune trace de tantras, de ḍākinī et autres siddhas. En revanche, il avait constaté de nombreux monastères en état de délabrement. Et cela à la veille de l’arrivée des Huns. Sans doute sur le conseil de son maître Vajrabodhi, Amoghavajra et ses compagnons s’étaient rendus en Inde du sud pour y rencontrer Nagabodhi, disciple de Nāgārjuna le siddha, afin d’apprendre les dix-huit textes du yoga Vajraśekhara.

Les tibétains, à commencer par Tsongkhapa, considèrent le Guhyasamāja comme un tantra-père, qui focalise sur le corps illusoire (T. sgyu lus) et les méthodes permettant de les transformer en le triple corps du Bouddha. Ces méthodes consistent en les divers yogas qui développent le corps subtil avec ces canaux et énergies subtils, associés au culte de Guhyasamāja. Les tantras-mère (Yoginī) mettent l’accent sur la Lumière rayonnante et l’accès à la plénitude universelle par le canal médian.

Le Hevajra-Tantra est considéré comme une tantra-mère, ou comme un tantra non-duel. Il est apparu vers la fin du 9ème ou au 10ème siècle en Inde oriental.[4] Selon les tibétains, la phase de génération de ce tantra a été transmise par le biais de Ḍombi Heruka, Kāṇha, Saroruhavajra et Kṛṣṇapaṇḍita. Ḍombi Heruka est aussi l’auteur du Sahajasiddhi (n° 2223) qui reprend textuellement des vers du Hevajra-Tantra (HT). Ce texte commence par un hommage à Śrī Vajradākinī et promet de venir en aide aux êtres, en expliquant comment établir le Naturel (sahaja), en dépassant les sacrifices du feu (homa), les offrandes et les épreuves ascétiques et en s'abstenant des pratiques préparatoires (ādhikarmaka).[5] La Plénitude universelle (mahāsukha) se situe dans le corps, pas dans le corps ordinaire individuel, séparé de l’univers, mais le corps véritable qui est la Nature (Śrī Vajradākinī), sans extérieur ni intérieur. Pour actualiser ce corps véritable et sublimer le corps individuel, ce Sahajasiddhi propose le yoga du Caṇḍalī (T. gtum mo), l’équivalent bouddhiste du kuṇḍalinī et associe le yoga sexuel à l’ascension des cakras (quatre moments, quatre joies…). C’est un travail plus intérieur dans sa phase d’achèvement, mais qui s’inscrit toujours dans un culte de la divinité Hevajra et sa parèdre. Davidson semble penser que les premiers pas vers ce nouveau type de phase d’achèvement avait été initié par les maîtres Buddhajñānapāda (l’autre transmission du Guhyasamāja) et Padmavajra.

Dans le prolongement du Sahajasiddhi de Ḍombi Heruka, mais en plaçant cette pratique au cœur de la vie et dans toutes les circonstances de la vie, Lakṣminkāra propose de ne plus faire de distinction entre le pur et l’impur dans son Advayasiddhi. Le texte montre comment pratiquer les Séquences (krama) par l’impur, le Naturel dépassant le pur et l’impur, en faisant fi de toutes les méthodes habituelles. L’adepte cherchera intentionnellement l’impur et le transcendera par l’accès au Naturel. En cela, il enfreint même les prescriptions tantriques de la recherche d’une mudrā qualifiée.

« C'est avec sa propre mère, soeur,
Fille et petite-fille
Que celui qui connaît le yoga rituel (puja) de la Sagesse (prajñā) et de la Science (upāya)
Fait son culte.
C'est avec des femmes estropiées de basse caste,
Des ouvrières, ainsi qu'avec des bouchères
Qu'en méditant la gnose fulgurante (jñāna),
Il doit faire le culte du Féminin.
[Pour tout cela, il manie la formule Oṃ Ah Huṃ
Ces actes insupportables aux yeux du monde
Et qui ont un effet d’enchaînement
Permettent à celui qui possède la Science (upāya-sahita)
De se libérer des liens du monde. »

La Lakṣminkāra de l’Advayasiddhi est une vraie punk. Ce texte a-t-il véritablement été écrit par une femme ? Elle semble plutôt s’adresser aux hommes. Ce passage semble avoir inspiré au Révélateur (gter ton) Orgyan las’phro gling pa (1586-1656) l’anecdote dans laquelle Lakṣminkāra est réprimandée par son père d’avoir été la parèdre de son frère Indrabhūti. Pour prouver son « innocence », ou plutôt son dépassement de l’impur, elle se serait tranchée la tête, et promenée dans la ville en montrant que du sang blanc s’écoulait de ses veines. On l’appelait désormais Chinnamuṇḍā Vārāhī (T. phag mo dbu bcad ma). [6] Rien de tel ne transparaît dans les vies roi Indrabhūti et de sa soeur Lakṣminkāra dans les Vies des 84 Mahāsiddhas d’Abhayadatta (XI-XIIème siècle). Il y a cependant bien une tête tranchée dans l'histoire de la mahāsiddhā "femme maltraitée" Mekhalā. 

