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dimanche 1 novembre 2020

Nature et Culture, l'éternelle bataille entre les asura et les deva


Roue des existences, détail, la bataille entre asura et deva HA33570

Le monde a été créé et façonné par les anciens dieux (asura), qui sont des dieux de la Nature, selon le modèle d’un mont axial avec les continents etc. Les asura se sont installés au sommet du mont Sumeru/Meru (Trāyastriṃśa), mais par la suite, lorsqu’ils étaient dans un état d’ivresse à cause de leur abus du vin Gandapāna, ont été chassés et battus par les deva sous la direction de Śakra (Indra), qui s’installe alors au Mont Sumeru/Meru avec ses troupes. Les asura, qui vivent désormais dans le monde céleste directement en-dessous de Trāyastriṃśa, cherchent leur revanche. Dans le monde des asura (Asurabhavana)[1] pousse un arbre appelé Cittapātali, avec une durée de vie d’un éon. Cet arbre est différent de l’arbre corail Pāricchattaka (Skt: Pāriyātra L. Erytrina variegata) qui pousse dans le monde Trāyastriṃśa.

Il n’est pas très clair à quel arbre correspond “l’arbre noble” (tib. 'phags pa ljon shing skt. ārya drūma), mais cette espèce se trouverait également dans la Terre pure de Sukhāvatī. L’expression lha'i ljon shing signifie “arbre des deva”, ce qui suggère qu’il s’agit de l’arbre corail poussant dans le monde des deva. Cet arbre a pour caractéristique d’exaucer les voeux (tib. dpag bsam ljon shing skt. kalpavṛkṣa) , comme le joyau Cintāmaṇi, et de faire apparaître ce que l’on désire.

C’est le manque de cet arbre qui aurait fait se réaliser aux asura la perte et la nostalgie de leur monde, et qui les motive à reconquérir le sommet. Les asura, les anciens dieux, qui sont les dieux (et les agents) de la Nature, représentent le Chaos, la règne de la Nature. Les deva sont les dieux de la civilisation, de la culture, de l’idéologie et représentent l’ordre. A chaque avancement des forces du Chaos/la Nature, les deva rétablissent l’Ordre. Que les deva et l’Ordre triomphent “Lha rgyal lo”.

Quand Śakra (Indra) s’installe au sommet du Mont Sumeru, les deva vivent au Trāyastriṃśa, et les asura dans leur monde, l'étage en-dessous. Ce fait mythologique de l’avènement de l’Ordre sera reproduit sans cesse dans les mythes, dans les cérémonies et les rituels, aux jours fastes, etc. L’Ordre est défendu par les forces du Bien, et le Chaos/la Nature non dominée constituent les forces du Mal. Quand, pendant des périodes de grands chamboulement, les forces du Mal mettent à mal l’Ordre, les forces du Bien tentent de trouver des alliés parmi les forces du Mal. Les troupiers de la Nature qui se battent de leur côté leur sont inféodés et liés par serment, en échange d’une rémunération. Cette rémunération, ce sont les offrandes que les fidèles de l’Ordre, des deva, leur font, notamment les substances sauvages que sont les viandes, le sang, l’alcool,... Certains asura sont donc les mercenaires des deva. Si leurs rémunérations cessent, et que les fidèles arrêtent leurs offrandes, le Chaos risque de revenir. Si leur deva référent est démis par un autre (Śakra-Indra sera demis par Śiva, qui sera démis à son tour par Vajrapāṇi, etc.), ils prêteront allégeance à lui.  

Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Pour discipliner, dompter ou convertir une région, il faut dominer la Nature et ses agents créateurs de Chaos. Il faut marier le Ciel/l’Ordre et la Terre/le Chaos, en imposant l’Ordre sur le Chaos. L’Ordre est le principe actif qui va (in)former le Chaos/la Nature/la Matière passive. l’Homme est actif, la Femme passive, c’est donc tout naturellement (=par idéologie) que la Terre/la Matière/la Nature/le Chaos sera représentée par la Femme, qui doit être déterminée/domptée/appropriée. Une région sans Ordre, sans loi, sans roi, est une région sauvage, où règnent les forces du Chaos. Quand les agents de la Nature ont été disciplinés par et sont inféodés aux deva dominants, dans un maṇḍala uni, ont peut considérer que cette région a été domptée et civilisée. Sous le contrôle des deva, les agents de la Nature peuvent alors rendre service aux fidèles, au cours de petits rituels. 

