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dimanche 1 novembre 2020

Nature et Culture, l'éternelle bataille entre les asura et les deva


Roue des existences, détail, la bataille entre asura et deva HA33570

Le monde a été créé et façonné par les anciens dieux (asura), qui sont des dieux de la Nature, selon le modèle d’un mont axial avec les continents etc. Les asura se sont installés au sommet du mont Sumeru/Meru (Trāyastriṃśa), mais par la suite, lorsqu’ils étaient dans un état d’ivresse à cause de leur abus du vin Gandapāna, ont été chassés et battus par les deva sous la direction de Śakra (Indra), qui s’installe alors au Mont Sumeru/Meru avec ses troupes. Les asura, qui vivent désormais dans le monde céleste directement en-dessous de Trāyastriṃśa, cherchent leur revanche. Dans le monde des asura (Asurabhavana)[1] pousse un arbre appelé Cittapātali, avec une durée de vie d’un éon. Cet arbre est différent de l’arbre corail Pāricchattaka (Skt: Pāriyātra L. Erytrina variegata) qui pousse dans le monde Trāyastriṃśa.

Il n’est pas très clair à quel arbre correspond “l’arbre noble” (tib. 'phags pa ljon shing skt. ārya drūma), mais cette espèce se trouverait également dans la Terre pure de Sukhāvatī. L’expression lha'i ljon shing signifie “arbre des deva”, ce qui suggère qu’il s’agit de l’arbre corail poussant dans le monde des deva. Cet arbre a pour caractéristique d’exaucer les voeux (tib. dpag bsam ljon shing skt. kalpavṛkṣa) , comme le joyau Cintāmaṇi, et de faire apparaître ce que l’on désire.

C’est le manque de cet arbre qui aurait fait se réaliser aux asura la perte et la nostalgie de leur monde, et qui les motive à reconquérir le sommet. Les asura, les anciens dieux, qui sont les dieux (et les agents) de la Nature, représentent le Chaos, la règne de la Nature. Les deva sont les dieux de la civilisation, de la culture, de l’idéologie et représentent l’ordre. A chaque avancement des forces du Chaos/la Nature, les deva rétablissent l’Ordre. Que les deva et l’Ordre triomphent “Lha rgyal lo”.

Quand Śakra (Indra) s’installe au sommet du Mont Sumeru, les deva vivent au Trāyastriṃśa, et les asura dans leur monde, l'étage en-dessous. Ce fait mythologique de l’avènement de l’Ordre sera reproduit sans cesse dans les mythes, dans les cérémonies et les rituels, aux jours fastes, etc. L’Ordre est défendu par les forces du Bien, et le Chaos/la Nature non dominée constituent les forces du Mal. Quand, pendant des périodes de grands chamboulement, les forces du Mal mettent à mal l’Ordre, les forces du Bien tentent de trouver des alliés parmi les forces du Mal. Les troupiers de la Nature qui se battent de leur côté leur sont inféodés et liés par serment, en échange d’une rémunération. Cette rémunération, ce sont les offrandes que les fidèles de l’Ordre, des deva, leur font, notamment les substances sauvages que sont les viandes, le sang, l’alcool,... Certains asura sont donc les mercenaires des deva. Si leurs rémunérations cessent, et que les fidèles arrêtent leurs offrandes, le Chaos risque de revenir. Si leur deva référent est démis par un autre (Śakra-Indra sera demis par Śiva, qui sera démis à son tour par Vajrapāṇi, etc.), ils prêteront allégeance à lui.  

Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Pour discipliner, dompter ou convertir une région, il faut dominer la Nature et ses agents créateurs de Chaos. Il faut marier le Ciel/lOrdre et la Terre/le Chaos, en imposant l’Ordre sur le Chaos. L’Ordre est le principe actif qui va (in)former le Chaos/la Nature/la Matière passive. l’Homme est actif, la Femme passive, c’est donc tout naturellement (=par idéologie) que la Terre/la Matière/la Nature/le Chaos sera représentée par la Femme, qui doit être déterminée/domptée/appropriée. Une région sans Ordre, sans loi, sans roi, est une région sauvage, où règnent les forces du Chaos. Quand les agents de la Nature ont été disciplinés par et sont inféodés aux deva dominants, dans un maṇḍala uni, ont peut considérer que cette région a été domptée et civilisée. Sous le contrôle des deva, les agents de la Nature peuvent alors rendre service aux fidèles, au cours de petits rituels

