vendredi 15 octobre 2010

Le pragmatisme du Kadampa Gampopa



Il existe plusieurs thèses sur la "frilosité" de Gampopa et des Kadampa de manière générale vis à vis des instructions des yogatantras supérieurs, susceptibles d'exalter l'imagination. A l'époque de la "deuxième diffusion" (T. sar ma), elles valaient littéralement de l'or. Elles s'achetaient avec de l'or et se vendaient contre de l'or (Drokmi, Marpa, Rechungpa…). Drokmi avait négocié l'exclusivité des instructions du Chemin et du fruit sur le territoire tibétain avec le maître indien Gayadhara. On rêvait d'être un Heruka et de célébrer les gaṇacakra comme les maîtres d'antan les célébraient en Inde avec de la véritable chair humaine récupérée dans les charnières (Tsangnyeun). On rêvait de devenir un vidyādhara à travers la pratique du yoga sexuel (S. karmamudrā) afin d'obtenir des pouvoirs surnaturels (S. siddhi) et de pouvoir se rendre dans les plans célestes (S. khecarī). Il suffit de lire les hagiographies de Rechungpa, quand celui-ci logeant dans une chambre en dessous de son maître Tipupa et sa femme ne résiste pas à la tentation d'aller voir comment ça se pratique. S'il s'agit sans doute d'une fiction autour de Rechungpa, il s'agit quand même de la curiosité de leurs auteurs et de ceux qui s'identifiaient avec Rechungpa. Les yogatantra supérieurs avaient créé un sacré buzz, cela est hors de doute.

L'indifférence ou le refus de la part des maîtres Kadampa, y compris Gampopa, n'est pas dû à de la pudibonderie excessive ou à une psychorigidité de la part de moines face au buzz des yogatantra supérieurs introduits par des aventuriers laïques. On ne peut pas dire non plus qu'il s'agissait d'instructions auxquelles ils n'avaient pas eu accès, qu'ils ne connaissaient pas ou qui leur étaient passées devant le nez dans des transmissions voisines. Atiśa avait reçu une formation très complète. Il est probable que certaines instructions sont apparues après et qu'il fallait leur trouver des lignées de transmission et une place dans les hagiographies des grands maîtres.

Non, la raison du manque d'enthousiasme pour ce nouveau buzz de la part de Gampopa et de la lignée Kadampa en général en est très simplement une de pragmatisme et d'efficacité. Dans l'extrait ci-dessous, Gampopa nous parle d'un géshé Kadampa qui connaissait une instruction de mantra secret du domaine de l'inconcevable (T. gsang sngags kyi chos bsam gyis mi khyab pa zhig). Il s'agit sans doute des instructions de l'Acintyākramopadeśa (T. bsam gyis mi khyab pa'i rim pa'i man ngag) attribué à Kuddāla(pāda)/Koṭali (T. tog tse pa “l’homme à la pioche”). Gampopa cherche ici à faire de l'effet en mentionnant un des enseignements les plus ésotériques, que l'on retrouve aussi dans les Neuf cycles de l'école Sakyapa. Il nous parle aussi du grand traducteur Rinchen Zangpo (T. rin chen bzang po 958-1055), qui avait traduit de très nombreux tantras, les uns plus ésotériques que les autres, avec seize panditas indiens. Quand vers la fin de sa vie, il rencontre Atiśa, celui-ci le fait pratiquer la méditation sur l'impermanence…

Voici l'extrait des "Enseignements publics [intitulé] Les qualités excellentes"[1]
Le Seigneur Gampopa dit :
Si les pratiquants du buddhadharma de tous les niveaux s'y consacrent entièrement (T. blo nges), toutes les instructions reçues seront profondes. S'ils ne s'y consacrent pas entièrement, aucune instruction ne sera profonde. Le kalyāṇamitra ('brom) ston pa (1004-1064) connaissait une instruction du guhyamantra inconcevable. Quand il rencontra Atiśa, celui-ci lui dit de se consacrer aux [Instructions graduelles des] trois types d'individus. En se consacrant continuellement à développer la bienveillance et l'altruisme, tout le monde eut confiance en lui. Actuellement, les instruction que les Kadampa donnent sont celles du Chemin graduel des trois types d'individus (Lamrim).

Il en va de même pour le traducteur Rinchen Zangpo, qui avant [Atiśa] avait connu seize pandita [indiens]. Comme pratique, [Atiśa] lui avait dit de comprendre que tous les phénomènes sont éphémères.

En fait, quand on parle "d'individu de capacité inférieure", [on veut dire] le fondement, qui consiste en les instructions destinées aux individus de capacité inférieure. Si on les met en pratique, les souffrances d'une existence infernale nous effraieront. Faisant confiance en le rapport entre les causes et leurs effets, on reculera devant les actes négatifs. Certes, on appelle [les individus qui ont cette motivation] "de capacité inférieure", mais il est dit :

"Les gens du monde les considèrent comme authentiques
Quel "grand" a [ces capacités] ?
Même pendant mille existences
Ils ne chuteront [pas une seule fois] dans les destinées malheureuses"

***
Illustration : Gampopa à Gampo

[1]tshogs chos yon tan phun tshogs

Texte tibétain Wylie

yang rje dwags po rin po che'i zhal nas/sangs rgyas kyi bstan pa'i rim pa mtha' dag la blo nges su 'dod na/chos gang bshad kyang zab/blo nges su ma 'dod na chos gang bshad kyang mi zab gsung*/dge bshes ston pas gsang sngags kyi chos bsam gyis mi khyab pa zhig mkhyen te/jo bo dang mjal nas skyes bu gsum la blo nges/dus rtag tu byams pa dang snying rje la blo nges pas/'gro ba thams cad khong la dad par gyur pa yin/da lta bka' gdams kyi bstan pa dar bar byed pa khong gi skyes bu gsum la byed pa yin/de bzhin du lo ts+tsha ba rin chen bzang pos de'i gong du paN+Di ta bcu drug dang mjal te/nyams len la chos thams cad mi rtag par go ba de yin/skyes bu chung ngu ni gzhi skyes bu chung ngu'i chos la byas nas/nyams su ci len na ngan song gi sdug bsngal la 'jigs nas/las 'bras la yid (5ba)ches pas mi dge ba la rnam par 'dzem pa de yin/de la ming skyes bu chung ngu ru btags kyang*/'jig rten pa yis yang dag lta//chen po su la yod gyur pa//mi de tshe rabs stong du yang*//ngan 'gro dag tu ltung mi 'gyur//zhes gsung pa'o//

jeudi 14 octobre 2010

Suite à quelques questions...

