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dimanche 3 avril 2022

Ce "protestantisme" qui tente de couper les ailes au bouddhisme


En parlant de l’attitude des Occidentaux envers le bouddhisme, il arrive que des experts en la matière disent à la fois que les Occidentaux sont “prisonniers d’une vue mythique du bouddhisme”, et qu’ils l’appauvrissent et en font un bouddhisme “protestant”, à leur triste image…
Au demeurant, maintes idées reçues n’ont même pas pour elles l’appui de la tradition. Ces idées s’imbriquent souvent, un peu comme ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. La plupart d’entre elles relèvent d’un parti pris fondamental, qui est aussi un acte de foi : la croyance en un bouddhisme « pur », débarrassé de toutes « superstitions », et miraculeusement transmis jusque dans l’Occident moderne à travers les siècles et les cultures. En fait, ce bouddhisme n’est qu’une invention relativement récente, résultant d’une série de réformes dans divers pays d’Asie, au contact de l’Occident et en réponse à la colonisation, à l’impératif de modernisation et à l’influence du protestantisme.”
Voilà ce qu’écrit Bernard Faure dans Les idées reçues sur le bouddhisme (2020). Le même Bernard Faure avait cependant fait une thèse sur le bouddhisme Chan/Zen, démontrant comment cette tradition “s'est formée en rejetant dans les ténèbres extérieures tout ce qui paraissait un peu trop traditionnel”. Il poursuit 
La tradition Ch'an, version chinoise du Zen qui en dérive, se définit donc comme une sorte d'iconoclasme, comme un retour à l'éveil, à l'enseignement pur du Bouddha. Ma thèse de doctorat s'attardait sur la volonté d'orthodoxie du bouddhisme Ch'an, pour montrer comment l'institution s'était développée, comment ce zen s'était fait passer pour iconoclaste, rejetant le rituel, les textes, et insistant surtout sur une filiation ininterrompue depuis le Bouddha primordial jusqu'aux maîtres zen contemporains.”[1]
Sous l’influence du protestantisme et de la modernisation ? Sans doute s’agit-il d’une tendance plus profonde dans le bouddhisme, voire dans l’homme, qui n’a pas attendu le "protestantisme" et “la modernité” pour “protester” ou se rebeller contre une tradition ou un ordre établi, quel qu'il soit.

Peut-être bien avant le Chan/Zen, les prajñāpāramitā sūtra, Nāgārjuna, le madhyamaka, avaient fait preuve du même type de rejet ? Voire même des suttas attribués au Bouddha, dans lequel celui-ci ridiculise le brahmanisme, à l’instar d’autres Renonçants (śramaṇa) ? Ou encore le Dhammapada quand il explique la voie du “vrai brahmane” (XXVI Brāhmaṇavaggo chavīsatimo) ?

Dirait-on que c’est à cause de “la modernité” du hellénisme que le “christianisme” avait “appauvri” le judaïsme, dont il est originaire, en rejetant tout ce qui lui semblait trop traditionnel ? Le bouddhisme s’est toujours adapté pour s’implanter durablement dans différentes régions du monde, et y a laissé des plumes, tout en reprenant de nombreux autres trucs en plume. C’est maintenant peut-être le tour de l’Occident, où certains veulent faire passer le bouddhisme (tibétain) pour une religion rationnelle, empirique, compatible avec les sciences. Quand on lit dans l'article du Point les dix points par lesquels Matthieu Ricard résume le bouddhisme, absolument rien de ce qui caractérise l’exotisme du bouddhisme tibétain ne passe la revue. Pas de référence au Cycle des existences, au saṃsāra avec les six mondes (les enfers, les preta, …), au renoncement, à la voie du bodhisattva et ses nombreuses croyances associées, aux pouvoirs surnaturels, aux pouvoirs du Bouddha, au futur Bouddha Maitreya, aux Terres pures, l’oracle du Dalaï-lama, etc. Tout ce qui pourrait nuire à l’image d’un bouddhisme empirique et compassionné, semble être laissé de côté. Y compris d’ailleurs les problèmes très réels d’abus dans le bouddhisme tibétain

