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samedi 7 novembre 2020

La naissance d'une lignée bouddhiste ré-enchantée contemporaine


Siège et autel utilisé par l'officiant du Temple de la Lumière universelle, Taiwan
Figure 47: The central seat and altar used by the ritual officiator. Notice the presence of the Zhenyan/Shingon elements such as the vajra bell, singing bowl, flower petals and various kinds of incense (photo et légende de Cody Bahir)

Après les Lumières, le mot superstition ne désignait plus du religieux illicite (superstitio illicita), c’est-à-dire tout ce qui s’écarte de l’orthopraxie d’une Église, mais plutôt tout ce qui vient s'ajouter à la “religion naturelle” (Voltaire), ou à “une religion éclairée par la raison” (Montesquieu). La superstition désigne désormais toute croyance irraisonnée, “qui prête un caractère surnaturel ou sacré à certains phénomènes, à certains actes, à certaines paroles” (Wikipédia).

Superstition se dit “míxìn(迷信) en mandarin[1], un terme traduit du japonais moderne[2], mais dont on trouve des prémisses datant de la dynastie Tang (618–907). Il figure par exemple sur un tombeau, et dans des sūtra bouddhistes, pour indiquer des croyances populaires hérétiques et dangereuses, contraires au Confucianisme ou au Bouddhisme etc., susceptible d’induire la population à une “croyance aveugle”. Au XVIIème siècle, les missionnaires jésuites et les chinois nouvellement convertis au christianisme commencèrent à utiliser le terme plus fréquemment dans leurs écritures. Les missionnaires qualifiaient de “superstitio” les pratiques chinoises telles que brûler les billets de banque en papier etc., et les convertis chinois qualifiaient les doctrines chinoises (jiao) comme hérétiques. C’est vers la fin de la dynastie Qing (de 1644 à 1912), que le terme commence à être utilisé dans un sens des Lumières, dénotant les diverses pratiques de rituels et de cultes qui ne tombaient pas dans la catégorie de la “religion.”

Une recherche rapide sur le site TBRC montre que son équivalent en tibétain “rmong dad” figure principalement dans des oeuvres récentes[3]. Le sens de superstition illicite que l’on trouve dans les textes canoniques tibétains, est plutôt rendu par des mots composés avec “bdud (kyi)” (Māra, démon). Ce ne sont alors pas l’aspect surnaturel ou l’inefficacité qui sont mis en cause, mais une méthode non-bouddhiste. Techniquement, des méthodes non-bouddhistes peuvent, et sont intégrées dans le bouddhisme ésotérique, mais elles doivent dans ce cas être encadrées par un Bouddha, un grand bodhisattva ou une divinité, et deviennent ainsi des “expédients” (skt. upāya). 

L’Asie, et notamment la Chine et le Japon, entretiennent une relation amour-haine ((ré-)enchantement-désenchantement) avec “les Lumières”, que l’impérialisme occidental avait emportées avec lui. Notons tout de même que les religions européennes furent les premières à être confrontées avec le même phénomène “désenchanteur”, il ne s'agit donc pas simplement d'une opposition orient-occident, dominant-dominé, colonisant-colonisé. L’universalisme a trop souvent servi d’excuse à des entreprises condamnables, mais cela ne veut pas dire que l’Asie n’ait pas pu avoir ses propres idées sur la question. D'ailleurs, l'occident non plus n'est pas à l'abri de la superstition, au contraire. 

Les dieux des peuples victorieux sont toujours considérés comme puissants, même s’il s’agit de la “religion naturelle” ou d’une “religion éclairée par la raison”. Quand la Chine perd la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois sont convaincus que la victoire japonaise est due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux comme religion d’état[4].

Le retour du Shintoïsme ainsi que la persécution et la conversion forcée des bouddhistes pendant la restauration de Meiji furent la conséquence directe de la convention de Kanagawa en 1854, traité inégal imposé au Japon par les Etats-Unis dans la seconde moitié du XIXème siècle. Le renouveau du bouddhisme, plus tard dans cette période, fut l’avènement d’un bouddhisme “plus moderne”.