Quelques réflexions suite aux questions de Nicolas.

J'essaie sur mon blog de partir des points de vue de Maitrīpa et de Gampopa, du moins tels que je les comprends. Selon ce point de vue, l'éveil (la réalisation du dharmakāya) est unique. Pour Maitrīpa et pour Gampopa, les corps formels, donc l'activité altruiste, sourdra naturellement de cet éveil et des aspirations antérieures à celui-ci. La personne éveillée est comme le libéré-dans-la-vie (S. jīvanmukti) dans les autres traditions indiennes. Elle a toujours son conditionnement physique, son passé, ses aspirations et son activité sera en fonction de ces facteurs. C'est une approche plutôt mystique et passive. C'est l'éveil qui est dans le siège du conducteur, si on n'a pas peur d'une personnification excessive et de métaphores automobiles.

Selon un autre point de vue, les corps formels sont à édifier. Cela peut se faire à travers l'édification d'un corps immortel (S. kāyasādhana) avec ses pratiques haṭhayoguiques, l'alchimie chimique (S. rasāyana) pour endurcir le corps physique, l'alchimie génétique (une autre forme de rasāyana, recherche de mahāmudrā quasi-substantielle), le yoga du corps subtil avec son travail sur les canaux et les souffles etc. Ou un peu plus spirituel, mais toujours de manière active, l'édification d'un corps divin plus classique, que l'on connaît mieux en occident dans le milieu du bouddhisme tibétain. Ou encore des combinaisons de toutes ces méthodes. La méthode plus mystique peut être intégrée dans les méthodes plus actives comme la phase d'achèvement (S. saṁpanna-krama), mais elle n'est pas reconnue comme une méthode auto-suffisante, sauf dans des cas exceptionnels, que Jamgon Kongtrul qualifiera de troisième méthode, celles du Cœur (T. snying po'i lugs).

En fait, les instructions telles qu'elles sont présentées de nos jours sont présentées comme un ensemble cohérent. En réalité, il s'agit de différentes instructions, avec des origines différentes, nées dans un contexte différent. Elles arrivent à nous après de nombreuses réinterprétations, systématisations etc. Les hagiographies, écrites à différents moments, servent à combler des hiatus, des manques et à unifier tout cela.

La façon traditionnelle d'approcher les divergences est de les considérer comme des moyens (S. upāya) pour différents types de dispositions. La supériorité autoproclamée de chaque instruction nouvelle est, à mon avis, le moyen de promotion le plus ancien du monde pour se distinguer de l'existant.

Les autres religions, si elles utilisent des méthodes mystiques, "passives", débouchent sur un résultat très similaire si on en croit les descriptions après l'expérience. Rien ne m'empêche de croire, qu'elles ne permettront pas d'atteindre l'équivalent du dharmakāya, qui est félicité, luminosité et absence de représentation. Selon Maitrīpa, Milarepa et Gampopa (Les enseignements publics [intitulé] Les qualités excellentes T. tshogs chos yon tan phun tshogs), les corps formels sont produits spontanément à partir du dharmakāya en fonction des aspirations passées, du contexte individuel et des situations ad hoc rencontrés. Gampopa dit dans le même texte que les personnes à la vision pure et les bodhisattvas perçoivent les corps formels (d'un buddha) en fonction de leur niveau et de leur conditionnement pourrait-on ajouter. Maitrīpa dit qu'en pratiquant sans cesse une divinité, on finira par le voir partout. Il compare cela à une mère qui vient de perdre son fils unique et qui ne peut s'empêcher de penser à lui continuellement et de le voir partout. Mais pour lui, le fond des choses, y compris divines et aussi diverses qu'elles soient, est au niveau du dharmakāya. Par rapport à celui-ci, rien ne pourrait être supérieur ou inférieur.

mardi 12 octobre 2010

Ngendzong et Tseringma



Ngendzong Teunpa (T. ngan rdzong ston pa) n'est pas connu en dehors de la transmission orale de Cakrasaṁvara. Il existe un manuscrit que Roberts situe approximativement au quatorzième siècle, qui porte le titre "La vie et les chants du glorieux [Mila] Shépé Dordjé" (T. dpal bzhad pa’i rdo rje’i rnam thar mgur chings dang bcas pa), et qui comporte quatre textes. Ces textes ont été compilés et contiennent des comptes rendus attribués à douze grands yogis (T. ras pa), disciples directs de Milarepa, parmi lesquels figure ledit Ngendzong Teunpa. Le compilateur anonyme présente Ngendzong comme le personnage clé dans la transmission orale de Cakrasaṁvara [3]. Dans son colophon, le compilateur reprend le colophon de Ngendzong et écrit :
"Ceci a été mis par écrit en accord avec les paroles du lama, car je craignais que des personnes de moindre intelligence [parmi] les futurs détenteurs de lignée de ce Joyau qui exauce - de la lignée Karṇatantra (T. snyan rgyud) de Cakrasaṁvara puissent l'oublier."[4]
Selon Peter Roberts, la partie du manuscrit qui concerne Ngendzong relate les combats de Milarepa contre les démons, et plus particulièrement sa rencontre avec Tseringma, qui avait lieu selon Ngendzong en 1117 quand Milarepa avait 77 ans. Roberts pense aussi que ce manuscrit avait servi de source à l'historien 'Gos lotsawa, ce qui lui permet de le dater (avant 1478). Tsangnyeun Heruka se serait appuyé sur ce manuscrit pour écrire sur Ngendzong et Tseringma.

Dans les Chants de Milarepa et donc selon Tsangnyeun Heruka, la déesse Tseringma aurait été la mudrā de Milarepa dans sa pratique de karmamudrā (yoga sexuel)[5]. C'est une preuve hagiographique que Milarepa aurait pratiqué les quatre mudrā au complet et qu'il est ainsi un vidyādhara de la plus haute catégorie. Les hagiographies sont habituellement très discrètes sur cet aspect, mais dans les Chants de Milarepa, Tsangnyeun le met en avant pour les raisons exposées dans le billet précédent.

