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jeudi 11 juin 2020

L’amour de l’Origine et vice versa


Kit de violenta caritatis

Je force le trait un peu dans ce blog, je me suis un peu amusé. Punissez-moi dans les commentaires.

Avec la primauté de l’Esprit, où toute réalité sublunaire, sous la forme d’une création, d’une illusion, d’un reflet etc., est subordonnée à l’Esprit (un Royaume ou un Plérôme), il serait insensé d’investir en une création éphémère, une illusion, un reflet, une bulle prête à éclater à tout moment … Un des effets des traditions de l’Esprit, qui pointent vers la Source est que la Terre, ses habitants, l’expérience « ici-bas » est un Ersatz très imparfait, indigne de notre amour et attention, qu’il vaudrait mieux tourner vers le haut. Comment avoir foi en ce qui est impermanent, imparfait et douloureux ? D’autant plus que les traditions de l’Esprit expliquent que tout ce que nous avons reçu, et ce que nous sommes vient de l’Esprit, et que celui-ci est notre Origine, notre Fin, notre Tout. L’Esprit précède la matière, et l’Être l’existence.

Si ce n’était pour les bons points à gagner ici-bas, en faisant « le bien »[1], tel que défini par les traditions de l’Esprit, ce serait depuis longtemps que les assaillants du Ciel auraient quitté le navire. S’il faut aimer l’Esprit de tout son cœur et âme, comment avoir un peu d’amour en rabe pour la Terre et les terriens ? Car, en vérité, le ruissellement du trop-plein d’amour des adeptes des traditions de l’Esprit sur la Terre n’est pas toujours évident.

Ceux qui ignorent la primauté de l’Esprit, et ce qui s’en suit, investissent toute leur amour et attention dans des êtres et des choses sublunaires, en d’autres égarés, en des choses matérielles, en des idées péremptoires, en des bulles. Du point de vue de l’Esprit, cet intérêt dévié est du « matérialisme ». Que peut-on bien tirer de bien de ce qui est impermanent, imparfait et douloureux ? Mais sans la dualité Esprit-Matière (l’intelligible et le sensible), ce serait juste la vie, des gens qui vivent et qui meurent. C’est l’Esprit et son dualisme qui fabrique les « matérialistes ». Pourtant rien n’empêche un « matérialiste » d’aimer, de cultiver l’amitié, d’aimer la beauté, la nature, de profiter des moindres choses de la vie, tout en sachant que cela ne dure pas[2].

Pour vivre selon l’Esprit, il faut tourner le regard vers la Source, diriger tout son attention et amour vers la Source, cela s’appelle « conversion ». Le véritable objectif de tout terrien captif ici-bas est alors de retourner à sa Source, d’abord en pensée (attention et amour), par la parole (louanges, prières, formules, etc.), et ultimement physiquement. Pas dans son corps matériel évidemment, mais dans son « corps spirituel » (l’âme). En vidant l’âme de tout ce qui est « matériel », elle se remplirait entièrement d’Esprit.

C’est le cadre religieux originel de toutes les approches religieuses, spirituelles, attentionnelles, de bien-être etc. qui invitent l’homme à regarder en arrière, à se tourner vers sa Source, à « refaire le chemin en arrière jusque là d'où il vient », à retourner ses lumières vers la Lumière, à « retracer le rayonnement », à « voir son visage originel », etc. Il existe également des approches où l’Origine, le Retour (chemin) et la Fin étant une, il n’y a rien d’autre à entreprendre, hormis peut-être à « être là » en toute simplicité, et éventuellement, en répandant la bonne nouvelle comme mission d’une vie bien remplie. C’est la notion d’être "déjà arrivé" qui permettra pendant un temps un sentiment de relâchement complet. Ce cercle atemporel (espace, élément), où tout se confond, est la fin de tout espoir et peur. Jusqu’à ce que la réalité sublunaire nous rappelle à elle. Il suffit dans ce cas de rejoindre le cercle, le retour éternel.

Cela a pour effet de dévaloriser la réalité sublunaire, puisque toute amour et attention est investie dans l’Esprit. Un peu comme lorsque les investissements dans une économie virtuelle sont aux dépens de l’économie réelle. Pour celui qui vie selon l’Esprit, les notions habituelles de ce qui est réel et virtuel sont comme inversées. Que l’Esprit soit vécu comme transcendant ou immanent ne change au fond pas grand-chose dans l’ordre hiérarchique de l’Esprit et de ce qui n’est pas l’Esprit. Même dans une conception panthéiste, où l’Esprit est partout, il reste encore en creux l’Esprit et « le partout ». La perte de petits bouts de partout n’est pas une perte réelle, tant que l’Esprit reste indemne. « Who dies if England live? » (Kipling). Voir par l’Esprit permet de voir les choses à distance, à atténuer leur impact, ou à ne pas subir d’impact du tout, d’autant plus que ce que voit « l’œil divin » est une réalité virtuelle.

