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vendredi 25 mars 2022

La vérité (plus forte que les moyens habiles)

Le seul acte dont est capable la petite caille est l'acte de vérité

Les jātaka sont des histoires édifiantes des vies antérieurs de Bouddha Śākyamuni. Dans un des jātaka (le Vaṭṭaka Jātaka), le futur Bouddha est une jeune caille (vaṭṭakā).
Abandonné par ses parents dans son nid et incapable de fuir le feu qui menace de détruire la forêt où il est né, il décide d’accomplir une déclaration solennelle de vérité en faisant le constat de sa situation. Le principe d’un tel Acte de Vérité est de relier celui qui l’accomplit à la vérité ultime, au-delà des limites de ce monde, et peut par conséquent favoriser le rétablissement de l’harmonie dans une situation chaotique. Le pouvoir de cette déclaration permettra au Bodhisattva de repousser le feu et de se protéger lui-même, ainsi que les autres oiseaux.” Contes des vies antérieures du Bouddha, Kim Vu dinh
L’acte de vérité (skt. satyakriyā, pāli : saccakiriyā), ou Rite de vérité est un phénomène ancien dans la culture indienne, que l’on trouve “dès la couche la plus ancienne de la littérature indienne, [...] à savoir dans le Ṛg Veda”.
Il y avait dans l’Inde ancienne cette croyance : la Vérité possède une force qu’une personne pourvue des qualifications nécessaires peut invoquer pour accomplir des merveilles ou des miracles[1].”
Et selon le Vaṭṭaka Jātaka, même un être insignifiant comme un oisillon impuissant au milieu d’une forêt en feu. Tel est le pouvoir de la vérité, si insignifiante que puisse paraître la vérité énoncée ! L’acte de vérité apparaît dans plusieurs jātaka, et on voit progressivement s’esquisser le prototype du bodhisattva. Sans doute le plus clairement dans le jātaka du roi Sivi (n° 499)
“[...] mais donner des choses extérieures ne me satisfait pas. Je veux donner quelque chose qui soit une part de moi-même. Aujourd’hui, quand j’irai à la maison d’aumônes, si un mendiant me demande non pas quelque chose d’extérieur à moi, mais quelque chose qui soit une partie de moi, s’il me demande la chair de mon cœur, je me percerai la poitrine avec une lance et j’en tirerai mon cœur tout sanglant comme si je cueillais sur un lac transparent un lotus avec sa tige, et je le lui donnerai. S’il me demande la chair de mon corps, je la découperai comme si je taillais avec un ciseau, et je la lui donnerai. S’il me demande mon sang, je laisserai mon sang couler dans sa bouche, ou bien j’en remplirai un bol et le lui donnerai. Ou si quelqu’un me dit : ' Je n’arrive pas à faire le travail de la maison. Viens chez moi travailler comme esclave ’, je me dépouillerai de mon habit royal, je sortirai et proclamerai que je suis un esclave et je ferai un travail d’esclave. Si quelqu’un me demande mes yeux, je me les arracherai comme on extrait un cœur de palmier et je les lui donnerai. » Et il prononça son vœu en récitant cette strophe : « Tout ce qu’un homme peut donner et que je n’ai pas encore donné, si quelqu’un me le demande, quand même ce serait mon œil, je le lui donnerai, sans hésiter. » (Norman Brown)
C’est toujours le rôle du roi des dieux, Sakka, de vérifier si quelqu’un qui fait “acte de vérité” dit en effet la vérité. Sakka met à l’épreuve le roi Sivi, qui perd la vue en faisant don de ses yeux, et qui récupère la vue grâce à un “acte de vérité”. Même Sakka en fut bien incapable, mais l’acte de vérité peut faire couler le Gange à l’envers (Milindapañha IV, I, 42), y compris quand il sort de la bouche d’une prostituée[2] ! Rien ne semble impossible à l’acte de vérité, à condition que celui qui l’invoque dise réellement la vérité…
L’Acte de Vérité est, en fait, plus puissant que tout : il met celui qui le détient en situation d’agir en maître sur les lois physiques du cosmos : c’est ce que met en lumière l’histoire de la prostituée Bindumatī.”
La vérité qui a cette puissance-là n’est pas une vérité banale quelconque.
Bien plutôt, c’est pour l’homme, une vérité de vie, d’intégrité personnelle, c’est la vérité dans l’ensemble de sa conduite, une vérité qui consiste à prendre ses responsabilités et à agir en conséquence. Cette Vérité, base métaphysique de l’ordre universel, est pour chaque être humain, et aussi chaque divinité, la sanction et le fondement éthique de ses actes, la substance de ses obligations, son devoir dans le cosmos.”
La sincérité serait ainsi la vertu védique par excellence[3], et a “le pouvoir de bouleverser l'ordre physique de l'univers”, comme s’il s’agissait d’inverser le cours du Gange…
Sous le Ṛta [ordre cosmique], tout homme a son devoir, une fonction spécifique qui est son vratā — mot qui en sanskrit post-védique prend le sens de « vœu ». Ce peut être le vratā du prêtre, ou du guerrier, ou du chef politique, ou le vratā plus humble du médecin, du poète, du marchand, ou de l’artisan, ou du paysan, ou du berger. Ce sont là des exemples des multiples devoirs des hommes.”
L’acte de vérité est alors un “acte authentique”. “Authentes" est celui qui agit de sa propre autorité, “autos” étant “soi” et “hentes" l’acteur ou l’être.
Un être, qu’il soit dieu ou qu’il soit homme, qui fait son devoir parfaitement, c'est-à-dire remplit les obligations que lui impose le Ṛta, peut être dit ṛtāvan (fém. ṛtāvarī) : « qui observe ou conserve le Ṛta ». Plus fréquemment on dit de lui qu’il est satyā (adjectif), « vrai », ou qu’il a le satyām (substantif neutre) la « Vérité ». Il est ānuvrata, « loyal à son devoir », ṛtāvan (cf. ci-dessus) ; ou satyādharman, « il a la vérité pour principe ». Celui qui à bon droit peut être dit « vrai », c’est-à-dire exécutant parfaitement son devoir, a le pouvoir de faire des « miracles ». Telle est, si j’interprète correctement la pensée védique et celle de l’Inde post-védique, la condition de l’Acte de Vérité. Quand un être remplit son devoir parfaitement, il gagne ce pouvoir : car il a obéi au Ṛta, s’est acquitté des obligations qu’il nous impose. Il fait un avec le Sat ; il est satya, c’est-à-dire vrai au plein sens du mot, il a la maîtrise du Sat, car le Sat et lui ne font qu’un. Sa volonté est par conséquent irrésistible.”
Une conduite antisociale ou antinomique peut d’ailleurs être incluse dans le devoir, observe Norman Brown. Les Vérités du Bouddha sont d’ailleurs dites aller à contre-courant.

