vendredi 25 mars 2022

La vérité (plus forte que les moyens habiles)

Le seul acte dont est capable la petite caille est l'acte de vérité

Les jātaka sont des histoires édifiantes des vies antérieurs de Bouddha Śākyamuni. Dans un des jātaka (le Vaṭṭaka Jātaka), le futur Bouddha est une jeune caille (vaṭṭakā).
Abandonné par ses parents dans son nid et incapable de fuir le feu qui menace de détruire la forêt où il est né, il décide d’accomplir une déclaration solennelle de vérité en faisant le constat de sa situation. Le principe d’un tel Acte de Vérité est de relier celui qui l’accomplit à la vérité ultime, au-delà des limites de ce monde, et peut par conséquent favoriser le rétablissement de l’harmonie dans une situation chaotique. Le pouvoir de cette déclaration permettra au Bodhisattva de repousser le feu et de se protéger lui-même, ainsi que les autres oiseaux.” Contes des vies antérieures du Bouddha, Kim Vu dinh
L’acte de vérité (skt. satyakriyā, pāli : saccakiriyā), ou Rite de vérité est un phénomène ancien dans la culture indienne, que l’on trouve “dès la couche la plus ancienne de la littérature indienne, [...] à savoir dans le Ṛg Veda”.
Il y avait dans l’Inde ancienne cette croyance : la Vérité possède une force qu’une personne pourvue des qualifications nécessaires peut invoquer pour accomplir des merveilles ou des miracles[1].”
Et selon le Vaṭṭaka Jātaka, même un être insignifiant comme un oisillon impuissant au milieu d’une forêt en feu. Tel est le pouvoir de la vérité, si insignifiante que puisse paraître la vérité énoncée ! L’acte de vérité apparaît dans plusieurs jātaka, et on voit progressivement s’esquisser le prototype du bodhisattva. Sans doute le plus clairement dans le jātaka du roi Sivi (n° 499)
“[...] mais donner des choses extérieures ne me satisfait pas. Je veux donner quelque chose qui soit une part de moi-même. Aujourd’hui, quand j’irai à la maison d’aumônes, si un mendiant me demande non pas quelque chose d’extérieur à moi, mais quelque chose qui soit une partie de moi, s’il me demande la chair de mon cœur, je me percerai la poitrine avec une lance et j’en tirerai mon cœur tout sanglant comme si je cueillais sur un lac transparent un lotus avec sa tige, et je le lui donnerai. S’il me demande la chair de mon corps, je la découperai comme si je taillais avec un ciseau, et je la lui donnerai. S’il me demande mon sang, je laisserai mon sang couler dans sa bouche, ou bien j’en remplirai un bol et le lui donnerai. Ou si quelqu’un me dit : ' Je n’arrive pas à faire le travail de la maison. Viens chez moi travailler comme esclave ’, je me dépouillerai de mon habit royal, je sortirai et proclamerai que je suis un esclave et je ferai un travail d’esclave. Si quelqu’un me demande mes yeux, je me les arracherai comme on extrait un cœur de palmier et je les lui donnerai. » Et il prononça son vœu en récitant cette strophe : « Tout ce qu’un homme peut donner et que je n’ai pas encore donné, si quelqu’un me le demande, quand même ce serait mon œil, je le lui donnerai, sans hésiter. » (Norman Brown)
C’est toujours le rôle du roi des dieux, Sakka, de vérifier si quelqu’un qui fait “acte de vérité” dit en effet la vérité. Sakka met à l’épreuve le roi Sivi, qui perd la vue en faisant don de ses yeux, et qui récupère la vue grâce à un “acte de vérité”. Même Sakka en fut bien incapable, mais l’acte de vérité peut faire couler le Gange à l’envers (Milindapañha IV, I, 42), y compris quand il sort de la bouche d’une prostituée[2] ! Rien ne semble impossible à l’acte de vérité, à condition que celui qui l’invoque dise réellement la vérité…
L’Acte de Vérité est, en fait, plus puissant que tout : il met celui qui le détient en situation d’agir en maître sur les lois physiques du cosmos : c’est ce que met en lumière l’histoire de la prostituée Bindumatī.”
La vérité qui a cette puissance-là n’est pas une vérité banale quelconque.
Bien plutôt, c’est pour l’homme, une vérité de vie, d’intégrité personnelle, c’est la vérité dans l’ensemble de sa conduite, une vérité qui consiste à prendre ses responsabilités et à agir en conséquence. Cette Vérité, base métaphysique de l’ordre universel, est pour chaque être humain, et aussi chaque divinité, la sanction et le fondement éthique de ses actes, la substance de ses obligations, son devoir dans le cosmos.”
La sincérité serait ainsi la vertu védique par excellence[3], et a “le pouvoir de bouleverser l'ordre physique de l'univers”, comme s’il s’agissait d’inverser le cours du Gange…
Sous le Ṛta [ordre cosmique], tout homme a son devoir, une fonction spécifique qui est son vratā — mot qui en sanskrit post-védique prend le sens de « vœu ». Ce peut être le vratā du prêtre, ou du guerrier, ou du chef politique, ou le vratā plus humble du médecin, du poète, du marchand, ou de l’artisan, ou du paysan, ou du berger. Ce sont là des exemples des multiples devoirs des hommes.”
L’acte de vérité est alors un “acte authentique”. “Authentes" est celui qui agit de sa propre autorité, “autos” étant “soi” et “hentes" l’acteur ou l’être.
Un être, qu’il soit dieu ou qu’il soit homme, qui fait son devoir parfaitement, c'est-à-dire remplit les obligations que lui impose le Ṛta, peut être dit ṛtāvan (fém. ṛtāvarī) : « qui observe ou conserve le Ṛta ». Plus fréquemment on dit de lui qu’il est satyā (adjectif), « vrai », ou qu’il a le satyām (substantif neutre) la « Vérité ». Il est ānuvrata, « loyal à son devoir », ṛtāvan (cf. ci-dessus) ; ou satyādharman, « il a la vérité pour principe ». Celui qui à bon droit peut être dit « vrai », c’est-à-dire exécutant parfaitement son devoir, a le pouvoir de faire des « miracles ». Telle est, si j’interprète correctement la pensée védique et celle de l’Inde post-védique, la condition de l’Acte de Vérité. Quand un être remplit son devoir parfaitement, il gagne ce pouvoir : car il a obéi au Ṛta, s’est acquitté des obligations qu’il nous impose. Il fait un avec le Sat ; il est satya, c’est-à-dire vrai au plein sens du mot, il a la maîtrise du Sat, car le Sat et lui ne font qu’un. Sa volonté est par conséquent irrésistible.”
Une conduite antisociale ou antinomique peut d’ailleurs être incluse dans le devoir, observe Norman Brown. Les Vérités du Bouddha sont d’ailleurs dites aller à contre-courant.