Le yogi fou de Tsang consacre d'ailleurs aussi un chapitre à Ngendzong Teunpa dans les Chants de Milarepa (ngan rdzong ston pa dang mjal ba'i skor Chang : The song of the staff). On retrouve le nom de Ngendzong dans la collection des oeuvres complètes de Thu'u kwan Blo bzang chos kyi nyi ma (1737-1802) où il est mentionné comme le coauteur d'un rituel de prière et d'offrande à Tseringma avec zhwa dmar (4ème) chos kyi grags pa (1453-1524) dans la section dédiée aux dharmapala. Tsangnyeun le mentionne encore dans le colophon de sa Vie de Marpa. Il explique que sa version est basée sur celle de Ngendzong en l'ayant enrichie de nombreuses anecdotes. Il explique que l'hagiographie de Marpa avait initialement été donnée oralement à Ngendzong par Milarepa et Marpa Golek. Milarepa l'aurait aussi donnée à Rechungpa. Ensuite, Rechungpa et Ngendzong auraient compilé ensemble la version de Ngendzong qui avait servi de base à Tsangnyeun pour sa version à lui.

Sur Tseringma
Thu'u kwan écrit dans son colophon du rituel de prières et d'offrandes de Tseringma qu'il s'est basé sur la prière (T. gsol kha) composé par Ngendzong et le 4ème Shamarpa. Si ce Ngendzong est le contemporain du 4ème Shamarpa, il n'a pas pu être le disciple direct de Milarepa. Si le 4ème Shamarpa, pour écrire cette prière, s'est basée sur une version antérieure attribuée à Ngendzong, cette dernière n'existe plus. Thu'u kwan explique que, pour écrire ce rituel, il a donc utilisé cette version et pour les différentes phases du rituel il s'est basé sur celles que l'on trouve dans "la Mine des sadhāna " (T. sgrub thabs rin 'byung), une collection de sadhāna suivant l'exemple du Guhyasamajasādhanamala, et composée par le Sakyapa rje btsun kun dga' snying po (1092-1158). Les autres rituels de Tseringma que j'ai trouvés sur TBRC sont tous plus tardifs (post 18ème siècle). Tseringma, qui a pour monture un lion de neige - animal emblématique du Tibet - est l'équivalent tibétain de Vajrayoginī ou Vajravarāhī. Tseringma est d'ailleurs considérée comme la protectrice spécifique du Tibet en général et de la lignée de Milarepa en particulier.

Faits concrets sur Ngendzong
Comme preuve de l'existence de Ngendzong, il y a concrètement "La vie et les chants du glorieux [Mila] Shépé Dordjé", qui contient quatre textes attribués à Ngendzong et qui sont une compilation anonyme, que Roberts pense dater du 14/15ème siècle. Bien que le compilateur soit anonyme, il appartient clairement à la lignée de Ngendzong et probablement à la lignée Drukpa (Roberts p. 19). Il y aurait une prière à Tseringma, cosignée avec le 4ème Shamarpa (15/16ème sciècle), que je n'ai pas pu trouver mais dont se serait servi Thu'u kwan pour composer son rituel à Tseringma. Il y aurait une hagiographie de Marpa, coécrit avec Rechungpa, dont Tsangnyeun (15/16ème sciècle) se serait servi pour écrire sa Vie de Marpa. Très peu de choses concrètes.
En revanche, Ngendzong est présenté comme un témoin direct de la vie de Milarepa, notamment de ses combats contre les démons, et sa rencontre avec Tseringma, la karmamudrā de Milarepa, donc de sa pratique des quatre mudrā dans le sens Néo-herukiste du mot. Il est celui qui aurait reçu de Milarepa le Cycle des neuf instructions de la dakini incorporelle et qui est à l'origine de "Transmission orale de Cakrasaṁvara" (T. bde mchog snyan brgyud), aussi appelée en abrégé "La transmission orale" (T. snyan brgyud).

C'est cette acceptation qui avait conduit certains à conclure que Gampopa aurait refusé ou rejeté les instructions ésotériques de Milarepa qui comportaient la pratique d'une karmamudrā pour la raison qu'il tenait aux voeux de libération personnelle de par sa formation Kadampa et que pour cette même raison sa version de la Mahāmudrā ne pouvait pas être complète. C'est toujours pour cette raison que dans la tradition de Rechungpa, Gampopa est quelquefois relégué à un rôle secondaire. Voici le colophon de "La vie et les chants du glorieux [Mila] Shépé Dordjé" :
"Les quatre fils de coeur furent Rechung, Seben Repa, Ngendzong Repa et Drigom Repa. Les huit fils proches furent Repa Shiwa Ö, Repa Sanggye Kyab, Repa Dorje Wangchuk, Shengom Repa, Rongchung Repa, Kharchung Repa, Nyengom Repa et Khyira Repa."[6]
Gampopa est classé dans une liste de six disciples qui avaient connu Milarepa à la fin de sa vie (T. sku gshegs pa′i slob ma drug).

Mise à jour :

Dans la Collection du savoir (shes bya mdzod), vol. 3, dans la section qui traite de la Mahāmudrā-sahaja de la félicité vide (bde stong), selon le système des mantra (S. mantranaya), sans le système des sūtra (p. 375), Jamgong Kongtrul explique que la tradition orale de la ḍākinī de Cakrasaṁvara de la basse lignée Drukpa Kagyu (smad 'brug) provenait de la Collection de trois cycles du joyau qui exauce (yid bzhin nor bu skor gsum gyi mdzod) qui remonta à Rechungpa et à Ngendzong (ngan rdzong ston pa).
Avec l'information de la co-écriture du rituel de Tseringma avec le 4ème Shamarpa, cela fait un deuxième élément qui pourrait suggérer que Ngendzong n'était peut-être pas un contemporain de Milarepa et de Rechungpa.