Ce bouddhisme séculier et empirique ne correspond à aucun bouddhisme réel, tel qu’il est pratiqué par les bouddhistes. C’est comme s’il s’agissait d’un bouddhisme idéal, isolé dans une sorte de vacuum, de la communication destinée aux non-bouddhistes ? La sagesse et la compassion produites par “la méditation” sont mesurées par des neuroscients. On ne retrouvera cependant pas ce bouddhisme en passant la porte d’un centre bouddhiste, ou en allant à la rencontre du bouddhisme en Asie. Ce dernier n’est pas réellement en dialogue avec la science (point n° 10[2]).
Ne pas se fier aux apparences, gratter la surface des choses pour en connaître la véritable nature, aller au-delà de notre prisme visuel et de notre propre construction de la réalité... Vous croyez lire la définition de la démarche scientifique ? Vous n'êtes pas bien loin puisque ce processus empirique correspond aussi à la philosophie bouddhiste.”
Dit ainsi, les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être et ce que ce bouddhisme et la science ont en commun. La vérité du bouddhisme, s’il en a une, entre l’être et le non-être, plus ou moins “pure”, peut-elle être connue et/ou prouvée à travers des (neuro)phénomènes ? Capturée dans des croyances, des icônes, des rituels, … ? Chercher cette vérité sur la voie du Milieu, n’est-ce pas forcément évoluer sans s’arrêter aux apparences ? Une sorte de “protestantisme” (théologie négative, “shedding” en anglais) et de “démarche scientifique” en même temps ? L’omelette de “la purification de la pensée” (sacitta paruyodapanaṁ) est-elle possible sans casser des oeufs/apparences ?

Quelle que soit sa façon de pratiquer “le bouddhisme”, en naviguant au mieux entre “le protestantisme”, “la modernisation”, “les apparences”, “la véritable nature”, “les superstitions”, on ne pourrait sans doute jamais satisfaire tous les anthropologues. Si cela est néanmoins votre objectif, la façon la plus sûre serait d’éviter tout ce qui peut créer l’apparence d’orientalisme, de “rejet”, de néo-colonialisme religieux, et autres expressions d’arrogance occidentale. À Rome, fais comme les Romains.

Après la dynastie Tang le terme “yogācāra” en Chine devint quelque peu dérogatoire dans la bouche de leurs adversaires, qui leur reprochaient de courir derrière des “caractéristiques des dharma” (faxiang, dharmalaḳsaṇa) plutôt que “la nature des dharma” (faxing, dharmatā). Pour les suiveurs de “la nature des dharma”, les suiveurs des “caractéristiques des dharma” étaient comme des idolâtres ou des “superstitieux”, même s’il leur arrivait d'admettre qu’une voie progressive pouvait être nécessaire à certains.

On trouve le même phénomène au Tibet, où les suiveurs d’une transmission aurale (tib. bsnyen brgyud) méprisent les suiveurs d’une voie dialectique/philosophique (tib. mtshan nyid kyi theg pa skt. rec. laḳsaṇayāna)[3], à l’instar du chapitre sur le moine Loteun (blo ston dge ‘dun gyi skor) dans les Chants de Milarepa, qui reflète le mépris de leur auteur gTsang smyon heruka (1452–1507). Chez Gorampa[4] (1429–1489), on trouve encore une distinction entre un dharmakāya authentique (tib. yang dag pa, ou mtshan nyid pa) et les rūpakāya, considérés comme “nominal” ou des “désignations” (tib. btags pa ba/btags pa tsam skt. prajñaptimātra).

Simultanément, même ceux qui suivaient des instructions du mahāmudrā et du Dzogchen au niveau de la nature de l’esprit, comme Rechungpa, pouvaient encore être méprisés pour leur pratique “erronnée”, incapable de conduire à des pouvoirs surnaturels (siddhi), uniquement accessibles à travers les pratiques des yogatantras supérieurs (tib. thabs lam).

On voit bien que les tensions entre des pratiques “protestantes” et “superstitieuses” du bouddhisme ont une longue histoire, qui prédate le protestantisme et la modernisation en Occident.