Ceux qui vivent par l’Esprit peuvent se retirer du monde, temporairement ou définitivement. « De leur vivant », ils ont alors un lieu de refuge, à l’abri du vacarme, blotti contre l’Esprit. Même en fonctionnant au milieu du vacarme, leur esprit est avec l’Esprit, ce qui leur permet de n’être « là » qu’à moitié, en évoluant comme une sorte de somnambule, un mort-vivant, ou un esprit, et de ne pas subir le plein impact. Ceux qui nous gouvernent décident à distance, sans voir le plein impact de leurs décisions sur la vie réelle. Ils sont un peu comme des dieux. Cette vision à distance passe forcément par l'attention à une réalité virtuelle de chiffres, de zones, de catégories, de seuils, de barèmes, de statistiques, de sondages, où il ne reste plus aucune trace de l’impact réel subi dans la chair. Ce dernier est gommé, et n’existe même pas dans la vie (ou la vision) par l’Esprit.

La compassion dont on dote l’Esprit est purement fonctionnel. Elle ne ressent pas l’impact ni la souffrance. Elle fait ce qu’il faut pour pragmatiquement sortir les terriens du pétrin, et les mettre face à l’Esprit. Si seulement ceux-ci vivaient et voyaient par l’Esprit. Ils verraient alors la Terre comme une fourmilière et seraient même capables de rire de l’agitation de ces fourmis courant dans tous les sens.
« Ha ha, j'éclate de rire à la vue de cet étonnant spectacle. » (passage paraphrasé du texte Tibétain de Longchenpa, intitulé :" Chos Dbyings Rin Po Che ï Mdzod" - Le Trésor De L'Espace De La Réalité, extrait du livre Le bonheur est entre vos mains. Dzigar Kongtrül Rinpoche)
Heureux ceux qui ne voient pas les souffrances du monde, et qui, le dos tourné vers lui, ne voient plus que l’Esprit. Puissions-nous après notre mort tourner définitivement le dos au monde, et n’avoir d’yeux que pour l’Esprit[3] !

Selon Richard de Saint Victor, « l’impétuosité de l’amour » (l’Esprit) passe par les Quatre degrés de la violente charité (quatuor gradibus violentae caritatis) pour attirer les âmes vers elle.
« L'amour à un niveau de violence qui pourrait se nommer passion. Celui qui jette dans la damnation ou l'extase. C'est d'abord un « amour qui blesse » : il arrache au monde, s'il est Charité, et donne le goût ardent de Dieu. Dès le second degré, cet amour « qui lie », unit à Dieu par le vol de la contemplation. Au troisième, il transforme l'âme ; « languissante », elle se liquéfie en Dieu. Ainsi transformée, ressuscitée dans le Christ, elle vit de Dieu et par cet amour qui l'habite, elle aime le prochain. C'est le quatrième degré : l'amour qui fait défaillir. » Pour plus de détails
Qui aime bien châtie bien.

***

[1] Matthieu 25:40 « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites. »

[2] « Si vous êtes conscient d’anicca, l’incertitude, vous saurez lâcher prise et ne plus vous accrocher à rien. Vous dites : « Ne cassez pas mon verre ! » Pouvez-vous empêcher que se casse un objet dont la nature est d’être cassable ? S’il ne se casse pas aujourd’hui, il se cassera plus tard. Si vous ne le cassez pas vous-même, quelqu’un d’autre le fera, et si personne ne le fait, alors ce sera peut-être une poule qui le cassera ! Le Bouddha nous apprend à accepter ces choses-là. Il a pénétré la vérité des choses, il a vu que, fondamentalement, ce verre est déjà cassé. Dans le verre intact, il voyait le verre cassé. À chaque fois que vous utilisez ce verre, vous devriez considérer qu’il est déjà cassé car un jour viendra, inévitablement, où il se brisera. Utilisez le verre, prenez-en soin jusqu’au jour où il vous glissera des doigts et se cassera. Ce ne sera pas un problème. Pourquoi ? Parce que vous aurez compris et accepté sa nature « cassable » avant qu’il ne se casse Vous dites : « Ne cassez pas mon verre ! » Pouvez-vous empêcher que se casse un objet dont la nature est d’être cassable ? S’il ne se casse pas aujourd’hui, il se cassera plus tard. Si vous ne le cassez pas vous-même, quelqu’un d’autre le fera, et si personne ne le fait, alors ce sera peut-être une poule qui le cassera ! Le Bouddha nous apprend à accepter ces choses-là. Il a pénétré la vérité des choses, il a vu que, fondamentalement, ce verre est déjà cassé. Dans le verre intact, il voyait le verre cassé. À chaque fois que vous utilisez ce verre, vous devriez considérer qu’il est déjà cassé car un jour viendra, inévitablement, où il se brisera. Utilisez le verre, prenez-en soin jusqu’au jour où il vous glissera des doigts et se cassera. Ce ne sera pas un problème. Pourquoi ? Parce que vous aurez compris et accepté sa nature « cassable » avant qu’il ne se casse. » Méditation et sagesse, Volume 1, Ajahn Chah

[3] La vision béatifique.