***
Illustration : Le groupe des cinq déesses de Tseringma avec Milarepa en haut

[2]
The Biographies of Rechungpa: The Evolution of a Tibetan Hagiography de Peter Alan Roberts. p. 2
[3] Ibid. p. 23
[4] T. 'khor lo yi/ rgyud pa yi bzhin nor bu snyan rgyud bde mchog 'di/ma 'ongs gdung rgyud 'dzin pa rnams/ blo dman rjed pas 'jigs pa'i phyir/ bla ma'i gsung bzhin yi ger bkod/
[5] tshe ring mched lngas drod zhul ba dang zhus lan gyi rim pa. Tsangnyeun explique à la fin du chapitre qu'il s'est basé sur la version de Ngendzong pour l'écrire.

[6] The Biographies of Rechungpa p. 24

Textes tibétain Wylie

Colophon
Thu'u kwan

tshe ring mched lnga'i gsol mchod kyi cho ga 'dod 'jo'i bum bzang zhes bya ba 'di ni / rgyu mtshan 'ga' zhig la brten nas/ rang nyid kyi mos pa'i mtshams sbyar te/ rje btsun gyi dngos slob ngan rdzong ston pa b+ho d+hi rA dza dang/ zhwa dmar pa chos kyi grags pas mdzad pa'i gsol kha dang / rje btsun kun dga' snying pos sgrub thabs rin 'byung du gsung pa'i chog bsgrigs rnams gzhir bzhag pa la ma tshang ba kha bskangs/ go rim khrigs su bsdebs/ tshig sbyor 'ga' zhig gsar du bgyis te cha tshang la khyer bde bar/ btsun gzugs d+harma badz+ra gyis gzhis ka o rgyan gling du sbyar ba'o


Colophon Vie de Marpa

de ltar rje btsun mar ston chos kyi blo gros kyi rnam par thar pa mthong ba don ldan 'di nyid/ rje btsun mi la dang/ mar pa mgo legs gnyis kyis ngan rdzong ston pa la zhib rgyas zhal nas snyan du brgyud pa dang/ rje btsun mi la ras chung pa la yang gnang bas/ ras chung pa dang ngan rdzong ston pa byang chub rgyal po gnyis bka' bgros nas bsgrigs pa'i rnam thar phyi mo'i gtso bor bzhugs pa las/ bla ma rngog pa/ mtshur ston/ mes ston rnams kyi zhal nas byung ba'i yig cha la sogs rnam thar mang dag 'dzom pa'i nang nas/ skye 'gro dwang ba'i mig rkyen mchog gu gyur pa/ don la srid zhi'i dgos 'dod 'byung ba rin po che bai DU rya'i phreng ba rnams kyi thugs rje'i mig la lhag bsam gyi lung tshig gi sdeb sbyor spel legs par brgyus nas rnam mkhyen sangs rgyas thob pa'i rgyan 'dod pa rnams kyi yid 'phrog par byed pa'i rin chen rgyan gyi phreng ba 'di nyid/ dur khrod nyul ba'i rnal 'byor pa khrag 'thung rgyal pos/ dbang phyug mi la ras pa'i mngon par rdzogs par sangs rgyas pa'i gnas mchog chu bar sprul sku'i pho brang du yi ger bkod pa'i yi ge pa ni shrI lo pan pa 'jam dpal chos lha'o

Shes bya mdzod (vol. 3 p. 393)
rje btsun mi la'i thugs sras zla ba lta bu ras chung rdo rje grags pa dang*/ sogs khongs nas ngan rdzong ston pa gnyis kyis yid bzhin nor bu skor gsum gyi mdzod nas byon pa'i bde mchog mkha' 'gro snyan brgyud kyi bka's srol 'dzin pa ste/

lundi 11 octobre 2010

Sauver Milarepa et Gampopa



La tradition distingue deux courants dans la lignée Kagyupa, la "lignée de la pratique" (T. sgrub brgyud) qui passa par Milarepa et Gampopa et la lignée de l'exégèse" (T. bshad brgyud spécifiquement des yogatantra supérieurs), qui passa par rngog et les autres deux condisciples de Milarepa. La tradition ne fait cette distinction que rétrospectivement quand Gampopa et ses descendants spirituels directs se sont fait attaqués sur leur manque d'affiliation et de matériaux "Herukistes", à une époque où l'état de bouddha parfait est considérée n'être qu'à la portée de ceux qui suivent le chemin du Heruka. Il convenait alors de prouver que ces matériaux avaient transité par tous les détenteurs de la lignée.

Il ne suffisait pas d'acquérir ces matériaux qui manquaient initialement, encore fallait-il prouver que tous les détenteurs de la lignée les avaient reçues également pour les transmettre validement. Les matériaux "Herukistes" ont pris de l'ampleur après Gampopa, c'est un fait. Mais étaient-ils passés par Gampopa ? Dans le cas d'une réponse négative, le doute serait légitime : si Gampopa ne les avait pas reçu de Milarepa, est-ce que celui qui était le disciple le plus illustre de Marpa les avait au moins reçus de ce dernier ? Ce n'est pas certain et pratiquement impossible à prouver.

C'est ici que les deux lignées portent secours. Dans cette optique, les matériaux "Herukistes" ont été transmis par un autre canal, celui de la lignée de l'exégèse. Mais cela n'enlève pas totalement le doute. Si Milarepa n'avait pas eu accès aux matériaux "Néo-herukistes", comment a-t-il pu devenir un parfait Bouddha/Heruka ? Car c'est de cet accès et de cette affiliation que dépendra la parfaite bouddhéité à partir du 13-14ème siècle.

Dans la Vie de Milarepa, son auteur, le "yogi fou de Tsang", le fait étudier le Hevajra Tantra avec rngog (chos sku rdo rje). Si Milarepa n'avait peut-être pas transmis les matériaux "Néo-herukistes", il y avait au moins eu accès. Dans leurs hagiographies très succinctes de la vie de Milarepa, Gampopa et Zhang (zhang g.yu brag pa brtson 'gru brags pa 1123–1193) mentionnent une année d'apprentissage chez rngog. Gampopa précise qu'il y avait appris les instructions de la lignée de pratique (T. sgrub rgyud kyi gdams ngag) sans l'opposer à une lignée de l'exégèse, et Zhang ne donne aucune précision. En revanche, dans sa biographie de Gampopa, Zhang se montra critique des lignées qui n'étaient pas passées par Gampopa. Gampopa ne distinguait pas une lignée de pratique d'une lignée d'exégèse.[1]