Pour faire le lien avec la puissance de l’acte de vérité et celle de l’agir d’un “grand” bodhisattva, il faut passer par le Bouddha version mahāyāna. On ne devient qu’un “grand” bodhisattva que quand un Bouddha prédit (vyākarana) votre future bouddhéité, comme ce fut le cas de Mahākāśyapa dans le Sūtra du Lotus (ch. VI)[4]. Le Bouddha Śākyamuni prédit alors son futur nom de Bouddha, avec le nom de sa Terre pure, et il en donne même la description. Les autres moines lui demandent alors “et moi, et moi ?”. Les pouvoirs surnaturels de Mahākāśyapa sont légendaires et illimitées, dus à sa volonté et son “voeu”, dont la confirmation par le Bouddha l’élève au niveau du Ṛta, et son “voeu” ne l’appartient plus.

On note ici néanmoins que là où l’acte de vérité était ouverte à tous, toutes classes sociales ou “d’êtres” (jātaka) confondues, en suscitant l’idée d’une égalité foncière[5], contrairement aux bodhisattvas “grands êtres” (mahāsattva), dont la grandeur doit être reconnue et confirmée par le Bouddha. La génération de la pensée de l’éveil est en théorie ouverte à tous, mais le chapitre Bodhisattvabhūmi du Yogācārabhūmi explique que cela est aussi en fonction de la famille spirituelle (skt. gotra) à laquelle appartient un individu, et d'autres facteurs.

