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mercredi 8 mai 2013

Allumer le feu en l'éteignant



Le feu-foudre, le feu céleste (G. keraunos) à l’état pur, non mélangé, est invisible. Il n’éclaire pas. Mais il devient visible au fur et à mesure qu’il devient non-feu. C’est en mourant en quelque sorte qu’il donne la vie en produisant de l'énergie vitale (S. prāṇa G. pneuma), un mélange d’air et de feu céleste[1]. C’est en se mêlant d’abord à l’éther/l’air/l’espace qu’il devient manifeste et qu’il commence sa descente « créatrice », en créant progressivement les quatre éléments. Feu ouranique - feu atmosphérique – eau (mer) – terre.

Cela veut dire que le feu invisible est présent dans tous les éléments, mais sans être perceptible. Dans les Vedas, ce feu immortel est Agni, présent en sa forme manifeste en les trois niveaux cosmiques : le ciel, l’air et la terre.
« [Agni] qui est l’embryon de l’eau, l’embryon du bois, et l’embryon de toutes les choses mobiles et immobiles. » RV 1,70,2 « Dans les plantes et les herbes, dans tous les êtres, moi [Agni], j’ai déposé l’embryon de l’accroissement. J’ai engendré toute descendance sur la terre, et des fils dans les femmes ci-après. » RV 10,183,3[2] 
Le Śvetāśvatara Upaniṣad ajoute en intériorisant (comme tous les upaniṣad) : 
« De même que la forme matérielle du feu n’est pas perceptible quand elle demeure latente à sa source (arani, le bâton à feu), et que pourtant son essence subtile n’est jamais absente mais peut s’enflammer par une friction de sa source, de même l’Atman existe sous deux formes (invisible et révélée), tel le feu, et peut être éveillé en ce corps-ci au moyen de la syllabe Om. »[3] 
Selon les physiciens grecs, Avicenne et d’autres, la chaleur vitale était produite par le cœur. Le cœur est aussi le siège du prāṇa dans le corps. Dans les upaniṣads :
« Pas plus haut qu’un pouce, le puruṣa réside dans ce corps […] telle une flamme sans fumée, Seigneur du passé et du futur, il est ici et en cet instant. »[4] 
Mais le prāṇa n’est pas l’air que l’on inspire et expire.
« Ce n’est pas grâce à l’inspir ni à l’expir que vit le mortel. C’est par quelque chose de tout à fait différent, dont ces deux-là dépendent étroitement. »[5] 
Le chemin inverse (du non-feu au feu) est aussi possible, c’est d’ailleurs souvent le même. Aussi chez Héraclite : « Le chemin montant descendant est un et le même. »[6]

Le Kaṭhopaniṣad intériorise : « On doit extraire [le puruṣa] du corps avec précaution, comme on tire la tige hors d’un brin d’herbe. On doit le reconnaître comme étant le Resplendissant et l’Éternel – oui, connaître le Resplendissant et l’Éternel. »[7]

Pour ceux qui ne sont pas initiés aux mystères qui enseignent les chemins de retour, il se fera à la mort, quand les éléments « se fondent progressivement les uns dans les autres », les grossiers dans les plus subtils, et que le puruṣa prend le chemin inverse du non-feu vers le feu céleste. Ce cycle d’allers-retours se poursuivrait infiniment.

Cependant Agni, immortel, symbolise le feu immortel. Le feu terrestre, tel que nous le connaissons, n’est pas ce feu-là. Mais tout comme pour les autres éléments, le feu immortel est aussi mêlé au feu terrestre. Le feu terrestre, qui est un feu mêlé, a besoin de combustible pour durer, pour exister. Quand ce feu n’est plus alimenté, il s’éteint.