Pour la transmission du Cycle des neuf cycles de la ḍākinī incorporelle, d'autres muses avaient été appelées à la rescousse. Ces instructions, que Tillipa aurait reçues directement de la ḍākinī, étaient transmises à Naropa, qui les aurait ensuite passées à Marpa, qui les passa à son tour à son propre fils Tama Dodé (T. Dar ma mdo sde) dans le cadre d'une transmission unique exclusive (T. gcig rgyud). Pour rappel, celui-ci meurt prématurément, mais grâce à sa maîtrise des instructions du transfert de la conscience (S. para-kāya-praveśa T. 'grong 'jug) ainsi reçues, il put transférer son principe conscient dans un pigeon voyageur, qui s'envola pour l'Inde où un autre transfert eut lieu dans la dépouille d'un jeune brahmane, qui deviendrait le maître Tipupa. Tipupa, étant un disciple direct de Naropa put recevoir "de nouveau" le Cycle des neuf cycles de la ḍākinī incorporelle et lorsque Rechungpa venait le voir à Mithilā, il les lui transmit. La transmission ininterrompue était sauve.

Toute cette épisode que Peter Roberts[2] raconte en détails et selon toutes les versions différentes fourmille d'indications intéressantes. Rechungpa les rapporta à Milarepa, qui les aurait alors transmis à un certain Ngendzong Teunpa (T. ngan rdzong ston pa alias Bodhirāja ou byang chub rgyal po) qui l'aurait suivi de 1106 à 1123 (Roberts p. 63) et qui, selon Jamgon Kongtrul, est à l'origine de la transmission orale de ce cycle sous le nom de "Transmission orale de Cakrasaṁvara" (T. bde mchog snyan brgyud) que le fou de Tsang avait mis par écrit (15-16ème siècle). Toujours selon Jamgon Kongtrul, il existerait même une troisième transmission, orale également, de Gampopa (T. dwags po snyan rgyud), que Rechungpa aurait donnée à Gampopa, et ce dernier à ses disciples.[3]

***
Illustration : thangka représentant Milarepa flanqué de Gampopa et Rechungpa.

[1] The Biographies of Rechungpa: The Evolution of a Tibetan Hagiography de Peter Alan Roberts p. 69.
[2]
The Biographies of Rechungpa
[3] ibid. p. 2

samedi 9 octobre 2010

Les rêves d'un Heruka



Pour faire suite au billet précédent, ce n'était pas la pratique de Vajravarāhī (y compris avec gaṇacakra) en soi qui posait problème. Gampopa l'avait faite et l'avait enseignée. Il existe même une initiation avec rituel[1], qui insiste que l'on utilise du lait au lieu de vin pendant l'initiation secrète et où il est mentionné que cette pratique vient du "précieux lama".[2] Le problème était que les pratiques ésotériques n'étaient pas faites selon les consignes d'un aspirant heruka, qu'elles n'étaient pas suffisamment transgressives et qu'elles perdaient donc en efficacité. Pour "preuve"[3], quand les trois hommes quittent le monastère, Gampopa aurait eu une vision dans laquelle il voyait les ḍāka et ḍākinī quitter le monastère avec eux. Dans la Vie de Marpa, gtsang smyon heruka (1452–1507), va encore plus loin dans le dégoût de la tiédeur. Il exprime une profonde nostalgie de l'époque légendaire des "véritables" gaṇacakra. Il raconte que lorsque Marpa séjourna au Népal, il célébra une fête vajra avec le lama de Yerang (Mahākaruṇa), le plus grand paṇḍita newar à l'époque, dans le charnier de Ramadoli.

"Dans le charnier, les chacals hurlaient et l'on entendait toutes sortes de bruits. Tous ceux qui s'étaient rassemblés prirent peur. "Il faut terminer ce festin sans tarder, dirent-ils. Ce charnier est un peu trop risqué, les non-humains pourraient nous amener des obstacles."
Par devers lui, Seigneur Marpa pensa : "Les maîtres Naropa et Maitrīpa auraient préféré rester dans le charnier et s'asseoir sur un cadavre pour vraiment prélever de la chair humaine. Quand ils ne peuvent s'en procurer, ces maîtres entrent en absorption méditative et s'en délectent par la visualisation. Même si des hordes de dakini courroucées se mettaient en file pour recevoir les tormas, ils n'auraient aucune peur. Mais ce soir, dans ce vallon désert, il se trouve que les pratiquants sont terrorisés par les hurlements des chacals et le bruit des éléments." Les qualités de Naropa et de Maitrīpa lui revinrent soudain en mémoire et Marpa regretta vivement d'avoir quitté l'Inde. Il décida alors qu'il y retournerait, puis il s'assit et pleura tant et plus."[3]

Pour comprendre pourquoi Tsangnyeun ("le fou de Tsang") met ces mots dans la bouche de Marpa, il faut étudier ce personnage de plus près. Un de ses disciples, Götsang Repa (rGod tshang ras pa sna tshogs ran grol 1494–1570), avait écrit sa hagiographie. Selon celle-ci, c'est à partir de l'âge de vingt ans que Tsangnyeun commença à se prendre pour un heruka et à se vêtir d'une peau humaine et à porter une crâne partout il alla. Il se comportait de façon excentrique et provocatrice en proposant aux gens de manger des fèces et en leur jetant de l'urine. Il se couvrait de cendres, se peignait avec de la graisse et du sang humain, coupait les doigts et les doigts de pieds de cadavres humains et en faisait des ornements pour sa chevelure. Il retirait les intestins des corps et s'en fabriquait des colliers et des bracelets qu'il porta. C'est à partir de la même époque qu'il fut appelé "le fou de Tsang". Et c'est après une visite à sa mère à Lhasa (1474 ou 1475) qu'il abandonna, sur ses sages conseils, ces accoutrements macabres. Elle avait peur que les gens le prendraient pour un démon... Désormais, c'était seulement quand une bonne occasion se présentait qu'il revêtit la peau humaine et qu'il mangea la cervelle et la chair des morts.

