En parlant de l’attitude des Occidentaux envers le bouddhisme, il arrive que des experts en la matière disent à la fois que les Occidentaux sont “prisonniers d’une vue mythique du bouddhisme”, et qu’ils l’appauvrissent et en font un bouddhisme “protestant”, à leur triste image…
“Au demeurant, maintes idées reçues n’ont même pas pour elles l’appui de la tradition. Ces idées s’imbriquent souvent, un peu comme ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. La plupart d’entre elles relèvent d’un parti pris fondamental, qui est aussi un acte de foi : la croyance en un bouddhisme « pur », débarrassé de toutes « superstitions », et miraculeusement transmis jusque dans l’Occident moderne à travers les siècles et les cultures. En fait, ce bouddhisme n’est qu’une invention relativement récente, résultant d’une série de réformes dans divers pays d’Asie, au contact de l’Occident et en réponse à la colonisation, à l’impératif de modernisation et à l’influence du protestantisme.”Voilà ce qu’écrit Bernard Faure dans Les idées reçues sur le bouddhisme (2020). Le même Bernard Faure avait cependant fait une thèse sur le bouddhisme Chan/Zen, démontrant comment cette tradition “s'est formée en rejetant dans les ténèbres extérieures tout ce qui paraissait un peu trop traditionnel”. Il poursuit
“La tradition Ch'an, version chinoise du Zen qui en dérive, se définit donc comme une sorte d'iconoclasme, comme un retour à l'éveil, à l'enseignement pur du Bouddha. Ma thèse de doctorat s'attardait sur la volonté d'orthodoxie du bouddhisme Ch'an, pour montrer comment l'institution s'était développée, comment ce zen s'était fait passer pour iconoclaste, rejetant le rituel, les textes, et insistant surtout sur une filiation ininterrompue depuis le Bouddha primordial jusqu'aux maîtres zen contemporains.”[1]Sous l’influence du protestantisme et de la modernisation ? Sans doute s’agit-il d’une tendance plus profonde dans le bouddhisme, voire dans l’homme, qui n’a pas attendu le "protestantisme" et “la modernité” pour “protester” ou se rebeller contre une tradition ou un ordre établi, quel qu'il soit.
Peut-être bien avant le Chan/Zen, les prajñāpāramitā sūtra, Nāgārjuna, le madhyamaka, avaient fait preuve du même type de rejet ? Voire même des suttas attribués au Bouddha, dans lequel celui-ci ridiculise le brahmanisme, à l’instar d’autres Renonçants (śramaṇa) ? Ou encore le Dhammapada quand il explique la voie du “vrai brahmane” (XXVI Brāhmaṇavaggo chavīsatimo) ?
Dirait-on que c’est à cause de “la modernité” du hellénisme que le “christianisme” avait “appauvri” le judaïsme, dont il est originaire, en rejetant tout ce qui lui semblait trop traditionnel ? Le bouddhisme s’est toujours adapté pour s’implanter durablement dans différentes régions du monde, et y a laissé des plumes, tout en reprenant de nombreux autres trucs en plume. C’est maintenant peut-être le tour de l’Occident, où certains veulent faire passer le bouddhisme (tibétain) pour une religion rationnelle, empirique, compatible avec les sciences. Quand on lit dans l'article du Point les dix points par lesquels Matthieu Ricard résume le bouddhisme, absolument rien de ce qui caractérise l’exotisme du bouddhisme tibétain ne passe la revue. Pas de référence au Cycle des existences, au saṃsāra avec les six mondes (les enfers, les preta, …), au renoncement, à la voie du bodhisattva et ses nombreuses croyances associées, aux pouvoirs surnaturels, aux pouvoirs du Bouddha, au futur Bouddha Maitreya, aux Terres pures, l’oracle du Dalaï-lama, etc. Tout ce qui pourrait nuire à l’image d’un bouddhisme empirique et compassionné, semble être laissé de côté. Y compris d’ailleurs les problèmes très réels d’abus dans le bouddhisme tibétain…
Ce bouddhisme séculier et empirique ne correspond à aucun bouddhisme réel, tel qu’il est pratiqué par les bouddhistes. C’est comme s’il s’agissait d’un bouddhisme idéal, isolé dans une sorte de vacuum, de la communication destinée aux non-bouddhistes ? La sagesse et la compassion produites par “la méditation” sont mesurées par des neuroscients. On ne retrouvera cependant pas ce bouddhisme en passant la porte d’un centre bouddhiste, ou en allant à la rencontre du bouddhisme en Asie. Ce dernier n’est pas réellement en dialogue avec la science (point n° 10[2]).
“Ne pas se fier aux apparences, gratter la surface des choses pour en connaître la véritable nature, aller au-delà de notre prisme visuel et de notre propre construction de la réalité... Vous croyez lire la définition de la démarche scientifique ? Vous n'êtes pas bien loin puisque ce processus empirique correspond aussi à la philosophie bouddhiste.”Dit ainsi, les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être et ce que ce bouddhisme et la science ont en commun. La vérité du bouddhisme, s’il en a une, entre l’être et le non-être, plus ou moins “pure”, peut-elle être connue et/ou prouvée à travers des (neuro)phénomènes ? Capturée dans des croyances, des icônes, des rituels, … ? Chercher cette vérité sur la voie du Milieu, n’est-ce pas forcément évoluer sans s’arrêter aux apparences ? Une sorte de “protestantisme” (théologie négative, “shedding” en anglais) et de “démarche scientifique” en même temps ? L’omelette de “la purification de la pensée” (sacitta paruyodapanaṁ) est-elle possible sans casser des oeufs/apparences ?