Pendant la dynastie Qing (de 1644 à 1912), la Chine était sous la menace croissante de l’expansion occidentale. Les défaites pendant les guerres d’opium (1839-1842 et 1856-1860), ont donné lieu à des appels à la modernisation, et donc au “désenchantement”, en Chine, notamment au détriment du bouddhisme. C’est la période où le mot “superstition” prend son sens actuel.[5] Le bouddhisme chinois devait sésormais s’inspirer de "la modernisation" du bouddhisme japonais[6]. Le grand réformateur du bouddhisme chinois fut Taixu (1890-1947) qui s’appuyait en effet sur l’exemple de la réforme du bouddhisme japonais, entrepris par Inoue Enryō ( 1858-1919) et d’autres. Pour restaurer des lignées ésotériques perdues, Taixu avait voyagé au Japon et au Tibet, pour ensuite les transmettre à ses propres disciples. Le désenchantement et le ré-enchantement peuvent aussi avoir lieu simultanément, à condition de bien expliquer les raisons "profondes" du "ré-enchantement".  
[La] comparaison [des religions du monde] l’amène à professer la supériorité du bouddhisme, à la condition que le bouddhisme se débarrasse des croyances populaires qui en obstruent la compréhension. La pensée d’Inoue évoque une forme de bouddhisme kantien. Parallèlement, Inoue entreprend de recenser tous les phénomènes irrationnels (superstitions, illusions, rêves, etc.) et de les expliquer de façon scientifique.” (Wikipédia)
Malgré la persécution du bouddhisme, Inoue Enryō réussit à faire converger l’idéal bouddhique et le système impérial et créa en 1886 la Grande union pour la vénération de l’Empereur et la dévotion au Bouddha (Sonnō hōbutsu daidōdan). Un désenchantement qui se traduit dans le combat contre les “superstitions” et une sorte de ré-enchantement, par une alliance avec “la voie des dieux” (Shintō) dans l’intérêt de la nation et de l’empéreur. Le Shingon pratiqua et pratique toujours un rituel (Goshichinichi no mishuhō) pour la protection de l'empereur et la nation, culte adressé à l'habit de l'empereur.

Une des idées de Taixu était de faire du bouddhisme de la Terre Pure une réalité. Mettre en place la Terre pure ici-bas, une utopie susceptible de donner la main à d’autres utopies... Le communisme chinois y a mis fin, ce qui n'avait pas empêché la diffusion des pratiques bouddhistes ésotériques dans la République de Chine. Il y avait toujours de l’espoir ailleurs, à Taiwan par exemple. Par ailleurs, aussi bien les réformateurs japonais que chinois appelaient de leurs voeux un bouddhisme plus engagé socialement.

Figure 28 First floor altar to Wuguang.
Image by Xiongyu (légende C. Bahir)

Ce désenchantement partiel du bouddhisme dans le sillage des Lumières fut suivi par des tentatives de ré-enchantement. Bouddhisme et “voie des dieux” (kami) au Japon, un renouveau tantrique en Chine (1930-1950), et un autre à Taiwan, dans la personne de Guru Wuguang (1918-2000), l’objet de la thèse de Cody Bahir. Le parcours de Guru Wuguang (hagiographie en ligne) montre le mode d’emploi pour toute personne qui veut faire revivre une tradition ancienne éteinte. C’est une recette utilisée à maintes reprises dans le passé.

Temple de la Lumière universelle (光明王寺)

Ce que l’on appelle couramment lemodernisme bouddhisteetc. (Sri Lanka, Siam, Thaïlande, …) fait suite à la modernisation du bouddhisme sino-japonais mentionnée ci-dessus. Le Tibet, dû à sa situation particulière, était passé à côté de ces tentatives de modernisation, mais nous pouvons dire aussi qu’une modernisation très très modérée du bouddhisme tibétain est le projet du Dalaï-Lama actuel. Je ne considère pas Chogyam Trungpa comme un véritable modernisateur. Il a utilisé le langage, la psychologie, les sciences de la religion occidentaux, etc., pour attirer un public occidental, pour ensuite conduire celui-ci vers un bouddhisme -enchanté néoféodal. Le Dalaï-Lama actuel est bien seul dans ses tentatives un peu désespérées de modernisation, et les forces conservatrices dans le bouddhisme tibétain sont très actives. Il n’y a pas besoin de ré-enchantement dans celui-ci, puisqu’il n’y a jamais eu de désenchantement réel.

