Affichage des articles dont le libellé est panthéisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est panthéisme. Afficher tous les articles

mercredi 27 mars 2013

L’auto-connaissance de Dieu


La formulation par Rudolf Otto ci-dessous de la thèse de Maître Eckhart, pourrait capturer l'idée de base de plusieurs approches mystiques qui nous intéressent sur ce blog. Si on veut bien faire abstraction des aspects terminologiques et mythologiques spécifiques. Elle revient également sur le risque de confusion avec des thèses panthéistes.   
Dieu prononce son Verbe éternel de toute éternité. II l’exprime d’une double manière qui, du point de vue de Dieu, n’en fait d’ailleurs qu’une. II le prononce éternellement en lui-même et du même coup le prononce éternellement dans l’âme. II engendre son Fils éternellement en lui-même et du même coup l’engendre en nous et, par-là, nous engendre nous-même comme son Fils unique. Qu’est-ce que ce Verbe éternel, ce Fils unique quand il est prononcé dans le fond de l’âme ? Qu’est-il là ? ce qu’il est en Dieu et pour Dieu lui-même, la pensée que Dieu a de lui-même, c’est-à-dire la connaissance que Dieu a de lui-même, connaissance qui devient celle de l’âme grâce à sa participation réelle au Verbe lui-même. Posséder le Verbe en soi, c’est donc participer à la connaissance par laquelle Dieu se connaît lui-même. C’est en même temps avoir la connaissance de Dieu non pas comme un accident, comme un fait « psychologique » empirique, ni dans un acte isolé et concret de représentation, non pas comme un concept ou une théorie, mais comme le fond essentiel propre, supra-empirique, de l’âme elle-même. L’âme n’a pas le Fils, elle est le Fils ; elle n’a pas la connaissance de Dieu, son essence même est au fond la connaissance même de Dieu. Et tout ce qui revêt en nous la forme de « pensée » ou d’idée de Dieu n’est que fonction extérieure des « puissances », non la réalité essentielle elle-même. Ainsi donc Dieu se connaît et s’aime lui-même en nous, dit Eckhart.
On peut se méprendre du tout au tout sur cette profonde affirmation et alors nous sommes en plein « panthéisme ». II n’est que de l’entendre dans le sens d’Ed. von Hartmann, pour qui Dieu lui-même ne parvient à la conscience de lui-même que dans la conscience humaine. Cela serait pour Eckhart le dernier mot de la démence[1]. Dieu, en effet, engendre éternellement son Fils en lui-même. Éternellement la Déité se détermine en Dieu, en conscience personnelle de soi et en connaissance de soi, du fait que le Père prononce en lui-même le « Verbe »[2]. Mais Dieu donne éternellement a l’âme tout ce qu’il est et tout ce qu’il a, et l’âme « participe » à son être même et n’a d’être que par là. Elle participe donc à sa connaissance divine. Ainsi donc sa connaissance n’est pas acte propre, découverte propre — et là est la pointe — elle ne connaît absolument que parce que l’Être éternel lui-même est en elle et, du même coup, aussi l’auto-connaissance éternelle[3]. Ce n’est pas là du panthéisme mais bien plutôt son opposé diamétral, et peut-être superlative : c’est la conception théopantiste d’une « doctrine excessive de la grâce », ce n’est pas une divinisation de la créature[4]
Rudolf Otto, Mystique d’Orient et mystique d’Occident, pp. 198-199

[1] Cf. Lehm. 240 : « Dieu a conscience de lui-même et ce n’est que dans cette conscience de lui-même qu’il connaït aussi les créatures. »

[2] « Dieu le Père possède une absolue intuition de lui-même, une connaissance abyssale de lui-même par lui-même, sans aucune image (espèce). Et c’est ainsi que Dieu le Père engendre son Fils » (Rf. 6, 5).