Les troupiers de la Nature sont ceux qui exécutent et connaissent le mieux les lois de la Nature sauvage et dominée. Ils sont des experts en magie, hindoue, bouddhiste, qu’importe la culture où la Nature et l’Ordre s’opposent, tout en obéissant à des lois bien précises, à suivre scrupuleusement. Est-ce que c’est cet aspect qui est le plus caractéristique d’une religion, y compris du bouddhisme ? Il a pu avoir son utilité dans les temps anciens, pour alléger les souffrances des fidèles, mais à notre époque, est-ce que c’est aspect a encore un rôle à jouer pour alléger les souffrances ? Pourquoi, et comment ?

Dans Buddhist Magic, Sam van Schaik explique que des bhikkhus ou des “sorciers” bouddhistes laïcs tenaient des livres de recettes et d’incantations (compendium), afin de rendre différents services magiques à toutes fins utiles au laïcs. Certains livres ont été préservés, notamment The sādhana of Bhikṣu Prajñāprabhā" manuscrit de Dunhuang IOL Tib J 401, que van Schaik a traduit dans son livre. Un autre livre en tibétain est l'Almanach (tib. be’u ‘bum) de recettes à toutes fins utiles de Bari Rinchen Dragpa 1040–1111). On peut donc imaginer que les fournisseurs de services magiques (FSM) bouddhistes tenaient de cahiers (“Instructions portables”), où ils ajoutaient des recettes nouvellement acquises, bouddhistes, non-bouddhistes,... Dans le classement tantrique tibétain, toutes les recettes magiques furent classées parmi les Kriyā tantra (tantras d’actions, rituels), même si elles n’étaient pas originaires de tantras[2]. Ils étaient donc placés dans la classe inférieure des tantras. Cependant, quand les yogatantras supérieurs sont apparus, ces recettes ne devenaient pas obsolètes, au contraire. Le Vajra-bhairava tantra, qui est un yogatantra supérieur est avant tout un compendium de magique violente, qui a pour but d’influencer et de contrôler autrui, pour créer de la division entre des amis ou des amants, pour dérober autrui de la faculté de parler, pour paralyser autrui et pour causer la folie ou la mort[3]. Le onzième siècle au Tibet était celui des combats magiques entre des sorciers (vidyādhara) tibétain qui avaient ramenés leurs recettes magiques principalement du Népal.

Les “Instructions portables”, qui font partie de l’Almanach de Bari lotsawa, commencent par des “yantras” (tib. ‘khrul ‘khor skt. yantra bandhana), qui sont des diagrammes magiques pour asservir des individus.

Pour l’anecdote, je pense que l’information que van Schaik[4] rapporte dans son livre sur Marpa et Vairocanavajra n’est pas véridique (voir mon blog L'apport de Vairocanavajra du 11 juin 2010), à cause du simple fait que Marpa vécut au XIème siècle, et Vairocanavajra au XIIème siècle. Ce dernier aurait visité le Tibet entre 1120 à 1151. Il fut néanmoins un des maîtres de Lama Zhang (tib. Zhang G.yu-brag-pa Brtson-'grus-grags-pa, 1123-1193).

Les pratiques (skt. sādhana) des grands yidams (heruka), des ḍākinī, et des dharmapāla, sont des pratiques-cadres, où l’on trouve un grand nombre de recettes magiques des troupiers de la Nature. Le domptage de ces troupiers implique l’intégration et l’encadrement de leur recettes magiques, “dans l’intérêt du Buddhadharma”. Les siddhi (pouvoirs occultes) produits par ces pratiques permettent l’accès aux différents types d’activités de ces troupiers : pacifier, accroître (les richesses), séparer, contrôler, commander, supprimer, expulser et tuer.