Voir aussi The 'Act of Truth' in Relation to the Heart Sutra, Jayarava's Raves

***

[1] Brown Norman. Le devoir, force de Vérité dans l'Inde ancienne. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 28ᵉ année, N.4, 1973. pp. 895-920;

[2]Le roi Asoka se tenait un jour sur la berge du Gange qui était alors en crue, du fait, probablement, de la mousson. Regardant le fleuve, Asoka dit à ses ministres : « Y a-t-il quelqu’un qui puisse forcer ce Gange puissant à couler vers l’amont ? — Voilà qui n’est pas facile,Votre Majesté », répondirent les ministres. Or une prostituée, du nom de Bindumatī, eut connaissance de cette question du roi. Elle dit : « Je ne suis qu’une prostituée dans la ville de Pāṭaliputta, je fais commerce de ma beauté, c’est la façon la plus vile de gagner sa vie. Mais il faut que le roi entende mon Acte de Vérité. » Alors elle exécuta l'Acte de Vérité. Aussitôt le Gange puissant inversa son cours, au milieu des craquements et des rugissements, sous les yeux de la foule qui s’était amassée là. Quand le roi entendit le bruit terrifiant que faisaient les tourbillons et les vagues du Gange puissant, il fut stupéfait et demanda à ses ministres : « Comment se peut-il, mes amis, que le Gange puissant coule vers l’amont ? — Votre Majesté, répondirent-ils, la prostituée Bindumatī a entendu vos paroles. Elle a fait un Acte de Vérité. C’est à cause de son Acte de Vérité que le Gange puissant a inversé son cours. » Alors, le cœur battant, le roi se précipita aussi vite qu’il put chez la prostituée et lui demanda : « Est-ce vrai, ce que l’on dit, que par un Acte de Vérité tu as forcé le Gange à couler vers l’amont ? — Oui, Votre Majesté. — Toi, posséder un tel pouvoir ! Qui donc, dans son bon sens, pourrait prendre au sérieux cette prétention ? Comment as-tu fait pour obliger le Gange puissant à couler en amont ? — C’est par le pouvoir de l’Acte de Vérité, votre Majesté, que j’ai fait couler le Gange puissant en amont. » Le roi dit alors : « Tu possèdes le pouvoir de Vérité, toi, voleuse, tricheuse, corrompue, créature double et vicieuse, femme mauvaise qui as brisé les liens de la morale et transgressé la loi, toi qui ne vis qu’en dépouillant de pauvres fous ? — C’est vrai, Votre Majesté, je suis ce que vous dites. Mais telle que je suis, Votre Majesté, je possède un Acte de Vérité grâce auquel, si je voulais, je pourrais mettre sens dessus dessous le monde et les cieux. — Quel est donc cet Acte de Vérité, dit le roi ? Je t’en prie, dis-le-moi. — Votre Majesté, répondit-elle, tous les hommes qui me paient, qu’ils soient khattiya [nobles], brāhmana [religieux], vessa [marchands], ou sudda [serfs], ou qu’ils soient de quelque autre caste, peu importe, je les traite exactement de la même manière. Si c’est un khattiya, je n'ai pas de faveur particulière pour lui, et si c’est un sudda, je n’ai pas pour lui de mépris. Ne connaissant ni flagornerie ni dédain, je suis au service de quiconque a de l’argent. Tel est, Votre Majesté, l’Acte de Vérité grâce auquel j’ai forcé le Gange puissant à couler en amont. » Le devoir, force de Vérité dans l'Inde ancienne

[3] « Cette vertu de la sincérité est en somme la vertu védique par excellence », Abel Bergaigne, La Religion Védique, I (1878), p. ххiii.

[4]In a future life, this disciple of mine, Maha-Kashyapa, will go before three million billion world-honored buddhas, making offerings to them, revering, honoring, and praising them, and proclaiming the innumerable great teachings of the buddhas everywhere. In his final incarnation he will be able to become a buddha whose name will be Radiance Tathagata, one worthy of offerings, truly awakened, fully clear in conduct, well gone, understanding the world, unexcelled leader, trainer of men, teacher of heavenly beings and people, buddha, world-honored one. His land will be called Radiant Virtue, and his eon will be named Magnificently Adorned.

The lifetime of this buddha will be twelve small eons… His land will be magnificently adorned, free of all evil pollution, rubble, thorns or thistles, and filthy toilet waste. The land will be level and smooth, with no high or low places, hills or valleys. The ground will be lapis lazuli. Lines of jeweled trees and golden cords will mark off its roads. It will have precious flowers scattered over it. And the whole place will be pure and clean. The bodhisattvas of that land will be innumerable hundreds of billions, and there will be innumerable shravakas. There will be no deeds of the devil there, and, though the devil and the devil’s people will be there, they will all defend the Buddha-dharma.” The Lotus Sutra: A Contemporary Translation of a Buddhist Classic, Gene Reeves. Wisdom Publications.