Les troupiers de la Nature sont ceux qui exécutent et connaissent le mieux les lois de la Nature sauvage et dominée. Ils sont des experts en magie, hindoue, bouddhiste, qu’importe la culture où la Nature et l’Ordre s’opposent, tout en obéissant à des lois bien précises, à suivre scrupuleusement. Est-ce que c’est cet aspect qui est le plus caractéristique d’une religion, y compris du bouddhisme ? Il a pu avoir son utilité dans les temps anciens, pour alléger les souffrances des fidèles, mais à notre époque, est-ce que c’est aspect a encore un rôle à jouer pour alléger les souffrances ? Pourquoi, et comment ?

Dans Buddhist Magic, Sam van Schaik explique que des bhikkhus ou des “sorciers” bouddhistes laïcs tenaient des livres de recettes et d’incantations (compendium), afin de rendre différents services magiques à toutes fins utiles au laïcs. Certains livres ont été préservés, notamment The sādhana of Bhikṣu Prajñāprabhā" manuscrit de Dunhuang IOL Tib J 401, que van Schaik a traduit dans son livre. Un autre livre en tibétain est l'Almanach (tib. be’u ‘bum) de recettes à toutes fins utiles de Bari Rinchen Dragpa 1040–1111). On peut donc imaginer que les fournisseurs de services magiques (FSM) bouddhistes tenaient de cahiers (“Instructions portables”), où ils ajoutaient des recettes nouvellement acquises, bouddhistes, non-bouddhistes,... Dans le classement tantrique tibétain, toutes les recettes magiques furent classées parmi les Kriyā tantra (tantras d’actions, rituels), même si elles n’étaient pas originaires de tantras[2]. Ils étaient donc placés dans la classe inférieure des tantras. Cependant, quand les yogatantras supérieurs sont apparus, ces recettes ne devenaient pas obsolètes, au contraire. Le Vajra-bhairava tantra, qui est un yogatantra supérieur est avant tout un compendium de magique violente, qui a pour but d’influencer et de contrôler autrui, pour créer de la division entre des amis ou des amants, pour dérober autrui de la faculté de parler, pour paralyser autrui et pour causer la folie ou la mort[3]. Le onzième siècle au Tibet était celui des combats magiques entre des sorciers (vidyādhara) tibétain qui avaient ramenés leurs recettes magiques principalement du Népal.

Les “Instructions portables”, qui font partie de l’Almanach de Bari lotsawa, commencent par des “yantras” (tib. ‘khrul ‘khor skt. yantra bandhana), qui sont des diagrammes magiques pour asservir des individus.

Pour l’anecdote, je pense que l’information que van Schaik[4] rapporte dans son livre sur Marpa et Vairocanavajra n’est pas véridique (voir mon blog L'apport de Vairocanavajra du 11 juin 2010), à cause du simple fait que Marpa vécut au XIème siècle, et Vairocanavajra au XIIème siècle. Ce dernier aurait visité le Tibet entre 1120 à 1151. Il fut néanmoins un des maîtres de Lama Zhang (tib. Zhang G.yu-brag-pa Brtson-'grus-grags-pa, 1123-1193).

Les pratiques (skt. sādhana) des grands yidams (heruka), des ḍākinī, et des dharmapāla, sont des pratiques-cadres, où l’on trouve un grand nombre de recettes magiques des troupiers de la Nature. Le domptage de ces troupiers implique l’intégration et l’encadrement de leur recettes magiques, “dans l’intérêt du Buddhadharma”. Les siddhi (pouvoirs occultes) produits par ces pratiques permettent l’accès aux différents types d’activités de ces troupiers : pacifier, accroître (les richesses), séparer, contrôler, commander, supprimer, expulser et tuer.

