lundi 18 septembre 2017

Réussir (siddhi)



Dans les échanges du groupe Facebook Open Buddhism créé par le journaliste d’investigation néerlandais Rob Hogendoorn, certains tentent, suite à l’affaire Sogyal Lakar, d’analyser les causes qui ont conduit au rôle d’un maître bouddhiste tibétain tel qu’il est souvent perçu aujourd’hui en occident. Une des influences déterminantes semble être Chogyam Trungpa (1939 - 1987), avec ses créations Vajradhatu, Naropa Institute, Shambala Training etc. « Quand on questionne les marges, on arrive au cœur de la politique » dirait Michel Foucault, on pourrait dire la même chose des dysfonctionnements et des crises quand ceux-si se répètent et semblent faire partie d’un système. Et parmi les crises autour de Trungpa la plus célèbre est l’incident autour du poète américain William Stanley Merwin (né en 1927).

Dans Open Buddhism, nous avons pu avoir accès à des documents d’époque avec des témoignages de première main : The Party, A Chronological Perspective on a Confrontation at a Buddhist Seminary l’enquête menée par Investigative Poetry Group (Ed Sanders etc. Naropa Institute, 1977). L’article Behind the veil of Boulder Buddhism et l’interview avec Allen Ginsberg When the Party's over). Il y a l’incident, les réactions immédiates auxquelles il a donné lieu (entre autres les « Guerres des poètes de Naropa »), le storytelling au sujet de Trungpa par ses disciples, et la perception de Chogyam Trungpa par d'autres lamas tibétains. C’est le dernier aspect qui m’intéresse plus particulièrement aujourd’hui.

De manière générale, les lamas tibétains admirent Chogyam Trungpa pour son habileté. Il avait réussi à transformer une bande de hippies, de chercheurs spirituels, de manifestants anti guerre de Vietnam, des rebelles anti-système « se lavant au savon végétal », et à les faire se prosterner devant quelqu’un dans une uniforme kaki[1], à porter des costumes cravate et des uniformes khaki en les faisant marcher au pas, nous raconte Dzongsar Khyentsé R. Il se souvient que Dilgo Khyentsé Rinpoché I avait même une photo de Trungpa sur son autel où il portait l’uniforme coloniale britannique.

Gardes Kasoung
Thrangu R. aussi rit encore de bon cœur quand il repense au coup de maître de Trungpa (vidéo Vimeo  à 10:45), les hippies aux cheveux longs et aux habits fantasques qu’il avait réussi à mettre en uniforme par les instructions de Shambala, ou mis au travail en leur faisant porter des costumes-cravate. 


Sogyal Lakar, qui visita Trungpa à Boulder en 1976 fut aussitôt séduit par le style de vie de Trungpa et changea radicalement de méthode dès son retour à Londres[2]. Il gronda ses propres disciples pour manquer d’ambitions mondaines et se fit désormais appeler « Précieux » (Rinpoché).

Google employees meditated during a motivational class in 2012.
Credit Peter DaSilva for The New York Times
Dzongsar Khyentse R. explique qu’il ne souhaite pas que ses disciples partent méditer dans des grottes. Il veut qu’il restent des laïques et qu’ils aient de la dévotion tout en suivant la doctrine bouddhiste. Et puis qu’ils deviennent président, premier-ministre, des hommes d’affaires très compétitifs. Qu’ils réussissent, en étant très compétitifs, mais tout en restant un peu réticent... Une sorte de taqîya sociale qui vise à dissimuler le bouddhiste derrière l’homme d’affaires, l’officier d'armée, le président etc. que l’on « jouerait » (sct. līlā) à fond[3]. Dans l'autre sens, il organise des formations de management pour les tulkous et les abbés, pour en faire des bons gestionnaires. Des éveillés à la recherche de leur gestionnaire intérieur. 