Pour la traduction française dEugène Burnouf

[5] Le roi Sivi est prêt à donner à tous, sans distinction. La prostituée Bindumatī rend les mêmes services à tous les hommes, sans distinction, ce qui fait émerger l’idée d’une possible égalité foncière de tous les êtres. Et tous sont capables de l’acte de vérité, et ses pouvoirs.

dimanche 11 novembre 2012

Des canons comme arme de propagande



Après la mort du Bouddha, tous ses moines étaient en deuil. Subhadda, un barbier d’Atumā, qui était devenu moine mais n’aimait pas tous les vœux mineurs et majeurs à observer, leur dit de plutôt se réjouir : « Nous voilà débarrassé du grand ascète (mahāsamana) ; on est enfin libre d’agir à notre guise. ». C’est cette remarque qui aurait fait décider à Mahākassapa, sur la route de Kusināra, de tenir le premier concile, d’une série à venir afin de préserver la pureté de la doctrine.[1] Subhadda, présent à la mort du Bouddha, n’aurait-il peut-être pas bien entendu le testament et les prédictions du Bouddha dans le Mahāparinirvāṇasūtra ?

La cause du déclin de la doctrine, serait en effet le taux de mauvaises ou fausses doctrines qui se mélangèrent à fur et à mesure à la « bonne doctrine ». Il fallait donc veiller à ce que le bon grain soit séparé de l'ivraie. Le « bon grain » ce furent les écritures canoniques ou reconnues comme telles. C’est-à-dire les doctrines approuvées par une guide (sangha) en bons termes avec les autorités locales, qui ne pouvaient pas admettre des doctrines qui allaient à l’encontre de leurs propres intérêts. Le nom chinois pour « écriture canonique » est « ching »,dont la forme verbale signifie « ordonner, réguler ». Le terme tibétain « gzhung » signifie à la fois « écriture canonique » et « gouvernement ».
« Quand les moines étudient la doctrine à l’étranger, ils se mettent à genou et la recoivent oralement. L’instructeur leur transmet [T. zhal snga nas] la doctrine exactement comme il l’avait reçue de son instructeur en la répétant 10 ou 20 fois. S’il se trompe sur ne serait-ce qu’un seul mot, une révision mutuelle a lieu et [le terme erroné] est éliminé. Aucune indulgence n’est admise à l’égard des moines et de la doctrine. Depuis peu, les doctrines [bouddhistes] ont commencé à affluer dans le pays de Chin (la Chine). Mais il y en a qui, à cette occasion, prennent du sable pour de l’or en croyant avoir réussi leur supercherie  Si personne ne les reprend, comment pourrions nous distinguer le vrai du faux ? Si on avait mélangé le bon grain et l’ivraie, Hou Chi s’en serait plaint. Si on avait gardé indistinctement de la jade et des pierres dans un coffre-fort, Pien He aurait eu honte. Et moi, [Dao] An [312-385], étudiant, quand je vois comment [les écritures canoniques et fausses] confluent comme les rivières Ching et Wei, ou comme un dragon et un serpent cheminent ensemble, comment je n’en aurais pas honte ? Aussi, je dresserai la liste de ce que je considère être des écritures non-bouddhistes (fei fo-ching) afin d’avertir les candidats futurs, pour qu’ils sachent quelles écritures sont méprisables. »[2]
Dao'an compile alors le premier catalogue[3] de sūtras bouddhiques traduits en chinois. Ces catalogues, qui n’existaient pas en Inde, deviendront le moyen par excellence dans les pays asiatiques où s’implante le bouddhisme pour établir les écritures canoniques, le plus souvent en accord avec les autorités locales. Seng-yu, compilateur du premier catalogue chinois préservé, rappelle la prédiction du Bouddha dans le Mahāparinirvāṇasūtra « qu’après sa mort, les moines plagieront les écritures, causant ainsi le déclin de la doctrine. »[4]. La première traduction chinoise de ce sūtra comportait 6 fascicules, les autres versions 36 ou 40 fascicules. Dans la traduction tibétaine de ce texte, le Bouddha aurait prédit l’avènement de Padmasambhava.  