Patriarches, Mantra (Zhenyan/Shingon) School Bright Lineage (MSBL) 真言宗光明流  

Le bouddhisme ré-enchanté et le renouveau tantrique de Guru Wuguang à Taiwan a d’ailleurs été rendu possible par des greffes du bouddhisme tibétain. Cody Bahir parle de “modernisme bouddhiste ré-enchanté”, parce qu’on y retrouve à la foi du modernisme et de la magie ancienne. Le bouddhisme ravivé par Guru Wuguang est le Zhenyan chinois/Shingon japonais


Elder Gonnga (tib. gang dkar), notez la photo du Karmapa sur l'autel,
et la coiffe de Gangkar Rinpoché (photo ci-dessous)


Le Zhenyan chinois (VII-XIIème s.) était éteint, et a été ravivé à Taiwan par des apports tibétains et japonais[7]. Notamment de l’école Kagyu par le biais de la nonne chinoise “Elder Gongga 貢噶老人” (nom séculier Shen Shuwen 申書文; 1903-1997), une disciple du maître Karma Kagyu Gangkar Rinpoche[8] (Gongga Hutuketu 貢噶呼圖克圖; 1893-1957). 
Gangkar Rinpoche was one of many Tibetan teachers who helped spread Tibetan Buddhism in China during the Tantric Revival by giving initiation to “famous officers, warlords, wealthy traders, and intellectuals.” Gongga studied with Gankar Rinpoche during the Tantric Revival [1930-1950].”
Gangkar Rinpoché

C’est de la diffusion du bouddhisme à l’ancienne via des premiers de cordées : “top-down”. En 1958, Gongga quitta la Chine et s’installa à Taiwan, où Guru Wuguang devint son disciple pour une courte durée, le temps de recevoir quelques initiations. Idem pour la tradition Shingon. Au lieu d’envoyer ses disciples à des centres Shingon à Taiwan et à Hongkong, il leur donna lui-même les initiations, gardant ainsi ses disciples près de lui. Cela créa un litige entre lui et les autorités de l’école Shingon au Japon. Guru Wuguang semble donc avoir récupéré des initiations, en les retransmettant à son tour à ses propres disciples[9]. Une nouvelle lignée bouddhiste enchantée était née.

Tulku Trinlé (Ananda Massoubre), Kalu Rinpoché et Elder Gongga

Ceux qui parlent de néobouddhisme, prennent les bouddhismes ré-enchantés dans l’état actuel comme référence, et sautent par-dessus les modernismes bouddhistes qui les ont précédés dans l’histoire, pour retrouver imaginairement des bouddhismes qui n’existent plus, tout en prétendant que les bouddhismes ré-enchantés sont ces bouddhismes natifs, dont les néobouddhistes veulent expurger des “superstitions”. C’est oublier que le monde a une histoire (géopolitique, politique, économique, sociale,...) qui se déroule, sans laisser le premier rôle aux religions. C’est oublier les hésitations même des religions et des religieux face aux chamboulements du monde, leurs propres allers et retours entre l’enchantement ("La Lumière universelle") et le désenchantement ("les Lumières"). C’est oublier qu’une religion enchantée rapporte plus qu’une religion désenchantée, qu’elle peut servir de narcotique social, comme dirait Marx, voire comme justification d’une théocratie. Essayez de faire la même chose avec une “religion des Lumières”.

Bannière de Wuguang

Comme je l’avais écrit dans mon blog “Appauvrir et enrichir”, les experts en religions et les anthropologues ont horreur de “tailler” mais passent sous silence, ou se félicitent des “greffes” dans leurs objets d’études, tout en reprochant à l’occident son attitude arrogante envers les "superstitions" dans les traditions "millénaires". Cela se comprend, c’est leur fond de commerce. Je me réjouis de travaux comme ceux de Cody Bahir, de Jonathan A. Silk, de Carmen Meinert, etc. et j'espère qu'ils puissent se multiplier, y compris en France.

Karmapa XVI et Gangkar Rinpoché

Voir aussi mon blog sur l'activité de Khenpo Sodargye et Khenpo Tsultrim Lodrö

J'ai parlé un peu trop vite du manque d'articles francophones... 

MàJ 08112020 : Le bouddhisme tibétain à Taiwan, Fabienne Jagou

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[1] The origin and evolution of the concept of mixin (superstition): A review of May Fourth scientific views, Huang Ko-wu

[2] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University

[3] P.e. tshad min blo'i rnam bzhag, “Study on Tibetan Buddhist epistemology”, de Ye shes rGya mtsho, et bod kyi ban ser mo ba, “History of Tibetan monks and nuns”, de Thub bstan Grags pa. C’est surtout dans les publications tibétaines de la République de Chine que l’on rencontre ce terme.