***

[1] Entretien avec Bernard Faure, Interviewers : Philippe Matthey, Violaine Duc, Marie Voide
ASDIWAL. Revue genevoise d'anthropologie et d'histoire des religions Année 2017 12 pp. 7-21

[2]Ne pas se fier aux apparences, gratter la surface des choses pour en connaître la véritable nature, aller au-delà de notre prisme visuel et de notre propre construction de la réalité... Vous croyez lire la définition de la démarche scientifique ? Vous n'êtes pas bien loin puisque ce processus empirique correspond aussi à la philosophie bouddhiste. « Le bouddhisme est toujours prêt à remettre en question certaines de ses affirmations historiques, explique Matthieu Ricard, docteur en génétique cellulaire et moine bouddhiste tibétain [branche particulière du bouddhisme, NDLR]. Par exemple, la cosmologie bouddhiste est aujourd'hui en porte-à-faux avec la physique. Eh bien le Dalaï-Lama l'a souvent dit : aucun problème, cela n'a pas d'importance, cela ne change en rien la quête l'éveil. »

Par conséquent, et contrairement à d'autres religions, le bouddhisme n'a pas de problèmes de dogmes ou de principes. Cette absence de carcan doctrinaire a pu laisser fleurir une collaboration étroite entre les scientifiques et les adeptes de la religion bouddhiste. Nombre de programmes de recherche s'intéressent aujourd'hui aux changements observés dans le cerveau ou dans le corps qu'entraînent la pratique de la méditation, de l'entraînement de l'esprit, de la recherche de l'éveil. Le Dalaï-Lama collabora ainsi activement avec l'institut américain Mind and Life, fondé par le neuroscientifique chilien Francisco Varela. S'y développent les techniques de la neuroplasticité et de la science contemplative.”

[3]Vajrapāṇi begins by repeating the common claim that through the the Mantra practice of Highest Yoga Tantra (anuttarayogatantra), the path to Buddhahood can be traversed and completed in as little as one instant or as much as seven lifetimes, a period much shorter than the three periods of countless aeons required by the path of the Perfection Vehicle (pāramitāyāna), also referred to by tantrists as the Definition Vehicle (laḳsaṇayāna).” The Heart Sutra Explained: Indian and Tibetan Commentaries, Donald S. Lopez Jr.

[4] Dans son commentaire (sBas don zab mo’i gter) de l’Abhisamayālaṅkāra, attribué par les tibétains à Asaṅga.

mercredi 19 août 2020

De l’usage du terme « modernisme » dans le bouddhisme

La chute des anges rebelles, Peter-Paul Rubens

Le mot latin « modernus » est dérivé du mot latin « modus » (mesure), qui a pris le sens de « mode ». Ce qui est moderne est le/la « mode » ou la « mesure » d’une certaine époque, sur laquelle s’exprime de façon positive ou négative un groupe, qui peut se considérer moderne ou traditionnel. Le mot « traditionnel » est d’ailleurs souvent donné comme l’antonyme du mot « moderne ».

La première conscience de « modernité » daterait de la Renaissance, et marquerait une évolution par rapport au « mode » de l’antiquité et du Moyen-Âge. Selon International Encyclopedia of Social and Behavioral Sciences, le mot « modernus » est utilisé depuis le Vème siècle, pour discerner ce qui est « nouveau » et « actuel » de ce qui est « ancien » et « antique » (du latin antiques), et « pour décrire et légitimer de nouvelles institutions, de nouveaux codes ou de nouvelles assomptions scientifiques ».[2]

Parallèlement, ce qui est qualifié d’ « à la mode » ou « moderne » peut être considéré comme un progrès (ou « progressif ») par rapport à ce qui était « moderne » auparavant. La « modernisation » est alors la transformation de sociétés etc. « traditionnelles » en sociétés « modernes ». Toute évolution semble dans ce cas par définition être « moderne ». Même le rétablissement imaginaire d’un « ancien monde » est dans ce cas « moderne », voire l’établissement d’un « nouveau monde », qui ressemble à deux gouttes d’eau à une représentation du monde du XIXème siècle… Les « progressistes » d’antan deviennent du coup ceux qui voudraient continuer à vivre dans un monde ancien, et les traditionalistes d’antan deviennent « modernes ». En combinaison avec la Novlangue tout devient possible. En fait, ce sont ceux qui vivent un moment donné, en dominant leur époque, qui décident de ce qui est « moderne » ou « à la mode ».