Ce n’est finalement pas si différent de la pleine conscience ou de la compassion en entreprise ou dans l’armée. Un peu de pleine conscience et de compassion, pour ne pas oublier qu’au fond on est quelqu’un de bien et que nos réticences bouddhistes n’ont pas à freiner la marche du monde et la réussite des uns et des autres.

Pour finir un extrait d'une conservation entre Chogyam Trungpa et Allen Ginsberg suite à l'affaire Merwin :
 « [Trungpa] dit, eh bien le problème avec Merwin — c'était il y a quelques jours — il dit, le problème de Merwin était la vanité. Il dit, je voulais me charger de lui en m'ouvrant totalement à lui, en mettant de côté toutes les barrières. “C'était un pari.” dit-il. Alors je demandais était-ce un erreur ? Il répondit “Non.” Alors je dis que si c'était un pari et que cela n'avait pas marché, pourquoi ne serait-ce pas une erreur? Eh bien, parce que maintenant tous les étudiants doivent y réfléchir, cela servira d'exemple, et leur fera peur. Alors je rétorquai “Et si tout le monde en parle à l'extérieur, cela ne causerait pas un scandale énorme?” Et Trungpa de répondre, “Eh bien, ne sois pas étonné de découvrir que tout l'enseignement se réduit finalement à la vacuité et la docilité.”[4]

***

[1] « At a time when the Beatles had ponytails and it was all the fashion to wear bell-bottoms, smoke marijuana, wash with vegetable soap, and keep long fingernails, there was a rebellious freedom in the air, a trend of going slightly against the system.There was also a trend of spiritual seeking.
Chogyam Trungpa Rinpoche came along and insisted that all the Vietnam War-protesting Dharma students wear khaki uniforms, ties, and suits with pins. He even made them march like British soldiers on American soil. He combined Japanese simplicity and elegance with colonial British style and imposed all of this on the Woodstock-going hippies. It sounds crazy, but each command was so skillful
. » — Dzongsar Jamyang Khyentse Rinpoche, The Guru Drinks Bourbon?

[2] « At first Sogyal was “one of the boys”, but took off for a while to visit Chogyam Trungpa Rinpoche, who pioneered Tibetan Buddhism in the USA. Trungpa was a formidably intelligent iconoclast who acquired a nationwide following, with a formula that shook Buddhist America to the core and generated enthusiasm wherever he alighted. In contrast to the more familiar austerities of Zen Buddhism, Trungpa offered authentic Tibetan theory and practice in tandem with a sybaritic lifestyle. An early American seeker, Victoria Barlow, recalls meeting Sogyal in Boulder, Colorado in 1976: “Sogyal was enthralled by Trungpa’s sexual conquests,” she says, “he told me outright that he wanted what Trungpa had and aimed to achieve a rock star lifestyle.” Sogyal returned to London in a radically altered state of mind – berating his students for their lack of worldly ambition and demanding to be treated like a “precious one”. » Behind the Thangkas, Mary Finnegan.

[3] "I am little reluctant to send people to the caves. I want actually to do this: What I want them to do is, dwell in the lay person situation, have devotion and really have a trust to the right view which is emptiness or the four seals of whatever, interdependent arising. Take refuge wholeheartedly to the triple gem. And then, yes be the president, be the prime minister, be the business person, very competitive. But once you have this, specially the right view, what will happen is you will be actually much better business person. Look, this is what will happen. You will plan, you will have this plan. And because of the right view, one part of you will tell to you, it might not work, whatever you are planning. Your competitor doesn’t know this. They are so blind, it will work. So you are actually end up making plan A, plan B, whatever plan you make you also ready that any of this will collapse, any time. You understand? So this way what you will end up become? You become a successful reluctant president, successful reluctant prime minister, successful reluctant business man or woman. And this is what I think you should aim for if you are asking me."