Évidemment, les commentaires desdites pratiques expliquent que tout cela a un sens plus profond, l’ennemi réel étant son propre ego et ses propres émotions perturbatrices. Si vous voulez préserver cette interprétation ne fouillez pas dans les origines de ces pratiques. Est-il (toujours) nécessaire de faire ce type de pratique “afin de dompter son ego et ses émotions perturbatrices, et connaître la nature de l’esprit”, ou le bouddhisme enseigne-t-il d’autres méthodes plus directes et moins laborieuses pour atteindre le même objectif ? Je pense que la pratique de śamatha et vipaśyanā permettent une bonne approche de ce qu’est “l’esprit” et comment “il” fonctionne. Mais pour certains maîtres tibétains, cela ne suffit pas, et il faut passer par les pratiques des grands yidams, des ḍākinī, et des dharmapāla. Sans ces pratiques, on serait comme un “oiseau sans ailes”... Sans les recettes magiques d’origine non-contrôlé et leurs résultats on “serait impuissant” pour apprendre à connaître la nature de l’esprit. Je trouve cela un drôle d’idée.
Lors de la fondation du Karma Śri Nalanda Institute for Higher Buddhist Studies (KSNI) dans le monastère de Rumtek au Sikkim, le seizième Karmapa, Rang byung rig pa’i rdo rje (1923-1981), avait fait une sélection des traités à inclure dans le programme d’études et avait désigné certains textes comme les bases scripturaires de la Mahāmudrā (parmi lesquelles figurent le Samādhirājasūtra et le Mahāyanottaratantraśāstra/Ratnagotravibhāga).[5] Il estimait que de toutes les méditations, la Mahāmudrā sera la plus profitable aux occidentaux, comme elle approche la conscience directement et que de ce fait elle est accessible à toutes les cultures. Faisant suite à ce souhait, le maître contemporain Thrangu Rinpoche met l’accent sur l’enseignement de la Mahāmudrā afin de le rendre disponible pour tous ceux qui s’y intéressent ou souhaitent le pratiquer.”[6]
***

[1] In schools that recognize the desire realm as consisting of five realms, the asura realm tends to be included among the deva realm. In Tibetan Buddhism, the addition of the asuras in the six-world bhavacakra was created in Tibet at the authority of Je Tsongkhapa.

[2] “In fact most of the texts in the kriyā class are not tantras at all but have names ending in sūtra, dhāraṇī, or vidyārajñi (“queen of spells”). Faced with the quandary of where to put these texts in the canon, Tibetan compilers opted for the lowest level of the tantra class, despite the fact that so few of the texts were called tantras. In fact, their origin is not in the Vajrayana, but as the magical ritual texts of early Buddhism.” Buddhist Magic.

[3] “ In the tantra these rituals are classified in terms of pacifying, increasing, separating, controlling, summoning, suppressing, expelling, and killing.” Buddhist Magic

[4] “The names of some of these contributors suggest that they may not all have been Buddhists or may have come to Buddhism from another tradition, such as Shaivism. Bari probably studied with some of them on his travels, and may have met others in Tibet. He tells us that a ritual for repelling hostile non-Buddhists was given to Marpa Lotsawa (1012– 1097), an older and equally prominent teacher in the eleventh century. Marpa received the ritual from Vairocanavajra, an Indian from Orissa who traveled to Tibet and from there on to China.” Buddhist Magic

[5] King of Samadhi, Thrangu Rinpoche, Rangjung Yeśe Publications, Honk Kong, Boudhanath &Arhus, p. 12.

[6] Extrait du Synopsis de Ocean of the Ultimate Meaning, commentaire de Thrangu Rinpoche sur le traité sur la mahamudra du même titre, composé par le 9ème Karmapa Wangchuk Dorje (1556-1603), Shambala Publications.

jeudi 11 juin 2020

L’amour de l’Origine et vice versa


Kit de violenta caritatis

Je force le trait un peu dans ce blog, je me suis un peu amusé. Punissez-moi dans les commentaires.

Avec la primauté de l’Esprit, où toute réalité sublunaire, sous la forme d’une création, d’une illusion, d’un reflet etc., est subordonnée à l’Esprit (un Royaume ou un Plérôme), il serait insensé d’investir en une création éphémère, une illusion, un reflet, une bulle prête à éclater à tout moment … Un des effets des traditions de l’Esprit, qui pointent vers la Source est que la Terre, ses habitants, l’expérience « ici-bas » est un Ersatz très imparfait, indigne de notre amour et attention, qu’il vaudrait mieux tourner vers le haut. Comment avoir foi en ce qui est impermanent, imparfait et douloureux ? D’autant plus que les traditions de l’Esprit expliquent que tout ce que nous avons reçu, et ce que nous sommes vient de l’Esprit, et que celui-ci est notre Origine, notre Fin, notre Tout. L’Esprit précède la matière, et l’Être l’existence.