La descente des modernistes, William Jennings Bryan[1]

Il en va un peu autrement pour le terme « modernisme », apparu à la fin du XIXème siècle, auquel l’affixe « -isme » donne une inclinaison péjorative. Ce terme désigne dans divers domaines (en pouvant prendre un sens spécifique dans chacun) un dépassement, voire un rejet, de l’ancien et/ou du traditionnel. En premier dans le monde de l’art. A l’époque industrielle, les choses s’accélèrent, et certains considèrent avec inquiétude des changements multiples et rapides qui les dépassent, et que d’autres peuvent même regretter. Pour ceux-là, les mots « modernisme » et « modernistes » (ceux qui pratiquent le modernisme) ont un sens péjoratif.

C’est notamment le cas dans la religion, et plus particulièrement dans le catholicisme au début du XXème siècle. Le terme « modernisme » est officialisé en 1907 dans l'encyclique de Pie X, sous-titrée « Lettre encyclique du pape Pie X sur les erreurs du modernisme ». Les « modernistes » visés sont des « progressistes », que l’on trouve parmi les philosophes, les croyants, les théologiens, les historiens, les critiques, les apologistes et les réformateurs ».

« Ce qui exige surtout que Nous parlions sans délai, c'est que les artisans d'erreurs, il n'y a pas à les chercher aujourd'hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent et c'est un sujet d'appréhension et d'angoisse très vives, dans le sein même et au cœur de l'Église, ennemis d'autant plus redoutables qu'ils le sont moins ouvertement. Nous parlons, Vénérables Frères, d'un grand nombre de catholiques laïques, et, ce qui est encore plus à déplorer, de prêtres, qui, sous couleur d'amour de l'Église, absolument courts de philosophie et de théologie sérieuses, imprégnés au contraire jusqu'aux moëlles d'un venin d'erreur puisé chez les adversaires de la foi catholique, se posent, au mépris de toute modestie, comme rénovateurs de l'Église ; qui, en phalanges serrées, donnent audacieusement l'assaut à tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'œuvre de Jésus-Christ, sans respecter sa propre personne, qu'ils abaissent, par une témérité sacrilège, jusqu'à la simple et pure humanité. » Pie X.

L’encyclique vise à extirper le mal à la racine (dans son propre sein comme ailleurs selon ses possibilités) avec des méthodes radicales (privation de sacrements, excommunication, condamnation d’oeuvres « modernistes » et de leurs auteurs, exclusion de séminaires et d’universités catholiques, sermon antimoderniste, réseau de renseignement antimoderniste, …).

L’usage du mot « modernisme », « carrefour de toutes les hérésies », ne se réserve cependant plus au seul catholicisme. Des docteurs en études religieuses, des bouddhologues, anthropologues etc. l’ont adopté depuis, pour stigmatiser les bouddhistes natifs et nouvellement reconvertis, qui depuis le XIX-XXème siècle, font des tentatives pour « moderniser » ou « reformer » les aspects jugés trop « traditionnels » du bouddhisme. Les « réformes » c’est très bien pour les domaines social, économique et politique, etc., mais les religieux, très souvent, n’en veulent pas. Leurs sources de vérités et de révélations se situent dans le passé (parfois un âge d’or), et les doctrines canoniques sont à pratiquer fidèlement et conformément ad vitam æternam.

Le bouddhisme est désormais une religion avec pignon sur rue, aumôniers de prison, émissions le jour du Seigneur, et dons déductibles. Les bouddhistes qui s’éloignent du dogme bouddhiste hardcore (karma personnel linéaire et réincarnation), par une interprétation « lénifiante » ("Lite") seront des bouddhistes « modernistes » ou « protestants » (le point de vue catholique semble fournir des arguments à la bouddhologie), et par conséquent des hérétiques perdus dans des « carrefour[s] de toutes les hérésies ».