Ce sūtra serait d’ailleurs l’endroit rêvé pour faire authentifier in extremis dans la bouche du Bouddha, sous forme de prédictions, tout ce qu’il avait besoin de l’être. Dans ce sūtra comme dans d’autres d’ailleurs. L’impératrice Wu Zetian (624-705) avait commandé plusieurs interpolations, dans le Sūtra de l'ornementation fleurie‏ (S. avataṃsakasūtra) ou le Sūtra de la pluie précieuse (S. ratnameghasūtra Taishô 660), selon certains avec l’approbation du traducteur avec pignon sur rue Bodhiruci (?-527), pour authentifier son statut d’émanation de Prince Claire-de-lune (S. Candraprabha kumāra T. zla 'od gzhon nu), dont le Bouddha aurait fait la prédiction. Selon certains toujours, le traducteur aurait été richement récompense. Cependant, les dates de Bodhiruci ne correspondent pas...[5]. Il s'agirait peut-être plutôt de Fazang (643-712) de l'école Huyayan. Je reviendrai sur la légende de prince Claire-de-lune dans un blog à venir. La prédiction dit que Devaputra un disciple du bouddha historique, la future impératrice Wu Zetian, renaîtrait en Chine peu avant le déclin de la doctrine de Śākyamuni, qu’elle restaurerait parfaitement et selon laquelle elle régnerait. Cela devrait mettre fin à la théorie du déclin de la doctrine et les diverses sectes qui s’en nourrissaient.[6]

Ce genre de choses n’était pas exclusif à la Chine. Gampopa était également considéré comme la réincarnation de Prince Claire-de-lune (lune), prédit dans le Samādhirājasūtra, redresseur des torts et sauveur de la bonne doctrine en préparant la voie à Maitreya (soleil). Mais Sakya paṇḍita, qui considérait la Mahāmudrā de Gampopa comme une fausse doctrine, celle-là même qui fut condamnée par le roi tibétain Trisong détsen (khri srong sde btsan 742-797), et qui pour la contrecarrer faisait valoir une prédiction de Śāntarakṣita (source inconnue, sans doute un texte redécouvert (T. gter ma).
« Écoutez ma prédiction, ô roi, dans votre pays le Tibet, que Padmasambhava avait confié aux douze Protrectrices (brtan ma bcu gnyis), les hérétiques n’ont pas pu s’implanter. Cependant, par un concours de circonstances, la tradition bouddhiste se clivera en deux camps. Cela commencera après ma mort par la venue d’un moine chinois, qui enseignera le chemin de l’accès simultané appelé « Panacée blanche » (T. dkar po chig thub). Vous inviterez alors mon grand disciple, le grand érudit Kamalaśīla, à venir de Inde pour le réfuter. Vous décréterez ensuite que les fidèles agissent conformément à sa tradition bouddhiste (de Kamalaśīla). »[7]
Karl Debreczeny, dans Wutai Shan: Pilgrimage to Five-Peak Mountain, donne un autre exemple de l'intérêt de faire parler les canons. De nouveau, il s'agirait d'une interpolation par notre impératrice dans le Sūtra de l'ornementation fleurie‏ mentionnant la montagne Wutai Shan (T. ri bo rtse lnga) comme la demeure de Mañjuśrī, ce qui avait fait une bonne publicité à ce lieu très fréquenté. Par exemple par Vairocanarakṣita, Dampa Sangyé et d'autres.

Au Tibet, il existait différents recensements (T. lhan dkar ma/ldan dkar ma)[8] des traductions faites pendant cette période, mais au quatorzième siècle une sélection, édition, compilation et systématisation finales furent entreprises par Butön Rinchen Drub (Bu ston rin chen grub 1290–1364) du monastère de Zhalu. Pour faire le tri et vérifier l’authenticité des textes, un original en langue indique était requis et de nombreuses traductions anciennes (T. rnying ma) ne répondant pas aux critères nouvelles furent exclus du catalogue. Les écoles dont de nombreux textes furent exclus ont développé leurs propres canons.