[3] « Connaitre Dieu et être connu de Dieu, c’est, si l’on va au fond des choses, tout un. Nous connaissons et voyons Dieu par Ie fait même qu’il nous connait et nous rend voyant » (Lehm. 190). — Luther s’exprime exactement de la même façon : « Dieu seul connait et, avec lui, ceux qui voient par les yeux de Dieu, c’est-a-dire ceux qui possèdent l’Esprit » (édit. de Weimar, 18, 700, 1 sq.).

[4] Sur l’opposition entre théopantisme et panthéisme, cf. notre Vishnu Nârâyana, 2ème édition, 85.

dimanche 10 juin 2012

Définitions et ruminations




Dualisme : "Système de croyance ou de pensée qui, dans un domaine déterminé, pose la coexistence de deux principes premiers, opposés et irréductibles". (Atilf)

Par exemple l'esprit/la pensée et la matière, le corps et l'âme, le sujet et l'objet, ... Les croire opposés, distincts et irréductibles, c'est déjà au départ les réifier, les transformer en choses.

Monisme : "Tout système philosophique qui considère l'ensemble des choses comme réductible à l'unité: soit au point de vue de leur substance, soit au point de vue des lois (ou logiques, ou physiques), par lesquelles elles sont régies, soit enfin au point de vue moral." (Atilf)

Il y a toujours deux principes co-existants, p.e.  le principe de l'intelligibilité et le principe de l'existence, mais ils peuvent être réunis et ramenés à une unité. On peut ensuite spéculer (ou pas) au sujet de cette unité, qui est une substance ou pas. Si la pensée est un épiphénomène de la matière, seule la matière existe réellement et le monisme est matérialiste. Ou bien la pensée préexiste dans la matière et le monisme est dit panthéiste. 

Panthéisme : "Doctrine philosophique ou religieuse qui, rejetant ou minimisant l'idée d'un dieu créateur et transcendant, identifie Dieu et l'univers, soit que le monde apparaisse comme une émanation nécessaire de Dieu (panthéisme stoïcien, panthéisme émanatiste des néo-platoniciens, philosophies de l'Inde, doctrine de Spinoza, etc.), soit que Dieu ne soit considéré que comme la somme de ce qui est (panthéisme naturaliste ou matérialiste; synon. pancosmisme)." (Atilf)

Dans le panthéisme, et le dieu et sa création (émanation) sont dilués. Ni Dieu ni les choses sont ce qu'ils pourront paraître être à première vue. La réalité en prend un coup. Contrairement au monothéisme. 

Monothéisme : "Croyance en un seul Dieu; doctrine qui admet l'existence d'un Dieu unique, personnel, distinct de l'Univers dont il est le créateur et le maître." (Atilf)

Dans cette croyance et Dieu et sa création sont bien réelles et distinctes. Le monothéisme est donc un dualisme.  Descartes était un dualiste monothéiste, Spinoza un moniste panthéiste, ou immanentiste ?

La nature du "divin" panthéiste peut varier. La constante dans le panthéisme est l'esprit, la pensée, l'intelligibilité, qui peut avoir des dégrés de "pureté" (degré de mélange) et des modes différents. Le divin, la pensée préexistante, peut alors s'incarner dans l’existence, en se mélangeant avec la matière pour finalement s'en séparer. Ou bien, il peut s'émaner en une existence dont la nature est indéfinie ou projeter un monde qui est pur idée[1].

A partir de là, qu’il y ait un symbole divin ou pas et quelque soit la teneur du divin, il y a une intelligence qui s’émane, et qui en se « mélangeant » ou en « créant » la « matière » (qui peut être pure māyā), est à l’origine de l’existence ou l'habite.

Le shivaïsme non duel est clairement un monisme panthéiste, centré autour du dieu Rudra/Śiva/Bhairava, avec sa mythologie et son évolution. Śiva est un dieu qui contient en lui toute la création sous forme d’essences (tattva). Les choses (S. bhāva) sont ce qu’elles sont grâce à leur essence (tattva)[2].

