mardi 26 janvier 2016

Enchanter


Le phénomène Luk thep
Il existe un nouveau phénomène en Thaïlande, où des poupées d’enfants, appelées, « Luk thep », enfants angéliques, sont traités comme de véritables enfants et de petits anges porte-bonheur. Thai Smile Airways leur accorde désormais un siège individuel, à condition de mettre une ceinture de sécurité. Une poupée « Luk thep » qui reçoit les meilleurs soins portera bonheur (prospérité, bénédictions et protection) à son propriétaire.

Les poupées « véhicules » sont fabriquées en Chine et subissent ensuite en Thaïlande une cérémonie pratiquée par des moines, pour les investir de leur âme d’ange. Cette cérémonie s’inspirerait d’une pratique appelée « Kuman Thong », ce qui signifie « petit garçon doré », dont la version pour une fille s’appellerait « Kumari Thong » ou « Hong Phrai ». À l’origine, ce n’était pas une poupée qui était investie d’une âme, mais un fœtus mort-né. Celui-ci fut pour cela amené au cimetière où avait lieu la cérémonie pour invoquer le « Kuman Thong ». Le corps du fœtus fut grillé, jusqu’à ce qu’il soit parfaitement sec, pendant que le maître de cérémonie chantait des incantations. C’est le corps desséché, laqué et recouvert d’une feuille d’or, qui fut appelé « petit garçon doré ». [1] On peut supposer qu’il remplissait la même fonction de porte-bonheur et de protection.

« Kuman Thong »
On trouve le même phénomène d’investiture sous différentes formes dans le bouddhisme ésotérique. Des représentations de tout genre (monuments symboliques, statues, peintures etc.), servant de « véhicule », peuvent être investies (sct. pratiṣṭhā tib. rab gnas) d’une âme, donc animées, d’un pouvoir divin, d’une charge spirituelle, par la force magique des rituels et des incantations. Après avoir été dûment consacrés, ces « véhicules » désormais investis du « divin », doivent alors être traités ainsi, afin de pouvoir accorder bienfaits et protection.

Shan Cai Tong Zi (善財童子)
Le « petit garçon doré » semble aussi être connu en Chine sous le nom Shan Cai Tong Zi (善財童子). Ici, nous sommes clairement sur un terrain bouddhiste mahāyāna. Il s'agit de Sudhanakumāra mentionné dans l'avant-dernier chapitre (Gandavyūha Sūtra) de l'Avataṃsaka Sūtra, à la recherche de l'éveilEn Chine, on le trouve souvent dans des histoires bouddhistes, taoïstes et folkloriques, le plus souvent comme un acolyte d'Avalokiteśvara (Guan Yin) et en compagnie de son pendant féminin, une jeune fille nāgā (Long Nü, 小龙女). Sudhana aurait acquis son statut de jeune dieu de richesses à cause des trésors produits miraculeusement à sa naissance.

Sudhanakumāra
Pour la divination, une autre variante de rituel était utilisée dans le bouddhisme ésotérique. Ainsi, Amoghavajra (Pou-k’ong 705-774) originaire de Samarkand ou Vajrabodhi (Ch.金剛智) (671–741) de l’Inde du sud, animaient des jeunes enfants vivants d’un pouvoir divin, pour qu’ils servent de messager, de médium. Plus exactement, ils provoquaient leur possession (sct. āveśa). Dans le « Livre du yogin de tous les yoga du pavillon au faîte de diamant » (T. 867), traduit en chinois par Vajrabodhi , la procédure à suivre est expliquée.
« Si d’une incantation (dhāraṇī) tu charges de puissance filles et garçons,
Tu peux provoquer l’āveśa [la ‘possession’],
Des choses des trois mondes et des trois âges,
Tu peux apprendre le bon ou le mauvais présage. »
Et :
« Prends des garçons et des filles vierges,
Baigne-les, habille-les de frais,
Fais leur prêter le vœu de bodhisattva,
Et installe-les sur un lit de fleurs blanches,
Récite des incantations sur eux, couvre leur visage,
Et récite encore, mille huit fois,
Alors ils connaîtront directement l’āveśa,
Parfois leur corps sera suspendu dans les airs,
De toutes les choses passées, présentes et à venir,
Ils auront une totale connaissance. »[2]
Pourquoi utiliser des enfants vierges comme médium ? L’écrit gnostique L’Ogdoade et l’Ennéade peut sans doute nous pointer vers un début de réponse.
« Contemple l’âme d’un enfant, mon fils, quand elle n’est pas encore séparée d’avec son vrai soi et que son corps […] n’a pas encore atteint son plein développement, comme elle est belle à voir de tous côtés, à cette heure où elle n’a pas encore été souillée par les passions du corps demeure presque suspendue encore à l’Âme du monde ! »[3]
Investiture de Kyabje Trulshik Rinpoche
Je ne connais pas le contenu des cérémonies d’installation d’un tulkou tibétain, mais il ne me semble pas impossible qu’elles comportent des éléments d’investiture[4] similaires, que l'on trouve d’ailleurs aussi dans les initiations et les sādhana. On pourrait penser qu’un quelconque enfant possédant les caractéristiques d’un bon « véhicule », devrait pouvoir être investi de divin ou d'une « grande âme » (sct. mahātma)