Que des bouddhistes pieux ou des chefs bouddhistes fondamentalistes adoptent le terme « moderniste », cela peut se comprendre, mais je ne vois pas pourquoi des universitaires étasuniens et français, tenus à une certaine objectivité, l’utiliseraient pour disqualifier terminologiquement des bouddhistes natifs « modernes » (toujours aussi modernes depuis le XIXème siècle …), les bouddhistes occidentaux, ou néobouddhistes, quand ceux-ci s’éloignent trop du dogme « bouddhiste » figé, tels que le définissent (ou pas, le plus souvent) ces universitaires.

« Le bouddhisme » a évolué à chaque étape de « son » histoire, déjà au Magadha, du vivant du Bouddha, selon la tradition. Il s’est adapté (« modernisé ») dans chaque nouvelle aventure spatio-temporelle. Le dogme du karma personnel linéaire et de la réincarnation, avec l’éthique qui en découle, a été officiellement « mis à mal » dès Nāgārjuna et le Madhyamaka, ainsi que dans des formes de bouddhisme ésotérique. Pour une raison qui m’échappe, les universitaires anitimodernistes ne semblent avoir comme critère (moderniste/traditionnaliste) qu’une interprétation littérale du karma et de la réincarnation. Les actes, les causes, la maturation des causes, leurs fruits respectifs au moment opportun, les mondes cosmographiquement localisés, les individus et les vies y sont réifiés. Ce qui semble être demandé implicitement des « bouddhistes modernistes » est d’aimer « le bouddhisme » (tel qu’il est défini, ou non, par les universitaires anitimodernistes) ou de le quitter, ou sinon de se taire en subissant les multiples contradictions en silence, sans déranger les bouddhistes traditionalistes, sous peine d'être taxé de modernisme, orientalisme, colonialisme spirituel etc. Pie X n’est pas tout à fait mort… Il est légitime de faire cette association avec l'intégrisme catholique, car pourquoi choisir cette terminologie très marquée traditionaliste, pour disqualifier les « bouddhistes modern(ist)es », qui souhaitent pratiquer un bouddhisme compatible avec leur époque, au même titre que leurs frères et sœurs chrétiens, qui ne croient peut-être pas non plus de façon littérale à la création de la terre en sept jours, Adam et Eve, ou en la résurrection des corps ? Sont-ils pour autant des « chrétiens modernistes », des hérétiques, des néochrétiens ? Les universitaires qui utilisent cette terminologie disqualifiante seraient-ils au fond des traditionalistes qui s’ignorent ? Veulent-ils choquer ou effrayer les uns, tout en faisant plaisir à d’autres ? Veulent-ils garder les leaders bouddhistes traditionalistes en amis ? Leurs recherches seraient-elles financées par des organisations bouddhistes (qui d'autre financerait encore des recherches dans ce domaine) ? Pourquoi aiment-ils autant le terme « modernisme », pour l’utiliser si généreusement ? Il n’y a pas de « modernisme » sans « traditionalisme », aurait d’ailleurs pu dire Nāgārjuna.




[1] « This image scanned from the book Seven Questions in Dispute by William Jennings Bryan, 1924, New York: Fleming H. Revell Company, inside front cover. Unlike the other cartoons in that book, this one had not previously been published. It was based on a letter that Bryan wrote to the editor of the Sunday School Times magazine in January 1924. That letter is in the Library of Congress. See Edward B. Davis, "Fundamentalist Cartoons, Modernist Pamphlets, and the Religious Image of Science in the Scopes Era," in Religion and the Culture of Print in Modern America, ed. Charles L. Cohen and Paul S. Boyer (University of Wisconsin Press, 2008), on pp. 179-180. » Cartoon Wikimedia

[2] « According to International Encyclopedia of Social and Behavioral Sciences, “the term ‘modern’ (Latin modernus) has been in use since the fifth century AD to distinguish ‘new’ or ‘current’ from the ‘old’ or ‘antique’ (Latin antiques), especially as a means of describing and legitimizing new institutions, new legal rules, or new scholarly assumptions”. » 

dimanche 15 mars 2020

Après les dieux


Sacrifices d'animaux au temple de Gadhimai (Népal)

Yves Bonnefoy définissait la poésie moderne comme la poésie sans les dieux. « Mais nous autres venons après les dieux. Nous n’avons plus le recours d’un ciel pour garantir la transmutation poétique, et il faut bien que nous demandions quel est le sérieux de celle-ci. » (« L’acte et le lieu de la poésie » [1959]. La modernité serait en quelque sorte penser “après le dieux”, ce qui n’est pas forcément penser “sans les dieux”, car le souvenir des dieux sefface difficilement.