Évidemment, les commentaires desdites pratiques expliquent que tout cela a un sens plus profond, l’ennemi réel étant son propre ego et ses propres émotions perturbatrices. Si vous voulez préserver cette interprétation ne fouillez pas dans les origines de ces pratiques. Est-il (toujours) nécessaire de faire ce type de pratique “afin de dompter son ego et ses émotions perturbatrices, et connaître la nature de l’esprit”, ou le bouddhisme enseigne-t-il d’autres méthodes plus directes et moins laborieuses pour atteindre le même objectif ? Je pense que la pratique de śamatha et vipaśyanā permettent une bonne approche de ce qu’est “l’esprit” et comment “il” fonctionne. Mais pour certains maîtres tibétains, cela ne suffit pas, et il faut passer par les pratiques des grands yidams, des ḍākinī, et des dharmapāla. Sans ces pratiques, on serait comme un “oiseau sans ailes”... Sans les recettes magiques d’origine non-contrôlé et leurs résultats on “serait impuissant” pour apprendre à connaître la nature de l’esprit. Je trouve cela un drôle d’idée.
“Lors de la fondation du Karma Śri Nalanda Institute for Higher Buddhist Studies (KSNI) dans le monastère de Rumtek au Sikkim, le seizième Karmapa, Rang byung rig pa’i rdo rje (1923-1981), avait fait une sélection des traités à inclure dans le programme d’études et avait désigné certains textes comme les bases scripturaires de la Mahāmudrā (parmi lesquelles figurent le Samādhirājasūtra et le Mahāyanottaratantraśāstra/Ratnagotravibhāga).[5] Il estimait que de toutes les méditations, la Mahāmudrā sera la plus profitable aux occidentaux, comme elle approche la conscience directement et que de ce fait elle est accessible à toutes les cultures. Faisant suite à ce souhait, le maître contemporain Thrangu Rinpoche met l’accent sur l’enseignement de la Mahāmudrā afin de le rendre disponible pour tous ceux qui s’y intéressent ou souhaitent le pratiquer.”[6]
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[1] In schools that recognize the desire realm as consisting of five realms, the asura realm tends to be included among the deva realm. In Tibetan Buddhism, the addition of the asuras in the six-world bhavacakra was created in Tibet at the authority of Je Tsongkhapa.

[2] “In fact most of the texts in the kriyā class are not tantras at all but have names ending in sūtra, dhāraṇī, or vidyārajñi (“queen of spells”). Faced with the quandary of where to put these texts in the canon, Tibetan compilers opted for the lowest level of the tantra class, despite the fact that so few of the texts were called tantras. In fact, their origin is not in the Vajrayana, but as the magical ritual texts of early Buddhism.” Buddhist Magic.

[3] “ In the tantra these rituals are classified in terms of pacifying, increasing, separating, controlling, summoning, suppressing, expelling, and killing.” Buddhist Magic

[4] “The names of some of these contributors suggest that they may not all have been Buddhists or may have come to Buddhism from another tradition, such as Shaivism. Bari probably studied with some of them on his travels, and may have met others in Tibet. He tells us that a ritual for repelling hostile non-Buddhists was given to Marpa Lotsawa (1012– 1097), an older and equally prominent teacher in the eleventh century. Marpa received the ritual from Vairocanavajra, an Indian from Orissa who traveled to Tibet and from there on to China.” Buddhist Magic

[5] King of Samadhi, Thrangu Rinpoche, Rangjung Yeśe Publications, Honk Kong, Boudhanath &Arhus, p. 12.

[6] Extrait du Synopsis de Ocean of the Ultimate Meaning, commentaire de Thrangu Rinpoche sur le traité sur la mahamudra du même titre, composé par le 9ème Karmapa Wangchuk Dorje (1556-1603), Shambala Publications.

samedi 16 août 2014

Shiva fait-il de la politique ?