La kumari au Népal
Hormis ce phénomène tibétain, il y a encore le phénomène Newar de la kumari.
« Une Kumari est une jeune fille vénérée comme une déesse vivante au Népal. La tradition des Kumaris (vierges en français) date du XVIIème siècle. Elle consiste à isoler de très jeunes filles pour les adorer. Ces déesses vivantes sont l'incarnation de la déesse hindoue Durga représentée par des petites filles pré-pubères. Des petites filles issues de familles bouddhistes sont choisies, dès l'âge de trois ans, parmi des milliers de candidates par un comité de prêtres bouddhistes. Chacune d'entre elles est sélectionnée au moment où elle perd sa première dent de lait et doit démissionner le jour où elle perd sa première goutte de sang, la plupart du temps le jour de ses premières règles, pour revenir à la vie normale. Chaque année en septembre, lors du festival Indra Jatra, les jeunes déesses participent à un rituel au cours duquel elles donnent au monarque régnant le pouvoir de gouverner pour l'année entière. »[5]
Dans un article du National Geographic on peut lire que cette tradition remonterait au Xème siècle, quand des jeunes filles et garçons furent utilisés de médium dans des rituels de divination.

Tout ce qui est ainsi investi de divin (sct. pratiṣṭhā tib. rab gnas), semble avoir le pouvoir d’accorder bienfaits et protection, en échange d’un culte (accumulation de mérite).

Avec tous ces phénomènes, nous sommes bien dans un cadre magico-religieux théiste, avec toute sa dualité, où l'esprit/un esprit vient animer la matière.

Le terme dhāraṇī se traduit souvent par « incantation » (p.e. par Strickmann), surtout s'il est utilisé dans des rituels d'investiture. Le terme incantation signifie "Formule magique (récitée, psalmodiée ou chantée, accompagnée de gestes rituels) qui, à condition qu'on en respecte la teneur, est censée agir sur les esprits surnaturels ou, suivant les cas, enchanter un être vivant ou un objet (opérée par un enchanteur ou un sorcier, et qui a un caractère soit bénéfique soit maléfique)." (Atilf) Incantation vient du latin incantatio qui signifie « incantation, enchantement, sortilège », et est dérivé du verbe latin incantare « enchanter, incanter ». Le verbe français incanter signifie « enchanter au moyen d'incantations »

Un phénomène de poupées dans le bouddhisme tibétain.

***

[1] Wikipedia

[2] Michel Strickmann, Mantras et mandarins

[3] Ecrits gnostiques, La Pléiade, L’Ogodade et l’Ennéade, p. 944-945

[4] « Les rituels de consécration (ou d'investiture) d’images ou de stūpa s’appellent pratiṣṭhā en sanskrit, et rab gnas en tibétain. Elles sont toujours pratiquées de nos jours. La partie principale de ces rituels consiste en quatre phases ("jaḥ hūṃ baṃ hoḥ") pour attirer (dgug pa), faire entrer (gzhug pa), lier (bcing ba) et faire fondre (bstim pa) le dieu (lha). »

[5] Wikipedia

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