C’est l’extinction d'un « feu terrestre »[8] que le Bouddha appelle nirvāṇa. Ce mot se décompose en nir- affixe de négation et -vāṇa qui signifierait « lier ». L’ensemble signifie alors « délier » ou « déliaison » (unbinding). Le sens premier du mot upādāna[9] (T. nye bar len pa) qui signifie « adhésion », « appétence », « attachement » est « combustible ».
« Tout brûle, bhikkhus. Et qu'est-ce, bhikkhus, que ce Tout qui brûle? L'œil, bhikkhus, brûle, les formes visibles brûlent, la conscience oculaire brûle, le contact oculaire brûle, et tout ce qui apparaît sur la base du contact oculaire, que ce soit ressenti comme agréable, désagréable ou neutre, brûle également. Et de quoi brûlent-ils? Je dis qu'ils brûlent du feu du désir, du feu de l'aversion, du feu de l'illusionnement, de la naissance, du vieillissement, de la mort, du chagrin, des lamentations, des douleurs, de la détresse et du désespoir. » Āditta Sutta
Le Maitreya Upaniṣad utilise aussi l'idée du combustible et son épuisement, mais en l'appliquant aussi à l'esprit. 
« Tout comme le feu, lorsque le combustible est épuisé, retourne à sa source, ainsi l’esprit (citta), lorsque ses modifications se sont épuisées, se met au repos et retourne à sa source. » Maitreya Upaniṣad I-7 
Pour le Bouddha le feu qui enflamme tout est le triple feu de la convoitise (rāgagginā), de l’aversion (dosagginā) et de l’aveuglement (mohagginā). Quand ces feux ne sont plus alimentés, ils s’éteignent. Le feu éteint, il restent cependant encore des braises (kukkuḷa)[10] : les cinq skandha. Après la disparition des skandha c’est le bonheur inébranlable.[11] Le plus souvent au moment de la mort. Mais certains arhats comme Dabba Malaputta « se délient » avant par un recueillement dans l’élément igné (P. tejodhātuṃ samāpajjitvā). Après la « déliaison » de Dabba, le Bouddha aurait dit :
« On ne reconnaît pas où va le feu qui s'est peu à peu éteint: de même est-il impossible de dire où vont les saints parfaitement délivrés, qui ont traversé le torrent des désirs, qui ont atteint le bonheur inébranlable (P. acalam padam) ». (Dabba sutta Udāna, viii, 10) 
Le Bouddha n’affirme donc rien sur la destination ou sur un retour à la source, mais il mentionne le bonheur inébranlable. Aussi bien le Bouddha que les upaniṣad se distancient à des degrés différents de la mythologie pour donner des explications plus intérieures. Le feu devient intelligence. 

***


[1] C’est aussi en « mourant » que les étoiles produisent les « cinq (six) éléments », les principaux constituants du corps humain : oxygène, carbone, hydrogène, azote, calcium (et phosphore pour être complet). Le soleil, lui, transforme son combustible, l’hydrogène, en hélium.

[2] 1. I SAW thee meditating in thy spirit what sprang from Fervour and hath thence developed. Bestowing offspring here, bestowing riches, spread in thine offspring, thou who cravest children. 2 I saw thee pondering in thine heart, and praying that in due time thy body might be fruitful. Come as a youthful woman, rise to meet me: spread in thine offspring, thou who cravest children. 3 In plants and herbs, in all existent beings I have deposited the germ of increase. All progeny on earth have I engendered, and sons in women who will be hereafter.

[3] Śvetāśvatara Upaniṣad, I-13 Les traductions des Upaniṣad sont de Martine Buttex.

[4] Kaṭhopaniṣad  2-I-12-13

[5] Kaṭhopaniṣad 2-II-5

[6] Héraclite, fragment 118 (60), Conche p. 408

[7] Kaṭhopaniṣad 2-III-17

[8] Le feu de passion (rāgagginā), le feu d'aversion (dosagginā), le feu d'illusion (mohagginā). Les braises (kukkuḷa) étant les cinq skandha.

[9] « – Bhikkhus, chez celui qui demeure en contemplant la satisfaction dans les phénomènes auxquels on peut s'attacher, l'appétence se développe. Conditionné par l'appétence, l'attachement apparaît. Conditionné par l'attachement, le devenir. Conditionné par le devenir, la naissance. Conditionnés par la naissance, la vieillesse et la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, la détresse, et le désespoir apparaissent. Telle est l'origine de toute cette masse de souffrance. » SN 12.52, Upādāna Sutta

[10] Kukkuḷa (Catuttho) Vagga 21. 3. 4. 1.

[11] Ud 8.10 Dabba Sutta Just as the destination of a glowing fire struck with a [blacksmith's] iron hammer, gradually growing calm, is not known: Even so, there's no destination to describe for those who are rightly released having crossed over the flood of sensuality's bond for those who have attained unwavering bliss.

lundi 28 mai 2012

Détenteur de gloire



L'émergence de la beauté

Le mot « dpal ldan », glorieux, que l’on voit souvent ajouté à des noms de saints tibétains ou à des lignées, se compose de « dpal », souvent traduit par gloire, et de « ldan », qui a. Il est la traduction du mot sanscrit « śrīmat », également composé de « śrī » et de « mat » qui sert à former des adjectifs possessifs. Le mot sanscrit signifie « illustre, resplendissant, prospère ».