Si ce n’était pour les bons points à gagner ici-bas, en faisant « le bien »[1], tel que défini par les traditions de l’Esprit, ce serait depuis longtemps que les assaillants du Ciel auraient quitté le navire. S’il faut aimer l’Esprit de tout son cœur et âme, comment avoir un peu d’amour en rabe pour la Terre et les terriens ? Car, en vérité, le ruissellement du trop-plein d’amour des adeptes des traditions de l’Esprit sur la Terre n’est pas toujours évident.

Ceux qui ignorent la primauté de l’Esprit, et ce qui s’en suit, investissent toute leur amour et attention dans des êtres et des choses sublunaires, en d’autres égarés, en des choses matérielles, en des idées péremptoires, en des bulles. Du point de vue de l’Esprit, cet intérêt dévié est du « matérialisme ». Que peut-on bien tirer de bien de ce qui est impermanent, imparfait et douloureux ? Mais sans la dualité Esprit-Matière (l’intelligible et le sensible), ce serait juste la vie, des gens qui vivent et qui meurent. C’est l’Esprit et son dualisme qui fabrique les « matérialistes ». Pourtant rien n’empêche un « matérialiste » d’aimer, de cultiver l’amitié, d’aimer la beauté, la nature, de profiter des moindres choses de la vie, tout en sachant que cela ne dure pas[2].

Pour vivre selon l’Esprit, il faut tourner le regard vers la Source, diriger tout son attention et amour vers la Source, cela s’appelle « conversion ». Le véritable objectif de tout terrien captif ici-bas est alors de retourner à sa Source, d’abord en pensée (attention et amour), par la parole (louanges, prières, formules, etc.), et ultimement physiquement. Pas dans son corps matériel évidemment, mais dans son « corps spirituel » (l’âme). En vidant l’âme de tout ce qui est « matériel », elle se remplirait entièrement d’Esprit.

C’est le cadre religieux originel de toutes les approches religieuses, spirituelles, attentionnelles, de bien-être etc. qui invitent l’homme à regarder en arrière, à se tourner vers sa Source, à « refaire le chemin en arrière jusque là d'où il vient », à retourner ses lumières vers la Lumière, à « retracer le rayonnement », à « voir son visage originel », etc. Il existe également des approches où l’Origine, le Retour (chemin) et la Fin étant une, il n’y a rien d’autre à entreprendre, hormis peut-être à « être là » en toute simplicité, et éventuellement, en répandant la bonne nouvelle comme mission d’une vie bien remplie. C’est la notion d’être "déjà arrivé" qui permettra pendant un temps un sentiment de relâchement complet. Ce cercle atemporel (espace, élément), où tout se confond, est la fin de tout espoir et peur. Jusqu’à ce que la réalité sublunaire nous rappelle à elle. Il suffit dans ce cas de rejoindre le cercle, le retour éternel.

Cela a pour effet de dévaloriser la réalité sublunaire, puisque toute amour et attention est investie dans l’Esprit. Un peu comme lorsque les investissements dans une économie virtuelle sont aux dépens de l’économie réelle. Pour celui qui vie selon l’Esprit, les notions habituelles de ce qui est réel et virtuel sont comme inversées. Que l’Esprit soit vécu comme transcendant ou immanent ne change au fond pas grand-chose dans l’ordre hiérarchique de l’Esprit et de ce qui n’est pas l’Esprit. Même dans une conception panthéiste, où l’Esprit est partout, il reste encore en creux l’Esprit et « le partout ». La perte de petits bouts de partout n’est pas une perte réelle, tant que l’Esprit reste indemne. « Who dies if England live? » (Kipling). Voir par l’Esprit permet de voir les choses à distance, à atténuer leur impact, ou à ne pas subir d’impact du tout, d’autant plus que ce que voit « l’œil divin » est une réalité virtuelle.