Il est évident que les contraintes d'un original en langue indienne, la traduction par une équipe sous la direction d'un pandit indien ou maîtrisant le sanscrit, ne suffisent pas toujours pour garantir l'authenticité d'un texte, comme nous l'avons vu dans les exemples ci-dessus. Leur intégrité n'est pas toujours au-delà de tout soupçon. Souvent il peut y avoir contestation par les uns ou par les autres. Les pandits étaient d'ailleurs souvent sur la route ou en séjour dans un des nombreux centres en dehors de l'Inde en travaillant avec des traducteurs de diverses origines. Comment être certain que des textes, même canoniques, n'ont pas été composés à ces occasions. Je ne peux que recommander Chinese Buddhist Apocrypha de Robert E. Buswell pour prendre conscience de cette réalité qui est loin de ne se limiter qu'à la situation chinoise...     


MàJ 21052013 Entre-temps, chez les chrétiens

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[1] Vin.ii.284f; D.ii.162; Mhv.iii.6. http://www.palikanon.com/english/pali_names/s/subhadda.htm

[2] « When monks in foreign countries are trained in the teachings [of Buddhism], they kneel down and receive it orally. The teacher confers on his disciples the teachings exacdy as he received them from his own teacher by repeating it ten or twenty times. If even one word deviates [from the accepted transmission], it is revised after mutual conference and [the wrong word] is immediately deleted. There is no laxity as far as the monks and the teachings are concerned. It has not been long since the [Buddhist] scriptures reached the land of Chin [viz., China]. But those who delight in this occasion label sand-grains as gold, and believe they have succeeded in such [forgeries]. If no one corrects [such deceptions], then how can we distinguish the genuine from the spurious? If grains and weeds are mixed in farming, Hou Chi would lament over it; if jade and stone are stored [indiscriminately] in a metal chest, Pien He would be ashamed of it. I, An, who dare to undertake this training, see that [the presence of both authentic and spurious scriptures] is like the Ching and Wei rivers merging their flows, or a dragon and a snake proceeding side by side. How could I not be ashamed of this? Now I list what I regard in my mind to be non-Buddhist scriptures (fei fo-ching) in order to warn future aspirants, so that they will all know that these scriptures are despicable. » Kyoko Tokuno, Evaluation of Indigenous Scriptures, dans Chinese Buddhist Apocrypha p. 34

[3] Perdu en partie, mais préservé dans le catalogue (Ch’u-san-tsang chi-chi) compilé par Seng-yu (445-518).

[4] Kyoko Tokuno, Evaluation of Indigenous Scriptures, dans Chinese Buddhist Apocrypha p. 36

[5] « In 693, Bodhiruci and others translated the Baoyujing (寶雨經 The Precious Rain Sutra, Ratnameghasutra) and presented to Wu Zetian. This was a retranslation of the same sutra done by Mantuoluoxian 曼陀羅仙 (Mandra Rishi?) in Liang dynasty, but with the addition that the Buddha predicted that “the god named Sun and Moon Light” would appear as a woman “in Great China” and ruled there as a king. Thus, the translator was also bestowed with abundant gifts (《大周新譯大方廣佛華嚴經序》與《全唐文》卷 97). » Source : Thansiang

[6] Suppression of the Three Stages Sect, dans Chinese Buddhist Apocrypha, p. 230

[7] Voir L’Exposition des trois types de vœux (T. sdom gsum rab dbye)

[8] Le lDan dkar ma, le catalogue des textes conservés au début du IXème siècle au palais royal tibétain de sTong Thang ldan kar

mercredi 7 novembre 2012

Pouvoirs surnaturels et ventriloquie au Tibet


Dans le bouddhisme tibétain, il existe de multiples révélations (T. lung bstan S. vyākaraṇa) de type prédiction, qui peuvent se rapporter à des évènements futurs, la maturation karmique individuelle, la naissance de bodhisattvas ou de grands maîtres à venir, souvent des émanations ou des réincarnations de bodhisattvas ou de grands maîtres du passé. Le pouvoir de faire des prédictions s’inscrit dans la qualité d’un Éveillé appelée « pouvoir extra-sensoriel » (T. mngon shes S. abhijñā), souvent traduit par « clairvoyance ». Il y a six types de pouvoirs surnaturels. 

1. Le pouvoir de provoquer des évènements surnaturels (T. rdzu ‘phrul gyi mngon shes S. ṛddhi vidhi jñāna),
2. Le pouvoir de l’œil divin (T. lha’i mig gi rnam shes S. divyaṁ caksu),
3. Le pouvoir de l’oreille divine (T. lha’i rna ba’i mngon shes S. divyaṁ śrota jñāna),
4. Le pouvoir de connaître la pensée d’autrui (T. gzhan sems shes pa’i mngon shes S. paracitta jñāna),
5. Le souvenir des existences passées (T. sngon gnas rjes dran gyi mngon shes S. pūrva nivāsanusmṛti jñāna),
6. Le pouvoir de connaître la fin des souillures (T. zag pa zad pa’i mngon shes S. āśrava kṣaya jñāna).