[4] Gal Gvili, p. 4

[5] “Then, led by Western-educated Chinese elite, Buddhist—and even Daoist—religious practices began to be targeted as forms of backwards superstition, and many of the properties belonging to these religious institutions were seized. This marked the beginning of a wave of temple destruction campaigns that would occasionally swell throughout the Qing Dynasty, the Republican period (1912-1949) and under the Communist PRC.” Reenchanting Buddhism via modernizing magic Guru Wuguang of Taiwan’s philosophy and science of ‘superstition’, Cody Bahir, p. 23

[6] “The anti-superstition campaigns involved the Chinese adopting the Western category of ‘religion’ from Japan, and applying it to their own traditions. The Chinese literati, who had been influenced by Jesuit missionaries, imposed Abrahamic concepts upon Asian religions and labeled Buddhism as a form of ‘idolatry.’ This notion then spread amongst the Chinese populace.

As the attacks on Buddhism in China mirrored those in Japan, it is not surprising that the Chinese Buddhists first looked to Japanese Buddhist modernism for inspiration. This reliance can be seen in the efforts of Taixu, who began his reformist career as a Japanophile.”

[7] “Wuguang was a: Chan 禪 monk, faith healer, exorcist, alchemist, holder of an honorary doctorate in philosophy, lesser archbishop 少僧正 in the Japanese Buddhist ecclesiastical hierarchy 僧階 and Shingon 真言 priest. He was also a student of: Kundalini Yoga, Tibetan Karma Kagyu Buddhism, Socratic philosophy, Western esotericism and Christ ianity.”

[8] Carmen Meinert, “Gangkar Rinpoché between Tibet and China: A Tibetan Lama among Ethnic Chinese in the 1930s to 1950s,” in Buddhism between China and Tibet, ed. Matthew T. Kapstein (New York: Wisdom Publications, 2009), 215–240 

“As a result of this teaching activity, Gangkar established life-long ties with high-ranking officials and an indirect involvement in Chinese politics, first with the GMD and later with communist leaders.”

“Early in 1947, the highest ranking GMD leaders in Chongqing arranged a celebration in Gangkar Rinpoché’s honor over which Chen Lifu presided. Chen was known in the GMD as the Party’s chief organizer and had held the post of Minister of Education during most of the Sino-Japanese war (1938–1944). On this occasion Gangkar was honored as a “teacher of the Chinese nation” (rgyal khab kyi bla ma) by the nationalist government and was declared to be an “omniscient meditation master, a benefactor spreading Buddhism” (bstan pa spel ba’i bshes gnyen kun mkhyen bsam gtan gyi slob dpon); as a token of this distinction, he was given a golden seal decorated with a lion. In the same year, the GMD government asked Gangkar to come to Beiping (Beijing) to perform a protection ceremony for the Chinese nation.”

“His commitment to the transmission of dzogchen instructions to his Chinese disciples, summarized above, clearly demonstrates his willingness to share with them the full complexity of the most elevated Buddhist teachings. In the end, however, Gangkar could not separate his religious life from political entangelment, so that following the communist takeover in 1949 he was appointed to teach the first group of Chinese students chosen by the CCP to be future cadres in Tibetan affairs. In this regard, Gangkar appears to have been used as an early representative of the CCP’s “civilizing project” in cultural Tibet.”

[9] Cody Bahir, p. 107

samedi 11 novembre 2017

Les dieux font-ils de bons alliés ?


Le gentil soleil du monde des Teletubbies

L’histoire de la « voie des dieux » (shintō) japonaise et le livre Assembling Shinto[1] d’Anna Andreeva contiennent beaucoup d’éléments pour mener des études comparées sur l’histoire de la « voie des dieux » dans le bouddhisme tibétain. Le shintō n’est pas véritablement une religion, mais un ensemble de cultes polythéistes et animistes, qui s’est développé sur le sol japonais, intégrant et étant intégré dans d’autres cultes, y compris bouddhistes. Cela n’est pas une exception japonaise, le même phénomène s’est produit dans d’autres pays bouddhistes (Inde, Tibet,…) et est en fait un phénomène propre à de nombreuses religions.