Quelle que soit sa façon de pratiquer “le bouddhisme”, en naviguant au mieux entre “le protestantisme”, “la modernisation”, “les apparences”, “la véritable nature”, “les superstitions”, on ne pourrait sans doute jamais satisfaire tous les anthropologues. Si cela est néanmoins votre objectif, la façon la plus sûre serait d’éviter tout ce qui peut créer l’apparence d’orientalisme, de “rejet”, de néo-colonialisme religieux, et autres expressions d’arrogance occidentale. À Rome, fais comme les Romains.
Après la dynastie Tang le terme “yogācāra” en Chine devint quelque peu dérogatoire dans la bouche de leurs adversaires, qui leur reprochaient de courir derrière des “caractéristiques des dharma” (faxiang, dharmalaḳsaṇa) plutôt que “la nature des dharma” (faxing, dharmatā). Pour les suiveurs de “la nature des dharma”, les suiveurs des “caractéristiques des dharma” étaient comme des idolâtres ou des “superstitieux”, même s’il leur arrivait d'admettre qu’une voie progressive pouvait être nécessaire à certains.
On trouve le même phénomène au Tibet, où les suiveurs d’une transmission aurale (tib. bsnyen brgyud) méprisent les suiveurs d’une voie dialectique/philosophique (tib. mtshan nyid kyi theg pa skt. rec. laḳsaṇayāna)[3], à l’instar du chapitre sur le moine Loteun (blo ston dge ‘dun gyi skor) dans les Chants de Milarepa, qui reflète le mépris de leur auteur gTsang smyon heruka (1452–1507). Chez Gorampa[4] (1429–1489), on trouve encore une distinction entre un dharmakāya authentique (tib. yang dag pa, ou mtshan nyid pa) et les rūpakāya, considérés comme “nominal” ou des “désignations” (tib. btags pa ba/btags pa tsam skt. prajñaptimātra).
Simultanément, même ceux qui suivaient des instructions du mahāmudrā et du Dzogchen au niveau de la nature de l’esprit, comme Rechungpa, pouvaient encore être méprisés pour leur pratique “erronnée”, incapable de conduire à des pouvoirs surnaturels (siddhi), uniquement accessibles à travers les pratiques des yogatantras supérieurs (tib. thabs lam).
On voit bien que les tensions entre des pratiques “protestantes” et “superstitieuses” du bouddhisme ont une longue histoire, qui prédate le protestantisme et la modernisation en Occident.
Voir aussi La critique crtiquée
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[1] Entretien avec Bernard Faure, Interviewers : Philippe Matthey, Violaine Duc, Marie Voide
ASDIWAL. Revue genevoise d'anthropologie et d'histoire des religions Année 2017 12 pp. 7-21
[2] “Ne pas se fier aux apparences, gratter la surface des choses pour en connaître la véritable nature, aller au-delà de notre prisme visuel et de notre propre construction de la réalité... Vous croyez lire la définition de la démarche scientifique ? Vous n'êtes pas bien loin puisque ce processus empirique correspond aussi à la philosophie bouddhiste. « Le bouddhisme est toujours prêt à remettre en question certaines de ses affirmations historiques, explique Matthieu Ricard, docteur en génétique cellulaire et moine bouddhiste tibétain [branche particulière du bouddhisme, NDLR]. Par exemple, la cosmologie bouddhiste est aujourd'hui en porte-à-faux avec la physique. Eh bien le Dalaï-Lama l'a souvent dit : aucun problème, cela n'a pas d'importance, cela ne change en rien la quête l'éveil. »
Par conséquent, et contrairement à d'autres religions, le bouddhisme n'a pas de problèmes de dogmes ou de principes. Cette absence de carcan doctrinaire a pu laisser fleurir une collaboration étroite entre les scientifiques et les adeptes de la religion bouddhiste. Nombre de programmes de recherche s'intéressent aujourd'hui aux changements observés dans le cerveau ou dans le corps qu'entraînent la pratique de la méditation, de l'entraînement de l'esprit, de la recherche de l'éveil. Le Dalaï-Lama collabora ainsi activement avec l'institut américain Mind and Life, fondé par le neuroscientifique chilien Francisco Varela. S'y développent les techniques de la neuroplasticité et de la science contemplative.”
[3] “Vajrapāṇi begins by repeating the common claim that through the the Mantra practice of Highest Yoga Tantra (anuttarayogatantra), the path to Buddhahood can be traversed and completed in as little as one instant or as much as seven lifetimes, a period much shorter than the three periods of countless aeons required by the path of the Perfection Vehicle (pāramitāyāna), also referred to by tantrists as the Definition Vehicle (laḳsaṇayāna).” The Heart Sutra Explained: Indian and Tibetan Commentaries, Donald S. Lopez Jr.
[4] Dans son commentaire (sBas don zab mo’i gter) de l’Abhisamayālaṅkāra, attribué par les tibétains à Asaṅga.