Ceux qui vivent par l’Esprit peuvent se retirer du monde, temporairement ou définitivement. « De leur vivant », ils ont alors un lieu de refuge, à l’abri du vacarme, blotti contre l’Esprit. Même en fonctionnant au milieu du vacarme, leur esprit est avec l’Esprit, ce qui leur permet de n’être « là » qu’à moitié, en évoluant comme une sorte de somnambule, un mort-vivant, ou un esprit, et de ne pas subir le plein impact. Ceux qui nous gouvernent décident à distance, sans voir le plein impact de leurs décisions sur la vie réelle. Ils sont un peu comme des dieux. Cette vision à distance passe forcément par l'attention à une réalité virtuelle de chiffres, de zones, de catégories, de seuils, de barèmes, de statistiques, de sondages, où il ne reste plus aucune trace de l’impact réel subi dans la chair. Ce dernier est gommé, et n’existe même pas dans la vie (ou la vision) par l’Esprit.

La compassion dont on dote l’Esprit est purement fonctionnel. Elle ne ressent pas l’impact ni la souffrance. Elle fait ce qu’il faut pour pragmatiquement sortir les terriens du pétrin, et les mettre face à l’Esprit. Si seulement ceux-ci vivaient et voyaient par l’Esprit. Ils verraient alors la Terre comme une fourmilière et seraient même capables de rire de l’agitation de ces fourmis courant dans tous les sens.
« Ha ha, j'éclate de rire à la vue de cet étonnant spectacle. » (passage paraphrasé du texte Tibétain de Longchenpa, intitulé :" Chos Dbyings Rin Po Che ï Mdzod" - Le Trésor De L'Espace De La Réalité, extrait du livre Le bonheur est entre vos mains. Dzigar Kongtrül Rinpoche)
Heureux ceux qui ne voient pas les souffrances du monde, et qui, le dos tourné vers lui, ne voient plus que l’Esprit. Puissions-nous après notre mort tourner définitivement le dos au monde, et n’avoir d’yeux que pour l’Esprit[3] !

Selon Richard de Saint Victor, « l’impétuosité de l’amour » (l’Esprit) passe par les Quatre degrés de la violente charité (quatuor gradibus violentae caritatis) pour attirer les âmes vers elle.
« L'amour à un niveau de violence qui pourrait se nommer passion. Celui qui jette dans la damnation ou l'extase. C'est d'abord un « amour qui blesse » : il arrache au monde, s'il est Charité, et donne le goût ardent de Dieu. Dès le second degré, cet amour « qui lie », unit à Dieu par le vol de la contemplation. Au troisième, il transforme l'âme ; « languissante », elle se liquéfie en Dieu. Ainsi transformée, ressuscitée dans le Christ, elle vit de Dieu et par cet amour qui l'habite, elle aime le prochain. C'est le quatrième degré : l'amour qui fait défaillir. » Pour plus de détails
Qui aime bien châtie bien.

***

[1] Matthieu 25:40 « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites. »

[2] « Si vous êtes conscient d’anicca, l’incertitude, vous saurez lâcher prise et ne plus vous accrocher à rien. Vous dites : « Ne cassez pas mon verre ! » Pouvez-vous empêcher que se casse un objet dont la nature est d’être cassable ? S’il ne se casse pas aujourd’hui, il se cassera plus tard. Si vous ne le cassez pas vous-même, quelqu’un d’autre le fera, et si personne ne le fait, alors ce sera peut-être une poule qui le cassera ! Le Bouddha nous apprend à accepter ces choses-là. Il a pénétré la vérité des choses, il a vu que, fondamentalement, ce verre est déjà cassé. Dans le verre intact, il voyait le verre cassé. À chaque fois que vous utilisez ce verre, vous devriez considérer qu’il est déjà cassé car un jour viendra, inévitablement, où il se brisera. Utilisez le verre, prenez-en soin jusqu’au jour où il vous glissera des doigts et se cassera. Ce ne sera pas un problème. Pourquoi ? Parce que vous aurez compris et accepté sa nature « cassable » avant qu’il ne se casse Vous dites : « Ne cassez pas mon verre ! » Pouvez-vous empêcher que se casse un objet dont la nature est d’être cassable ? S’il ne se casse pas aujourd’hui, il se cassera plus tard. Si vous ne le cassez pas vous-même, quelqu’un d’autre le fera, et si personne ne le fait, alors ce sera peut-être une poule qui le cassera ! Le Bouddha nous apprend à accepter ces choses-là. Il a pénétré la vérité des choses, il a vu que, fondamentalement, ce verre est déjà cassé. Dans le verre intact, il voyait le verre cassé. À chaque fois que vous utilisez ce verre, vous devriez considérer qu’il est déjà cassé car un jour viendra, inévitablement, où il se brisera. Utilisez le verre, prenez-en soin jusqu’au jour où il vous glissera des doigts et se cassera. Ce ne sera pas un problème. Pourquoi ? Parce que vous aurez compris et accepté sa nature « cassable » avant qu’il ne se casse. » Méditation et sagesse, Volume 1, Ajahn Chah