Aucun culte ne semble possible sans lieu de culte. Les lieux de cultes, souvent polythéistes et animistes dans la préhistoire, deviennent les lieux de cultes religieux qui ont pignon sur rue. Assembling Shinto regarde de plus près comment cela s’est passé pour le « shintoïsme » et le « bouddhisme » en étudiant l’histoire du Mont Miwa, un des premiers sanctuaires shinto, qui deviendra également un lieu important pour le bouddhisme.

Le dieu/esprit (kami) associé au Mont Miwa, et dont le corps divin (shintai) était en fait le Mont Miwa, est considéré comme l’ancêtre divin des clans dominants de la région. Les kamis sont souvent considérés être à l’origine de clans, et les textes sacrés (Kojiki, Nihon Shoki,…) racontent comment ces clans sont affiliés aux dieux. Le culte du Mont Miwa est associé aux empereurs du Yamato, considérés comme les représentants des dieux sur leur territoire, aussi longtemps qu’ils respectent le culte de ceux-ci. Comme leur pouvoir est dérivé, entre autres, de leur descendance divine, ils ont tout intérêt d’entretenir et de servir le culte du kami.

A partir des Vème et VIème siècle, le bouddhisme arrive au Japon. L'empereur Kimmei de la province de Yamoto « aurait reçu en 552, de la part de Seong Myong, le roi coréen de Kudara, une statuette dorée de Shaka (représentant Shakyamuni) et plusieurs rouleaux d'écritures bouddhiques »(wikipedia). Les Annales du Japon (Nihon Shoki), texte shinto, racontent la mauvaise réaction des kami, puis l’acceptation du bouddhisme sur le sol japonais par l’empereur. L’authenticité de cette version est mise en doute, et il est probable que le bouddhisme était présent avant 552. « En 592, après des luttes d'influence avec le shintō, le bouddhisme fut déclaré religion d'État. » A noter que le terme shintō pour désigner le culte des kami est apparu après l'introduction du bouddhisme au Japon.

Rāgarāja, Aizen Myō'ō
Les bouddhistes respectaient le culte des dieux locaux à cause de leurs liens avec la maison impériale. « L'unité de tradition entre le bouddhisme [ésotérique Shingon] et le shintoïsme a été professée par le maître Kūkai (774-835) qui expliqua qu'il n'existait aucune différence essentielle entre Amaterasu [la déesse du Soleil shinto] et Vairocana (…), ou entre kami et bodhisattvas, ce qui donna un mélange des deux systèmes appelé Ryōbu shintō ». Le bouddhisme ésotérique indien, passé par la Chine et ayant déjà intégré leurs propres dieux locaux (yakṣa, …) intègre « la voie des dieux » japonais. Contrairement à ce qu’on lit sur Wikipedia, ce n’est sans doute pas Kūkai qui établit les identifications entre dieux ésotériques bouddhistes et shinto, mais le moine shingon Seizon (1012-1074) très proche de l’empereur Go-Sanjō (règne 1068-1072).[2] Grand expert en ésotérisme, il fit la pratique du dharmapala Rāgarāja (Aizen Myō'ō) au nom de son patron, pour « pacifier » l’empereur précédent Go-Reizei (1025-1068), mort à l’âge de 44 ans sans laisser de descendance. Rāgarāja a six mains, dont cinq tiennent des attributs et la sixième, vide, la substance vitale. Sa pratique permet de dérober un ennemi de sa substance vitale (« jaune humain »).[3]

L’identification de Mahāvairocana (Dainichi) à Amaterasu, permettait au bouddhisme (shingon) de renforcer le pouvoir politique, rituel et symbolique des souverains japonais. Andreeva précise, que ces idées furent au départ celles des moines élites ayant des liens avec la cour et qu’il fallait attendre 200 ans avant que les bouddhistes se rendaient aux lieux de culte d’Amaterasu, la déesse shinto du Soleil. Des bouddhistes Shingon, Tendai, Hossō, Zen et Terre pure.