Le mot religion, que l’on applique maintenant aux diverses croyances du monde, avait été forgé pour le cas spécifique du christianisme dans l’empire romain. Les critères de ce qui constitue une religion ont été modelés sur lui, dès lors qu’il était devenu une croyance officielle, voire la croyance officielle, quand l’Édit de Constance proclame la Religio christiana romanaque la seule religion licite et « que la superstition soit pourchassée. »[1] Les « religions » sont donc des croyances intimement reliées au pouvoir temporel. Les édits de l’empereur Ashoka (250 av. j.c.), ont beau être plus tolérants, mais confirment combien le spirituel et le temporel sont intimement mêlés. La séparation de l’état et de l’église sera pour plus tard. En attendant, les rois imposeront ou favoriseront telle ou telle religion, et utiliseront les religions pour asseoir leur pouvoir et celui de leurs descendants, en puisant justement dans le fond mythologique de ces mêmes religions.

Quand par la grâce d’un clan, d’un roi etc., une religion devient une ou la religion d’état, elle ne vient pas remplir un vide, mais prend la place d’un autre culte, croyance ou spiritualité. À en croire Charles-François Dupuis, toutes les religions dérivent de cultes solaires. C’est une simplification, certes, mais qui peut servir d’étalon, de jauge. Il n’y a pas de religion sans calendrier, définissant les jours fastes et les jours de culte. Des jours où l’on se rassemble pour renouveler et raviver le culte. Cela crée des habitudes, et les habitudes les traditions, que l’on ne défait pas à la légère. Une nouvelle « religion » doit donc imposer son calendrier et remplacer les jours de culte en place. Les habitudes et les traditions font que plus les nouveaux rites des jours de culte ressemblent aux anciens et plus ils auront une chance d’être adoptés. Idem pour les haut-lieux, les lieux de pouvoir, les lieux de pèlerinage. Un territoire est marqué (dompté) par l’emplacement d’aide-mémoires à des endroits stratégiques. Ces aide-mémoires peuvent être des bornes (herma), des stèles, des chapelles, des calvaires… Il en va de même pour les dieux du culte ancien, qui seront intégrés dans le panthéon de la nouvelle religion, ou sinon certains de leurs attributs. Bref, tous les aspects marquants de l’ancien culte seront repris d’une manière ou d’une autre. Il faut occuper et le temps et l’espace, et les remplir des symboles de la nouvelle religion. Des symboles qui maintiennent un lien avec les anciens.

« ...parce que le rite est lui-même retour. Il est réappropriation. Il jette un pont entre présent et passé et établit une continuité entre les âges. »[2]

Les grandes « religions » d’aujourd’hui, ont toutes débuté comme de simples croyances. Elles ont eu la chance d’être favorisées par tel ou tel pouvoir, à tel ou tel endroit, et à telle ou telle époque. Et pour s’installer, elles ont dû « dompter », c’est-à-dire intégrer (dévorer et digérer), les anciens cultes. Cela passe aussi par des révisions historiques. En regardant en arrière à travers les lunettes de la nouvelle religion, les anciennes croyances ou les religions précédentes seront interprétées à sa lumière. Ainsi, elles (ou du moins certains aspects d’elles) pourront être considérées comme annonciatrices de la nouvelle religion. Éventuellement, les rois ou les clans au pouvoir doivent être généalogiquement (re)connectés aux mythes de la nouvelle religion, qui reprendra le cas échéant des éléments mythologiques, rituels etc. des précédentes.