Ce type de modernité eut des précurseurs en Grèce au IIIème siècle avant J.C. Sous la menace des Etoliens, Douris de Samos, en bon chantre, fait le louange du roi Démétrios Poliorcète :
Ô fils du très puissant dieu Poséidon et d’Aphrodite, salut ! Les autres dieux soit sont très loin, ou n 'ont pas d’oreilles, ou n 'existent pas ou ne font pas du tout attention à nous. Tandis que toi, nous te voyons présent, ni en bois ni en pierre, mais bien réel. Aussi nous te prions. D’abord apporte-nous la paix, toi le très aimé. Toi, tu es le maître.” (Athénée, Deipnosophistes, VI, 253 d-f).
Les Athéniens sont prêts à se débrouiller sans les dieux, quelle que soit leur réalité, et leurs poètes le disent. Le culte des rois et des héros n’est-il pas un pis-aller ? C’est un autre sujet. Mais une distance s’installe entre les hommes et leurs dieux anciens, ce qui laisse d’ailleurs de la place à des dieux nouveaux (Fortune[1], ...) et à de nouvelles formes de culte (mystères, ...).

L’école que nous connaissons sous le nom de stoïcisme naquit dans la crise profonde (de près d’un siècle) que traversait la Grèce et dans une sorte de “retour à la nature” dans la culture post-Alexandrine, après la ruine des cités grecs.[2] Le modèle des cyniques allait déjà dans le sens d’un homme plus près de la nature.
A toutes les bêtes, la Nature donne le nécessaire,
mais elle résiste à l’homme.
C’est peut-être parce que nous seuls nous l’attaquons
et la tournons sens dessus dessous,
qu’elle se venge ainsi de nous
.” Philémon de la Nouvelle Comédie (frg. 88)

Ne voyez-vous pas les bêtes et les oiseaux, combien ils sont libres de soucis, plus heureux et mieux portants que les hommes…” (Diogène, apud Dion Chr., Disc., X, 16.)[3]
A cette époque, la Nature n’était pas simplement “la totalité des choses qui existent[4] ; elle était le corps de Gaïa, peuplé de démons et de génies de toutes sortes. Chaque fonction “naturelle” était doublé d’un agent qui l’animait et qui la gérait. Cette tendance “religieuse” est parfois appelée “système hypersensible de détection d’agentivité” (hypersensitive agency detection device, HADD). “Certains scientifiques pensent que la croyance en des dieux créateurs est un sous-produit (ou trompe) de la détection d'agent”. Ainsi, la Nature peut-être considérée comme une création, et si on pense ainsi la question “qui est le créateur ?” peut se poser. Le Bouddha dirait sans doute que cette question est mal posée[5].

La détection d’agents dans une Nature enchantée peut conduire à la volonté d’influer ces agents, afin d’obtenir des faveurs ou d’éviter des défaveurs, autrement dit à la magie. “Après les dieux”, la magie antique, tournée vers les astres/dieux et les génies, devient une magie naturelle, une première émancipation qui est comme le premier stade vers la science.