Le premier texte du canon de l’école tibétaine des Anciens (rnying ma), et le premier tantra de la Section de la conscience (T. sems sde) du système Dzogchen, est le Discours du roi pancréateur. Le nom complet du tantra est le Roi pancréateur, la conscience éveillée qui est la complétude universelle de toutes les choses (T. chos thams cad rdzogs pa chen po byang chub kyi sems kun byed rgyal po, le titre en sancrit Sarvadharmamahāśāntibodhicittakulayarāja). Quelles que soient ses origines, le texte, classé parmi les discours du bouddha (buddhavacana) dans l’école des Anciens, entre sur scène au 11ème siècle[3]. C’est l’intuition spontanée (T. rang byung ye shes) qui s’adresse directement à l’être vajra (vajrasattva), on n’y trouve donc pas d’introduction. On y retrouve tout le monisme panthéiste du shivaïsme, tous les attributs du dieu créateur ou de la source dont tout s’efflue, mais sans référence à un dieu créateur, ni même à son nom. Ici c’est l’intuition spontanée qui contient toutes les essences, qui ne s’appellent pas tattva, mais « entourages » (T. ‘khor). La méthode suivie est celle de la dernière voie, la non-voie (S. anupāya), qui correspond à l’Atiyoga. Comme le texte fait référence aux neuf véhicules, et au terme « complétude universelle » dans son acceptation nouvelle, il peut être daté par rapport à ces éléments. La méthode Atiyoga suit donc la même méthode moniste panthéiste ou absence de méthode que la non-voie du shivaïsme, ou ce n’est pas par l’effort mais par la « grâce divine » (S. anugraha[4] T. rjes su gzung ba) qu’on se libère. C’est une voie de reconnaissance (S. pratyabijñā-upāya) en dehors du cadre d’une consécration (dīkṣā)[5]. Le Roi Pancréateur, que l’on pourrait classer dans la catégorie dzogchen primitif, ne fait pas référence à une consécration, mais dans le Dzogchen tel qu’il est pratiqué actuellement, l’Atiyoga est pratiqué dans le cadre d’une consécration,[6] où l'on est pris en charge (anugraha T. rjes su gzung ba) par un lama.

Une des difficultés de l’utilisation de symboles et de symboles du divin est qu’il semble être une constante que c’est celui-ci qui est pris pour l’objectif et que les méthodes pour l’atteindre (sadhāna) deviennent de plus en plus premier degré. L’intuition spontanée (rang byung ye shes) est symbolisée par un symbole déiforme Samantabhadra, qui est traité comme tout autre dieu, à qui on adresse des prières et des offrandes et de qui l’on reçoit la grâce. L’accès à ce dieu est encadré dans un culte, auquel on accède par le biais d’une consécration et par l’intermédiaire d’un Fournisseur d’Accès Divin.   

Photo : Flying Spaghetti Monster


[1] Idéalisme : "Toute philosophie qui ramène l'existence à l'idée, à la pensée considérée en particulier ou en général." (Atilf)
[3] Le roi zhi ba ‘od accuse (bka’ shog) un certain Drang nga Shag tshul (shakya tshul khrims) de l’avoir composé. E.K. Neumaier-Dargyay P. 7
[4] Gérard Huet : anugraha | phil. [śaiva] la délivrance par Śiva «qui vous prend sous son aile»
[5] Moti Lal Pandit, The Trika Shaivism of Kashmir, p. 268, se référant à K.C. Pandey, Abhinavagupta, An Historical and Philosophical Study, p. 315, C. Sharma, A Critical Survey of Indian Philosophy, p. vii
[6] « Les consécrations (dbang) sont indispensables à l’entrée dans la Voie des Tantras et dans celle de l’Atiyoga… L’obtention préalable des consécrations est la condition impérative qui permet de comprendre la nature de l’esprit (sems kyi gnas lugs), d’en expérimenter la réalité, avant de pouvoir en appliquer les principes au cours de la pratique. Sans ces consécrations, l’entrée dans la Voie n’a strictement aucun sens. » Les Spécificités desConsécrations de la Grande Perfection, par Jean-Luc Achard. Khyung-mkhar 2012.