Il eut de nombreuses visions et lors d'une de ses visions, la vie de Milarepa lui était contée, ce qui explique les nombreuses innovations que l'on trouve dans sa version de la vie de Milarepa. C'est Nāropa, dont il eut une vision, qu'il lui ordonna d'écrire et d'imprimer la Vie de Milarepa. Il lui donna aussi une liste de cinq jeunes filles avec qui il devrait avoir une relation afin de faciliter la réalisation de ce projet. L'accès aux biens et richesses semblait passer par là. Il fréquenta les endroits où avait vécu Milarepa, fit des voyages au Népal et des pèlerinages au Mont Kailash[4]. Il est mort à 55 ans pendant une visite à la grotte de Rechungpa.

Il était celui qui avait compilé les instructions de la lignée de Rechungpa en un texte, intitulé "La transmission orale de la ḍākinī de Saṁvara" (T. bde mchog mkha' 'gro snyan rgyud).
L'idéal du Heruka avec tout l'imaginaire qui l'entoure s'est graduellement imposé dans le bouddhisme tibétain et le domine depuis, mais après avoir été considérablement édulcoré. Il est véhiculé dans les yogatantras supérieurs. J'ai envie d'appeler "Néo-herukisme" ce retour nostalgique vers l'idéal du Heruka et la tendance de considérer ce chemin supérieur aux autres chemins du mahayana/vajrayana ou comme indispensable.


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Illustration : statue de rGod-tsid-pa he-ru-ka

MàJ030112  : Sortie d'un livre sur le yogi fou de Tsang, "Crazy for wisdom" par Stefan Larsson, éd. Brill, donc très cher...  autre lien
Màj 120413 : 'khor lo bde mchog nges brjod bla ma las/_lus kun la ni gang gnas pa//de nyid sangs rgyas ye shes te//he ru ka dpal yin par bshad// citation du Abhidhānottaratantra (Tôh. no. 369 T. phyag rgya chen po lhan cig skyes sbyor zab don don gyi chu bo skal ldan gyi gdul bya'i yid mtshor 'jug pa'i 'bab stegs myur bde lam gyi snying po grub thob brgyud pa'i zhal lung).
"Ce qui est présent dans tous les corps
Cela-même (ou le tattva) est l'intuition de l'éveillé (buddhajñāna)
Qui est présenté comme Śrī Heruka."



[1] phyag rgya chen po rdo rje ye shes kyi dbang dang phag mo'i gzhung mdo dang bcas pa
[2] gampopa thèse de gyaltrul
[3] Du point de vue du mgur mtsho
[3] Marpa, maître de Milarepa, sa vie, ses chants, traduit par Christian Charrier p. 142
[4] The Biographies of Rechungpa: The Evolution of a Tibetan Hagiography de Peter Alan Roberts. C'est dans ce livre que l'on trouve les données hagiographiques utilisées dans ce billet.

Les trois hommes du Kham



"L'océan de chants de la lignée Kagyu" (T. mgur mtsho) est un texte compilé et édité en premier par le huitième Karmapa (1507-1554)[1]. Dans la version actuelle (publiée en anglais sous le titre "The Rain of Wisdom" par Shambala), figure une histoire avec le titre "Lord Gampopa's song of response to the three men of Kham", qui n'est pas signée ou attribuée. Il contient des chants attribués à Gampopa et aux trois hommes de Kham et raconte comment les trois Khampa furent expulsés du siège de Gampopa, après avoir célébré au jour dédié à Vajravarāhī un festin tantrique (S. gaṇacakra), sans doute beaucoup plus modeste que le banquet des dieux ci-dessus..., et y avoir bu de l'alcool. Cette anecdote fait d'ailleurs écho à l'expulsion de Maitrīpa par Atiśa du centre monastique de Vikramaśīla en Inde, qui fait à son tour écho à celle d'autres mahāsiddha...

C'est le maître de discipline du monastère, probablement notre ami Duldzin ('dul ba 'dzin pa), qui les aurait expulsé, sans que Gampopa, ni son neveu Gomtshul, en charge du monastère depuis le retrait de Gampopa, étaient au courant. Il raconte comment Gampopa en apprenant la nouvelle sort aussitôt pour essayer de faire revenir les trois hommes expulsés, car avec eux une foule de ḍāka et de ḍākinī avaient également abandonné les lieux... La réalité de cette anecdote est très incertaine, mais elle reflète bien les tensions qui existaient au sein de l'entourage de Gampopa, dû à la pression de l'apparition de nouvelles instructions et méthodes plus axées sur l'utilisation d'expédients et moins mystiques.

Il s'avère qu'il existe aussi un chant[2] qui est attribué à Pamodrupa (1100-1170), un des trois personnages principaux du chant, qui a pour sujet la façon de boire de l'alcool (seulement deux vers à la fin du chant) et les sept bonheurs, mais dans lequel aucune allusion n'est faite à l'intrigue du chant du mgur mtsho. Le texte qui introduit le chant mentionne une expulsion, mais sans rentrer dans les détails. Ce texte a sans doute été ajouté au moment de la compilation et de l'édition de l'œuvre complet de Pamodrupa. Il est probable que ce chant soit une des sources d'inspiration de l'histoire que l'on trouve dans le Gurtso.

Les deux autres Khampa sont (Karmapa 1) dus gsum mkhyen pa (1110-1193) et gsal ston shwo sgom. Le premier Karmapa et Pamodrupa ont le même âge. Les trois ensemble forment un groupe qui s'appelle "les trois hommes de Kham". Dans l'imaginaire de l'école Kagyu, ce groupe de trois a comme particularité d'être les seuls à avoir reçu de Gampopa et la Mahāmudrā et les "instructions du Vajrayāna"[3], ce qui pourrait laisser croire que les autres disciples n'auraient reçu "que" les instructions de la Mahāmudrā (sūtrayānique), qu'ils ne pratiquaient "que" des tantras inférieurs ou, s'ils pratiquaient les tantras supérieurs, qu'ils les pratiqueraient d'une manière édulcorée. Revoir à ce sujet la citation du 8ème Karmapa.

C'est après avoir été pendant des années le collaborateur apprécié de Sachen Kunga Nyingpo et avec des bagages hautement ésotériques que Phag mo gru pa arrive à Dvags lha sgam po, pendant les dernières années de la vie de Gampopa, quand celui-ci s'est rétiré des affaires et que son neveu Gomtshul est en charge. Le futur 1er Karmapa fait des aller-retour à Gampo entre ses retraites et ses voyages et aurait reçu les instructions de Réchungpa et de la lignée de rngog chos sku rdo rje, disciple de Marpa.