[3] La vision béatifique.


dimanche 15 mars 2020

Après les dieux


Sacrifices d'animaux au temple de Gadhimai (Népal)

Yves Bonnefoy définissait la poésie moderne comme la poésie sans les dieux. « Mais nous autres venons après les dieux. Nous n’avons plus le recours d’un ciel pour garantir la transmutation poétique, et il faut bien que nous demandions quel est le sérieux de celle-ci. » (« L’acte et le lieu de la poésie » [1959]. La modernité serait en quelque sorte penser “après le dieux”, ce qui n’est pas forcément penser “sans les dieux”, car le souvenir des dieux sefface difficilement.

Ce type de modernité eut des précurseurs en Grèce au IIIème siècle avant J.C. Sous la menace des Etoliens, Douris de Samos, en bon chantre, fait le louange du roi Démétrios Poliorcète :
Ô fils du très puissant dieu Poséidon et d’Aphrodite, salut ! Les autres dieux soit sont très loin, ou n 'ont pas d’oreilles, ou n 'existent pas ou ne font pas du tout attention à nous. Tandis que toi, nous te voyons présent, ni en bois ni en pierre, mais bien réel. Aussi nous te prions. D’abord apporte-nous la paix, toi le très aimé. Toi, tu es le maître.” (Athénée, Deipnosophistes, VI, 253 d-f).
Les Athéniens sont prêts à se débrouiller sans les dieux, quelle que soit leur réalité, et leurs poètes le disent. Le culte des rois et des héros n’est-il pas un pis-aller ? C’est un autre sujet. Mais une distance s’installe entre les hommes et leurs dieux anciens, ce qui laisse d’ailleurs de la place à des dieux nouveaux (Fortune[1], ...) et à de nouvelles formes de culte (mystères, ...).

L’école que nous connaissons sous le nom de stoïcisme naquit dans la crise profonde (de près d’un siècle) que traversait la Grèce et dans une sorte de “retour à la nature” dans la culture post-Alexandrine, après la ruine des cités grecs.[2] Le modèle des cyniques allait déjà dans le sens d’un homme plus près de la nature.
A toutes les bêtes, la Nature donne le nécessaire,
mais elle résiste à l’homme.
C’est peut-être parce que nous seuls nous l’attaquons
et la tournons sens dessus dessous,
qu’elle se venge ainsi de nous
.” Philémon de la Nouvelle Comédie (frg. 88)

Ne voyez-vous pas les bêtes et les oiseaux, combien ils sont libres de soucis, plus heureux et mieux portants que les hommes…” (Diogène, apud Dion Chr., Disc., X, 16.)[3]
A cette époque, la Nature n’était pas simplement “la totalité des choses qui existent[4] ; elle était le corps de Gaïa, peuplé de démons et de génies de toutes sortes. Chaque fonction “naturelle” était doublé d’un agent qui l’animait et qui la gérait. Cette tendance “religieuse” est parfois appelée “système hypersensible de détection d’agentivité” (hypersensitive agency detection device, HADD). “Certains scientifiques pensent que la croyance en des dieux créateurs est un sous-produit (ou trompe) de la détection d'agent”. Ainsi, la Nature peut-être considérée comme une création, et si on pense ainsi la question “qui est le créateur ?” peut se poser. Le Bouddha dirait sans doute que cette question est mal posée[5].

La détection d’agents dans une Nature enchantée peut conduire à la volonté d’influer ces agents, afin d’obtenir des faveurs ou d’éviter des défaveurs, autrement dit à la magie. “Après les dieux”, la magie antique, tournée vers les astres/dieux et les génies, devient une magie naturelle, une première émancipation qui est comme le premier stade vers la science.