Pour faire le lien avec la puissance de l’acte de vérité et celle de l’agir d’un “grand” bodhisattva, il faut passer par le Bouddha version mahāyāna. On ne devient qu’un “grand” bodhisattva que quand un Bouddha prédit (vyākarana) votre future bouddhéité, comme ce fut le cas de Mahākāśyapa dans le Sūtra du Lotus (ch. VI)[4]. Le Bouddha Śākyamuni prédit alors son futur nom de Bouddha, avec le nom de sa Terre pure, et il en donne même la description. Les autres moines lui demandent alors “et moi, et moi ?”. Les pouvoirs surnaturels de Mahākāśyapa sont légendaires et illimitées, dus à sa volonté et son “voeu”, dont la confirmation par le Bouddha l’élève au niveau du Ṛta, et son “voeu” ne l’appartient plus.

On note ici néanmoins que là où l’acte de vérité était ouverte à tous, toutes classes sociales ou “d’êtres” (jātaka) confondues, en suscitant l’idée d’une égalité foncière[5], contrairement aux bodhisattvas “grands êtres” (mahāsattva), dont la grandeur doit être reconnue et confirmée par le Bouddha. La génération de la pensée de l’éveil est en théorie ouverte à tous, mais le chapitre Bodhisattvabhūmi du Yogācārabhūmi explique que cela est aussi en fonction de la famille spirituelle (skt. gotra) à laquelle appartient un individu, et d'autres facteurs.

Voir aussi The 'Act of Truth' in Relation to the Heart Sutra, Jayarava's Raves

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[1] Brown Norman. Le devoir, force de Vérité dans l'Inde ancienne. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 28ᵉ année, N.4, 1973. pp. 895-920;