Ces pouvoirs permettent au Bouddha historique ou à tout autre Éveillé de dire où tel individu a pris renaissance, à cause de quel acte, de dire de tel autre quand et où il trouvera l’éveil. Le premier à recevoir une prédiction du Bouddha était le bodhisattva Maitreya, le bouddha futur. Calquées sur cet évènement d’autres prédictions très nombreuses ont suivi. On dit[1] par exemple que Gampopa fut une réincarnation du bodhisattva Candraprabhakumāra (T. zla ‘od gzhon nu), à qui le Bouddha avait enseigné le Samādhirājasūtra. Et pas seulement « on », Gampopa en personne rappelle ce fait pendant l’épisode des Trois hommes du Kham[2].

Les prédictions pouvaient aussi servir comme des hagiographies à l’envers. Au lieu d’être rétrospectives comme les hagiographies, les prédictions sont prospectives et décrivent des évènements à venir. Seulement, les prédictions étant (ré)apparues après les évènements prédits, n’auraient-elles pas perdu tout intérêt ? Pas entièrement, si des personnages historiques sont en quelque sorte cautionnés par un Éveillé du passé. Ne serait-ce d’ailleurs pas là leur principal intérêt ?

Dans l’école nyingmapa, on enseigne que Bouddha Sakyamuni aurait prédit la naissance de Padmasambhava, dans le Mahāparinirvāṇasūtra au moment de sa mort pour consoler et rassurer ses disciples. Padmasambhava et son cercle de disciples auraient laissé une multitude d’instructions (T. gter ma) et de prédictions à découvrir à des moments opportuns afin de guider les générations futures à toutes fins utiles[3].

A l’époque où Sakya Paṇḍita (1182 - 1251) écrit son œuvre maîtresse L’Exposition des trois types de vœux (T. sdom gsum rab dbye), une prédiction du prévoyant Śāntarakṣita (8ème siècle) a dû remonter à la surface à point nommé, pour lui servir dans ses polémiques contre la Néo-mahāmudrā.
« L’apparition de ce type de tradition bouddhiste s’est produite conformément aux prédictions du bodhisattva Śāntarakṣita au roi Trisong détsen (khri srong sde btsan 742-797).  
Écoutez ma prédiction, ô roi, dans votre pays le Tibet, que Padmasambhava avait confié aux douze Protrectrices (brtan ma bcu gnyis), les hérétiques n’ont pas pu s’implanter. Cependant, par un concours de circonstances, la tradition bouddhiste se clivera en deux camps. Cela commencera après ma mort par la venue d’un moine chinois, qui enseignera le chemin de l’accès simultané appelé « Panacée blanche » (T. dkar po chig thub)[4]. Vous inviterez alors mon grand disciple, le grand érudit Kamalaśīla, à venir de Inde pour le réfuter. Vous décréterez ensuite que les fidèles agissent conformément à sa tradition bouddhiste (de Kamalaśīla)
Tout s’est passé comme [Śāntarakṣita] l’avait prédit. Après le déclin de la tradition chinoise, la tradition progressive s’est répandue. Mais après la chute de l’empire [tibétain], la tradition du maître chinois a néanmoins survécu, du moins ses écrits. On en a changé le nom et on l’a appelé « Mahāmudrā ». Ainsi, la Mahāmudrā de nos jours est principalement une tradition bouddhiste chinoise. »[5]
Si les pouvoirs surnaturels et les prédictions existent et que l’on est soi-même clairvoyant et omniscient, on pourra vérifier pour soi-même la véracité de ce qui précède. Si l’on croit que la prédiction de Śāntarakṣita citée par Sakya paṇḍita est authentique, ce qui précède constitue un cas d'autorité de « la parole [śabda] révélée [śruti] ou transmise par un locuteur digne de foi [āptopadeśa] », qui est homologué en tant que connaissance valide (pramāṇa). Mais si on doute de l’existence des six pouvoirs surnaturels tels qu’ils sont traditionnellement rendus, ou que l’on met en doute la véracité de la prédiction de Śāntarakṣita, on pourrait se demander qui aurait pu écrire cela, pour quelle raison et pourquoi justement à cette époque ? Les faux en écriture ne sont-il pas considérés comme un acte négatif de la parole ? Certes, mais les mensonges blancs peuvent être des expédients (upāya)[6], surtout s’ils sont utilisés par des saints bodhisattvas aux nobles intentions. Puis, généralement, ce genre de prédiction ou déclaration est assorti d’un avertissement de type « si vous ne croyez pas à la véracité de ce propos, la ḍākinī vous mangera tout cru et le couperet de Mahākāla vous arrachera votre cœur encore palpitant. »