~ Dzongsar Jamyang Khyentse Rinpoche's "Parting from the Four Attachments", Nepal June 2009 (videos via YouTube )

[4] " He said, well, the problem with Merwin — this was several years ago — he said, Merwin’s problem was vanity. He said, I wanted to deal with him by opening myself up to him completely, by putting aside all barriers. “It was a gamble.” he said. So I said, was it a mistake? He said, “Nope.” So then I thought, if it was a gamble that didn’t work, why wasn’t it a mistake? Well, now all thestudents have to think about it —so it serves as an example, and a terror. But then I said, “What if the outside world hears about this, won’t there be a big scandal?” And Trungpa said, “Well, don’t be amazed to find that actually the whole teaching is simply emptiness and meekness.” When the Party’s Over, interview avec Allen Ginsberg dans Boulder Monthly, mars 1979.

samedi 9 septembre 2017

Des fantômes pour combattre le rationalisme naissant


The Nightmare, by Henry Fuseli (1781)
C’est par hasard que je découvre l’historienne écossaise Martha McGill de l’Université d'Édimbourg dans une série documentaire du titre Enquête d’Ailleurs présentée par l’anthropologue et médecin légiste, Philippe Charlier. Le documentaire en question avait pour titre Enquête d'ailleurs - Les fantômes et avait été ajouté à Youtube le 31 déc. 2015.

Martha McGill et Philippe Charlier 
Après une balade nocturne à Édimbourg avec visite des voûtes souterraines (« closes »), on voit apparaître Martha McGill vers 7:00, pour expliquer que la présence de ces fantômes est due à l’ingéniosité d’intellectuels Edimbourgeois à la fin du XVIIème siècle, afin de combattre le « rationalisme naissant ». Il s’agit, d’après Martha McGill, d’une propagande religieuse qui visait à combattre le rationalisme, en faisant intervenir des revenants pour témoigner des réalités religieuses. A travers des histoires, qu’il faut distinguer des histoires populaires écossaises, les intellectuels ecclésiastiques peuplaient le réseau des voûtes souterraines (« closes ») de fantômes, revenants et d’autres esprits. Des fantômes envoyés par Dieu, pour transmettre un message de sa part. Par exemple, des fantômes revenant du paradis pour dire combien c’était merveilleux, « vous devez y faire un tour aussi ! » D’autres fantômes revenaient pour qu’un crime soit résolu et que le meurtrier soit envoyé en prison. Tout cela afin de prouver que Dieu était bien là, et pour réfuter Descartes en montrant que Dieu intervenait directement dans les affaires du monde.

Purgatoire
C’est ainsi que pendant quelques dizaines d’années entre la fin du XVIIème et le début du XVIIIème siècle, les fantômes furent utilisés à des fins de propagande religieuse. Ensuite, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, ces fantômes allaient devenir un thème récurrent du Romantisme ainsi qu'un atout touristique de l’Ecosse, mais toujours revêtu d’un aspect religieux.

C’est aspect se démode lorsque des philosophes comme Déscartes deviennent mieux acceptés dans le monde entier. Plus tard au XIXème siècle, l’Europe entier se passionnera pour le spiritisme qui deviendra une véritable mode.

Dr. Mabuse, séance de spiritisme
Découverte toute fraîche encore. Hâte de lire la thèse de Martha McGill ( 'Ghosts in Enlightenment Scotland', looked at the evolution of Scottish ghost beliefs from the late seventeenth to the early nineteenth centuries, reflecting on Scottish folklore, religious culture, and natural philosophy.
Supervisors: Dr Julian Goodare en Dr Thomas Ahnert), pour en apprendre davantage sur la propagande "anti-rationaliste" de la fin du XVIIème siècle.

Articles de Martha McGill


lundi 4 septembre 2017

Seule la jeunesse est belle ?