[2]Le roi Asoka se tenait un jour sur la berge du Gange qui était alors en crue, du fait, probablement, de la mousson. Regardant le fleuve, Asoka dit à ses ministres : « Y a-t-il quelqu’un qui puisse forcer ce Gange puissant à couler vers l’amont ? — Voilà qui n’est pas facile,Votre Majesté », répondirent les ministres. Or une prostituée, du nom de Bindumatī, eut connaissance de cette question du roi. Elle dit : « Je ne suis qu’une prostituée dans la ville de Pāṭaliputta, je fais commerce de ma beauté, c’est la façon la plus vile de gagner sa vie. Mais il faut que le roi entende mon Acte de Vérité. » Alors elle exécuta l'Acte de Vérité. Aussitôt le Gange puissant inversa son cours, au milieu des craquements et des rugissements, sous les yeux de la foule qui s’était amassée là. Quand le roi entendit le bruit terrifiant que faisaient les tourbillons et les vagues du Gange puissant, il fut stupéfait et demanda à ses ministres : « Comment se peut-il, mes amis, que le Gange puissant coule vers l’amont ? — Votre Majesté, répondirent-ils, la prostituée Bindumatī a entendu vos paroles. Elle a fait un Acte de Vérité. C’est à cause de son Acte de Vérité que le Gange puissant a inversé son cours. » Alors, le cœur battant, le roi se précipita aussi vite qu’il put chez la prostituée et lui demanda : « Est-ce vrai, ce que l’on dit, que par un Acte de Vérité tu as forcé le Gange à couler vers l’amont ? — Oui, Votre Majesté. — Toi, posséder un tel pouvoir ! Qui donc, dans son bon sens, pourrait prendre au sérieux cette prétention ? Comment as-tu fait pour obliger le Gange puissant à couler en amont ? — C’est par le pouvoir de l’Acte de Vérité, votre Majesté, que j’ai fait couler le Gange puissant en amont. » Le roi dit alors : « Tu possèdes le pouvoir de Vérité, toi, voleuse, tricheuse, corrompue, créature double et vicieuse, femme mauvaise qui as brisé les liens de la morale et transgressé la loi, toi qui ne vis qu’en dépouillant de pauvres fous ? — C’est vrai, Votre Majesté, je suis ce que vous dites. Mais telle que je suis, Votre Majesté, je possède un Acte de Vérité grâce auquel, si je voulais, je pourrais mettre sens dessus dessous le monde et les cieux. — Quel est donc cet Acte de Vérité, dit le roi ? Je t’en prie, dis-le-moi. — Votre Majesté, répondit-elle, tous les hommes qui me paient, qu’ils soient khattiya [nobles], brāhmana [religieux], vessa [marchands], ou sudda [serfs], ou qu’ils soient de quelque autre caste, peu importe, je les traite exactement de la même manière. Si c’est un khattiya, je n'ai pas de faveur particulière pour lui, et si c’est un sudda, je n’ai pas pour lui de mépris. Ne connaissant ni flagornerie ni dédain, je suis au service de quiconque a de l’argent. Tel est, Votre Majesté, l’Acte de Vérité grâce auquel j’ai forcé le Gange puissant à couler en amont. » Le devoir, force de Vérité dans l'Inde ancienne

[3] « Cette vertu de la sincérité est en somme la vertu védique par excellence », Abel Bergaigne, La Religion Védique, I (1878), p. ххiii.

[4]In a future life, this disciple of mine, Maha-Kashyapa, will go before three million billion world-honored buddhas, making offerings to them, revering, honoring, and praising them, and proclaiming the innumerable great teachings of the buddhas everywhere. In his final incarnation he will be able to become a buddha whose name will be Radiance Tathagata, one worthy of offerings, truly awakened, fully clear in conduct, well gone, understanding the world, unexcelled leader, trainer of men, teacher of heavenly beings and people, buddha, world-honored one. His land will be called Radiant Virtue, and his eon will be named Magnificently Adorned.

The lifetime of this buddha will be twelve small eons… His land will be magnificently adorned, free of all evil pollution, rubble, thorns or thistles, and filthy toilet waste. The land will be level and smooth, with no high or low places, hills or valleys. The ground will be lapis lazuli. Lines of jeweled trees and golden cords will mark off its roads. It will have precious flowers scattered over it. And the whole place will be pure and clean. The bodhisattvas of that land will be innumerable hundreds of billions, and there will be innumerable shravakas. There will be no deeds of the devil there, and, though the devil and the devil’s people will be there, they will all defend the Buddha-dharma.” The Lotus Sutra: A Contemporary Translation of a Buddhist Classic, Gene Reeves. Wisdom Publications.

Pour la traduction française dEugène Burnouf

[5] Le roi Sivi est prêt à donner à tous, sans distinction. La prostituée Bindumatī rend les mêmes services à tous les hommes, sans distinction, ce qui fait émerger l’idée d’une possible égalité foncière de tous les êtres. Et tous sont capables de l’acte de vérité, et ses pouvoirs.

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