jeudi 3 décembre 2015

La prière et ses pouvoirs obscurs


Le mot religion entre dans l’histoire avec l’Édit de Constance qui proclame la « Religio christiana romanaque » la seule religion licite et qui demande « que la superstition soit pourchassée », pour faire court le judaïsme, le polythéisme ainsi que les sectes chrétiennes non reconnues. La religion est une croyance érigée en religion d’état. Elle reste foncièrement une croyance, et à ce titre ne se distingue pas des autres croyances.

La croyance est « l’adhésion de l'esprit qui, sans être entièrement rationnelle, exclut le doute et comporte une part de conviction personnelle, de persuasion intime » (Atilf). Ce, à quoi l’on adhère est le credo (littéralement « je crois »), c’est-à-dire une série de dogmes que la communauté des croyants juge essentiels. Il s’agit de dogmes comme la trinité, la résurrection, la vie éternelle, la descente aux enfers, la montée au ciel etc. Ou une chahada plus simple « J’atteste qu’Allah est unique et que Mahomet est l’envoyé de Dieu ». La Parole de Dieu est alors transmise par les prophètes respectifs de chaque croyance ou religion. Cette Parole exprime la volonté de Dieu à laquelle le croyant se soumet. « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

En se soumettant à la volonté de Dieu, le croyant obtient sa grâce et sera richement récompensé après sa mort. Cela est le volet exotérique qui se présente un peu comme un serment d'allégeance, un serment de fidélité (fides = fidélité, bonne foi, foi), un contrat féodal, une alliance. C’est le pan le plus ancien de la religion monothéiste. La « nouvelle alliance » (invention de Paul), « non de la lettre, mais de l'Esprit », est universelle et peut comporter une approche mystique, où la soumission et la fidélité sont remplacées par l’amour, la sainte indifférence ou le pur amour. Mais, ne nous y trompons pas, les couches anciennes du palimpseste monothéiste avec ses notions d’hiérarchie restent très présentes. Notamment dans les échanges, « la prière », qui se dit aussi oraison, du latin « orare », prier. On peut s’éloigner loin, très loin de la forme de la religion - et les quiétistes ont sans doute poussé le bouchon le plus loin dans ce domaine - mais la prière, ou l’oraison, empêchera le croyant de se perdre, ou s’oublier en Dieu, qui sait s’identifier à Dieu et par là l’oublier. L’Eglise avait dû rappeler à l’ordre les quiétistes en les empressant de ne pas aller trop loin, de ne pas s’égarer et de s’arrêter à Jésus, de préférence en images. Ce serait quand même un sacré bordel, si les mystiques de toutes les religions dépasseraient les bornes, en dépassant leurs prophètes et croyances respectives, pour aboutir on ne sait où, loin de leurs pasteurs.

La prière que proposent donc les religions établies est une prière « avec caractéristiques » (comme dirait un bouddhiste tib. mtshan dang bcas pa), qui permet de bien garder le croyant dans le cadre de la religion, idéalement une religion encadrée par le Ministère de l’Intérieur et estampillée du sceau de la Miviludes.

Quand, après une énième catastrophe, on invite les gens à prier, que demande-t-on en fait ? On les renvoie d’abord indirectement à leurs croyances respectives, car la prière, « avec caractéristiques », qu’ils ont appris dans leur jeunesse les recadre en tant que croyant dans leurs croyances, contrôlées par leurs communautés religieuses respectives. Si leurs chefs homologués font bien leur travail, ils appelleront au calme.

Deuxièmement, la prière est un aveu d’impuissance, qui a pour effet de mettre le croyant en suspension, de le tenir dans une attitude passive, d’accepter la situation en attendant que Dieu exauce la prière et arrange le coup. Cette attitude passive n’est pas celle d’un adulte responsable, mais celle d’un enfant. Dans ce cas, prier est un acte de délégation irresponsable, car on délègue le pouvoir de décision - à Dieu pense le croyant - mais au fond à celui qui veut bien se saisir de ce pouvoir. Le Dalai-Lama avait rappelé à juste titre que prier pour Paris n’était pas suffisant, et qu’il convient d’agir.

L’attitude passive et le sentiment de suspension qui l’accompagne peut rassurer, ce qui n’est pas forcément un effet négatif, mais la prière « avec caractéristiques » a pour désavantage de nous identifier en tant que croyant d’une croyance spécifique. Les mots, les idées et les images que nous utilisons nous programment et nous déterminent. Les couches les plus profondes des palimpsestes sont toujours actives.

C’est pourquoi il est si difficile de se libérer de l’ombre de Dieu ou du Bouddha. Et si on arrive malgré tout à oublier notre conditionnement religieux, un autre peut nous le rappeler en s’attaquant à notre communauté, à nous ou à nos proches en tant que membres de cette communauté. Ne pas tomber dans le panneau à des moments comme cela est particulièrement difficile.

Des formes de religion modérées est-ce vraiment possible ? Le principe de soumission qui est inhérente dans quasiment chaque religion et qui est comme son souffle vital, ne tirera-t-il pas toujours le croyant vers la soumission à une « Parole de Dieu, gravée dans le marbre », c’est-à-dire ouverte à toute tentative de (néo)-fondamentalisme. N’est-ce pas une tentation permanente de rechute ? Regardez l’histoire des religions.

Et même les athées militants, qui se définissent négativement mais comme par une image miroir, peuvent retomber dans des comportements communautaires de type religieux. Jugez par vous-mêmes ce twit de Richard Dawkins.



Il est bien difficile de se libérer du connu !

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