Qu’ils sont craquants tous ces lamas réincarnés, tout frais, tout neufs, tout innocents ! On leur donnerait le Bon Dieu sans confession! Comment rater des séances de photos avec des modèles pareils ? Pour la déesse vivante Kumari au Népal, la chose est bien organisée.
« Des petites filles issues de familles bouddhistes sont choisies, dès l'âge de trois ans, parmi des milliers de candidates par un comité de prêtres bouddhistes. Elles doivent répondre à trente-deux critères ». 
« Chacune d'entre elles est sélectionnée au moment où elle perd sa première dent de lait et doit démissionner le jour où elle perd sa première goutte de sang, la plupart du temps le jour de ses premières règles. » 
« Elles ne sont [alors] plus considérées comme des déesses vivantes et doivent revenir à une vie normale. Ce retour est généralement extrêmement difficile, puisqu'elles ont été adorées et servies pendant des années. La plupart n'ont jamais mis de chaussures, leurs pieds ne devant pas fouler le sol impur. » (Wikipédia)
La différence avec les lama réincarnés (tib. yang srid, sprul sku) est que ces derniers resteront un « lama réincarné » toute leur vie, de l’intronisation à la mort en passant par l’adolescence, passage souvent difficile, comme pour beaucoup d’êtres humains. Ils peuvent être un peu moins mignon, moins craquant, se tiennent peut-être moins bien pendant les séances de photo, et qui sait passeront même par une crise de l’adolescence. Leurs tuteurs auront alors de quoi faire.
« In my time we went through a lot of hardship, eating nothing but rice and potatoes for up to a year, traveling on India’s cheapest public transportation, sleeping on railway platforms, having no more than 10 rupees in our pockets for six or seven months, getting by with one pencil for a year, and even having to share our study books with 18 other students. As a child I had just two handmade toys that I made myself.
Worse, my tutor confined me to one room not just for a few weeks or months but for a whole year, so that even going to the toilet became a long awaited excursion. We also suffered regular verbal and physical abuse that went as far as making us bleed from the head and whipping us with nettles
. » (Tricycle)
Dzongsar Khyentsé Rinpoché décrit ce qu’il a dû endurer dans sa jeunesse. Cela peut être encore pire quand on naissait dans une lignée monastique et qu’on était séparé de sa mère et de ses parents à un très jeune âge. Dans certaines (auto)biographies de grands lamas, ceux-ci racontent la douleur de la séparation. June Campbell décrit dans Traveller in Space, les répercussions que cela peut représenter pour un jeune enfant, surtout dans un système patriarcal où la représentation de la femme est problématique.

En occident, et ailleurs, le traitement glamour et people des puissants et des célébrités, n’a pas épargné le bouddhisme tibétain dans ce qu’il a de plus spectaculaire. Les petits yangsi sont particulièrement photogéniques, tout habillé en or et en brocard. C’est comme une célébration de la vie et de l’innocence. Le maître est mort, vive le maître. Les attentions, les cadeaux, les sourires ne durent pas éternellement. Place aux réalités de la vie. Certains jeunes tulkous ont raconté leurs difficultés et épreuves (Leaving Om: Buddhism’s Lost Lamas, Joseph Hooper). Kalou Rinpoché II raconte des aspects insupportables de la vie d’un jeune moine au monastère. Son propre viol dans sa 13e/14e année, puis celui d’autres moines après lui. C’est une chose courante dans les monastères bouddhistes (The raven, Des anges oui, de l'angélisme non). Les confessions de Kalou Rinpoché lui ont valu à la fois de l’admiration (de son courage), de la compassion pour la souffrance subie, et du mépris de la part de ceux qui trouvent que cela ne se raconte pas (on ne lave pas son linge sale en public) et qu’il ne faut pas effrayer les bienfaiteurs.

Les bouddhistes occidentaux savent depuis quelque temps maintenant que le bouddhisme n’est pas à l’abri des scandales, d’abus de pouvoir et autres. Les enfants, reconnus comme des déesses, des lamas réincarnés etc. restent des êtres humains, avec tous leurs défauts et qualités. Ils grandissent et sont « éveillés » tant qu’ils agissent de façon «éveillée », tout comme nous d’ailleurs. Nous serons davantage « éveillés » si nous reconnaissons ce fait et que nous savons voir à travers les illusions, aussi belles soient-elles. Ces illusions ont-elles toujours leur utilité, notamment en occident ?      



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