Selon le site Inria, Le mot śrī signifie « chance; prospérité, fortune, bonheur; gloire | beauté » Dans la mythologie indienne, il est le nom propre de Śrī «Fortune», « un épithète de Lakṣmī, déesse de la prospérité, épouse-śakti de Viṣṇu; elle est dite issue du barattage de la mer de lait primordiale (kṣīrodamathana) ».

Le sens premier du mot est cependant splendeur, luminance ou diffusion lumineuse, ou encore beauté, bonheur, bénédiction. Un mot qui pourrait resumer tous ces sens est radieux.
Sir Monier Monier Williams nous apprend que śrī signifie à la fois « brûler, flamboyer et diffuser de la lumière »[1] et « mélanger, se mélanger et cuire ». D’où, tout ce qui apparaît radieux dans le monde tient-il sa gloire ? Du feu céleste (G. keraunos). Nous savons par Héraclite, que le feu céleste, le feu pur, n’est pas possible dans le monde, et qu’il doit subir des conversions, c’est-à-dire qu’il doit se mêler, avant de nous devenir accessible.
« d’abord mer, de mer, la moitié terre, et la moitié souffle brûlant » (Fragment 82, Diels 31).
Si la mer est une conversion du feu et que le feu est mêlé à la mer, il est comme l’essence de la mer. En barattant la mer, on fait émerger l’essence de la mer, qui est toute la splendeur du monde : Lakṣmī, mais rappelons qu’Aphrodite aussi est née de l’écume de la mer.

Dans la version shivaïste du barattage de la mer primordiale, le poison kālakūta en émerge. Ce poison avait la capacité de détruire le monde. Serait-il l’équivalent du feu de la fin des temps ? Le feu céleste, sous sa forme pure, extrait du mélange, mais qui sur la terre serait totalement déstructrice. De quelle manière ? Le feu céleste en se mêlant met de l’ordre dans le chaos et crée ainsi le cosmos. Le feu pur est pure intelligence. Pour preuve, quand Viṣṇu tente d’avaler le poison kālakūta, cela a pour effet de le prostrer par terre et de le rendre sans voix ! Sans logos, sans Discours, sans ordre, il n’y a pas de monde, mais que du chaos. Et c’est pourtant avec ce même feu céleste, « de la fin des temps » que Śiva détruira le monde.

La gloire du monde (śrī) n’est donc pas le feu céleste à l’état pur, mais mélangé, et le mélange est radieux (śrīmat) par la présence du feu céleste mêlé, qui est bénéfique. Toute la manifestation cosmique porte à chaque niveau de manifestation (S. tattva T. de nyid), un degré de mélange du feu céleste. Le shivaïsme compte 36 degrés de manifestation (tattva) de Śiva, jusqu’à l’élément le plus grossier. Ces tattva sont considérés comme des essences et ne disparaissent pas quand a lieu la dissolution cosmique (laya). Ils sont les éléments constitutifs de la manifestation cosmique. Pour le Trika, Śiva est le seul tattva, puisqu’il est la source de tout ce qui existe dans l’univers. Les 36 tattva sont donc en essence Śiva.[2] Celui qui dans toute la manifestation s’identifie aux tattva, s’identifie à Śiva et au feu céleste. C’est un détenteur de feu céleste (keraunos) mélangé, un détenteur de foudre, un détenteur de vajra (vajradhara) aux quatorze étages du saṁsāra. Il est détenteur de gloire, il est radieux (S. śrīmat T. dpal ldan ).

Le terme klong 'khyil signifie "halo",  un "rayonnement émanant de quelqu'un (ou de quelque chose), ou créé par l'imagination" (Atilf). "Zone circulaire faiblement lumineuse, blanche ou colorée, qui baigne ou entoure des objets, des personnes, ou que l'œil perçoit comme telle." Faiblement lumineuse, car il s'agit d'un état mêlé, d'une incarnation. C'est le halo (de gloire) qui indique la présence du feu céleste dans la manifestation.
  

Illustration : La Naissance de Vénus (Botticelli) de Sandro Botticelli, peint vers 1485 et conservé aux Offices de Florence.



[1] P. 1098 burn, flame, diffuse light. To mix, mingle, cook
[2] The Trika Saivism of Kashmir, Moti Lal Pandit, p. 219