Certains[3] pourront dire ainsi que le « shivaïsme » est la plus ancienne « religion » de la terre, « la religion de la nature et de l’Éros »[4]. Les travaux d’Alexis Anderson et d’autres permettront de fournir quelques nuances à ces enthousiastes (bacchoï, bhaktas). Je ne sais pas quand le mot « shiva-ïsme » a été utilisé pour la première fois[5], ni de quelle époque date l’apparition de ce nom particulier du dieu « de la nature et de l’Éros). L’-isme étant sans doute une invention assez tardive. Dans son article sur l’essor et la domination du śaivisme, Sanderson[6] le situe entre le cinquième et treizième siècle et selon lui, les traditions śaiva ont commencé à se former entre 200 avant JC à 100 après JC. Par ailleurs, sacré JC, qui a su maintenir sa place dans tous les livres d’histoire… Sanderson mentionne une certaine distanciation des rois du moyen-âge précoce des sacrifices des religions révélées (śrauta), sans que ceux-ci abandonnent le brahmanisme. Le roi Gopāditya (5-6ème siècle) aurait selon l’historien Kalhaṇa restauré la tradition brahmanique au Cachemire, ce qui voudrait dire que celle-ci a dû passer par une période de crise. Pendant la même période, le brahmanisme s’est étendu vers de nouveaux territoires, plus arriérés. « S’étendre » voulant dire qu’il s’installe dans des régions ayant leurs propres cultes, qu’il digèrera en les intégrant ou en s’enrichissant.

La pratique personnelle des rois de cette époque explique Sanderson, pouvait être des formes de bouddhisme, de jaïnisme, ou, ce qui fut plus courant, une « dévotion pour Śiva, Viṣṇu, le dieu Soleil (Sūrya, Āditya) ou la déesse (Bhagavatī), qui furent les divinités de « nouvelles religions initiatiques ». Mais le plus souvent une dévotion pour Śiva, ce qui leur procura l’épithète « totalement dévoué à Śiva » (paramamāheśvarah). Ce sera le début de l’essor du « shivaïsme ». L’article de Sanderson en expliquera les détails.

Pour le controversé Alain Daniélou, « c’est au cours du VIème millénaire avant l’ère présente […] qu’aurait été révélé ou codifié le Shivaïsme, la grande religion issue des conceptions animistes et de la longue expérience religieuse de l’homme préhistorique sur laquelle nous ne possédons par ailleurs que quelques rares indices archéologiques et des allusions à des sages mythiques. »[7]

Régis Debray[8] nous rappelle « combien l’intangible est précaire. Nous antidatons nos convictions (Bouddha, Satan, l’âme, le Christ…) pour leur donner le plus d’autorité possible, laquelle exige toujours que le chef ou la source se tiennent loin – qui de ses subordonnées, qui de ses embouchures. Nous inventons d’infalsifiables origines pour donner du crédit à nos credo, car elles nous permettent d’oublier que nos points fixes se déplacent avec nous (c’est le besoin de point fixe, semble-t-il, qui ne bouge pas). »

Le shivaïsme de Daniélou se définie ainsi :

“Ces principes tels que l’on peut les résumer sur les bases des données shivaïtes apparaissent comme les suivants :

1. La création est une. Les divers aspects du monde, de l’être, de la vie, de la pensée, de la sensation, sont inextricablement liés et interdépendants. Les sciences, les arts, les systèmes sociaux et religieux ne sont valables que comme les applications diverses de principes communs.

2. L’être humain est un. Il ne saurait être divisé en un corps, un esprit et une âme. On ne peut séparer les fonctions vitales des éléments émotifs et intellectuels, les activités du corps physique de celles du mental. Nos croyances, qui ont souvent le caractère de passions irraisonnées, et les tendances de notre pensée sont dirigées par des forces cachées qui nous habitent et dont nous devons prendre conscience pour pouvoir les contrôler.

3. La vie est une. Il n’existe pas de séparation entre le monde végétal, animal et humain. Ils sont interdépendants et leur survie commune dépend du respect de leur harmonie où nul n’assume le rôle de prédateur, nul ne s’arroge le droit d’altérer l’équilibre de la nature.

4. Les dieux, les esprits subtils et les êtres vivants sont issus des mêmes principes, sont indissolublement liés. Les dieux et les énergies subtiles sont partout présents dans le monde et en nous- mêmes. Il n’est pas possible pour l’être vivant d’atteindre ou de concevoir le principe causal au-delà de ses manifestations multiples. Il n’existe pas pour l’homme de Dieu unique, mais des dieux multiples.