La Terre témoin du Bouddha

La Nature, la Terre, Gaïa, est aussi “l’« œil » qui est partout et veille sur la bonne marche des choses humaines” (Daraki). Dans la culture indienne, c’est la Terre qui émerge pour témoigner de l’éveil du Bouddha. Les stoïciens prêtent une intention au Logos et considèrent le monde comme un être vivant. Mais les bouddhistes anciens (śramana) et les stoïciens choisissent une certaine indépendance (émancipation). Le karma, signifie au départ “acte rituel” dans la société védique indienne basé sur le sacrifice. Tout homme est redevable aux dieux, aux ancêtres, aux voyants (skt. ṛsi) et aux autres hommes. La "dette" envers les dieux est acquittée par les sacrifices.[6]
"Les hommes eurent un désir : rejetons le manque, le mal, la mort. Grâce au rite (skt. karma), ils rejetèrent le manque, le mal, la mort." śatapatha brāhmaṇa. X1,2,7
Peut-être sous l’influence du zoroastrisme, le bouddhisme transforma le karma en un acte portant des fruits au niveau individuel. Ce ne sont plus les dieux ou un Dieu qui décidera du fruit (Fortune, Destin), mais l’homme lui-même à travers ses actions (karma)/intentions (cetana). Le jugement est “automatisé” par les obscurs algorithmes de la Loi du Karma. A voir si cette conception est un développement moral ultérieur, d’une plus simple loi de coproduction conditionnée (pratītyasamutpāda).
Ceci étant, cela devient ;
Ceci apparaissant, cela naît.
Ceci n'étant pas, cela ne devient pas ;
Ceci cessant, cela cesse [de naître]
.[7]
Nous savons que l’on ne passe pas simplement d’une Nature enchantée au Réel (tathatā), et que le religieux n’est jamais loin. On ne se défait pas si facilement de l’ombre de Dieu ou du Bouddha[8].

Cela n’a pas empêché les bouddhistes anciens (śramana) et les stoïciens anciens de suivre une discipline autonome dans laquelle ils ne demandaient rien à la Nature, ni à ses dieux et génies, ni au Logos, même si en tant que membres d’une société ils participaient à ses us et coutumes. Cela aussi fait partie du projet de “se conformer à la Nature”, dont la société est une expression. Les stoïciens peuvent croire aux dieux, aux génies, au daimon, à Dieu/Logos/Nature etc., ou pas, cela n’influe en rien la discipline qu’ils suivent (éthique, physique, logique). Dans ce sens, leur chemin vient “après les dieux” et est “moderne”. Ils prennent leur vie en leurs propres mains, et n’aspirent pas à devenir un avec la Nature ou le Logos, dans un sens théopathique ou mystique. Les “dieux soit sont très loin, ou n'ont pas d’oreilles, ou n 'existent pas ou ne font pas du tout attention à nous”. Occupons-nous de nous-mêmes.
31, 1. Les jugements droits concernant les dieux
31. 1. Pour ce qui est de la piété envers les dieux, sa que la chose la plus importante est celle-ci : avoir des jugements droits à leur sujet, à savoir qu'ils existent, qu'ils gouvernent l'univers d'une manière bonne et juste, et être disposé à leur obéir, à leur céder et à les suivre de bon gré en tout ce qui arrive, parce que cela est produit par la plus excellente des volontés. Ainsi tu ne blâmeras pas les dieux et tu ne leur feras pas le reproche de te négliger.”[9]
Tout est dans le “ainsi…”. Il ne s’agit pas de déposer la responsabilité de notre malheur à autrui, divin ou non. Ni de lui demander de fournir ce qui créerait notre bonheur.

Cette attitude “moderne”, on la trouve dès l’origine dans le bouddhisme. Le triple entraînement (éthique, méditation, sapience) qu’enseigne le Bouddha (qui sort du milieu des śramanas) ne “détecte pas d’agents” dans la Nature etc., et s’il le fait il n’en tient pas compte dans son approche. Si le “bouddhisme”, et notamment le triple entraînement, est le chemin sotériologique qu’enseigne le Bouddha, il n’est pas plus religieux que le stoïcisme, quelle que soient par ailleurs les croyances que ses adeptes puissent avoir à titre individuel ou collectif. Ce “bouddhisme” correspondrait plutôt à ce que certains appellent bouddhisme nirvanique, et qu’ils opposent à un “bouddhisme karmique”.

Si Socrate (qui n’est pas stoïcien) sacrifie un coq à Esculape, si Cléanthe compose un Hymne à Dieu, ou si Epictète ou Marc-Aurèle font référence à “Dieu”, ou aux dieux, en participant au culte aux moments opportuns, cela ne viendrait à l’idée de personne que ce que le stoïcisme à en propre consisterait autant à faire le culte de Dieu, ou d’un dieu et à faire des offrandes, qu’à se conformer à la Nature par l’éthique, la physique et la logique. Personne ne dirait qu’il est temps de considérer les sacrifices de coqs etc. comme étant autant du stoïcismepur que le stoïcisme “nirvanique”.