Le programme du monastère[8] était alors celui d'un centre monastique classique où l'on enseigne en plus du cursus Kadampa les instructions de la Mahāmudrā (il faut comprendre ici de Milarepa) que Gampopa avait reçues de Milarepa et de ses maîtres Kadampa. Au fur et à mesure que la "renaissance" tibétaine prend de l'ampleur, ses nouveaux apports et tendances viennent perturber l'harmonie au siège de Gampopa. Les pratiques associées à ce nouvel apport, qui ont souvent pour origine des yogi laïques (Gayadhara, Tipupa, Drokmi, Marpa, Rechungpa...) sont plus transgressives et cela pose des problèmes au siège de Gampopa. Les tensions que cela a dû créer se retrouvent dans les débats internes au sujet de la nature des trois types de vœux (T. sdom gsum S. trisaṃvara).

L'histoire du mgur mtsho nous apprend qu'il y a des problèmes de discipline monastique. Concrètement, les trois Khampa célèbrent la pratique de Vajravarāhī aux jours fastes, boivent de l'alcool et dansent, mais il n'y a pas de mention de femmes mudrā (partenaires dans les rituels sexuel)…
Les trois Khampa disent : "Nous qui appartenons à la lignée de Nāropa, nous devons célébrer le dixième jour et faire un ganacakra de Vajravarāhī[9]." Rappellons que les cycles du Chemin et du fruit (T. lam 'bras) de l'école Sakyapa et des Instructions de la ḍākinī incorporelle de la lignée de Réchungpa, remontent au père et fils, Gayadhara et Tipupa, tous les deux des disciples directs de Nāropa. Il en va de même pour la transmission des tantras kagyupa que le 1er Karmapa avait reçu et qui remonte à Nāropa par l'intermédiaire de Marpa.

Gampopa en revanche, parla de sa lignée comme celle qui regroupait les instructions de la Mahāmudrā (lire : de Milarepa) avec celles des Kadampa[10]. Il conseilla à Layakpa d'apprendre "le cycle de Saṁvara de quelqu'un de la lignée de Śrī Nāropa". Notons donc que, selon le point de vue du chant des Trois hommes de Kham, les trois Khampa, qui sont les futurs fondateurs des plus grandes écoles de la lignée Kagyupa, se considèrent appartenir à la lignée de Nāropa. Cette différence d'identification va apparaître plus clairement avec le mouvement yoguique. A partir de Gampopa la lignée Dwags po bka' brgyud éclatera en de nombreuses lignées majeures et mineures.

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Illustration : Frans Floris (Floris de Vriendt) - Le banquet des dieux, 1561 - Musée des Beaux Arts d’Anvers

 « Moi, yogin, je ne suis pas resté ; moi, yogin, je suis parti.
Moi, yogin, j’ai visité les écoles de l’ordre des bKa’-brgyud-pa.
Dans ces école, chacun tenait une cruche à bière.
Moi, yogin, je me suis contenu. J’aurais craint de participer
   à un festin d’ivrognes qui engagent un chanteur. »

Vie et chants de brug-pa kun-legs le yogin de R.A. Stein (p. 181, manuscrit p.105)

rnal ‘byor ngas ma bsdad rnal ‘byor ngas phyin// rnal ‘byor ngas bka’ brgyud kyi grwa sa ru phyin// bka’ brgyud kyi grwa sa na mi res chang ban re bzung*// rnal ‘byor nga glu mkhan nyo chang ba’i gral du tshud kyi dogs nas rang tshod bzung ba yin//

[1] Karmapa Mikyö Dorje (1507–1554) : L'océan de chants de la lignée Kagyupa (T. bKa’ brgyud mGur tsho) ou encore L'intuition qui descend comme une ondée (T. ye shes char ‘bebs) Date de la compilation environ 1542.
[2] Source: Dan Martin. Dus gsum sangs rgyas thams cad kyi thugs rje'i rnam rol dpal ldan phag gru rdo rje rgyal po mchog gi gsung 'bum rin po che ("The Collected Works of Phag-mo Dru-pa"), Khenpo Shedup Tenzin & Lama Thinley Namgyal, Shri Gautam Buddha Vihara (Kathmandu 2003), in 9 volumes.VOLUME ONE KHA/JA rje phag mo gru pas mdzad pa'i mgur rnams kyi skor chos tshan bdun. 355-372.
7. khams pa mi gsum dwags po nas phud dus chang gsol tshul dang bde bdun ma'i mgur ma. vol. KHA p. 368-372.
[3] La source de cette information est la lignée des Traleg tulku, qui se rattache à gsal ston shwo sgom.

[4] ngas sgrub thabs dang chos drug 'di mi bshad pa'i dam bca' gcig byas yod gsungs pas volumes

shangpa KA, p. 182
[5] Tibetan renaissance: Tantric Buddhism in the rebirth of Tibetan culture
Par Ronald M. Davidson p. 195
[6] Keith Dowman
[7] Davidson, p. 203
[8] Voir la biographie de Mokchogpa pour une liste quasi complète
[9] 'o skol nA ro pa'i brgyud pa 'di tshes bcu la brtson dgos pa yin/ rdo rje phag mo'i tshogs 'khor zhig
byas pa drag gam gsungs pa la
[10] Colophon du "lam mchog rin chen phreng ba"
[11] phyag rgya chen po rdo rje ye shes kyi dbang dang phag mo'i gzhung mdo dang bcas pa
[12] gampopa thèse de gyaltrul
[13] Marpa, maître de Milarepa, sa vie, ses chants, traduit par Christian Charrier p. 142
[14] AB p. 559

Œuvre complet de Phamodrupa (source :
http://rywiki.tsadra.org/index.php/Phagmo_Drupa%27s_Works)
Source: Dus gsum sangs rgyas thams cad kyi thugs rje'i rnam rol dpal ldan phag gru
rdo rje rgyal po mchog gi gsung 'bum rin po che ("The Collected Works of Phag-mo
Dru-pa"), Khenpo Shedup Tenzin ; Lama Thinley Namgyal, Shri Gautam Buddha
Vihara (Kathmandu 2003), in 9 volumes.
VOLUME ONE
KHA/JA rje phag mo gru pas mdzad pa'i mgur rnams kyi skor chos tshan bdun. 355-
372.
7. khams pa mi gsum dwags po nas phud dus chang gsol tshul dang bde bdun ma'i

mgur ma. vol. KHA p. 368-372.