***


[1] Geulo (Annales bleus) écrit par exemple que Gyelwa yangoeunpa (rgyal ba yang dgon pa 1213-1258) aurait déclaré que Gampopa fut la réincarnation de Candraprabhakumāra. BA p. 451

[2] « Jadis, dans de nombreuses vies passées,
Nous avions déjà un lien karmique profond.
En présence du Seigneur parfaitement éveillé,
Le Vainqueur Transcendant, Protecteur Shakyamuni,
Alors que j’étais Jeune Clair de Lune,
J’ai demandé et reçu le Soutra de l’Absorption souveraine (Samādhirājasūtra).
» L’Ondée de sagesse, Christian Charrier, éd. Claire Lumière, p. 481
sngon skye ba mang po’i gong rol nas/ /las ‘brel pa zab mo ‘di ltar yod/ /rje rdzogs pa’i sangs rgyas bcom ldan ‘das/ /mgon shakya thub pa’i spyan snga ru/ /bdag zla ‘od gzhon nur gyur pa’i tshe/ /mdo ting ‘dzin rgyal po zhus shing gnang/

[3] "Dans le volume de rituels compilé par bDud 'joms rinpoche, Padmasambhava fait la prédiction suivante dans "la Prière en sept versets", juste avant que ne commence la partie dévolue au bSam pa lhun grub"Lorsque, la vie étant en danger, le pouvoir est pris par la force, lorsque le roi est déchu et qu'il devient un simple sujet, que l'on fasse un rituel d'expulsion en prenant les Huit catégories comme témoins"
ETRES SOUMIS, ETRES PROTECTEURS : PADMASAMBHAVA ET LES HUIT CATEGORIES DE DIEUX ET DEMONS AU BHOUTAN Françoise Pommaret, CNRS, ESA 8047, Paris, p. 48

[4] Terme chargé, car utilisé par Gampopa et Lama Zhang, constituant par là la preuve que leur Mahāmudrā est la tradition du maître chinois.

[5] “chos lugs ‘di ‘dra ‘byung ba yang/ /byang chub sems dpa zhi ba ‘tshos/ /rgyal po khri srong sde btsan la/ /lungs bstan ji bzhin thog tu bab/ /lung bstan de yang bshad kyis nyon/ /rgyal po khyod kyi bod yul ‘dir/ /slob dpon padma ‘byung gnas kyis/ /brtan ma bcu gnyis la gtad pas/ /mu stegs ‘byung bar mi ‘gyur mod/ /’on kyang rten ‘brel ‘ga’ yi rgyus/ /chos lugs gnyis su ‘gro bar ‘gyur/ /de yang thog mar nga ‘das nas/ /rgya nag dge slong byung nas ni/ /dkar po chig thub ces bya ba/ /cig char ba yi lam ston ‘gyur/ /de tshe nga yi slob ma ni/ /mkhas pa chen po ka ma la/ /shi la zhes bya rgya gar nas/ /spyan drongs de yis de sun ‘byin/ /de nas de yi chos lugs bzhin/ /dad ldan rnams kyis spyod cig gsung/ /de yis ji skad gsungs pa bzhin/ /phyi nas thams cad bden par gyur/ /rgya nag lugs de nub mdzad nas/ /rim gyis pa yi chos lugs spel/ /phyi nas rgyal khrims nub pa dang/ /rgya nag mkhan po’i gzhung lugs kyi/ /yi ge tsam la brten nas kyang/ /de yi ming ‘dogs gsang nas ni/ /phyag rgya chen por ming bsgyur nas/ /da lta’i phyag rgya chen po ni/ /phal cher rgya nag chos lugs yin.”

[6] Voir p.e. The Skill in Means (Upayakausalya Sutra)