La Terre témoin du Bouddha

La Nature, la Terre, Gaïa, est aussi “l’« œil » qui est partout et veille sur la bonne marche des choses humaines” (Daraki). Dans la culture indienne, c’est la Terre qui émerge pour témoigner de l’éveil du Bouddha. Les stoïciens prêtent une intention au Logos et considèrent le monde comme un être vivant. Mais les bouddhistes anciens (śramana) et les stoïciens choisissent une certaine indépendance (émancipation). Le karma, signifie au départ “acte rituel” dans la société védique indienne basé sur le sacrifice. Tout homme est redevable aux dieux, aux ancêtres, aux voyants (skt. ṛsi) et aux autres hommes. La "dette" envers les dieux est acquittée par les sacrifices.[6]
"Les hommes eurent un désir : rejetons le manque, le mal, la mort. Grâce au rite (skt. karma), ils rejetèrent le manque, le mal, la mort." śatapatha brāhmaṇa. X1,2,7
Peut-être sous l’influence du zoroastrisme, le bouddhisme transforma le karma en un acte portant des fruits au niveau individuel. Ce ne sont plus les dieux ou un Dieu qui décidera du fruit (Fortune, Destin), mais l’homme lui-même à travers ses actions (karma)/intentions (cetana). Le jugement est “automatisé” par les obscurs algorithmes de la Loi du Karma. A voir si cette conception est un développement moral ultérieur, d’une plus simple loi de coproduction conditionnée (pratītyasamutpāda).
Ceci étant, cela devient ;
Ceci apparaissant, cela naît.
Ceci n'étant pas, cela ne devient pas ;
Ceci cessant, cela cesse [de naître]
.[7]
Nous savons que l’on ne passe pas simplement d’une Nature enchantée au Réel (tathatā), et que le religieux n’est jamais loin. On ne se défait pas si facilement de l’ombre de Dieu ou du Bouddha[8].

Cela n’a pas empêché les bouddhistes anciens (śramana) et les stoïciens anciens de suivre une discipline autonome dans laquelle ils ne demandaient rien à la Nature, ni à ses dieux et génies, ni au Logos, même si en tant que membres d’une société ils participaient à ses us et coutumes. Cela aussi fait partie du projet de “se conformer à la Nature”, dont la société est une expression. Les stoïciens peuvent croire aux dieux, aux génies, au daimon, à Dieu/Logos/Nature etc., ou pas, cela n’influe en rien la discipline qu’ils suivent (éthique, physique, logique). Dans ce sens, leur chemin vient “après les dieux” et est “moderne”. Ils prennent leur vie en leurs propres mains, et n’aspirent pas à devenir un avec la Nature ou le Logos, dans un sens théopathique ou mystique. Les “dieux soit sont très loin, ou n'ont pas d’oreilles, ou n 'existent pas ou ne font pas du tout attention à nous”. Occupons-nous de nous-mêmes.
31, 1. Les jugements droits concernant les dieux
31. 1. Pour ce qui est de la piété envers les dieux, sa que la chose la plus importante est celle-ci : avoir des jugements droits à leur sujet, à savoir qu'ils existent, qu'ils gouvernent l'univers d'une manière bonne et juste, et être disposé à leur obéir, à leur céder et à les suivre de bon gré en tout ce qui arrive, parce que cela est produit par la plus excellente des volontés. Ainsi tu ne blâmeras pas les dieux et tu ne leur feras pas le reproche de te négliger.”[9]
Tout est dans le “ainsi…”. Il ne s’agit pas de déposer la responsabilité de notre malheur à autrui, divin ou non. Ni de lui demander de fournir ce qui créerait notre bonheur.

Cette attitude “moderne”, on la trouve dès l’origine dans le bouddhisme. Le triple entraînement (éthique, méditation, sapience) qu’enseigne le Bouddha (qui sort du milieu des śramanas) ne “détecte pas d’agents” dans la Nature etc., et s’il le fait il n’en tient pas compte dans son approche. Si le “bouddhisme”, et notamment le triple entraînement, est le chemin sotériologique qu’enseigne le Bouddha, il n’est pas plus religieux que le stoïcisme, quelle que soient par ailleurs les croyances que ses adeptes puissent avoir à titre individuel ou collectif. Ce “bouddhisme” correspondrait plutôt à ce que certains appellent bouddhisme nirvanique, et qu’ils opposent à un “bouddhisme karmique”.