vendredi 8 octobre 2010

La transmission des tantras kagyupa


Le rêve de Milarepa

Marpa le traducteur eut quatre disciples principaux, qu'on appelle les quatre piliers (T. ka ba bzhi) et la transmission des tantras passa par deux lignées, une lignée de l'exégèse (T. bshad brgyud) et une lignée de la pratique (T. sgrub brgyud). Milarepa, qui fait partie des quatre disciples principaux, transmit la lignée de la pratique. Les trois autres disciples, Mes (ston tshon po), rngog (chos sku rdo rje 1036–1102) et 'tshur (dbang nge) transmirent la lignée de l'exégèse. La lignée de l'exégèse consiste principalement en des instructions formelles théoriques, les détails des rituels ainsi que leur symbolique. Milarepa, et donc Gampopa, n'auraient reçu, hormis la lignée de la pratique, que la transmission de l'exégèse du Tantra de Cakrasaṁvara et pas celle du Tantra de Hevajra.[1] La transmission de l'exégèse du Tantra de Hevajra a progressivement été intégrée dans les lignées kagyupa par divers chemins.

rNgog était à l'origine de la lignée Ngogpa kagyu (T. rngog bka' brgyud), où le tantra de Hevajra prend une place importante. Il fonda le temple de Langmalung au Bhoutan et sa lignée a continué à exister au moins jusqu'à l'époque du deuxième Drukchen (T 'brug chen kun dga' dpal 'byor 1428-1476), qui reçut la transmission.[2]. Le 1er Karmapa avait reçu la transmission de l'exégèse du Hevajra tantra de skyang mo spang kha ba, un disciple de Mes tshon po, un des quatre piliers[3].

Ce n'était qu'au 19ème siècle que Jamgon Kongtrul avait regroupé toutes les lignées de transmission du courant de l'exégèse en la Collection de tantras de la lignée Kagyupa (T. bka’ brgyud ngag mdzod), un des Cinq trésors.

Il a classé les tantras Kagyupa en trois catégories qu'il appelle "Vertueux au début", "Vertueux au milieu" et "Vertueux à la fin".

La catégorie "Vertueux au début" consiste en :

1. Tārā blanche
2. La tradition Siddharajñī de la divinité Amitāyus (via Rechungpa)
3. Une des Trois divinités spéciales de Marpa : Vajrasattva
4. Une des Trois divinités spéciales de Marpa : Uṣṇīṣavijayā
5. Une des Trois divinités spéciales de Marpa : Tārā verte
6. Caṇḍa Vajrapāṇi (via Rechungpa)
7. Vajradhara Guru-puja (via la lignée Droukpa Kagyu)

La catégorie "Vertueux au milieu" consiste en les treize yogatantra supérieurs ramenés de l'Inde par Marpa et en deux autres yogatantra supérieurs :

1. Cercle de neuf divinités de Hevajra
2. Cercle de quinze divinités de Nairātmyā
3. Hevajra du Vajrapañjāra-tantra
4. Cakrasaṃvara-Vajrasattva du Saṃpuṭa-tantra
5. Cercle de cinq divinités de Vajrayoginī
6. Cercle de cinq divinités de Cakrasaṃvara
7. Cercle de 71 divinités Saṭcakravarti de Saṃvara
8. Cercle de 25 divinités de Buddhakapāla
9. Mahāmāyā
10. Vajra Catuḥpiṭha – divinités Père
11. Vajra Catuḥpiṭha – divinités Mère
12. Guhyasamāja
13. Mañjuśrīnamāsaṇgīti
14. Raktayamāntaka (via Virūpa)
15. Cercle de neuf divinités de Vajrabhairava
16. Cercle de cinq divinités de Caṇḍa Vajrapāṇi (via Rechungpa)

La catégorie "Vertueux à la fin" consiste en les consécrations (S. abhiṣeka) suivantes :
1. Mahākāla à quatre bras dans le système du Cakrasaṃvara-tantra
2. Pañjāranatha Mahākāla dans le système du Vajrapañjāra-tantra
3. Śrī Dhūmāvatī
4. Le cercle des cinq sœurs Tseringma

Ce qu'on peut retenir de tout cela, c'est que si on se fie aux annales et aux écrits hagiographiques, Milarepa aurait été le destinataire du seul cycle exégétique du tantra de Cakrasaṁvara et pas de celui de Hevajra et que yogatantriquement parlant, la future lignée Kagyupa à l'époque de Gampopa n'était pas très bien loti, ce qui ne semblait, par ailleurs, pas beaucoup inquiéter Gampopa. Sur la liste des tantras kagyupa figure d'ailleurs un tantra, le Catuḥpiṭha, que Gomtshul avait transmis au 1er Karmapa.

Mise à jour : On trouve encore une petite précision dans les Annales bleus (p. 472) sur le système de
Cakrasaṁvara qu'aurait appris Gampopa, dans la section qui concerne son disciple Layakpa (Lho la yag pa byang chub dngos grub). Ce personnage et les histoires qui l'entourent méritent d'être étudiés de plus près. Il me semble qu'ils comportent des éléments qui témoignent de la volonté d'une ré-écriture historique. Quoi qu'il en soit, dans cette section Gampopa y explique :
"J'ai étudié pour la première fois le cycle de Saṁvara selon la méthode de Bari lotsawa (1040-1111). Je n'avais pas de texte et je ne l'a pas enseigné. Fils de prêtre (Jo sras = Layakpa), tu devrais aussi apprendre le cycle de Saṁvara appartenant à quelqu'un de la lignée de Śrī Nāropa". Il lui donna alors l'autorisation (T. lung) ainsi qu'un texte contenant le commentaire de Lūyipa (TG rgyud n° 1427) selon la méthode d'Atiśa, composé par le grand traducteur Rinchen Zangpo (Rin chen bzang po).


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Illustration : le rêve de Milarepa, les quatre piliers
[1] Les informations sur la Collection des tantras kagyupa dans ce billet, proviennent en grande partie du blog de Hun L. Davidson [2] Annales bleus p. 406-414
[3] Annales bleus p. 477