Ainsi, on lira dans Les origines karmiques de la grande divinité lumineuse de Miwa (Miwa daimyōjin engi, env. 1318) que les herbes, les arbres et le territoire du Mont Miwa ne sont autres que la forme karmique (eshō) et le « corps réel » (sct. dharmakāya Jp hōtai) de Mahāvairocana, manifesté sous la forme du dieu de Miwa.[4] Les liens entre les dieux locaux prébouddhistes et les bouddhas ésotériques et bodhisattvas étaient expliqués par des textes (engi) et des transmissions secrètes (kuden), et intégraient les deux maṇḍala du Mahāvairocana Tantra : le Kongōkai et le Taizōkai. Les kami devenaient des divinités protectrices du Bouddhisme qui participaient à la propagation du bouddhisme ésotérique, comme cela fut d'ailleurs le cas au Tibet.

Le moine Seiryō Genshin (XVIIème s.) s’installa à Miwa pour restaurer les anciennes lignées Miwa (Miwa-ryū), tombées en désuétude, à partir d’anciens manuscrits. Il fut suivi par d’autres, qui aspiraient à une « voie des dieux » de Miwa plus « pure » et authentique. Avec la restauration de Meiji en 1868, les sphères shinto et bouddhistes se séparaient (Shinbutsu bunri), avec la destruction de statues bouddhistes, le défroquage de moines bouddhistes et la conversion de prêtres bouddhistes en prêtres shinto. Le shinto devint la religion d'État de l'Empire du Japon, et l'empereur du Japon devint le descendant de la déesse Amaterasu. La restauration de Meiji faisait suite à la signature de la convention de Kanagawa (en 1854) qui imposa des traités inégaux autorisant l’accès des ports aux occidentaux. Il s’ensuit un repli national, un refus d’influences étrangères et un retour à la « religion shinto » originelle du Japon. Le bouddhisme, étant une religion étrangère, qui avait été un très fidèle allié du shogunat Tokugawa..., fut prohibé pendant un temps (Haibutsu kishaku). L’attitude envers les religions étrangères faisait suite aux tentatives de missionnaires portugais de convertir les japonais, au massacre des missionnaires chrétiens et de leurs convertis japonais par crainte de subversion du pouvoir japonais, et à la fermeture du Japon aux étrangers. En 1640, quarante-huit visiteurs portugais furent décapités avec le message « Tant que le soleil réchauffera la terre, tout chrétien ayant le courage de venir au Japon, fût-il le dieu des chrétiens, aura la tête tranchée. »[5]


Pendant la période expansionniste et militaire entre les années 1894-1945, de nombreux bouddhistes japonais se conduiront en bons patriotes. Dans son livre « Le Zen en guerre », Brian Victoria, explique le concept de bushidô : « l'épée qui donne la vie » (comme les ennemis que l'on expédie au paradis), utilisé pour justifier le fait de tuer.
« D.T. Suzuki, [véhiculait] l’idée que le Zen serait une force de destruction. D’autres, comme le moine Ômori Sôgen, se sont engagés politiquement dans des organisations d’extrême droite, et n’ont jamais renié leur principe : « l’épée et le Zen ne font qu’un »[6]
L’alliance des bouddhistes japonais avec la « voie des dieux », et avec le nationalisme japonais qui s’en réclamait, les avait conduit à tuer leurs ennemis avec compassion.

L’histoire se répète-t-il ? Le chef bouddhiste birman Sitagu Sayadaw a déclaré le 30 octobre 2017 devant un public de militaires que tuer des non-bouddhistes (lire les Rohingyas) n’est pas un péché. Sur un autre front, les moines bouddhistes du Myanmar tentent de convertir les Chins chrétiens au bouddhisme. Il en va de la pureté religieuse de leur pays.

Morale : le bouddhisme, avec ou sans la voie des dieux, n'a aucun mal à tuer ses ennemis. Il n'y a pas que le communisme qui détruit le bouddhisme. Et surtout le nationalisme tue.   

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[1] Assembling Shinto, Buddhist Approaches to Kami Worship in Medieval Japan, Anna Andreeva, Harvard University Press 2017

[2] Assembling Shinto, p. 25. Shingon fuhō san’yōshō.

[3] The Blackwell Companion to Religion and Violence, Andrew R. Murph, 2011

[4] Assembling Shinto, p. 190

[5] Walworth, Arthur. Black Ships Off Japan: The Story of Commodore Perry's Expedition. New York: Alfred A Knopf, 1946

[6] Archives de Sciences Sociales des Religions, Brian Daizen Victoria, Zen War Stories London, RoutledgeCurzon, 2003, 268 p. Fabienne Duteil-Ogata p. 191-321