5. La vérité est une. Il n’existe pas une sagesse orientale et une autre occidentale, une science qui s’oppose à la religion. Il ne peut s’agir que de formes diverses d’une même recherche. Les religions ne sont valables que dans la mesure où elles représentent les efforts de l’homme pour appréhender le divin, pour comprendre la nature du monde, pour mieux jouer le rôle qui lui est dévolu dans l’ensemble de la création. C’est une recherche qui doit rester toujours ouverte, qui ne saurait s’exprimer par des dogmes intangibles
. »[9]

C’est notamment à notre époque, la deuxième partie de l’Âge de Fer, du Kali Yuga, que nous devons, selon Daniélou, arriver à une connaissance totale de l’homme, telle que définie ci-dessus. Qui implique que l’homme connaît “la place qu’il occupe dans la création, la reconnaissance de ses limites, du rôle qu’il peut jouer dans la hiérarchie des êtres. Le retour à la sagesse shivaïte apparaît comme la seule voie qui puisse assurer un répit à une humanité qui court vers sa perte à un rythme sans cesse accéléré. »[10]

“Se conformer à ce que l’on est, est dharma.” (“svalakṣana-dhāranād dharmaḥ.”) Dharma est un mot qui signifie “loi naturelle”. S’y conformer est la seule vertu. Il n’est d’autre religion que la réalisation de ce que l’on est par sa naissance, sa nature, ses aptitudes. Chacun doit jouer de son mieux le rôle qui lui est assigné dans le grand théâtre de la création.”[11]

Par naissance, par sa nature, par ses aptitudes ? Faut-il vous faire un dessin ? Voici ce que propose la “religion primordiale”, la “loi naturelle” à laquelle nous sommes priés nous conformer.

« Une différence dans le rôle et les aptitudes des diverses races est reconnue dans le Shivaïsme pour les hommes comme pour les animaux. L’homme n’a pas une origine unique. Il existe quatre races d’hommes de souche distincte. Cette notion, longtemps niée par les Occidentaux pour des raisons surtout bibliques (le mythe d’Adam et d’Ève), tend à être envisagée aujourd’hui par certains anthropologues. La diversité des espèces et des races est un aspect essentiel de l’harmonie de la création. Les restrictions concernant les mariages interraciaux permettent d’éviter l’abâtardissement des espèces, de maintenir chacune dans sa noblesse et sa beauté. Le système des castes a pour but de permettre la coexistence de races différentes dans une même société en assurant à chaque groupe social une profession réservée et des privilèges distincts. Il a fait partie de l’organisation sociale du Shivaïsme ancien. »[12]

« L’homme, né dans une catégorie donnée, correspondant à des aptitudes particulières, doit s’employer à se réaliser pleinement dans le cadre de la profession familiale. L’ambitieux qui veut occuper des fonctions pour lesquelles il n'est pas qualifié mène au désordre social. Le mélange des races produit des individus bâtards qui défigurent l’harmonie, la beauté de la création, qu’il s’agisse des animaux ou des hommes, car ils ne possèdent plus les vertus qui caractérisent chacune des races. Nous le savons pour les animaux, mais nous prétendons l’ignorer pour les hommes. Des animaux de pure race ont un caractère défini que n’ont pas les bâtards. Un chien de berger n’est pas un chien de chasse. On ne fait pas un chevalier avec un commerçant. »[13]

« Ce sont les différences entre les hommes, leur inégalité qui sont la source de tout progrès, de toute civilisation. L’identité dans les aptitudes des diverses races est une fiction. »[14]