Si Socrate (qui n’est pas stoïcien) sacrifie un coq à Esculape, si Cléanthe compose un Hymne à Dieu, ou si Epictète ou Marc-Aurèle font référence à “Dieu”, ou aux dieux, en participant au culte aux moments opportuns, cela ne viendrait à l’idée de personne que ce que le stoïcisme à en propre consisterait autant à faire le culte de Dieu, ou d’un dieu et à faire des offrandes, qu’à se conformer à la Nature par l’éthique, la physique et la logique. Personne ne dirait qu’il est temps de considérer les sacrifices de coqs etc. comme étant autant du stoïcismepur que le stoïcisme “nirvanique”.

Contrairement au bouddhisme nirvanique, ce stoïcisme “pur” n’existe plus de nos jours[10], sauf si on considère qu’il a été en partie intégré dans le christianisme. Si modernité égale “après les dieux”, et que le stoïcisme, “une religion sans Dieu”, était “moderne” dans ce sens, disons que le bouddhisme (nirvanique) l’était autant. Au cours de l’histoire, le bouddhisme (et d’autres nāstika, y compris les carvakas) a connu des périodes plus ou moins “modernes”, et a eu des courts élans de “modernisme”, avant que des universitaires du XIX-XXème siècle ne parlent de “modernisme bouddhiste” et d’orientalisme” et autres formes de colonialisme ou impérialisme intellectuels. Sous leur guise de défenseurs de croyances menacées par la modernisation et par des impérialistes intellectuels occidentaux, on les soupçonne d’une certaine nostalgie pour le religieux exotique, à moins qu’ils ne défendent leur fonds de commerce.
 

***


[1]Le nom de la nouvelle déesse souveraine ne désigne pas exactement la « Fortune » mais la Fortune-Changeante. Sa brusque promotion coïncide avec le discrédit des dieux de l’Olympe qui disparaissent presque complètement du culte domestique.” Une religiosité sans Dieu, Maria Daraki.

[2] Daraki mentionne l’influence d’Aratos et de son livre Les Phaenomena, où celui-ci raconte l’Âge d’or, l’homme primitif et l’évolution de la race humaine.
Les hommes primitifs menaient une vie simple, sobre, mais sans peine. Ils ignoraient deux maux : la guerre et le commerce. « Conflits et divisions » leur étaient inconnus ainsi que la « guerre haïssable » (108-109) ; ils s’abstenaient de tout échange commercial et « de la mer difficile » ; leur nourriture « n’était pas apportée par des bateaux de loin » (110-111). « Ceci continua aussi longtemps que la terre nourrissait cette race d’or » (114).”

[3]Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n'amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux?” Matthieu 6:26
Et pourquoi vous inquiéter au sujet du vêtement? Considérez comment croissent les lis des champs: ils ne travaillent ni ne filent;” Matthieu 6:28

[4] Dictionnaire de la philosophie, Armand Colin, p. 218

[5] « Seigneur, Qui s'approprie ?"
"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il s'approprie". Si je disais cela, alors la question "Qui s'approprie" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte est "Quelle est la condition de l’appropriation ?" et la réponse correcte est "l'avidité est la condition de l'appropriation, et l'appropriation est la condition du processus du devenir". Tel est l'origine de tout ce monceau de souffrances.
C'est par l'extinction complète, la cessation complète de ces six bases que le contact cesse. Par la cessation du contact, la sensation cesse. Par la cessation de la sensation, l'avidité cesse. Par la cessation de l'avidité, le processus du devenir cesse. Par la cessation du processus du devenir, cesse la naissance. Par la cessation de la naissance, cessent la vieillesse, la maladie, la tristesse, les lamentations, la souffrance, la détresse et le désespoir. Telle est la cessation de tout ce monceau de souffrances
. » (Phagguna Sutta)

[6] Féminité de la parole, Charles Malamoud, p.161

[7] MN i.263, ii.32, iii.63; SN ii.28, 65, 70, 78, 79, 95, 96, v.388; AN v.184; Ud 1, 2.
imasmim sati, idam hoti ;
imassuppâdâ, idam uppajjati.
Imasmim asati, idam na hoti ;
imassâ nirodha, idam nirujjhati

[8] "Après la mort de Bouddha, l'on montra encore pendant des siècles son ombre dans une caverne, - une ombre énorme et épouvantable. Dieu est mort : mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre. - Et nous - il nous faut encore vaincre son ombre !" (Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir)

[9] Manuel d’Epictète, Pierre hadot, p. 183

[10] Malgré les tentatives dans ce sens : “Modern Stoicism”.