Contrairement au bouddhisme nirvanique, ce stoïcisme “pur” n’existe plus de nos jours[10], sauf si on considère qu’il a été en partie intégré dans le christianisme. Si modernité égale “après les dieux”, et que le stoïcisme, “une religion sans Dieu”, était “moderne” dans ce sens, disons que le bouddhisme (nirvanique) l’était autant. Au cours de l’histoire, le bouddhisme (et d’autres nāstika, y compris les carvakas) a connu des périodes plus ou moins “modernes”, et a eu des courts élans de “modernisme”, avant que des universitaires du XIX-XXème siècle ne parlent de “modernisme bouddhiste” et d’orientalisme” et autres formes de colonialisme ou impérialisme intellectuels. Sous leur guise de défenseurs de croyances menacées par la modernisation et par des impérialistes intellectuels occidentaux, on les soupçonne d’une certaine nostalgie pour le religieux exotique, à moins qu’ils ne défendent leur fonds de commerce.
 

***


[1]Le nom de la nouvelle déesse souveraine ne désigne pas exactement la « Fortune » mais la Fortune-Changeante. Sa brusque promotion coïncide avec le discrédit des dieux de l’Olympe qui disparaissent presque complètement du culte domestique.” Une religiosité sans Dieu, Maria Daraki.

[2] Daraki mentionne l’influence d’Aratos et de son livre Les Phaenomena, où celui-ci raconte l’Âge d’or, l’homme primitif et l’évolution de la race humaine.
Les hommes primitifs menaient une vie simple, sobre, mais sans peine. Ils ignoraient deux maux : la guerre et le commerce. « Conflits et divisions » leur étaient inconnus ainsi que la « guerre haïssable » (108-109) ; ils s’abstenaient de tout échange commercial et « de la mer difficile » ; leur nourriture « n’était pas apportée par des bateaux de loin » (110-111). « Ceci continua aussi longtemps que la terre nourrissait cette race d’or » (114).”

[3]Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n'amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux?” Matthieu 6:26
Et pourquoi vous inquiéter au sujet du vêtement? Considérez comment croissent les lis des champs: ils ne travaillent ni ne filent;” Matthieu 6:28

[4] Dictionnaire de la philosophie, Armand Colin, p. 218

[5] « Seigneur, Qui s'approprie ?"
"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il s'approprie". Si je disais cela, alors la question "Qui s'approprie" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte est "Quelle est la condition de l’appropriation ?" et la réponse correcte est "l'avidité est la condition de l'appropriation, et l'appropriation est la condition du processus du devenir". Tel est l'origine de tout ce monceau de souffrances.
C'est par l'extinction complète, la cessation complète de ces six bases que le contact cesse. Par la cessation du contact, la sensation cesse. Par la cessation de la sensation, l'avidité cesse. Par la cessation de l'avidité, le processus du devenir cesse. Par la cessation du processus du devenir, cesse la naissance. Par la cessation de la naissance, cessent la vieillesse, la maladie, la tristesse, les lamentations, la souffrance, la détresse et le désespoir. Telle est la cessation de tout ce monceau de souffrances
. » (Phagguna Sutta)

[6] Féminité de la parole, Charles Malamoud, p.161

[7] MN i.263, ii.32, iii.63; SN ii.28, 65, 70, 78, 79, 95, 96, v.388; AN v.184; Ud 1, 2.
imasmim sati, idam hoti ;
imassuppâdâ, idam uppajjati.
Imasmim asati, idam na hoti ;
imassâ nirodha, idam nirujjhati

[8] "Après la mort de Bouddha, l'on montra encore pendant des siècles son ombre dans une caverne, - une ombre énorme et épouvantable. Dieu est mort : mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre. - Et nous - il nous faut encore vaincre son ombre !" (Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir)

[9] Manuel d’Epictète, Pierre hadot, p. 183

[10] Malgré les tentatives dans ce sens : “Modern Stoicism”.