« Les théories soi-disant égalitaires et démocratiques de notre temps aboutissent inévitablement à un nivellement qui est une frustration, une sorte d’esclavage pour tous. La liberté, c’est le droit d’être différent. Le fait que les pouvoirs ou les privilèges soient mal répartis est une chose à laquelle on peut remédier, un égalitarisme qui n’est qu’une abstraction en est une autre. Il n’aboutit qu’à l’élimination des plus valeurs, la raison d’être d’une culture. La répression des « intellectuels », mais aussi des hommes qui, par leur talent, ont su arriver au succès, à la fortune, est une caractéristique des pays dits « socialistes ». »

Apparemment, Shiva/Dionysos est un schizophrène. Le dieu de la nature et de l’Éros a horreur du chaos et veut ré-établir l’ordre de l’Âge parfait, où les sages “de couleur blanche” dominèrent. Tout comme Julius Evola (souvent cité par Daniélou) et d’autres…

MàJ 18/09/2014 Article sur Julius Evola par Alain de Benoist de la Nouvelle Droite. Un extrait.
« La pensée évolienne se veut bien entendu fondamentalement orientée vers le haut, c’est-à-dire rigoureusement élitiste et « hiérarchiste ». Evola rappelle qu’étymologiquement, « hiérarchie » signifie « souveraineté du sacré ». La perspective hiérarchique doit donc s’entendre à la fois dans un sens synchronique (« plus la base est vaste, plus le sommet doit être haut »), et dans un sens diachronique, le passé étant par définition toujours meilleur que le présent — et même d’autant meilleur qu’il est plus éloigné. L’idée-clé est ici que l’inférieur ne peut jamais précéder le supérieur, car le plus ne saurait sortir du moins. (C’est la raison pour laquelle Evola rejette la théorie darwinienne de l’évolution). Adversaire résolu de l’idée d’égalité, Julius Evola condamne donc avec force toute forme de pensée démocratique et républicaine — les républiques de l’Antiquité n’étant selon lui que des aristocraties ou des oligarchies —, tant parce que de telles formes de pensée proviennent du « bas » que parce qu’elles sont des produits de la modernité, les deux raisons n’en formant d’ailleurs qu’une à ses yeux. L’histoire étant conçue comme chute accélérée, il n’y a dès lors, du libéralisme au bolchevisme, qu’une différence de degré : « Libéralisme, puis démocratie, puis socialisme, radicalisme, enfin communisme et bolchevisme ne sont apparus dans l’histoire que comme des degrés d’un même mal, des stades dont chacun prépare le suivant dans l’ensemble d’un processus de chute »
***

[1] Les communions humaines, Régis Debray, p. 48-49

[2] Confucius, Jean Levi, p. 37

[3] Par exemple Alain Daniélou qui le considère comme la religion primordiale (p. 17).

[4] Sous-titre du livre de Daniélou.

[5] Rudra et Maheśvara sont des noms plus anciens

[6] The Saiva Age - The Rise and Dominance of śaivism During the Early Medieval Period

[7] Shiva et Dionysos, p. 41

[8] Le Feu sacré, fonctions du religieux, p. 20

[9] Shiva et Dionysos, 293-294

[10] Shiva et Dionysos, 295

[11] Shiva et Dionysos, p. 18

[12] Shiva et Dionysos, p. 270 « Les quatre races d’hommes qui y correspondent jouent successivement un rôle prédominant dans les divers âges que traverse l’humanité. Le sage, de couleur blanche, était l’homme de l’Age d’Or, le Krita Yuga. Puis apparut l’homme guerrier de couleur rouge dans l’Âge des Rites ou Âge d’Argent, le Tréta Yuga. L’homme jaune, cultivateur et commerçant, est celui de l’Âge d’incertitude, l’Âge de Bronze ou Dvâpara Yuga. Finalement c’est l’homme noir, artisan et ouvrier, qui domine dans l’Âge des Conflits, l’Age de Fer ou Kali Yuga. Dans les sociétés qui ne sont pas multiraciales, les castes ont tendance à se rétablir sur des bases d’aptitudes, car elles sont un aspect essentiel de toute société. »

[13] Shiva et Dionysos, p. 272

[14] Shiva et Dionysos, p. 272