Une nouvelle phase semble être franchie avec le cycle du Sahajasiddhi attribué au roi Indrabhūti d’Oḍḍiyāna et à sa sœur Lakṣminkāra. Le texte-racine est attribué au roi Indrabhūti et le commentaire à sa sœur Lakṣminkāra. Les Vies des 84 Mahāsiddhas suggèrent déjà que c’est Lakṣminkāra qui met en pratique le système d’Indrabhūti, qui l’admire avant d’abdiquer et de se mettre à le pratiquer aussi, mais de façon royale. Dans le Commentaire du Sahajasiddhi (Sahajasiddhi-padhhati), attribué à Lakṣminkāra, c’est elle qui transmet la méthode du Naturel à son frère. C’est elle qui instruit son frère le roi.

L’attribution de ce texte à notre duo royal d’Oḍḍiyāna voudrait que ces deux textes soient originaires d’Oḍḍiyāna et composés à l’âge d’or des tantras, par un certain roi Indrabhūti. Idéalement celui-là même qui aurait reçu le Guhyasamāja (8ème siècle), ou un de ses descendants. Mais vu son contenu et sa terminologie, ils cadreraient bien avec le message d’Advayavajra. Les textes avaient été traduits par le traducteur tibétain ’Bro lotsāva Shes rab grags (Prajñākīrti), surtout connu par ses traductions du Kālacakra-Tantra avec le paṇḍit cachemirien (brahmane) Somanātha, qui était allé au Tibet dans la deuxième moitié du 11ème siècle. Ce couple avait traduit 9 textes (410 feuilles recto verso) du Kālacakra ainsi que le texte-racine du Sahajasiddhi attribué au roi Indrabodhi. La traduction du Guide du Naturel est de ’Bro lotsāva Shes rab grags seul. Ce traducteur avait par ailleurs rencontré Maitrīpāda au Népal (Patan), pour finir sa traduction du commentaire du Hevajra Tantra.

Quelle est la méthode proposée par ces textes pour actualiser le Naturel ? Qu’il n’est plus nécessaire de faire l’ascèse de l’impur pour le transcender.

« La perception (pratyakṣa) sans représentation (nirvikalpa)
A été révélé par le Vainqueur comme l'état foncier du mental. »[7]

« De ce fait, Il est trouvé sans effort
Sans hésitation et sans représentation. »[8]

« Il peut venir par le biais des Séquences (krama) de Vajrapāṇi
Où bien, il est trouvé à l’aide d’une transmission aurale
C'est selon une tradition spécifique de l'éveil
Que le maître fera traverser les êtres.
Mais [le Naturel] n'a ni méditation ni méditant
En utilisant sans cesse des représentations (vikalpa)
La qualité essentielle cultivée conceptuellement
N'est qu'une méthode (sādhana) pour produire des pouvoirs (siddhi).
Le yogi qui l'imagine sous toutes ces formes
Imagine cela où il n'est pas.
A ce propos :"Tant qu'il y a des représentations (vikalpa)
Tout sera mensonger
"
L'essentiel (S. tattva) non représenté (nirvikalpita)
Tel quel, est la réalité authentique. »[9]

***

[1] Ou encore Anuttarayoga Tantra (bla na med pa'i rgyud)

[2] Mantras et mandarins, p.80

[3] The Significance of Yoga Tantra and the Compendium of Principles (Tattvasa˙graha Tantra) within Tantric Buddhism in India and Tibet de Steven Neal Weinberger

[4] Davidson, 2005, p. 41

[5] sems can rnams la phan gdags phyir// lhan cig skyes grub bshad par bya// sbyin sreg mchod sbyin dka' spyad 'das// dang po'i las can spangs pa rnams// lhan cig skyes pa'i dngos rang bzhin// de nyid grub pa rtag tu bshad//

[6] Elizabeth English, Vajrayogin, pp. 101-102 http://tinyurl.com/q789nvk

[7] rtog dang bral zhing mngon sum pa// rgyal bas yid kyi nang gnas gsungs//

[8] des na 'bad pa med par thob// the tshom med cing rtog med pa//

[9] phyag na rdo rje'i rim las 'ongs//
rna ba las ni rna bar rnyed//
gang la byang chub gzhung gnas pa//
bla ma de yis 'gro ba sgrol//
bsgom bya sgom byed 'brel ba'am//
yang dang yang du brtag pa ni//
rtog pas bsgom pa'i bdag nyid kyis//
dngos grub don du sgrub pa'i thabs//
de kun rtag tu rnal 'byor pas//
dor ba nyid du yongs su brtag_/
de bzhin du'ang*/

ji srid ji srid rnam rtog pa//
de srid thams cad kun nas rdzun//
gang zhig de nyid ma brtags pa//
de bzhin yang dag de bden pa//